‹ Critique de combat (volume 2)Chapitre 8 sur 30 · A M. DE VOGUÉ · texte numérisé non relu

A M. DE VOGUÉ

M. do Vogu6 a réuni récomment sous lo titre do Regards historiques et littéraires unccrlain nombre d'articles qu'il a éparpillés ces années dernières dans différentes publications. Il les a fait précéder d'un avant-propos adressé à ceux qui ont vingt ans. Entendez ceux qui ont eu lo loisir d'étudier et de penser. M.de Vogiié ignore ou néglige les autres.

Il serait bien curieux de savoir l'opinion des jeunes gens sur les idées et les sentiments qu'on leur prête. Mais qui a lo droit de parler au nom

6!('!V0s tin nos gciindos ôcolos, et voici ce f]iic l'un d'eux ino prie do lui rôpondro au nom d'une liouno partie do sa gén^ruliun :

« Voua venez d'ôtrc nommé députa, monsieur.

C'est dans votre vie un moment crilifjuo. Vous allez passer do la llii'iorie h la pratique, du eon- Boil à l'aolion. Vous allez jouer un rôlo dans colle ronii'ïdie humaine dont vous aimez à suivre, du haut d'une lojjo confortalde, le déroulomonl infiniment divers.

» Vouloz-vous permettre, & cette occasion, qu'un do ces jounes, dont vous sondez les cmurs ot préjugez les dispositions morales, vous parle ft son lour en pleine liberté?

11 Vous nouB (Mes apparu, monsieur, comme un hean nuagfi, aux forinrs ondulenses et vn^ue», oiiipourpré de feux dont iiouh ne savions trop s'ils /ttaiont ceux d'une aurore nouvelle ou d'ui) soleil rlcscondu sous l'hoi'i/.oti. Nmis avons liivé les yeux vers ce tiuaf;e lurninoiix, (|ui lloltait rniijostiiouHomont dans lo ciel cré|)nsculiiii'o ot (pli somldait savoir où il allait. Quelques-uns de no<

avaient envie de le prendre pour guide. Puis, comme il se balançait au gré du vent, toujours indécis et mystérieux, nous avons été saisis d'une inquiétude et nous nous sommes demandé : Est-il sûr de sa route? Nous conduit-il vers Tavenir? Nous ramène-t-il vers le passé?

» L'incertitude, où vous nous réduisiez, nous a été pénible : car nous avons soif d'idées claires; nous cherchons de bonne foi la lumière, et nous craignons qu'il n'y ait trop en vous de « cette âme des forêts et des brumes » que vous attribuez, je no sais vraiment pourquoi, aux Gaulois nos ancêtres.

» Essayons, si vous le voulez bien, de préciser le sens dans lequel vous êtes orienté.

» Le problème qui se pose à nous tous dans le domaine des affaires publiques a trois faces principales : il est politique, social, religieux,

» En matière politique, nous voyons bien que vous vous présentez comme républicain indépendant ou dissident, d'aucuns disent rallié, d'autres disent résigné. Vous nous direz que vous ne tenez pas aux questions d'étiquette gouvernementale; vous supposez même qu'elles n'ont pas d'importance pour nous; que nous n'avons point d'opinions sur ce sujet; que nous n'irions pas écouter

jj

pensons qu'il est utile de se faire l'idée du meilleur gouvernement possible pour améliorer celui qu' existe, et nous sommes même étonnés qu'un idéaliste déclaré comme vous fasse si bon marché de tout idéal politique. Vous appelez cela v des sujets de politique pure. » Nous ne comprenons pas très bien; il n'y a pas do cloisons étanches entre les différentes parties de la société et toute réforme politique sérieuse a son retentissement dans l'ensemble de l'organisme national.

» Nous estimons que le régime républicain est la forme naturelle de la souveraineté populaire et qu'une profession d'indiIFérence sur ce point capital ne peut être qu'un reste de dilettantisme ou d'opinions réactionnaires mal déguisées. Nous nous rappelons qu'avec M. Leroy- Beauliou vous considérez la Révolution, origine de la France nouvelle, comme un accident historique presque négligeable; que vous lui reprochez d'avoir été un simple déplacement de pouvoir, comme si

iransporlcrle pouvoir, de ceux qui ont ou ont eu la force à ceux qui ont le droit, n'était pas l'œuvre elernello et suprême de la justice sociale! Ce souvenir, nous vous l'avouons, nous rend suspects ceux qui nous disent : — Laissons là les problèmes de politique pure 1

» Il est vrai, monsieur, que les problèmes sociaux, comme vous l'avez remarqué, priment aujourd'hui ceux-là dans nos préoccupations. Vous semblez nous pousser du côté où nous penchons. Il ne vous déplaît pas que la jeunesse des écoles regarde « vers les grands faubourgs énigmatiques et silencieux. »

» Mais ici encore nous ne sommes pas certains d'élre d'accord avec vous. Il ne nous paraît pas que les faubourgs soient aussi énigmatiques et silencieux qu'il vous plaît de l'affirmer. Les faubourgs savent ce qu'ils veulent et ils le disent à haute et intelligible voix.

» Etes- vous avec eux? Etes-vous contre eux?

Voulez vous les réformes profondes que réclame le parti socialiste? Vous contentez-vous, au contraire, d'appels éloquents et vagues à la charité et à la pitié? Prêchez-vous aux pauvres, comme Tolstoï, la résignation, le mépris de l'action et do

rôles, mais des actes, mais Jps lois, pour donner salisfaclion aux travailleurs coriscienls de leur force et de leur droit.

