JULES LEUAITRE: LB8 ROIS
M. Jules Lemaitro est un écrivain plein de rouerie, un critifiue fin et pénétrant, un conteur délicat, un dramaturge ingénieux. 11 a de la grâce, du charme, une souplesse féminine et féline. Il est intelligent, et on lui l'esprit n'a pas tué le cœur. Ce dilettante n'est pas indilTéront aux soulFrancea des humbles. Cet ironiste essaie do comprendre leurs réclamations, et son roman qui a pour titre Les Bois pourrait être intitulé : Les Rots et la question sociale.
On pense bien que les pages piquantes n'y manquent pas. Aht mes amis, comme il accommode
les pseudo-primitifs et les pseudo mystiques, les apôtres nuageux du je ne sais quoi, les prêcheurs de suicide au teint frais et fleuri, les femmes éthérées qui s'habillent comme Isl Demoiselle élue de Dante Rossetti et prennent l'abus de la morphine et le galimatias pour de suprêmes distinctions )
Des scènes dramatiques viennent rappeler que l'auteur est un habitue du théâtre. Quelques caractères bien traces prouvent qu'il n'en est plus à ses débuts comme créateur d'âmes. Et pourtant je lui en veux d'avoir été déçu par son livre et, comme son talent mérite Thommage d'une critique sérieuse et sincère, je vais tâcher de dire mes raisons.
Le roman commence largement. Ilermann, un fils de roi, se trouve appelé au pouvoir par la maladie de son vieux père. C'est un prince convaincu qu'il n'est qu'un homme et désireux de faire le bonheur de ses sujets. Il voudrait surtout résoudre la question sociale à coups de décrets. Mais ses premières réformes mécontentent les nobles et les bourgeois; une manifestation qu'il autorise dégénère en émeute. Le prince fait tirer sur la foule; après quoi, éc(X)uré, découragé, il se réfugie dans la retraite et dans l'amour d'une jeune flUe qui à été l'inspiratrice de ses velléités libérales. Il est
prince trahir la royaulé. Lo vieux roi, au nom do la murale dos rois, fait pondre une innocente, absoutla meurtrière et, comme elle a un fils enfant, remet la régence entre ses mains sanglantes.
Si brève que soit cette analyse, elle suffit à faire voir que l'ouvrage se compose de deux parties assez mal cousues. Le roman social Gnit en roman d'aventures. Lo cours d'oau, qui promettait d'êtro un fleuve, se perd, ruisselet tari, dans les sables. A partirdu momcntoù lo prince llcrmann renonce à ses grands projets, l'inlérèt dévie et change de nature. Il n'y a plus pour soutenir l'attention que l'attrait d'une devinette. Clicrcliez la coupable, cherchez la femme , comme dans les romans sans nombre écrits à la gloire dos agents de police t
J'avoue quo le mélodrame, renouvelé du drame de Meyerling oii mourut l'héritier de la couronne d'Autriche, est adroitcrncnl machiné. Je reconnais
que rénigme est habilement embrouillée et débrouillée. M. Sardou, dont Jules Lemaitre a si souvent médit, s'est vengé en déteignant sur lui. Il lui a enseigné Tart de construire une histoire compliquée.
Où Tintrigue, enlacée et roulée en feston, Tourne comme un rébus autour d'un mirliton.
C'est quelque chose. Pourquoi faut-il que M. Lemaitre nous ait donné le droit d'espérer davan* tage?
Mais je ne veux pas m'attarder à discuter le faire du romancier. Ce que je cherche à mettre en lumière dans ces études critiques, c'est l'âme dos livres.
Quelles sont les idées générales qui ressortent de celui-ci?
L'une, qui se trouve en quelque sorte soulignée
par le litre môme, c'est que les rois, prisonniers
do leur passé, de leur rôle traditionnel, des classes
jadis dirigeantes, ne peuvent pas présider à la
sont condamnas par leur situation, d'une part à cxfiiter les déliancos du peuple, de l'autre à sembler traîtres a la cause de la bourgeoisio et de la noblesse. Ils n'ont que le choix entre doux partis : ou abdiquer ou régner par la force.
