‹ Critique de combatChapitre 3 sur 8 · F^ AV*A^A · texte numérisé non relu

F^ AV*A^A

démocratie doit mettre toute aristocratie personnelle en éiat de se dégager et de s'épanouir, nous lui en voulons d avoir rétréci et compromis par des timidités et des hésitations nombreuses la cause qu'il défend.

Nous rendons justice à sa bonne foi, à sa volonté de bien faire, à son talent d'exposition ; nous ne pouvons lui cacher l'impression trouble et ambiguë que laisse un ouvrage où l'on sent trop que l'auteur s'est modifié à mesure qu'il écrivait. Nous espérons qu'il se modifiera encore et nous l'attendons à une œuvre plus mûrie, plus harmonieuse, plus d'accord avec elle-même.

Mars 1895.

Alphomse Daudet. — La petite paroisse.

(Lemerre, éditeur, Paris.)

Nous nageons dans la bonté. En vérité, je vous le dis, nous sommes évangéliques, angéliques, archangéliques. Nous devenons de grands saints, dans les livres du moins. C'est à croire que nous retournons à celte fin du siècle dernier où les âmes sensibles faillirent noyer la France sous un -iéluge de larmes, La pitié russe, cela nous semblait fort beau, voici quelques années. Mais la pitié française, c'est bien autre chose ! Nos romanciers sont pris d'une ardente émulation et ils veulent tenir la tête dans cette course au clocher de la littérature compatissante aux faiblesses humaines.

Cette fois, c'est Alphonse Daudet qui nous apparaît sous l'habit d'un Révérend Père de la Miséricorde. Aux époux trompés il ne crie plus, comme l'autre : Tue-la ! — mais: Reprends-la, aime-la, bénis-la ! Qu'importe qu'EUe se soit absentée cinq ou six mois avec un autre ; qu'Elle ait eu le temps de lui donner un enfant ? Cela n'empêche pas de

faire ensuite bon ménage. Au contraire. Le vrai patron des maris n'est point Othello, mais saint Joseph.

C'est à peu près ce qui fut prêché naguère au Temple de la Comédie-Française par Frère Jules Lemaître, dans l'homélie agréablement épicée qu'il a intitulée : Le Pardon. Il alla même jusqu'à insinuer que la meilleure condition du bonheur pourrait être l'infidélité mutuelle et presque obligatoire, ce que des esprits mal faits trouvèrent excessif. Frère Lemaître se ressent d'avoir fréquenté ces abbés à petit collet qui pullulaient au xvm* siècle et qui étaient en ces matières d'amour tout aussi indulgents qu'experts.

Frère Louis Descaves aussi, la providence des aveugles, exalte dans son récent roman : Les EmmuréSy l'abnégation de l'homme qui rouvre ses bras à sa femme, quand elle lui rapporte dans ses flancs un enfant dont il n'est pas le père. L^amnistie est à la mode cette année.

Et afin que vous ne preniez pas cette orgie de pitié pour une nouveauté moscovite ou Scandinave, rappelez- vous, dans la Marie Tudor de Victor Hugo, cette tirade de Gilbert, l'homme du peuple sublime ; il a été trahi par sa fiancée qui lui revient après : « Oh ! oui, je te pardonne bien tout, mon enfant bien-aimée. Le fond de l'amour, c'est rindulgence, c'est le pardon. Jane, la jalousie et le désespoir ont brûlé les larmes dans mes yeux ; mais je te pardonne, mais je te remercie,,. » Il n'y a pas de quoi, a-t-on envie de lui dire. En tout cas, il est malaisé de pousser plus loin l'héroïsme de l'oubli.

Malgré tant d'éloquents prédicateurs. Je ne suis pas sûr qu'après la fliute constatée et devenue pu-

blîque la solution la plus digne, hi pins propre, et peut-Ôtre la moins fertile en chagrins pour les deux époux, ne soit point la rupture franche et ■ nene da lien conjugal. Je crains que la jalousie, ce parasite de l'amour passionné, n'y tienne par des racines si profondes qu'on ne puisse pas tuer l'une sans tuer l'autre. Et quoique Daudet semble ici d'un avis contraire, il a retardé le pardon du mari par tant et tant de difficultés, il l'a justifié par un concours si rare de circonstances que l'on est tenté de voir là une exception, vous savez, la fameuse exception qui confirme la règle.

Il y faut d'abord un miracle ; et c'est la Petite ^ro/Vrequiva l'accomplir. C'est une chapelle qu'on nomme dans le pays, sauf le respect que je vous dois, a la paroisse du bon cocu ». Au temps où l'on plaisantait en France, un plaisant n'eût pas manqué de dire : Pourquoi pas la grande paroisse, alors ? Il aurait eu tort : elle est petite à cause de l'adjectif et point du subsuntif: car c'est l'église du pardon. Elle a été érigée en l'honneur de sa femme repentante par un Sganarelle débonnaire qui, mêlant aimablement la dévotion et la réclame, a fait peindre sur les murs en lettres gigantesques l'inscription suivante : Napoléon Mérivet, chevalier de l'Ordre de Saint-Grégoire-le-Granâ, a bâti celle église en mémoire de son épouse Irém.

Toujours est-il que par une vertu secrète cette chapelle a le don de transformer les gens qui en franchissent le seuil. La belle-mère la plus revèclie, après y être restée un quart d'heure seulement, en sort douce comme un agneau. Il y a du symbole là-dedans, dirait M. Sarcey.

MaiSj j'y pense, si je vous contais rapidement l'histoire ! Un fils de notaire, aussi barbu que ti-

mide, épouse une enfant trouvée qu^il a prise au couvent prochain des Ursulines. La jeune femme s'ennuie et on le comprend ; elle a des instincts bohèmes, fruit de quelque mystérieuse hérédité, et on lui supprime le classique voyage de noces, voire les excursions à Paris qui n'est pourtant qu'à quinze lieues et où on la mène une fois seulement en huit ans. A la maison, une belle-mère tyran, qui gouverne son fils et le ménage, compte les fruits de son jardin, sonne impitoyablement le couvre-feu à dix heures du soir. Le premier amoureux venu sera le bienvenu. C'est un collégien précoce qui n'a que dix-huit ans, mais qui est prince. Un beau matin, elle s'enfuit avec lui pour faire le tour du monde sur un yacht de plaisance. Le malheur est qu'elle a le mal de mer, ce qui la dépoétise. L'amant est las bientôt de sa maîtresse ; il la quitte et la pauvre abandonnée s'en va au fond de la Bretagne pleurer ses illusions et attendre la naissance d'un enfant.

Que fait pendant ce temps le mari ? Il souffre, il gémit, il rêve de se venger. Il envoie au petit prince des provocations qui n'arrivent jamais à leur adresse : on a fait disparaître Je gamin en l'envoyant au régiment. La belle-mère a essayé de guérir son fils en lui trouvant une autre femme. Peine perdue ! Désespérée, elle entre à ce la petite paroisse d et la voilà qui s'attendrit tout à coup. (L Ne ris pas, dit-elle à son fils, l'effet a été miraculeux. J'étais une autre femme en sortant de là, avec une façon de voir et de sentir toute différente, toute nouvelle. Pourquoi ? Je n'en sais rien. »

Moi non plus. Mais n'importe ! Elle a fait le mal, elle le réparera. Elle se met en quête de sa bru. Par un hasard providentiel (que de miracles.

Seigneur !), eltehi retrouve au moment où celle-ci se tire un coup de revolver. Elle la soigne, la sauve, la ramène. Le mari lui a pardonné dans son cœur. Il aime encore sa femme et sa femme l'aime comme elle ne l'a jamais aimé. Vous croyez le roman fini : c'est ici que commence la partie la plus intéressante et la plus neuve.

Qu'il est donc difficile à mettre en pratique, ce pardon théoriquement accordé ! La transfiguration de la belle-mère, le caractère bonasse du mari, la tentative de suicide de la femme, l'enfant mortné, ce qui anéantit la preuve vivante de la faute» voilà bien des conditions favorables ! Ce n'est pas assez.

Reste le souvenir. Reste la jalousie de la chair. Les deux époux, en s'abordant, ne trouvent que des paroles froides et gênées. Ils ont beau faire : un tiers invisible est toujours entre eux, si bien que le mari, afin de se dérober à ce fantôme odieux, s'en va pour plusieurs mois en Algérie. Le temps, le grand pacificateur, achèvera, pense-t-il, de lui rendre le calme vainement cherché.

Ce n'est pas encore assez, il faut que l'autre disparaisse. Il est revenu dans le pays, où il fait la cour à la belle-fille d'un garde-chasse. Soudain, l'on retrouve dans la forêt son cadavre défiguré : il a été assassiné. Cette fois, on pourrait croire que tout est terminé. Pas encore!

L'auteur, au risque de tramer les choses en longueur, a voulu quelque chose de plus pour effacer les dernières traces de la jalousie. Le mari (voyez la mauvaise chance !) est arrivé de voyage le jour même où l'on découvre le cadavre. Il croit, d'après certains indices, que sa femme est l'auteur du meurtre ; la femme croit que c'est son mari.

La justice, toujours perspicace, a la même opinion ; le mari innocent se laisse accuser par dévouement, et le roman tournerait tout à fiiit au roman- feuilleton, au mélodrame judiciaire, si le garde-chasse^ coupable du meurtre, ne venait se dénoncer et tout éclaircir. Les deux époux peuvent alors tomber aux bras Tun de Tauire : la vie à deux, la confiance, Tamour sont redevenus possibles. Mais vous voyez combien il a fallu de miracles et de la Providence et du hasard. Et encore la guérison du jaloux n'est-elle pas certaine I

Je ne vous dirai pas maintenant que ce roman trop machiné est un chef-d'œuvre. Ah ! que je serais heureux de pouvoir le dire, de pouvoir ainsi payer en partie à Tauteur du Nabab, des Rois en exil, de Numa Roumestan les heures de plaisir exquis que je lui dois comme tant de milliers de lecteurs ! Mais voilà ! Ce sont ces diables de livres qui rendent sévère pour leur frère cadet.

Et pourtant c'est du Daudet, de l'Alphonse Daudet. Le Clos-Vougeot, même dans les années où il n'est pas de qualité extra, à toujours son bouquet et son goût qui le distinguent des crûs vulgaires.