» Or nous cherchons en vain dans vos ouvrages des vues nettes sur les mesures qui peuvent acheminer vers la solution de la question sociale. Vous citez quelque part {Spectacles contemporains, p. 67) avec éloges un article où un évèquo dénonce la flagrante inégalité qui fausse la lutte entre ouvriers et patrons : puis vous ajoutez aussitôt: « Mais je n'ai pas qualité pour discuter ces thèses éconO; miquos... 1) Pourquoi donc vous dérober ainsi?

» nuage, beau nuage, faut-il, quand on essaie devons presser, qu'il ne jaillisse de vous que des phrases trop prudentes ou bien quelque mythe hindou très poétique, à moins que ce ne soit quelque conte arabe très symbolique!

I Mais nous arrivons à la question roligieuse^

01 CKITIQUE DE COMBAT

qui est pour vous la grosso, ressentiello question du jour. Enfin sans doute nous allons pénétrer jusqu'au fond de votre âme, savoir le chemin où vous conviez la jeunesse à vous suivre, fut-ce le cluMuin de Damas !

» Hélas 1 que trouvons-nous? Du vague, toujiHirs du vague. Vous avez imaginé une sorte de concentralion mystique autour de l'aulel du Dieu inconnu. Vous nous avez représentés écoutant des voix qui viennent on ne sait d*où.

» Vos disciples (car vous en avez eu au moins trois ou quatre) nous ont alors precliô les méritos de la foi même sans objet, de la religion même sans dogmes. Ils ont rêvé une « communion des saints, » étrange pêle-mêle où toutes les confessions se confondraient dans un vaste brouillard.

» Nous a-t-on assez chanté, après vous ou d'après vous, les délices du mysticisme, les extases de l'ame perdue dans la contemplation de l'audelà, les joies exquises d'une sainte Thérèse ou d'un saint François d'Assise I Nous a-t-on assez vanté le délicat plaisir de s'arrêter sous le porche de l'église sans en franchir la porte, en goûtant de loin l'harmonie des orgues, le chant des cantiques, les jeux de la lumière à travers les vitraux!

» Gomme toujours, les disciples maladroits ont compromis le maître. Us nous ont forcés de voir

vous nous rameniez tout doucement, par des sontiers tournants et semés de fleurs, au bon vieux catholicisme; mais que, vicomte -académicien comme Cliàtoaubriaml, vous donniez une couelie de pointure nouvelle à la façade quelque peu écaillée par le temps. Il l'avait passée à la couleur romantique : vous l'accommodez, voua, à la dernière mode du jour.

» Reprenant les idées du Lamennais de 1832, des idées liérétiques alors qui sont devenuesortlioxes pour le moment, vous diriez volontiers : Tout par le pape et pour le peuple. Vous accepteriez du moins les trois premiers quarts de la formule.

» Vous avez en effet découvert que l'esprit de l'Eglise catholique est tout démocratique et vous le démontrez hardiment par ce fait que l'Evangile est plein de tendresse pour les désiiériiés. Nous n'aurons pas la cruauté de vous demander ce qu'il y a do démocratique dans une or'janisation qui met tout le pouvoir spiriluol aux mains d'un monarque absolu et infaillible; qui institue, sous

les noms de cardmaux et d'évéques, une noblesse ecclésiastique; qui ne laisse pas mémo aux fidèles le droit de choisir leurs curés.

)) Nous vous dirons seulement : Si, comme il y a apparence, vous êtes vraiment catholique (et il faut Tèire tout à fait ou pas du tout ; la doctrine de TEglise romaine n'est point, ainsi que celle des Eglises protestantes, un cercle flexible qui s'étend ou se resserre à volonté); si vous acceptez rimmaculée-Conception et la damnation des enfants morts sans baptême ; si vous pensez qu'il faut rétrograder vers les croyances du moyen âge; que, faute de pouvoir expliquer tous les mystères qui nous environnent, nous n'avons qu'à renier la raison et nous jeter, les yeux fermés, dans l'abîme du surnaturel ; que sainte mère Eglise, comme on disait jadis, doit être, pour les générations futures, l'instrument du progrès moral et social; daignez, monsieur, le confesser clairement.

» Nous saluerons votre franchise et votre conviction, respectable comme toute autre conviction. Mais nous passerons au large. Pour ressusciter la foi morte, il faudrait réparer les brèches irréparables faites au dogme par la science et la philosophie. 11 faudrait nous démontrer que la conception du monde, telle que l'ont eue vos docteurs angéliques ou séraphiques, peut encore se soutenir. Et

gnifier à vos amis les ralliés qu'il on est faligué La jeunesse, elle aussi, entend qu'on marclio drapeau claquant au vent et flottant au soleil.

» Vos amis ont dû vous féliciter, monsieur, de votre élection comme député; vos esnemis, si vous en avez, ceux qui vous appellent le grand pontife des idées troubles, auraient peut-être lieu de s'en réjouir également. Au grand jour de la vie parlementaire il faut révéler ce qu'on veut, ce qu'on pense : votes, discours, silence même sont sigaiGcatifs.

)) iVous vous attendons à l'œuvre et nous vous prions en attendant, monsieur, do croire à la considération avec laquelle, nous restons, sur la réserve et mémo sur la défensive, vos lecteurs attentifs et déliants.

Un Etudiant de Paris.

SeptemUre I8U3

Page 1