La tlièso est soutenable; elle me paraît même vraisemblable. Mais, hétas t que l'épreuve tentée par le prince Hermann est peu probante I Le prince le reconnaît lui-même (p. 226) et je no saurais dire à quel point je suis de son avis.
Quelles réformes at-il octroyées à son peuple, ce souverain qui trouve justes les doléances de la classe ouvrière et qui entend leur donner satisfjclionî II lui a donné deux Chambres, dont l'une est nommée par lui, dont l'autre est élue par le suffrage restreint. Il a ensuite choisi pour ministre un avocat, chef de l'opposition, une sorte d'Emilo Ollivicr, qui devient réactionnaire dès qu'il est au pouvoir. J'oubliais. Il a supprimé quelques fêtes et abandonné aux pauvres l'argent qu'elles auraient coûté. — Et c'est tout, 11 faut avouer que c'est peu.
C'est assez cependant pour que les privilégiés fassent la grimace et pour que le prince se décourage. Décourage mont brusque que va suivre
â8 CRITIQUE DE COMBAT
une catastrophe plus brusque encore I II a bien voulu autoriser une manifestation; il consent à laisser aux ouvriers mécontents la « liberté de la plainte. » Mais il n'admet pas qu'on déploie le drapeau noir. Il a horreur du noir comme d'autres du rouge. Ce régent d'Alfanie partage ce préjugé bourgeois et français que tout est perdu, pour peu qu'apparaisse sur la voie publique un chiffon dont la couleur n'est pas réglementaire. Aussi, dès que le drapeau interdit se montre, arrestations, bous culades, ordre dé faire feu; il reste sur le carreau cinq ou six cents victimes, dont une soixantaine de femmes ou d'enfants. Il n'y va pas de main morte, le régent d'Alfanie I II eût mérité d'être empereur ou ministre en France I
Je sais des gens qui estimeront que ce soi-disant bonhomme est un pauvre homme et que sa façon de travailler au bonheur de ses sujets laisse à désirer. N'importe 1 II croit avoir épuisé le possible dans le champ de la politique libérale et il se laisse aller à dire : « Peut-être qu'il n'y a rien à faire pour les hommes, que rien ne sert à rien, et que le vieux mot « tout est vanité » a un sens précis, terrible, désespérant, le sens complet qu'on n'ose jamais lui donner. »
Et il n'est pas seul à devenir ainsi nihiliste, dans la véritable acception du terme. La jeune fille.
êlre la pelile-fillo d'un con:lainné mort en Sibérie, lélèvo favorilo d'une certaine Audolia Lalanier qui ressemble fort à Louise Micliel. Elle sent subilemonl s'envoler ses chimères cl, enivrée d'amour pour le massacreur malgré lui, elle se dit tout bas : I Quand lu serais le plus orgueilleux dos tyrans, va, je t'aimerais toujours et je ne pourrais faire autrement !.. »
Voilà qui est lestement tourner le dos à ses rêves, renier l'idéal de toute une vie, se résigner à la commode politique dos bras croisés I On voudrait au moins que l'expérience du prince cùlété plus longue et moins insignilianlo. Elle n'était guère solide, la volonté de bien faire qui s'est ainsi brisée au premier obstacle I
ivre
La seconde conclusion qui se dégage du li,,n est presque aussi négative et elle est plus vaste, en ce sens qu'elle porte, non plus seulement sur l'inanité des efforts princiers, mais sur le néant des espérances populaires.
Bllo est exprimée tout au long dans une lettre du prince Konaud, un prince dilettante, qui des-
cend au rang de simple particulier pour épouser une danseuse de corde et courir le monde en liberté. Il s'est faitpasser'pour mort, maison réalité il se survit en Amérique où il a eu soin « d'emporter de quoi vivre commodément. » On songe à Taventure récente d'un autre archiduc. M. Lemaitro doit beaucoup cette fois à la maison d'Autriche !