Les nombreux épisodes du livre sont reliés par un large ruban gris qui se déroule tout au travers ; c'est la grande route de Paris à Corbcih, où défilent les événements et les personnages du récit, où passent avec une régularité mécanique, à certaines saisons, à certains jours, à certaines heures, les vagabonds, les marchands ambulants, les pensionnats en promenades, les paysans et les troupeaux : emblème heureux de la vie de province, qui s'allonge à perte de vue, plate et monotone comme un grand rubaii d'ennui, semée de

r.KlTiaDE DE CO.MilAT

rares inci^ients où s'accrochent quand même l'Intérêt et l'affection des spectateurs et acteurs.

Od peut tirer de pair un type de vieux général à demi paralysé, sorte de mort-vivant, en qui l'énergie soutient une lutte désespérée contre la maladie envahissante, un Dieu-Terme qui enrage et s'épuise à vouloir en vain se dégager de sa gaine de pierre.

Aprement dessiné aussi, le petit prince, un joli animal de luxe et de proie, un Paul Astier plus cruel et plus complet, un monstre de perfection égoïste. L'auteur frappe cette fois d tour de bras sur l'équipage » du dernier bateau n, et il a fait des lettres du jeune Charlexis d'OIniùtz un formidable acte d accusation contre la jeunesse nourrie de Schopenhauer, Hartmann et Nietzsche. Je ne sais pas pourquoi, par exemple, il prête à ces petits bourgeois féroces « des âmes d'anarchistes à qui le courage du geste a manqué ». Ce n'est pas ce courage-là qui leur manque le plus, mais cet appétit de justice, cette préoccupation du bonheur de l'humanité, qui relèvent, sans les justifier, les attentais d'un Vaillant ou d'un Henry.

Vous pensez bien, connaissant DauJet, que l'on rencontrera, cbemin faisant, de piquantes anecdoctes lestement contées : telle l'aventure du futur académicien qui, pour se prouver à lui-même qu'une pointe de mépris avive et pimente l'amour de certaines femmes, s'est fait avec succès passer pour voleur et souteneur auprès de sa maîtresse. Telle encore l'histoire du juge débutant à qui un aftVeux assassin demande comme suprême consolation la laveur de l'embrasser.

Je ne vous étonnerai pas non plus, si j'ajoute qu'il y a de ci et de là de jolis coins de Seine, des

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sous-bois lumineux esquissés en quelques traits, des paysages de Bretagne où la féerie de la mer se mêle aux sons aigres du biniou. Et je conclurai en disant : Lisez le livre. Il est vivant, clair, émouvant par places ; il ne vous ennuiera certes pas. Mais tout de même relisez ensuite ou Numa Roumestan ou les Rois en exil, et surtout ces Contes délicieux, qui sont un élixir de gaieté, de malice, de tendresse et d'esprit français, ayant autant de vertus que le mirifique Elixir du Révérend Père Gaucher.

Mars 1895.

Georges Clemenceau. — La mêla sociale.

(Paris, Bibliothèque Charpentier.)

Vous rappelez-vous? Il y a dix-huit mois, quand M. Ctémenceau, après vingt ans et plus de vie parlementaire, fut écarté ds la Chambre par une étrange coalition électorale, ce fut à qui crierait : Un homme à la mer! Et ses ennemis, qui sont nombreux, parce qu'il est un homme de combat, allaient se réjouissant. N'avait-on pas hurlé dans les journaux et les réunions publiques : La grande trahison de Georges Clemenceau ? N'avaiton pas fait cette prodigieuse découverte qu'il était vendu à l'Angleterre ?

Vous l'avez remarqué, quand un homme tombe dans la rue, il y a toujours d'autres hommes qui rient. C'est bien pis, quand l'homme tombé est lui-même un puissant tombeur de ministères. On avait décidé qu'il n'en reviendrait pas. An besoin, l'on était tout prêt à lui asséner sur la tète un bon coup de rame, s'il faisait mine de remonter sur l'eau.

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Et pourtant il en est revenu et très vite. Il a nagé vigoureusement et le voici qui a repris pied. Il n'est plus représentant du peuple, mais il en est resté l'avocat. A défaut de la tribune, il avait le journal, et l'orateur incisif et nerveux s'est révélé journaliste de premier ordre. Pendant plus d'un an, tous les jours, dans la Justice^ dans la Dépêche, il a dit son mot sur les choses du moment, et ses « premier-Paris » alertes et vivants, brillants et solides, étaient un régal pour les lettrés, une leçon pour ceux qui réfléchissent, une série de coups droits pour ses adversaires, une surprise pour ceux même qui croyaient le connaître.

On savait qu'il était par la parole un redoutable jouteur : tant de ministres l'avaient appris à leurs dépens ! A peine soupçonnait-on l'écrivain armé d'un style net, précis, tranchant, d'un vrai style d'action. On savait qu'il était un causeur étincelant, fécond en saillies piquantes : on découvrait un penseur de vues larges, d'aspirations élevées, d'esprit richement meublé.

M. Clemenceau réunit aujourd'hui en volume un choix de ces articles, précédé d'une préface de haute philosophie. En une époque où les éditeurs parisiens s'acharnent à inonder le marché de romans bâclés, dont beaucoup vous forcent à penser qu'il était, hélas ! si facile de ne pas les écrire ou de ne pas les imprimer, il en a trouvé un pour comprendre que ces pages vibrantes de passion ont infiniment plus de droits à être recueillies et plus de chances d'aller au cœur du public. Je remercie, pour ma part, cet éditeur intelligent ; quant à l'auteur, je viens de relire dans le livre ce que j'avais lu dans le journal, et je salue

en lui un des rares contemporains qui savent encore que la polémique du jour ne perd rien à se parer d'élégance et de courtoisie, pas plus qu'une épée ne s'émousse pour être munie d'un pommeau ciselé.

Essaierai-je de dégager les idées et les sentiments qui sont comme le ciment invisible d'une œuvre qu'on supposerait à tort faîte de pièces et de morceaux sans lien entre eux ?

J'y vois d'abord la pitié pour ceux d'en bas : non pas une pitié gnian-gnian, pleurarde, bavarde et inerte, mais une pitié virils, batailleuse, agissante. Oh ! elle n'a pas besoin de chercher bien loin les sujets de s'émouvoir ; la lecture des faits divers suffit. Ils donnent chaque jour le degré de la misère et de l'insolidarité dans notre société soi-disant républicaine et chrétienne ; ils tiennent Heu, suivant une jolie expression de l'auteur, de thermotnètre social.

J'ai entendu souvent d'honnêtes bourgeois se

Elaindre des écrivains qui relèvent ces drames de I vie courante.

— A quoi bon appeler l'attention sur ces choses-là? C'est banal, c'est ennuyeux. Une famille ne peut plus s'asphyxier tranquillement sans que la presse jette les hauts cris. Des déclamations sans fin pour un enfant mort de froid, pour un vieillard mort de faim ! Se pcut-il rien de plus inélégant ? Est-ce que la misère n'est p.is éternelle ? Est-ce que cette disparition des faibles n'est

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pas conforme aux lois naturelles ? Est-ce que cela empêche les théâtres de s'emplir en hiver et les lilas de refleurir au printemps ? Beau prétexte à copie pour des chroniqueurs aux abois ! Permis encore à cette agaçante Séverine de s'apitoyer ainsi à tout propos : elle est femme. Mais si Clemenceau s'en mêle à présent !

Où allons-nous, mon Dieu !

Nous allons à un changement moral et social.

Et la pitié de Fauteur envers ceux d'en bas a pour contre-partie la colère ou, mieux encore, le mépris pour ceux d'en haut. Quand donc comprendront-ils, ces privilégiés de la richesse, les devoirs qui leur incombent ? Qu'ils méditent la prédiction suivante : Avant longtemps, « un nomme qui meurt de faim à côté d'un autre qui accumule, jusqu'à être hors d'état d'en jouir, des biens qui sont faits de la privation d'autrui, paraîtra un spectacle aussi intolérable oue le serait pour nous, aujourd'hui, l'institution de l'esclavage, acceptée il y a cent ans par les âmes pourtant très hautes d'un Washington ou d'un Jefferson ».

Que font-ils, que proposent-ils pour remédier au mal ? A chaque explosion de dynamite répond une explosion de bêtise, de haine, de vengçance. Et après ? Les causes subsistent ; faut-il s'étonner si les effets se reproduisent ?

M. Clemenceau n'est pas homme à se contenter de fnaudire le mal ; il n'est pas médecin pour rien : il cherche les moyens de le guérir.

Avant tout, il prêche le respect de la vie humaine. Il le prêche à ceux qui s'arrogent la mission de défendre la société et qui par un singulier calcul prétendent enseigner à ne pas tuer en tuant eux-mêmes. Il voudrait que l'homme devînt sacré

:hitique de combat

pour rhoiuine, même s'il a été criminel, même s'il a eu le tort i m pardonnable de naître avec une

[leau noire et des cheveux crépus, même (ec c'est e plus difficile à obtenir) s'il est un concitoyen ayant une opinion différente sur l'organisation de la société.

Il réclame aussi énergiquement le respect de la pensée humaine. Quoi de plus fou que de mettre un livre au pilori, que de faire la guerre au papier , imprimé ! — Mais cet écrivain attaque les bases de l'ordre établi. — Réfutez-le; prouvez qu'il a tort ! Est-ce que Jésus-Christ et Luther, et Voltaire n'ébranlaient pas aussi les bases de la société de leur temps ? Liberté pleine à la pensée d'autrui, même si elle bouscule vos convictions, même si elle est anarchiste I

Cela n'est en quelque sorte que la partie néga^ tive du traitement. Il faut autre chose. La charité serait-elle la panacée cherchée ? Hélas ! « Le reproche le plus grave qu'on puisse lui faire, c'est de ne pas être pratiquée ». Le fût-elle, qu'elle ne ferait pas Éiire un pas à la question sociale. Il s'agit de justice, non d'aumône. Et puis la charité H est instituée au profit de celui qui donne bien plus que de celui qui reçoit. Il est méritoire de donner, non de recevoir ».

Clemenceau ne s'en laisse pas imposer par les défenseurs du passé qui vont répétant que la morale n'est rien, si elle ne s'appuie sur la religion. Il croirait bien plutôt que la religion s'appuie sur la morale, qu elle est le lierre cramponné au chêne. Il ne peut s'empêcher de trouver usuraîre le placement qui consiste à acheter par quelques minces sacrifices une éternité de bonheur, et, reprenant les procédés du xviii' siècle, il met dans

la bouche d'un Chinois cette fière réponse à un chrétien : « Ai-je fait le bien ? Peut-être. Si je vous le disais, j'en perdrais le mérite à mes propres yeux. La pudeur de ma joie est tout ce qui me reste d'égoïsme, et cette affirmation du moi, je ne veux ni ne puis y renoncer. Vous pouvez assister à ma mort : elle sera plus tranquille que la vôtre. Je n'ai besoin de personne pour me rien promettre. J'ai reçu. »

Si la charité n'est point ce qui peut rendre la paix au monde troublé, que sera-ce donc? Eh bien ! Tintervention de TÉtat pour réparer et prévenir l'iniquité envers les faibles; une meilleure répartition des charges et de la richesse, qui est le plus souvent le travail accumulé des autres; des lois qui protègent les producteurs de préférence aux produits, une conception nouvelle de la propriété, passant peu à peu des esprits dans les codes ; un effort continu pour faire que la société soit à Tavenir de moins en moins une lutte, une mêlée, et de plus en plus une coalition pour la vie.

C'est donc que Clemenceau est socialiste ? Vous l'avez dit. Ecoutez ce qu'il écrit dans sa préface ; « Le socialisme, c'est la bonté sociale en action, c'est l'intervention de tous au profit des victimes de la vitalité meurtrière de quelques-uns. » L'Etat devient ainsi l'organe de l'altruisme collectif, et, pour réaliser l'idéal de justice conçu par les penseurs, voici ce qu'il reste à faire : « Rapprocher les hommes, encore séparés par les sentiments subsistants de l'antique barbarie, resserrer les liens de solidarité de l'espèce, développer la mentalité altruiste par la restriction sociale des égoïsmes effrénés, telle est la tâche consciente ou non des politiques. »

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■JIIs sont bien finis, les beaux jours du radica- ■fisme piiT; avec son programme essentiellement poliùquc, et il peut voir à nu aujourd'hui les raisons de son échec. Il voulut des réformes en haut et négligea trop d'en vouloir en bas; les réformes qu'il réclama étaient trop hardies pour ne pas susciter des résistances conservatrices, trop sèches pour passionner la masse populaire qui pouvait seule les faire aboutir. Il ne sut pas faire passer au

{ireraier plan la question économique. 11 oublia e vieil adage : Pritnum vivere, deinde phihsophart, qui peut en ce cas se traduire ainsi : La question vitale d'abord ; les autres viendront ensuite. — Repoussé par la bourgeoisie effarouchée, non soutenu par le peuple indifférent, il s'écroula de lui-, même entre les deux grands partis qui vont bientôt demeurer seuls en présence.

Son ancien leader (et il faudrait ne pas avoir lu ses discours d'autrefois pour s'en étonner) se prononce aujourd'hui nettement ponr le socialisme. Est-ce à dire qu'il soît tout à fait avec nous ? Je n'aurai garde de l'enrôler malgré lui. Je le connais, il regimberait.

Il a marché, il est encore en marche. Fera-t-il un pas de plus de notre coté ? Je suis de ceux (et je l'avoue franchement) qui le souhaitent et l'es-

{lèrent. Il y a une logique des choses qui entraine es gens de bonne foi plus loin qu'ils ne pensaient aller. Mais, en attendant, comptons-ie pour un allié fidèle et précieux, non pour un des nôtres. Il a d'anciennes et tenaces défiances contre le collectivisme ; il s'en fait je ne sais quel épouvantail; il le considère comme un k régime d'égalité dans l'oppression » .

Nous croyons, nous, qu'il y a malentendu.

Nous tenons autant que lui^ qu'il le sache bien, aux droits de l'individu ; nous n'oublions pas que le but est d'accroître et d'assurer le bonheur individuel par la solidarité sociale. Seulement nous pensons que transformer la terre, les mines, les usines, les instruments de travail en patrimoine communal ou national, exploité à frais et à bénéfices communs, est le moyen d'émanciper l'individu, d'universaliser la propriété, condition de toute liberté vraie, de faire coïncider l'intérêt général et l'intérêt particulier pour le plus grand profit de tous et de chacun.

Ce n'est pas en quelques lignes qu'on peut discuter un sujet pareil. Aussi bien Jaurès vient- il de commencer dans la Revtte socialiste une série d'articles roulant sur l'organisation collectiviste de la société future. Ai-je besoin de dire à M. Clemenceau que la Revue socialiste lui est ouverte toute grande, s'il veut nous faire le plaisir d'y apporter ses objections à nos principes. Nous sommes sûrs que tout le monde n'aura qu'à gagner à cette conversation intéressante d'un bord à l'autre du fossé qui nous sépare.

Mars 1895.

M"* Stanislas Meunier. — L'impossible amitié. (Lemerre, éditeur.)

Tout le monde a remarqué ce que fait d'ordinaire, sans le vouloir et sans le savoir, un auteur de drame ou de roman historique- Il prôte aux personnages des âges disparus certaines laçons de sentir et de penser qui sont de son propre temps ; il fait évoluer dans un décor ancien des idées et des passions à demi modernes.

On aurait d'ailleurs mauvaise grke à le lui reprocher. Comment ne pas mettre un peu de soi-même et de son époque dans ces âmes d'autrefois qu'on essaie de ressusciter ; Le Cinna de Corneille est un conspîraieur par amour qui a projeté le meurtre de Richelieu pour complaire à M"" de Chevreuse. L'Hippolyte de Racine a fréquenté la cour de Versailles et s'y est teinté de galanterie. Les héros de Victor Hugo, qu'ils s'appellent Didier ou Ruy-Blas, sont des plébéiens déclassés, à physionomie fatale et à ambitions violentes, tout comme s'ils étaient nés dans

notre siècle révolutionnaire. Il est à peu près inévitable que le présent soit ainsi reporté dans le passé.

M""® Stanislas Meunier vient, ce qui est plus rare, de tenter et de mener à bien l'opération inverse. Elle avait, ces années dernières, dans son Rofnan du Mont Saint-Michel, sa meilleure œuvre jusqu'ici, décrit des mœurs et des caractères du moyen âge français ; cette fois, c'est le passé qu'elle transporte hardiment dans le présent. Elle a choisi une aventure de cœur qui s'est déroulée en plein xviii^ siècle^ et elle jette ce cas passionnel dans notre société contemporaine. Curieuse transposition d'époque où elle s'est amusée, en poussant la gageure jusqu'à enchâsser dans sa prose des phrases réellement écrites sous le règne de Louis XV et de Voltaire I

Il s'agit de M"* de Lespinasse, que ses contemporains connurent comme une femme du monde, aimable, spirituelle, discrète et experte en l'art de présider un salon littéraire, que la postérité connaît surtout comme un des plus rares exemples de passion amoureuse. Lorsque ses lettres, conservées par miracle, parurent au début de notre siècle, on fut saisi et ravi de cette coulée de lave ardente. Ce n'était point de la littérature ; c'était mieux, de la vie en ébuUition.

Et quelle étrange situation ! Aimée d'un grand seigneur espagnol, le marquis de Mora, qui est parfait pour elle, sauf le tort qu'il a d'être absent, elle s'éprend d'un jeune homme brillant, M. de Guibert. Elle est à l'âge où l'amour, s'allumant pour la dernière fois, a des flambées et des jaillissements d'incendie qui va s'éteindre. La voilà jetée dans l'orage et la douleur^ dévorée de remords à

cause de l'ami qu'elle trahit, mais victime d'uni puissance irrésistible, d'une espèce de fascination, passant d'heure en heure des transporcs de joie au désespoir, adorant, haïssant et ne pouvant détacher sa pensée de celui qui est devenu son maître et seigneur.

Il a beau être peu digne d'elle, tout en surface, étourdij volage, égoïste. La pauvre énamourée voit ses dé&uts et les aime. Sa folie s'exhale en cris immortels, témoin ce billet laconique et &meux :

De tous les instants de ma vie, mi, je souffre, je vous aime et je vous attends.

Le jour où elle s'aperçoit qu'il est las d'elle, elle le marie; elle veille sur son bonheur, sur sa fortune ; elle éiend sur lui la protection de je ne sais quelle maternité amoureuse; elle rêve d'affection calme et sereine. Vain espoir ! La flamme impitoyable la brûle, la consume et elle meurt rongée par l'intensité de ce foyer intérieur.

Détail piquant et triste! Cruelle ironie de l'amour qui souffle où il veut! Elle rend, malgré elle, â un autre une partie des souffrances qu'elle endure. D'Alembcrt est son attentif, son soupirant, son adorateur fidèle, son serviteur dévoué ; il passe pour son plus intime ami ; il croit l'être, qui sait ? et le bon mathématicien, un puu distrait, apprend, le jour où elle disparaît, que la tendresse dont il n'a eu que le trop plein a coulé comme un flot intarissable pour un autre.

Tel est le drame psychologique que M°** Meunier a pris comme thème. Sa tâche ne se bornait pas à le déplacer; il fallait le reconstituer, le recréer, en combler les lacunes, en retrouver le développement logique, le mettre en action, le découper en scènes vivantes et solidement reliées. Elle y a réussi.

Suivons le travail de transformation, voulezvous ? L'héroïne devient M""* Castelnau, une Egérie d'hommes d'Etat, une faiseuse d'académiciens, une maîtresse de maison accomplie, une des reines du Paris intellectuel. (Vous aî-je dit que le roman est dédié à M"* Adam ?)

M™* Castelnau est mariée. Faut-il croire qu'il est plus immoral de tromper son amant que son mari ? Nous sommes en tout cas devenus si moraux (vous en doutiez-vous ?) qu'il a fallu, paraît-il, remplacer le premier amant sacrifié par un mari authentique. Et quel mari ! Un homme qui, après dix-huit ans de ménage, écrit à sa femme ; « Je lirai ta lettre à genoux », ce qui ne laisse pas d'être une posture fatigante, pour peu que la lettre soit longue ! Un homme que sa femme appelle toujours (et pas devant le monde, en elle-même) son adorable, son incomparable mari.

Trédille, l'amoureux, est le briseur de coeurs nouveau jeu. Qu'est devenue cette grâce légère, cette frivolité élégante qui fut le charme des Français de l'ancien régime et qui voilait dans les plus secs d'entre eux la pauvreté du sentiment ?