C'est ce rat retiré dans un fromage qui va nous donner sa philosophie des choses. L'auteur, suivant sa coutume, voile sa pensée en la dévoilant; il nous met en garde contre son personnage et contre lui-même; il nous prévient que le princo . Renaud est un rêveur, qui se fait quelques illusions sur le Nouveau Monde. Mais, cette précaution prise, il va de l'avant, et n'épargne pas ceux qui travaillent à faire une société meilleure.
Nous apprenons donc que la vieille Europe est pour toujours vouée à l'injustice. Vive au contraire l'Amérique î « Ici, dit le prince Renaud, tous mangent et quelques-uns pensent noblement.. . Si l'humanité n'est pas née en vain, Si elle a une œuvre à faire, un but à atteindre, et Si ce but doit être atteint, c'est ici qu'il le sera d'abord. »
Que de si! Malgré tout, j'ai peur que le prince Renaud n'ait, en eiTet, quelcjues illusions, s'il croit que le mal social dont souffre le vieux monde n'a pas atteint le nouveau. Je lisais ces jours derniers
qui sévit. » L'Amérique nosemiilopas être encore le pays d'Eldorado, où les riches capitalistes peuvent aller chercher une nouvelle et paisible patrie.
Mais passons. L'autour, qui n'est pas près do partir pour Chicago ou le Far-Wost, ne tient guère, j'imagine, à la partie positive de sa conclusion. Ce qui nous importe comme à lui, c'est le sort promis à notre vieille Europe. Or, ii paraît que « l'utopie socialiste » y est irréalisable; que " les grossières objections dos hommes de bon sens » en ont aisément raison.
Ce n'est pas seulement parce que les souvenirs du passé et l'existence des frontières sont une barrière; c'est aussi parce que l'idéal socialiste est « tout matériel »; qu'il ne pourrait passer dans les faits sans « tuer la beauté de la vie. »
Et M. Lcmaître, après beaucoup d'autres, oppose l'idéal démocratique, qui est, selon lui, d'assurer à tous un demi bien-ètro, à l'idéal aristocratique, qui consiste dans le développement d'une élite. Opposition banale, stérile et fausse l
M. Leraaître déclare qu'il faudrait les concilier.
Eh maisi le socialisme chcrche-t-il à faire autre chose? Ses théoriciens ont protesté, et de longue date, contre ceux qui prétendent réduire la question sociale à n'être que la question du ventre. Ils aspirent à relever Thomme tout entier; ils veulent fournir à chacun , non seulement la gamelle, mais les moyens de se développer intégralement et, parlant, inégalement.
Il n'est pas digne de l'esprit si ouvert de M. Lemaître de répéter des accusations vingt fois réfutées. Qu'il ouvre le Socialisme intégral de Benoît Malon, le dernier en date des ouvrages d'ensemble sur les théories socialistes ! Il y verra si elles se bornent à réclamer pour tous les membres de la société la possibilité de manger à leur faim.
Moi-même (on me pardonnera de me citer, parcô qu'étant en pleine campagne je n'ai pas sous la main d'autre texte) j'écrivais l'an dernier dans 1*^4 Imanach de la question sociale :
« La démocratie ne tend pas seulement à rendre à l'aristocratie vraie, à l'aristocratie personnelle, sa place et son rôle usurpés par l'autre; elle tend aussi à rétendre, à la généraliser. En mettant une inptruction complète à la portée de tous les en
plus capable d'apprécier le talent ; elle permet ainsi à l'humanité de porter toutes ses fleurs et tous ses fruits, ■
«On dit parfois aux démocrates: — Fi donc I Vous voulez le gouvernement de la populace t — Non, peuvent- ils répondre, car nous voulons qu'il n'y ait plus de populace.
u On ne saurait être plus aristocrate. »
11 me semble que la conciliation souhaitée par M. Lemaître est en bon train. Qu'après cela la réalisation de ce double idéal puisse s'opérer sans efforts, sans luttes, sans souffrances, nous ne le croyons pas. M. Lcinaitre nous démontre qu'il ne faut pas compter sur les rois pour accomplir cette œuvre. Nous nous en doutions un peu.