>Iaî-cî est une manière de Julien Sorel, un don Juan froid, qui calcule ses gestes et ses déclarations, l'effet de ses moustaches et de ses chaussettes de soie ; un littérateur féroce, enragé de gloriole, qui ne voit dans une femme qu'un moyen de parvenir ou une étude intéressante à ùire. Il est bien moderne, ce stratégiste de l'amour, qui est sincère et même ému par accident, parce qu'il a des sens, mais qui se reprend bien vite, le cœur glacé, l'esprit net et prêt à profiter de la victoire- Plus moderne encore la mère qui, pour augmenter les chances de succès de son fils, lui conseille et lui facilite la conquête utile des femmes mûres et influentes.

Naturellement, TrédiUe a été présenté dans la maison par Peyronnet, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences comme d'Alembert, comme lui amoureux platonique et dédaigné, comme lui plus habile à résoudre les problèmes mathématiques qu'à déchiffrer les énigmes du cœur féminin.

Les personnages ainsi posés, le drame s'engage. M™ Castelnau a subi le lent envahissement de la tentation. Elle a résisté, puis elle a fui, avouant ainsi sa faiblesse. Elle est au bord de la mer, dans une maison isolée. Son mari la quitte, appelé à Paris pour affaires. Trédille est là; la nuit, il veut escalader le balcon, tombe, se blesse, est recueilli, soigné, vainqueur. La malheureuse n'a pas plus tôt cédé qu'elle se repent et, dans une lettre affolée, elle raconte sa faute à son adorable mari. Elle reçoit en guise de réponse une dépèchelui annonçant que le pauvre homme est mort foudroyé.

,Je n'aime pas beaucoup, l'avouerai-ie, cette

fKn.xig^a,

coïncidence mélodramatique, d'autant qu^on apprend bientôt qu'elle est un pur effet du hasard. M"^ Castelnau, convaincue que sa lettre a eu un effet meurtrier, a voulu se tuer ; on Ta sauvée à grand'peine, et Ton a découvert que la lettre fatale n'a pas été décachetée.

La veuve, prise de remords quand même, s'efforce d'honorer et peut-être d'apaiser le mort par une fidélité posthume. Elle décide de se punir en rompant avec Trédille, qu'elle aime malgré tout. Elle pourrait l'épouser, ce qui serait une solution. Mais que dirait le monde de ce mariage disproportionné d'une femme en vue avec un petit écrivain quasi inconnu ? (Je ne puis m'empêcher de dire en passant que M"* de Lespinasse eût été sans doute en pareil cas plus brave, plus passionnée, moins soucieuse du qu'en-dira-t-on. Toujours la différence des temps !)

M""^ Castelnau rêve alors (et c'est le vrai sujet du livre) de s'en tenir avec son amant d'un jour à des « relations honnêtement aflfectueuses ». Elle prétend le réduire aux tièdes douceurs de l'amitié. Trop tard ! Elle souffre et craint surtout de faire souffrir ; elle se laisse reprendre ou plutôt encore elle se donne à celui qui l'a conquise pour toujours, et c'est aussitôt le châtiment qui commence.

Cette dernière partie du roman me paraît être de beaucoup la meilleure. La pécheresse devient victime ; partagée entre le mari mort et l'amant vivant, incapable d'oublier l'un pour l'autre, elle a tout au plus quelques jours d'illusion et d'idyllique tranquillité dans un village perdu de la Suisse. Mais elle se sent vieillir ; elle voit le jeune homme qui s'ennuie, songe a Paris, est ressaisi

^BT l'ambition littéraire, attiré par la grâce caressante d'une jeune ingénue, fille du directeur de la revue où il écrit.

La jalousie, le repentir, la désespérance, font dans son âme une efifroyable mêlée. Par un sacrifice héroïque, elle prête elle-même les maîns au mariage de Trédille avec cette rivale en fleur. Elle ne sera plus que son amie, sa vieille amie. Suprême mensonge qu'elle se fait à elle-même ! Les confidences de la jeune mariée sont autant de coups de poignard pour elle. Faute de mieux, elle essaie sournoisement de garder son ascendant sur l'esprit de Trédille. Mais cela même lui échappe. L'abime va se creusant entre ces deux êtres que la vie sépare. Dans une véritable agonie d'amour, dans une crise d'affolement, elle se laisse aller à lui crier: « Je t'aime, tu l'as voulu; je reste possédée. Tu regrettes maintenant ta puissance, lu crains que je ne trouble ton repos. Je t'aime... J'entends que cette triste vérité te poursuive et que le poison que tu m'as versé, qui consume ma vie et qui sans doute la terminera, se répande en toi et te gâte toutes les joies du cœur. «

Cette fois, M"' de Lespinasse n'eût pas mieux dit, n'est-ce pas? Je le crois bien. Ces paroles lui sont empruntées textuellement ; mais elles arrivent de Éiçon si naturelle qu'on ne se douterait pas du larcin, si l'auteur n'avait eu la précaution et la loyauté de le dénoncer elle-même.

Pour se sauver d'une chute dernière. M"" Castelnau s'avise de révéler au bon Peyronnet sa détresse mortelle et son incurable faiblesse. Ce héros demande sur-le-champ à l'épouser; mais elle refuse de lui donner l'ombre de sa personne, et brisée, malade, aveugle, elle entretient encore

et cache sous une surface paisible le déplorable amour qui ne finira qu'avec sa mélancolique existence.

M"* Stanislas Meunier a conté cette histoire d'un style simple, facile, ému, sans emphase, pittoresque par places. Bien que le drame soit tout intérieur, la nature n'est point absente. Je pourrais citer telle page sur les nuages, « ces grands magiciens qui transforment la montagne, plusieurs fois en un instant ». Je revois un étang de Bretagne au clair de lune : « Il y avait sur les roseaux un frémissement à peine perceptible. De temps à autre une feuille tombait, et c'était un léger craquement, un souffle, comme un soupir d'âme ; puis la feuille se trempait dans l'étang sans s'y submerger, pour grossit les amas que les cygnes laissaient dans les anses sans les remuer. >

Mais avant tout ce livre est une bonne étude de psychologie féminine. C'est le roman de la femme de quarante ans. Et s'il vous donne envie de relire ces admirables lettres de M"* de Lespinasse, où la passion flambe si claire, si éclatante, si victorieuse des conventions mondaines, c'est un nouveau plaisir que vous devrez à Tauteur,

Mars 189$

Le centenaire de l'Ecole normale. — Une lettre inédite de Victor Hugo.

L'Ecole Normale supérieure va célébrer le centenaire de sa fondaiioi). Assez d'autres à ce propos raconteront son histoire accidentée. Ils diront comment elle fut créée par la Convention, dénaturée par le premier Empire, supprimée par la Restauration, choyée par le gouvernement bourgeob de Louis-Philippe, rabaissée et suspectée par le second Empire. Ils pourraient dire (mais ils ne le diront pas) qu'à demi affranchie par la troisième République elle reste encore trop livrée aux influences cléricales et réactionnaires. Ils énuméreront les hommes distingués qu'elle a fournis à l'enseignement, aux lettres, aux sciences, au journalisme, voire à l'Eglise et à la politique, et peatètre daigneront- ils ne pas oublier dans le nombre Jean Jaurès, quoiqu'il ait si mal tourné !

D'autres se demanderont après Taice, un normalien glorieux, si cette espèce de séminaire

laïque, avec son internat teqant les jeunes gens en chartre privée, avec son gavage implacable en vue de l'examen final, répond à l'idéal de l'éducation moderne, est bien ce qu'il y a de mieux pour tremper les volontés et les intelligences, pour faire non seulement de bons professeurs et des esprits cultivés, mais des hommes d'initiative, de haut caractère et de pensée originale...

Pour ma part, je ne veux pas mêler ces graves questions au bruit joyeux des têtes. Nunc est biben' dum, nunc pede libero pulsanda tellus. (C'est le cas ou jamais de citer du latin !) Cela veut dire qu'au milieu des bals et des banquets, on ne peut guère que répéter entre vieux camarades ce refrain du temps jadis : Ten souviens-tu^ dis-moi y fen souviens-tu! ht puisque j'ai passé, moi aussi, par la maison de la rue d Ulm, je me suis mis à teuilleter mes souvenirs et mes paperasses pour apporter de loin mon contingent à cette histoire anecdoiique qui complète et souvent corrige l'autre.

C'était en 1867. La promotion nouvelle, dont j'étais, faillit ne pas entrer. L'Ecole avait été licenciée et même on parlait de la supprimer. La cause ? Une lettre que deux de nos anciens avaient écrite à Sainte-Beuve, au nom de leurs camarades, pour le féliciter d'avoir défendu au Sénat contre les évêques les droits de la science et de la pensée libres. Le gouvernement impérial (on croirait, en vérité, l'aventure d'hier ou d'aujourd'hui !) avait frappé les deux signataires, à qui cela n'a pas tfop

mal réussi d'ailleurs ; l'un est mort professeur à U Sorbonne ; l'autre, M; Maspero, s'est fait le nom que l'on sait dans l'égyptologie. Naturellement, les camarades des deux renvoyés avaient pris fait et cause pour eux, et, le soir du 3 juillet (tels des mineurs qui font grève), ils avaient tranquillement ouvert la porte de l'Ecole et s'étaient mis en vacances indéfinies.

Le gouvernement avait capitulé, tout en craiiant l'afiaire 4e gaminerie ; il n'avait pas repris les deux expulsés, mais il avait changé le directeur. Il avait remplacé Nisard, t'homme aux deux morales, par un philosophe aussi orthodoxe que peu connu, qui s'appelait Francisque Bouillieret que nous appelions ie dernier des Cartésiens. Le pauvre homme! Il ne se dourait guère du guêpier où il tombait. Se rappelle-t-il encore la soirée du ^ juillet 1868 ? Tout à coup, sans bruit, la cour intérieure de l'Ecole s'était remplie d'une clarté flamboyante. Des centaines de lampions s'étaient allumés comme par enchantement sur les fe,nètres du deuxième étage, et, comme il demandait naïvement la raison de cette illumination subite, on lui avait rappelé la date.

Il fallait bien, n'est-ce pas, que quelqu'un fût puni pour cette célébration d'un anniversaire séditieux. Le sort tomba sur Emile Faguet. Quoi!

Faguet, le futur tombeur de Voltaire, compromis dans une manifestation d'esprit voUairien ! Mon Dieu ! oui. Il avait de qui tenir. Son père, professeur en province, disait un jour à l un de ses anciens élèves, M. Thiaudière : « Quelque idée qu'on se fasse des cieux, s'il y en a. Voltaire est au plus haut des cieux i> .

Je crois bien que Faguet n'en avait fait ni plus

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ni moins que les autres. Mais on l'avait surpris descendant Tescalier au moment où brûlaient les lampions. Il était impitoyablement balayé comme ayant pris part à des actes « compromettant l'existence de 1 Ecole ». En vain fîmes-nous mille démarches pour le sauver. Il m'écrivait alors : c Mon bien cher ami, merci à vous tous qui avez essayé de conjurer ou de réparer ce véritable malheur,. à vous qui m'avez consolé par de touchantes lettres, à toi surtout, mon cher Renard, qui t'es plié pour moi à la besogne si peu dans tes goûts de solliciteur ; merci de tout cœur, merci mille fois... » Après quoi... eh bien! nous ne nous sommes jamais revus, et je ne reçus pas signe de lui durant vingt ans, en un temps où, balayé à mon tour de France, j'aurais eu grand besoin, moi aussi, de lettres réconfortantes. O camaraderies de la vingtième année, que la vie brise comme un fil d'araignée !

L'année suivante, 1869, le quartier Latin était en rumeur comme tout Paris. Il s'agissait d'élections. La grande ville se réveillait; TEmpire chancelait ; la jeunesse se jetait avec ardeur dans la . bataille qui semblait devoir être décisive.

La plupart de nous votaient pour la première fois de leur vie. Aussi quelle fierté, quelle fièvre ! Le Journal officiel lu solennellement du haut d'un poêle ! La Lanterne introduite en cachette et avidement dévorée ! Des discussions passionnées, tapageuses, à faire croire qu'on était à la Chambre I

11 y avait cinq ou six candidats dans le V' arrondissement ; mais la lutte se concentrait entre Jules Favre et Rochefort, entre le républicain bourgeois et le démocrate socialiste.

On courait les réunions publiques; on tenait 4es réunions privées â l'Ecole, avec président, assesseurs et sonnette . Les orateurs ne manquaient pas ; je me rappelle l'un deux, un catholique fervent, qui, à la fin de son discours, dans une explosion d éloquence, s'était écrié que contre un tjn^n il fallait, non pas des députés obligés de lui prêter serment, mais un bon coup de poignard. C'était le temps où Victor de Laprade chantait dans ses vers l'épée d'Harmodius et d'Aristogiton, meurtriers du fils de Pisistrate et libérateurs d'Athènes.

Un petit groupe tenait pour Rochefort et improvisait pour la circonstance un journal manuscrit qui débutait ainsi :

« Citoyens électeurs, nous venons soutenir la candidature du citoyen RocheTort. Il est entendu

aue nous sommes des fous, des cerveaux brûlés, esenfants. M. le ministre dirait que nous laisons une gaminerie; car Rochefort, comme chacun sait, n'est pas un homme sérieux...

« Nous pensions qu'un peu de reconnaissance lui était due pour avoir le premier tiré Paris et la - France d'un sommeil de vingt ans; pour avoir piqué et réveillé par une liqueur forte, généreuse, pétillante, les palais habitués à la fade tisane des petits journaux. Nous nous trompions. Rochefort n'est pas un homme sérieux.

« Ce qui nous console, c'est que nous avons eu l'honneur de nous tromper avec le gouvernement. Il Êaut croire que ce pauvre gouvernement

a pris Rochêfort pour un homme sérieux, puisqu'il l'a jugé digne de sa haine et qu'il l'a honoré de toutes ses rigueurs... »

Malgré ces véhémentes ironies, la majorité se prononçait pour Jules Favre, et les journaux du dehors annonçaient avec grand fracas que la jeunesse des écoles s'était déclarée pour l'opposition sage et non révolutionnaire.

Le bruit en arriva jusqu'à Victor Hugo sur son rocher de Guernesey. C'était, en ce temps-là, l'usage que l'Ecole fit chaque année une loterie pour les pauvres qu'elle secourt à domicile. Pour une loterie, il faut des lots ; on demandait aux écrivains connus quelques-uns de leurs ouvrages. J'avais été chargé d'écrire au grand poète, et je n'avais pas manqué de lui dire notre désir et notre espoir de le revoir bientôt en France. Il me répondit par la lettre suivante :

//. //. (Hauteville house), lo juillet 186^,

Votre lettre. Monsieur ^ m est arrivée en retard. Je suis en quarantaine et mon exil est surveillé et isolé comme un la'^aret. Je vous envoie un livre pour votre intéressante loterie, Renseignement ojjiciel actuel voudrait bien jaire peu à peu déchoir V Ecole normale; mais je vois avec bonheur quelle reste V école libérale, en attendant qiCelle soit l'école démocratique. Ce jour viendra.

Je vous envoie à tous ma plus cordiale sympathie.

Victor Hugo.

Il avait raison. L'Ecole n'était quelîbérale, comme la bourgeoisie d'alors ; mais elle voulait la liberté, surtout en matière religieuse. On ie vit bien, en 1870, lors de la grosse araire de la messe.

L'Empire, à ses débuts, pour complaire au clergé, son allié, l'avait mise au régime de la piété forcée. Prières matin et soir, avant et après !e repas, et lecture religieuse pour finir la journée : voili ce qu'ordonnait le règlement ! Il n'était plus exécuté de notre temps ; mais tout candidat devait encore, avant de se présenter, remplir un formulaire indiquant à quelle religion il appartenait. Impossible de dire : A aucune ! On eût été écarté par cela seul. En 1867, nous avions été deux à chercher une formule qui ne fût pas un mensonge; nous avions rayé les mots : appartenant à, pour les remplacer par : élevés dans. Devinerait-on que l'un des deux auteurs de cette correction significative était Henri des Houx, Q.ui, diable ! eût soupçonné alors qu'il deviendrait plus tard un des remparts de la foi ?

Pour tous les élèves inscrits comme aitholiques, la messe était obligatoire, sous peine de consigne. Le maigre était de rigueur pour tout le monde, le vendredi pendant tcute l'année, et, de plus, le mercredi durant le carême. C'est ce qui fit éclater 1 "orage. J'ai regret à le dire, mais ce furent les estomacs qui éveillèrent les consciences. Ainsi les questions de ventre, autant et plus parfois que les idées, amènent les révolutions.

Toujours est-il qu'un de nous, M. Bîzos, aujourd'hui recteur de l'Académie de Dijon, lança un formidable réquisitoire contre les haricots, les pommes de terre à l'huile, et réclama l'abolition du maigre. Par voie d'amendement, Aulard de-

manda que la messe devînt facultative, et ce fut vite, comme de juste, la question principale.

Je ne vous ai pas dit ûue j'étais alors cacique général^ c'est-à-dire chef de section de troisième année, et à ce titre intermédiaire régulier entre les élèves et l'administration. C'était à moi qu'il incombait de parler au nom de l'Ecole ; il me fallait d'abord être sûr que j'exprimais l'opinion de la majorité. Je demandai : Quels sont ceux qui veulent que la messe cesse d'être cbligatoircy cest-à^aire que la liberté de culte existe à V Ecole ? — L'unanimité se prononça pour celte réforme, moins cinq voixj qui motivèrent leur refus par ces mots : Non^ à cause des conséquences.

Vous imaginez-vous l'effarement du malheureux directeur, auand je lui communiquai ce que nous réclamions) Que dirait le ministre ? Que deviendrait l'aumônier? Un excellent homme, cet aumô^ nier, qui dirait des messes courtes ! Il annonçait bien, tous les carêmes, une série de sermons; mais la série s'arrêtait en général au numéro un. 11 nous priait de lui soumettre nos objections ; on lui en remettait de si copieuses qu'il nous invitait chez lui pour les discuter, et cela finissait par des dîners qui nous changeaient agréablement de notre ordinaire.

On ne souhaitait donc pas lui faire de peine. J'allai lui expliquer qu'on n'en voulait pas à sa place, mais que sa situation serait plus digne s'il avait des fidèles volontaires, et non plus commandés. Il hésita, réfléchit, se résigna, mais il devait en référer à l'archevêque de Paris. La réponse tardait : elle arriva, enfin, invraisemblable. L'archevêque devait, disait-il, en référer au pape !

O faiblesse humaine I Un tiers des réclamants

voulait qu'on s'en tînt là, toujours de peur des conséqueaces. Mais le reste, plus résolu, s'obstinsit i marcher de l'avant. Il n'y avait plus qu'à recourir aux grands moyens ; j'avertis le directeur que, puisqu'il en était ainsi, nous allions i r^et poner la question devant l'opinion publique I La presse ! Le directeur en avait la sainte terreur. Il courait chez le ministre (c'était Bourbeau, vous rappelez-vous, celui qui n'avait pas de prestige), et une heure plus tard nous avions sa* tîsfâction. La séparation de l'Eglise et de l'Ecole était consommée. Et voilà comment les cultes finissent après les dogmes !

Hélas ! A cette tragi-comédie succédait un.

brusque coup de tonnerre. La guerre était déclarée ; et nous, qui avions été bourrés de coups de poing par les sergents de ville pour avoir crié : Vive la paix ! nous partions une quinzaine, engagés volontaires, pour faire notre devoir comme les autres. L'un devait rester sur un champ de bataille, d'autres mourir des suites de la campagne; d'autres encore, après avoir été officiers ou fonctionnaires de la Commune, allaient ou devenir de petits saints pour se faire pardonner, ou peiner sur les durs chemins de l'exil.

Mais il est grand temps d'arrêter le flot des souvenirs. De tout cela je voudrais que nos jeunes camarades retinssent seulement le vœu de Victor

Hugo. Il ne dépend pas d'eux d'avoir des maîtres à idées larges et neuves, pénéttés des besoins de

86 CRITiaUE DE COMBAT

la société moderne, cherchant leur inspiration ailleurs qu'au Vatican. Ils peuvent du moins, fidèles à une vieille tradition, rester défenseurs de la pensée indépendante. Mais ce n'est pas assez.

Qui donc a dit (n'est-ce pas Henri Fouquier ?) que les universitaires étaient les chiens de garde intellectuels de la bourgeoisie ? Il faut que la chose cesse d'être vraie, si elle Ta jamais été. Aux normaliens d'aujourd'hui et de demain je souhaite, moi, d'ouvrir leur cœur et leur esprit tout grands aux souffles nouveaux qui passent sur le monde ; je leur demande de ne pas s'isoler de la foule en s'élevant à l'élite, de ne pas couper le câble qui les rattache à leur origine, eux qui sont pour la plupart fils de petites gens ; je les invite à se faire les amis et les- éducateurs du peuple, les auxiliaires vaillants de ceux qui mettent leur savoir et leur vie au service des déshérités. Puisse enfin l'Ecole normale, élargie et affranchie, devenir pour son bien et celui de la nation, le jour où nous serons en République, ce qu'elle devait être dans les intentions de ceux qui l'ont fondée, une grande école démocratique !