Nous ajouterons qu'il no faut pas davantage compter sur les dilettantes, gens aimables, mats trop enclins à désespérer, avant même d'avoir mis la main à l'ouvrage, trop portés à se contenter de « mariages blancs » avec les idées. Heureusement qu'il reste encore bon nombre d'hommes, même
dans la vieille Europe, pour vouloir avec énergie, pour vouloir encore, pour vouloir toujours Tamélioration matérielle, intellectuelle et morale des sociétés humaines!
Août 1893
PAUL HEItVIEU : FEINTS PAR BUX-HËHES.
Tenez-vous bien 1 Je vais vous conduire aujourd'hui dans le grand inonde, dans le meilleur monde. Nous voici on villégiature, dans un château historique de Touraine, parmi des gens titrés, armoriés, historiques aussi, qui ont pour devise : Dieu et le Roy I On y mène la haute vie, et quelle vie, messcigneurs!
Je vous présente M. et madame do Pontarmé, les propriétaires du manoir, les hôtes de la société choisie qui vient y passer l'été, deux heureux im-
béciles résolus à s'en tenir à l'ccorce des choses t Puis leur fille, madame de Courlandon, une jeune femme, qui, séparée de son mari et même de son amant, s*ennuie (cela se comprend), se désespère de ne pas connaître les exaltations de Tamour et s'avise de tenter sur un jeune peintre une expérience m anima vili, laquelle est près, fort près d'aboutir. Elle a pgur conseillère, pour directrice de conscience, une vénérable douairière, qui a jadis rôti le balai et qui pousse de toutes ses forces les autres à en faire autant.
Vient ensuite un ménage de snobs, M. et madame de Floche, qui, étant presque nobles, ont une admiration béate pour tout ce qui a le prestiged'un nom authentique. Madame, pouï* achever de s'anoblir, se jette à la tête d'un jeune prince italien.
Nous rencontrons après cela le baron de Munstein, le juif classique, hideux et richissime, qui vend, je veux dire qui marie pour quelques iiiillionssa fille au susdit prince italien, jeune homme très pratique, guidé par son père, auquel il marchande le prix de sa commission. .
Je cite pour mémoire un acteur à la mode, quart ou huitième d'amant d'une cocotte qui, en dernière analyse, lui semble moins chère et moins collante que les femmes du monde.
deDte, se trouve menacée d'avoir un enfant que son mari aurait toute sorte do raisons de ne pas reconnaître. Sur le conseil do l'ami et avec l'aido 4'un « prince de la science », elle fait disparaître le danger et l'enfant à naitrc. Ces deux amants (n'allez pas croire que je raille) sont les personnages sympathiques du roman.
Vous me demandez l'intrigue qui s'engageentre ces fines fleurs d'aristocratie ? Oh 1 mon Dieut Elle est d'une simplicité patriarcale. Madame de Trémeur (Dieu ou le diable sait pourquoi) éprouve le besoin de conter à son amie de couvent, madame do Floche, la petite opération qu'elle s'est imposée avec succès. Celle-ci renvoie l'épitre à son amie, en l'agrémentant de commentaires sur ses propres aventures. M. de Munstein décacheté l'enveloppe, s'empare des deux poulets, rend l'un h madame de Floche, sous conditions, s'entend; le baron, vrai disciple du marquis de Sade, aime à pimenter ■ses voluptés par la souffrance des autres. Il veut obtenir la même rançon de madame de Trémcur; mais, attiré à un faux rendez-vous, il est forcé de ■rendre le papier compromettant à M, Le Hinglé, qui Ift lui réclame, un bon revolver au poing. Après