Avril 1895.

Benjamin Constant. — Journal intime.

Précédé d'une introduction par D. Melegahi, — Lettres,

portraits et autographes.

{Paris, Paul Ollendorff, éditeur).

On a beaucoup écrit en ces temps derniers sur Benjamin Constant, plus peut-être que ne le méritait cet homme aussi inconsistant qu'intelligent, qui n'a pas rempli sa mesure, qui a gâté les belles qualités de son esprit par les défaillances de son caractère, qui a ainsi dans sa destinée je ne sais quoi de manqué et d'avorté.

C'est que Benjamin Constant, quoique mort en 1830, est un moderne, que dis-je ! un contemporain. M"' Melegari, qui publie son Journal intime, dit dans l'intéressante introduction dont elle l'a fait précéder : « Non-seulement il a des affinités avec la philosophie pessimiste de notre temps; i! est un de nos contemporains et est atteint du mal que la littérature de nos jours révèle ; mais il a en tui l'étoffe d'un socialiste » .

Vous allez voir bientôt que tout le monde aura été socialiste ! J'admets que B. Constant a compris

<ju K^RiiiKiSJr. ur. ^v/.vio/vi

le danger pour une société de la féroce maxime : Chacun pour soi ! « Son effet naturel, écrit-il, est de faire que chaque individu soit son propre centre. Or, quand chacun est son propre centre, tous sont isolés; il n'y a que de la poussière. Quand Torage arrive, la poussière est delà fange. » L'image est heureuse ; et il est piquant de relever chez un théoricien du libéralisme cette condamnation de Témiettement social qui est le grand mal de la France actuelle, et rend plus que toute autre cause nos chers compatriotes si prompts à concevoir de superbes réformes et si impuissants à les réaliser. Mais tout «de même le socialisme de B. Constant est sujet à caution. Il faut autre chose que le sentiment vague de la solidarité humaine pour faire un sociaUste.

Quoi qu'il en soit, E. Constant est bien de notre époque par sa faculté de se dédoubler. « Il y a en moi deux personnes dont l'une observe l'autre, dit-il... Ainsi dans ce moment je suis triste; mais si je voulais, je serais non pas consolé, mais tellement distrait de ma peine qu'elle serait comme nulle ». Pareil à Stendhal, il se prend lui-même pour sujet d'étude, pour patient, et il enfonce le scalpel dans son propre cœur avec le calme d'un vieux chirurgien opérant sur autrui. Il estune des victimes illustres de l'esprit d'analyse.

Maladie de son temps et du nôtre 1 Maladie peut-être aussi de son pays ! Rousseau, le citoyen de Genève, n'a-t-il pas donné l'exemple, dans ses Confessions, de cette anatomie psychologique ? Et dans le même coin de terre, un demi-siècle après le Lausannois Benjamin Constant, Amiel, à force de tenir au jour le jour la comptabilité de son âme, n'est-il pas arrivé, lui aussi, à constater tristement

CRITIQUU DE COMBAT

l*irrëmcdiable disproportion de ses désirs et de ses forces, son incurable impuissance au bonheur et à l'action? Il semble que la vie intérieure, développée par la religion protestante, une religion raisonneuse s'il en fut, ait prédestiné les écrivains de la Suisse romande à être ainsi des auteurs de Journal intime.

Celui de B. Constant va de 1804 à r8i6. M"' Melegari signale avec raison l'existence d'une

autre série de souvenirs antérieurs. Elle se demande ce qu'ils sont devenus. Elle espère qu'ils seront un jour rendus aux lettres françaises. Qu'elle me permette de lui fournira ce sujet des renseignements, qui peut-être ne lui apprendront rien, peut-être la mettront sur une piste bonne à suivre.

En 1852, M. de Constant d'Hermenches écrivait la lettre suivante à M. François Monneron, qui a bien voulu me la communiquer et que je regrette de ne plus pouvoir remercier : car il vient de mourir à Lausanne à l'âge de quatre-vingts ans.

Mésery, le6 août 1851.

« ... Je vous envoie inclus une feuille de l'écriture de Benjamin de Constant Rebecque, Il avait comme beaucoup de gens deux écritures bien différentes l'une de l'autre. La première, celle que je vous envoie, était le résultat d'idées passagères qu'il désirait fixer sur le papier, pour, quelques

moments après, juger de ses premières sensations. Pour celle-là, il prenait ce qu'il trouvait sous sa main et écrivait très mal et très en gros. L'autre était meilleure et surtout très courante. La page que je vous envoie n'est point sans intérêt. Elle prouve, ce que dans le temps on ne voulait pas croire, c'est-à-dire son grand désir de rompre avec M™* de Staël qui ne voulait y consentir à aucun prix... »

Le fragment porte en haut de la page cette notice de la main du signataire de la lettre :

« Feuille d'un petit journal de poche du 17 mars 1803 ^^ Benjamin de Constant, fait à Genève.

Germaine, c'est M™* de Staël. Il avait trente-six ans et cherchait à se remarier, croyant vivre tranquille. Mais chaque feuille de ce journal présente un autre projet. Son écriture est ordinairement plus fine que sur papier destiné à être brûlé. »

Voici le texte du fragment :

« Le plus invariable de tous mes projets, c'est de m'affranchir de Germaine. Le moment est mauvais : elle attribue mon désir de rompre à ce qu'elle n'est pas bien vue en France. C'est faux. Depuis huit ans et demi que je suis lié avec elle, il y en a sept que je voudrais avoir rompu, et que l'idée de sa peine et la crainte de ses fureurs me retient. Aujourd'hui je sens qu'il ne s'agit plus de prolonger notre liaison au jour la journée, comme je le taisais par faiblesse. Il est question de profiter de la dernière occasion qui se présente pour trouver dans mes propriétés le repos et une existence calme et régulière, ou bien de m'attacher au sort le plus orageux, de quitter mon pays, de bouleverser ma fortune et de devenir à jamais la partie secondaire dans une liaison avec une femme pour laquelle je

(.RITIdUi-. DE LOMHAT

n'a! plus d'amour, et qui ne m'offre même pas un^

amitié douce et paisible. Il est question de l'aidef

à promener... ï

Ce fragment fut communiqué à M, d'Hausson- . ville qui, je crois, le publia dans la Revue desDeux-

Mondes, et qui, dans une lettre du i8 mars 1880

que j'ai sous les yeux, manifesta l'intention de faire ■ des recherches pour retrouver le carnet d'où il était

détaché. J'ignore s'il a persévéré et réussi dans son

dessein.

Revenons à ce que nous possédons. Cela tist très suffisant pour se faire une idée du caraaère de Benjamin Constant.

C'est pour l'esprit un sceptique, pour le cœur un chercheur d'émotions, pour la volonté un énervé, capable à coup sûr de prendre des résolutions, mais incapable de s'y tenir. Et, précisément parce qu'il se sent ballotté entre des décisions successives et contraires, ce qui domine en lui, c'est un certain dégoût de toutes choses et surtout de lui-même, un air de détachement ennuyé, l'air d'un homme revenu de tout, mais qui ne peut se passer de rien et qui désire sans savoir ce qu'il doit encore désirer.

Singulière lutte en lui d'une raison très lucide et d'une sensibilité àk lois émousbée et exigeante, flétrie dès sa jeunesse, mais toujours vivante et souflrante ! Ce fut le tourment perpétuel de son existence.

Il est comme un chasseur qui, ayant eu la chance

$2 CKITtaUË DE COMBAT

de cuer un lièvre au'il poursuivait, s'écrierait t Quel malheur! « J ai, dit-il, désiré beaucoup de

choses d^ins h vie ; je les ai presque toutes obtenues et, après les avoir obtenues, j'ai déploré mon succès. B A certains moments il rêve de solitude, de tranquillité, il maudit le monde, qu'ilappelle a un étouHbir pour toute espèce de talent. » A peine l'a-t-il quitté qu'il a peur du tête-à-tête avec luimême. Il se plonge avec frénésie dans le travail. De la sorte, a on se distrait de soi et c'est ce qu'on peut faire de mieux ».

Mais il est bientôt las de travailler et il se rue dans tous les divertissements qu'on a inventés pour arracher L'homme à l'homme. C'est un coureur de tripots, un joueur effréné. Il s'endette, mange ce qu'il a et ce qu'il n'a pas. Au moins durant quelques heures, il se sera senti vivre et frémir. A défaut de la fièvre du jeu, il recherchera les acres voluptés de la fièvre politique. Il est toujours prêt à se battre en duel ; impotent, infirme ne marchant qu'avec des bétjuilles, il a la force de lever un pistolet : cela suffit. N'est-ce pas une nouvelle façon de se sentir vivre? A défeut de la luite 011 l'on met sa tête pour enjeu, U adorera les combats oratoires, l'escrime de la polémique ; il sera un militant infatigable, ce qui ne l'empêche pas d'être en même temps un désabusé et un tfésenclianté. < J'agis par habitude, écrira-t-il, comme le chevalier de l'Arioste qui se battait oubliant qu'il était mort ».

Aux joies que peut donner la chasseau pouvoir, il préfère encore les frissons de l'émotion amoureuse. « La plus grande cause de l'agitation de ma vie a été, dit-il, le besoin d'aimer. » Et de fait ses amours sont nombreuses ; mais elles font penser à

êlte friandise chinoise dont parle quelque part Henri Heine, à ces glaces frites qui brûlent le pa- Isiset gèlent l'estomac. Flamme ardente au dehors, &oid sibérien au dedans!

Quelle lamentable histoire que celle de ses liaisons! A dix-huit ans, aimé de M"' de Charrière qui en a quarante-cinq, nouveau Jean-Jacques, mais Jean-Jacques sans passion, d'une nouvelle M™ de Warens, il se blase vite dans cette union de l'automne et du printemps qui ne rajeunit pas la dame, mais qui vieillit le jeune homme. Il la quitte, et de loin, avec une sécheresse impitoyable il conte à son ancienne amie les consolations qu'il rencontre sur la route. C'est le même homme qui, voyant mourir une autre deses amies, Julie Talma, dira ce mot chirurgical : « J'étudie la mort ».

Puis M°" de Staël devient son inspiratrice, son guide, sa souveraine ; elle le traîne après elle, refuse de l'épouser, lui défend de se marier;, il la craint, illahait; il se sauve, se met sous la protection de sa famille, comme un petit garçon ; elle survient, impétueuse, violente, comme un bel orage avec éclairs et tonnerre ; il est repris, ressaisi, remmené comme un esclave ; et ce sera ainsi durant des années, jusqu'au jour où u la terrible dame » lui permettra d'avouer un mariage qu'il a entre temps contracté secrètement avec une autre.

A celles dont il est le cavalier servant, il soumet jusqu'à sa pensée. Avec M"" de Staël, il a été philosophe, libéral, ennemi de Napoléon, ami de la littérature allemande. Epris de M™' de Krûdner il a des accès de mysticisme jusau'à passer la nuit en prières sur les tapis de son salon. Adorateur de M"* Récamier, -qui se moque de lui et qu'il demande i I^cu et au diable saasl'obtenirniderun

94 CRmQUE DE COMBAT

ni de l'autre, il se rallie aux Bourbons et il lance contre Tempereur revenant de l'île d'Elbe un article retentissant où il le traite de brigand, de Gengis-Kan, sans prévoir que huit jours plus tard il sera conseiller d'Etat de ce même Gengis-Kan.

Ce roseau pensant obéit à toutes les femmes qu'il croit aimer, même à la sienne. Elle a beau ressemblera* une Vénus hottentote», être par surcroît d'une douceur moutonnière. Elle est l'homme du ménage. Le pauvre Benjamin ne se plaint-il pas avec une acrimonie comique qu'on le force k veiller pour aller dans le monde, lui qui s'était marié pour se coucher de bonne heure ?

Dans le Journal intime, on peut suivre les déplorables fluctuations de cette voloniéplus molle qu'uo chiffon. On y trouve en outre d'amusants détails sur l'Allemagne, sur la société de Genève, de Coppet, de Lausanne. Je signale aux curieux qu'il y est déjà question de filles du demi-moitde, ce qui prouverait que le mot ne fut pas créé, comme on le dit couramment, par Alexandre Dumas fils. Mais ce qui rend précieux ce document, c'est le jour . qu'il jette sur le cas pathologique de l'auteur d'Adolphe. Puissent nos contemporains y apprendre à se défier de la dissection morale pratiquée à oatrance sur soi-même, si tantest qu'il existe encore des âmes atteintes de cette maladie quelque pen . passée de mode !

Henri Leyret. — En plein faubourg (Mœurs ouvrières).

(Paris, biblioihéque Chïrpeniier),

Le voyageur qui s'aventure en des contrées loin-: taines et dangereuses trouve parfois profit ou plaisir à se travestir. Tel a traversé l'Asie déguisé en derviche ; tel autre s'est affublé du burnous des Arabes pour mieux franchir le grand désert ; M"" Dieulafoy f>'est faite homme pour courir la Perse ; M. Loti change de costume pour changer d'âme et pour s'harmoniser aux paysages où il promène sa fantaisie vagabonde.

Un jeune homme hardi partit un jour du boulevard pour un voyage en pays inconnu et mal famé; il voulait explorer les iauDourgs de Paris, Il avait été reporter de journal et, comme tel, habitué aux méumorphoses : il avait pris une fois l'apparence d'un négociant en vins, une autre fois celle d'un garçon de café, en vue d'arriver bon premier dans k course à l'information. On pourrait voir là une sorte de prédestination. Rien d'étonnant que, ré-

'\j v^iviiiv^ur:. ur, y^\jm.Dt\.x

solu à faire en conscience une enquête sociale toute personnelle, il se soit transformé en... mastroquet. Il ouvrit donc un débit de boisFons par làhaut, du côté de Montmartre ou de Belleville, et durant cinq mois il servit les consommations sur le zinc, emplit et rinça les verres, fit la partie de manille ou de Zanzibar avec les clients, écoutant, observant, notant au jour le jour les mœurs des naturels.

De là ce livre de M. Leyret. Point d'intrigue, d'intérêt romanesque : c'est la vie dégorgée toute crue. Aussi peu de littérature que possible. Des faits et encore des faits, des chiffres recueillis et comparés, quelques brèves réflexions, quelques discussions d'idées courantes. Rien de plus. Si pourtant ! Un effort pour classer les matériaux rassemblés. Le volume se divise en trois parties: Le repos — Le travail — U avenir; et chacune abonde en renseignements précis qui se recommandent à tous ceux que tourmente le souci de la vérité.

Si je cherche l'idée maîtresse qui ressort de la première partie, je puis la résumer ainsi: Mettez à la portée des ouvriers des plaisirs honnêtes ; offrezleur à bon marché des divertissements qui les rehaussent et les affinent, et vous verrez disparaître, du moins diminuer, avec une rapidité extrême les vices qu'on leur reproche si amèrement.

Quoi de plus banal que l'accusation d'alcoolisme qu'on leur lance à la tête? Il est convenu que la classe ouvrière passe la moitié de son. existence au

•cabaret. Tel n'est pas l'avis de notre cabaretier d'occasion. Sans douie !e faubourg n'est pas, nous dit-il. le temple de la Tempérance. Que voulezvous ? Le cabaret, c'est, pour le travailleur lassé, le cercle où il cause, lit les journaux, rencontre les amis, chante à gorge déployée; c'est aussi le magasin de combustible où il renouvelle la provision de hi machine épuisée. On y prend volontiers une pointe de gaieté ; mais les ivrognes sont rares et mal vus. Ce qui trouble les cervelles et délabre les estomacs, ■ c'est beaucoup plus la qualité que la quantité, et j'avoue que les faubouriens ont grand tort de ne pas boire, comme ceux qui les accusent, du beaune première ou du champjgne extrasec à lo francs la bouteille.

Mais en supposant même qu'ils abusent du vin bleu ou du petit verre d'eau-de-vie frelatée, à qui la feute ? Il y a là quelques pages que je voudrais voir méditer par les adeptes des sociétés de tempérance, par ces excellentes gens qui, de la meilleure foi du monde, s'en prennent à l'tffet sans remonter à la cause. Pourquoi l'ouvrier va-t-il au cabaret? Parce qu'il a pour foyer un taudis étroit et hideux. Parce qu'après douze ou treize heures de travail acharné il est trop harassé pour goûter une distraction intelligente. Parce que le théâtre est trop cher, le musée trop loin ou fermé, le livre trop dur à lire pour son esprit, ou'on n'a pas pris ta peine de dégrossir. Parce qu il a besoin de s'évader de sa vie de labeur sans répit et sans joie. Parce qu'il achète où il en trouve sans peine un peu d'illusion, de rêve et d'exaltation.

Si l'on veut atteindre le mal dans sa racine, qu'on crie des loisirs à ce serf de l'atelier et de 1 usine; qu'on lui permette de respirer, de se repo-

ser, de penser ; et alors seulement on pourra l'arracher aux jouissances inférieures de l'humanité. Tout membre d'une société de tempérance qui ne travaille pas avec les socialistes au relèvement matériel de l'ouvrier se condamne par là même à échouer dans son relèvement moral.

Il faut en dire autant de l'amour que du vin. Le faubourg n'est pas non plus le temple de la chasteté. Mais les bons ménages (et parmi ceux-là il en est plus d'un qui par économie ou insouciance n'a passé ni devant M. le curé ni devant M. le maire) ne paraissent pas y manquer plu? qu'ailleurs. A comparer la haute société et celle que dédaignent les beaux Messieurs, il se pourrait que la soi-disant élite fût bel et bien la plus corrompue. Les trottoirs des grands boulevards ne sont pas jonchés de fleurs de vertu, et les amours de nature équivoque se rencontrent plus souvent sous là soie que sous l'indienne à dix sous le mètre.

La plus grosse différence qu'il y ait sur ce point entre les riches et les pauvres, c'est probablement que parmi les premiers il y a plus de débaucheurs, et parmi les autres plus de filles débauchées. Mais, encore un coup, à qui la faute? Ecoutez cette déposition du témoin, qui nous conte ce qu'il a vu, sur le salaire des ouvrières de Paris : « Dans la plupart des corps d'état, elles reçoivent exactement de I fr. 50 à 2 tr. 50 pour douTie heures de travail; en prenant une moyenne de 2 fr. pour une journée de dix heures, cela met leur travail à quatre sous Fheure, » Ajoutez qu'elles sont repoussées de certaines fabriques par les hommes, qui leur reprochent d'avilir les prix, et osez les blâmer après cela si, dans un moment de lassitude et de découragement, puisqu'elles n'arrivent qii'à' mbu-

rir de faim en vendant leurs bras, elles se résignent pour vivre à vendre leur corps !

Nous touchons déjà à la deuxième partie du livre, au travail. On y voit grandir l'hostilité contre le patron et surtout contre la patronne, en général plus âpre au gain. On y voit !a haine de classe se trahir par mille petits faits gros de menaces.

Sans doute les statistiques officielles, à l'usage des revues bien pensantes et des gens convaincus d'avance que tout va pour le mieux, nous apprennent que h moyenne des salaires, par exemple pour les ouvriers du bâtiment, s'élève à 6 fr. ij par jour. Pensez que par jour un lieutenant d'artillerie ne touche pas ; francs et qu'un professeur de l'enseignement secondaire ne gagne guère plus de 8 francs. Quels riciiards que ces ouvriers! Ils sont plus heureux que les bourgeois. Ils n'ont pas eu, comme eux, de longues années à peiner pour obtenir des diplômes. Ils n'ont point à représenter, à tenir leur rang. Qu'est-ce donc qui les empêche d'économiser pour leur vieillesse ?

Le malheur pour ce tableau poussé au rose, c'est d'abord qu'on n'y tient pas compte des dizaines de milliers d'hommes qui n'ont point ou plus de profession précise et qui, travailleurs de nasard, vont de métier en métier, partout où il y a quelques sous à glaner. C'est ensuite que les ouvriers sont payés, non à l'année, mais à la journée: il feut dès lors défalquer les dimanches et les vacances forcées que leur fait la maladie ou >e

chômage. Statistique contre statîstiaue. Savez-vous quel est par an le nombre moyen aes journées de travail d'un ouvrier parisien ? 200 au plus. Il faut que celles-là compensent les 165 restantes. Encore un chiffre: au mois de janvier 1894, l'armée des sans-travail à Paris était officiellement évaluée à 20O5OOO hommes.