quoi, le siour Le Hinglé, exécuté à son cercle pour avoir triché au jeu, s'exécute avec le même revolver; madame de Trémeur s'empoisonne avec du laudanum; et madame de Pontarmé, qui dans tout cela n'a vu ou voulu voir que du feu, aussi bien que dans deux ou trois autres intrigues moins tragiques, mais aussi propres, conclut en ces termes : « Ah! plaignons ces esprits malveillants (si vraiment il y en a de sincères) qui se refusent à regarder la vie telle que je la sens, pourtant si facile à voir..., c'est-à-dire un temps où l'on a le bonheur de faire son salut, au milieu de bonnes choses, avec de bonnes gens! »
Au sortir de ces vilenies, moi, lecteur naïf, qui n'ai ni la prétention ni l'envie de connaître ce grand monde-là, je suis tenté tout d'abord de m'écrie r :
— Pouah t Elle est jolie, la haute société 1 Des clubmen qui corrigent la fortune au baccara I De belles dames qui font de même au jeu de l'amour et du hasard ! Des barons juifs qui volent des lettres et prennent des femmes par force I Rien que des coquins et des faquins, des nigauds et des saligauds I
Pas moyen seulement de supposer qu'ils ne sont pas ressemblants! Peints par eux-mêmes, nous dit d'avance l'autour qui, pour plus de sûreté, ne prend
lloin I le boQ coup do balai à donnor, pour raison de salubrité publique, dans ce ramassis d'im- « mondicesl M. ïîcrvicu prend rang do romancier révolutionnaire. Quel pamphlétaire mordanllQuel satirique austère! Quel Alceste en habit noir I En voilà un qui doit travailler avec les socialistes à détruire et à refondre une société aussi pourrie I
Mais ici un ami me tire par la manche ot me dit avec un sourire narquois :
H Délie-toi des apparences, mon chori Ne va pas prendre un dîlctlanto du pessimisme, un adepte de la manière rosso pour un médecin qui scrute le mal en vue d'y apporter un remède!
,» lis-tu bien sûr que ton Juvénal, s'il conclut, no conclue pas comme l'écrivain qu'il met quelque part en scène t — Mêmes vines eu bas qu'en haut ! Même snobisme I Mêmes saletés. Ah I la la la I Misère partout 1 — Ce qui reviendrait à dire que ce n'est pas la peine do changer quoi que ce soit au train des choses.
» Où tu criiis découvrir un nouvel Alceste, je n'apen^'ois qu'un disciple de Ili(>i;èue h; chien; une espèce d'ironiste universel, do railleur à la glace,
50 CRITIQUE DE OOMBA-T
qui, sans colère et sans pitié, pour le plaisir, étale les nudités et les plaies de la pauvre humanité. Au besoin, il en inventerait pour corser le tableau t
» Aussi, comme cet autre qui criait à Diogène:
— Je vois ton orgueil à travers les trous de ton manteau I -^ je crierais volontiers : Je vois l'auteur à travers son masque d'impassibilité.
» Je le vois fouilleur d'alcôves, amateur de polissonneries élégamment tournées, peintre égrillard de scènes qui chatouillent les sens, excellant à détailler les tentations de la chair, faisant des tours d'adresse pour dire ce qui ne se dit pas, chercheur de périphrases savantes et précises pour jeter sur le nu un voile affriolant. Quand tu parles de son talent satirique, je me demande parfois s'il ne faudrait pas écrire ce mot avec
un y.
» Je vois l'auteur derrière ses personnages,
les soufflant, leur prêtant ses façons de penser et
de parler.
,) Ils sont, comme lui, des analystes, experts en anatomie psychologique, en dissections morales. Ils ont tous l'air de faire, suivant l'expression do l'un d'eux, des essais de bonne foi sur euxmêmes. . ,
» Comme lui, ils ne détestent pas la préciosité.
que représente un salon, ou sur les yeux, .cette porte mystérieuse « où l'âme s'avance sur le seuil (l'ellc-mèmo », tantôt des phrases dans le goût de Mascarille et de Cathos, celle-ci par exemple sur le ciel d'Italie, d'où « la lumière semble tom- » ber si blanche, parce qu'elle vient d'y être pas- » sée au bleui!! »
Mon ami sounia, puis reprit de plus belle .
« Ce qu'il y a d'étrange, c'est qu'en M. Hervieu Marivaux se double d'un outrancier. Ce précieux tient à être ou à paraître brutal. Livre sans hypO' crisie, a-t-il inscrit en tète de son roman. Je le veux bien. Mais n'a-t-on jamais vu dos gens, par crainte de l'hypocrisie, tomber dans le défaut contraire, dans la crudité voulue, dans les fanfaronnades de cynisme (Encore Diogènel)
» Quoi qu'en pense M. Hervieu, c'est peut-être riiypocrisic qui manque le plus à son livre. Tu comprends bien que je ne lui reproche pas d'avoir fait ses personnages trop vrais; j'entends au contraire qu'ils ne le sont pas assez, parce qu'ils n'ont pas cette hypocrisie, héias! trop Immaine, qui consiste ii dissimuler ses défauts, à taire ses
petitesses, à couvrir de beaux motifs ses bassesses et ses lâchetés. Tous, tant que nous sommes, nous nous jouons la comédie à nous-mùnies et nous sommes, en ce rôle-là, si bons acteurs, que nous arrivons à nous créer l'illusion du désintéressement, de lagénérosité, de la grandeur d'âme.
» Il y a donc des choses qu'on ne se dit guère, qu'on dit plus rarement aux autres, qu'on leur écrit encore moins. M. llervieu l'oublie dans sa fureur de déshabiller les gens. Comment admettre, par exemple, que madame de Trémeur, sans nécessité, sans utilité, raconte par lettre à une amie qu'ello sait écervelée des alFaires qui pourraie'nt les conduire toutes deux en cour d'assises?
» Ah! comme je vois l'auteur, quand un des personnages du roman, après avoir écrit deux ou trois phrases qui sont conformes à son caractère ou à sa situation, en lâche tout à coup une, telle que pourrait l'écrire un observateur ironique et malveillant.
» Je reconnais le procédé du Théâtre libre, le mot cruel qui n'est ni vraisemblable ni vrai, mais qui doit tirer l'œil et produire un effet.
» Il est fâcheux que le procédé soit un peu gros ol déjà usé.
» Veux-tu un exemple? Madame de Floche nous est donnée comme une petite linotte, éblouie de
son d'uQ pendu?
» Je pourrais te signaler un autre procÔdc qui trahit le parti pria d'outrance, 11 existe une recette connue pour étonner, voire même pour effarer ot méduser le lecteur. Vous prenez une idée commune, courante, banale. Vous la poussez à l'extrême. Vous l'exagérez du ton le plus sérieux qu'il vous est possible. Vous obtenez un paradoxe formidable. Et les bonnes gens de se récrier, de se hérisser! Etl'auteur de s'applaudirl Le moyeu est commode et sur.
»- Ainsi, une vieille douairière conseille à une jeune femme de se donner à un amant de passage; elle lui démontre qu'il n'y a pour la fennnc rien de plus modestement grand, rieii do plus noblement humble, et elle termine son sermon par ces mots : J'allais ajouter : rien de plus clirétien. — Voilà le trait imprévu sur lequel l'auteur a compté. Quelle joie, si l'on pouvait en ('tre scandalisé I
» Ainsi encore un artiste à qui l'on reproche de
5'fc CRITIQUE DE COMBAT
fréquenter la noblesse, trouve pour sa défensB ce bel argument : — Quand il arrive à un noble de passer en police correctionnelle, n'est-on pas toujours assez édifié de ce que son attitude a de décent auprès des juges, pour en prévoir ce qu'elle ^ aura de doux et de distingué envers les gardiens. Tu crois que je plaisante. Non pas...
» Comment donci Impossible d'être plus sérieux, n'est-ce pas? Ahl monsieur Hervieu, monsieur Hervieu, je crains bien que dans ce livre vous n'ayez peint le pince-sans-rire que vous êtes plus encore que vos prétendus modèles I »
Mon ami s'arrêta sur ces mots, à bout d'haleine. J*en profitai pour lui dire qu'il était trop sévère; qu'il ne rendait pas assez justice à de remarquables qualités d'observateur; qu'il restait encore beaucoup de vrai dans la peinture que le romancier nous trace de la vie des désœuvrés. Je lui représentai que l'ironie n'était pas preuve d'indifférence; qu'après tout il pouvait bien y avoir un fond de philanthropie aigrie dans une quintessence de misanthropie.
« Bahl me répondit-il, mes critiques ne peuvent faire grand mal à l'auteur. Son livre est cuisiné
aime à être battue. Il doit réussir. »
Août 1S93