M. Leyret redresse ainsi au passage certaines erreurs chères aux économistes et aux classes dirigeantes. Cela ne l'empêche pas, d'ailleurs, de dire aussi leurs vérités aux blousiers. Il signale leur manque de solidarité, leur aversion instinctive de cette discipline sans laquelle il n'y a point d'action féconde, leur défiance, souvent injuste, du camarade qu'ils ont eux-mêmes élevé à queljjue fonction municipale ou politique. Ah ! si les déshérités savaient s'unir et s'organiser !

Nous arrivons ainsi aux perspectives que l'auteur nous entr'ouvre sur Vavenir, Comme il le dit, « des idées mal définies flottent vaguement.» On hésite, on tâtonne; on réfléchit aussi. On semble avoir moins de goût pour le tapage et les bagarres des réunions publiques. On se recueille et Ton se compte sous le drapeau des syndicats. Les attentats anarchistes ont démontré la profonde inutilité des coups de main individuels. On paraît comprendre la nécessité de solides groupements . socialistes, qu'entravent encore des rancunes ré- ^^j. : centes et de vieilles querelles de personnes.

■ En tout cas le faubourg se réveille ; il est attentif, inquiet, sur le qui-vive. Symptôme grave ! Les petits bourgois, qui ne rêvaient jusqu'ici que d'escahder les hauteurs de quelque position confortable, sont de jour en jour rapprochés des prolétaires par une communauté d'intérêts et de sympathies. Ils sont à leur tour entamés par le socialisme grandissant; la misère en habit noir commence à regimber contre la domination de cette aristocratie d'argent qui pèse sur elle presque aussi lourdement que sur la misère en bourgeron. Gare à la première grande crise qui jettera sur le pavé la «r sainte canaille », dont la iormidable poussée a déjà balayé tant de fois rois, ministres et parlements!

A ces constatations prises sur te vif de la réalité, M. Leyret a cru devoir coudre une conclusion générale. Elle a lieu d'étonner, o Pauvre siècle, s'écrie-t-il, consommé dans ravortemeni général et que l'avenir, à qui revient la tâche de démolir pour édifier, baptisera le siècle de la banquerouleï »

Voilà qui est gaillardement tranché. Quoi donc! Le XIX* siècle, si fécond en grands poètes et en grands artistes, le siècle des chemins de fer et du télégraphe, le siècle qui a révolutionné la science de la nature et créé celle des sociétés humaines, ne serait dans ie temps qu'un désert, vide et lugubre, semé d'espérances mort-nées ! Qu'il n'ait pas tenu tout ce qu'il avait promis, d'accord. Mais je vou-

jlkjj:, \^R.iii\jjur. ui:, v^wmoAi

drais savoir quel siècle a jamais réalisé tous les désirs conçus par Thumanité souffrante.

Nous pensons que l'auteur aurait été prudent de ne pas sauter d'une petite analyse bien faite à une trop vaste synthèse. Juger un siècle aussi fourmillant, aussi tumultueux, aussi accidenté que celui qui s'achève n'est pas une entreprise qui s'exécute au pied levé. Il ne suffit pas pour la mener à bien d'être resté cinq mois derrière un comptoir de zinc. C'est un peu plus compliqué que cela.

Mais je ne veux pas insister. Mettons que M. Leyret est plus habile à voir les petites choses que les grandes. Son livre, si on 1 allège d'une philosophie de l'histoire aussi téméraire que peu nécessaire, demeure une sérieuse étude sociale, et pour suprême éloge je puis dire en terminant qu'il a ce rare mérite de pouvoir intéresser et instruire également bourgeois et socialistes.

Avril 1895.

Jean Izoulet. — La Cité moderne (métaphysique de la sociologie-

(Félix AUan, éditeur.}

Où ai-je surpris ce dialogue ? Est-ce autour de moi ? Est-ce en moi-même ? Je ne sais trop, mais je sais bien que j'ai reconnu la voix de ces deux immortels personnages, Alceste et Philinie, le premier toujours sévère et que je soupçonne fort d'être aujourd'hui socialiste, l'autre toujours indulgent avec des façons aimables de dilettante.

Or donc ils causaient ainsi ;

Alceste — Pourquoi ce tapage autour d'un livre de philosophie ? Quelle traînée de bruit, de la Sorbonne au Petit Journal I Je n'aime pas ce fracas. La science me parait devoir être plus discrète et plus sereine.

Philinte. — Que voulez-vous ? C'est tout un système qu'on nous apporte. Cet énorme volume de 700 pages in-S" n'est qu'une entrée en matière.

Il en annonce deux autres aussi touffus. Le bruit que fait l'œuvre répond à sa taille.

Alceste. — Ne pouvait-on réduire Tune et l'autne ? On n'a pas besoin d« tant de pages et de tant de mots, quand la pensée est nette et précise,

Philinte. — Sied-il de bouder contre votre plaisir } Est-ce que le livre n'abonde pas en images brillantes, en tirades poétiques, en formules ingénieuses? Rappelez-vous celle-ci que je cueille au hasard dans ma mémoire : « Loin d'être un Dieu déchu, l'homme est un animal arrivé ».

N'est-ce pas l'auteur qui appelle joliment les semailles « un acte de foi astronomique » ? Vous savez qu'en Sorbonne il dut prier ses auditeurs qu'on lui fît la grâce d'atténuer les bravos déchaînés par l'abondance et l'élégance de sa parole.

Alceste. — Eh ! oui. Trop d'éloquence ! Trop de fleurs ! Trop de métaphores ! Trop d'anecdotes ! Trop de symétrie aussi ! Dix principaux arguments ; dix principaux obstacles ; dix principales conclusions ! L'on dirait d'un supplément au système métrique. A ces procédés le raisonnement perd en solidité ce qu'il peut gagner en agrément. En voulez-vous une preuve? Je vois toute une argumentation échafaudée sur ce fait que le mot politesse vient du grec politeia. Le passage est charmant : quel dommage seulement que l'étymologie soit fausse ! Mais quand même l'écrivain serait toujours heureux dans ses rapprochements imprévus, ses citations polyglottes et ses enthousiasmes lyriques, je trouve là-dedans un poète, un orateur, un littérateur, un vulgarisateur^ tout ce que vous voudrez : je cherche un philosophe.

Philinte. — Ne l'est-il pas aussi ? Et plonge

CRiTiQtJE bÈ COMÔAT

hardimeDt dans le courant de la vie contemporaine I La Cité moderne I Vous ne nierez pas que le sujei soit beau, grand et passionnant.

Alceste. — l'en conviens. Maïs pourquoi avoir rétréci les sources à consulter aux limites du inonde universitaire français, un petit monde fermé où l'on se cite et se congratule mutuellement en oubliant volontiers le reste de la terre ? Avez-vous remarqué que l'auteur nomme avec des respects exagérés tous les professeurs de la Faculté qui auraient pu être ses juges ?

Phiunte. — Légère iaîblesse de candidat au doctorat, politesse obligatoire, modestie réglementaire, précaution utile contre des attaques trop vives, condition presque indispensable de cet exercice suranné qu'est la soutenance solennelle d'une thèse.

Alceste, — N'importe! J'aurais voulu qu'il nommât avec l'estime qui leur est due certains philosophes non officiels. D'autant qu'il Itur emprunte en mainte occasion, qu'il présente même comme des nouveautés à scandale des propositions qu'ils ont bien avant lui formulées et lancées. Il écrit, par exemple : « Mon idée que le moral est du social, cette idée, dis-je, devra choquer nécessairement tous ceux dont la spéculation n'a pas assez assoupli l'esprit... » Mon idée! C'est notre idée qu'il devrait écrire. Elle a été exprimée ces années dernières, en termes presque identiques, par bien d'autres penseurs, par G. de Greef, par le D' Pioger. Est-ce une raison suffisante de les supprimer, parce qu'ils sont socialistes ? Il réclame quelque part en faveur des trouveurs et inventeurs. Que ne fait-il lui-même ce qu'il recommande aux autres }

Philinte. — Il faut lui pardonner. Il se sera enfermé des années entières dans son étude comme en un puits.

Alceste. — Tant pis pour lui ! La vérité se promène souvent autour du puits où on la cherche. Lui qui découvre des « collaborateurs inconscients y> dans quantité de gens qu'on ne s'atten*dait guère à voir en cette affaire, il aurait bien dû réserver son attention et ses égards à des précurseurs plus sérieux. Mais non ! il aime mieux étrangler avec désinvolture et Durckheim et Guyau. Pourtant s'il en est qui l'aient devancé, ce sont à coup sur ceux-là. Tenez! votre philosophe, en je ne sais plus quel endroit, croit apprendre aux socialistes qu'il faut concilier la solidarité et la liberté, et il s'écrie: « Solidarité Ubertaire! Ces deux mots ne hurlent-ils pas d'être accouplés?.,. » Eh bien ! sans compter que les théoriciens du socialisme français s'égosillent depuis des années à les répéter, ces deux mots-là, n'est-elle pas de Guyau, la phrase suivante : « L'équilibre, la conciliation de r individualité croissante et de la solida^ rite croissante, tel est le difficile problème qui se pose pour les sociétés modernes ». Avouez que votre philosophe ignore certaines choses et certaines gens avec trop de complaisance.

Philinte. — Doucement ! Laissez-lui le loisir de se compléter et de se corriger dans une seconde édition. Mais nous nous arrêtons aux bagatelles de la porte. Courons, voulez- vous, à la thèse ou, si vous préférez, à l'hypothèse fondamentale. La voici, si je ne me trompe. — L'association est une création. D'un anthropoïde elle fait un homme. L'âme est fille de la cité. La raison est un produit social. La mentalité humaine

CumoiTE DE COMBAT

"ippataîr, disparaii, varie avec cène associaTÎon féconde. — Qu'avez-vous à dire contre cette théorie qui est le cœur même da livre ?

Alceste. — Rien, sinon qu'elle n'est pas démontrée et qu'elle n'explique rien. — Prenons pour accordée la concordance de la sociabilité et de la mentalité. Que peut-on conclure de là ? Trois choses fort différentes : i° ou que l'association est cause de la mentalité ; 2° ou bien que la mentalité est cause de l'association ; 3° ou encore que l'association et la mentalité ne sont que deux effets d'une même cause à déterminer. M. Izoulet s'en tient à la première thèse et c'est son droit. Mais à quel titre est-elle préférable à la seconde ? A quelle condition vaut-il mieux expliquer la mentalité par l'association que faire le contraire ï" A la condition 'indispensable que l'association soil un phénomène plus simple, plus déterminé que la mentalité. Car si l'on ne définit pas l'association ou si, en essayant de la définir, on y met la mentalité même, vous voyez que cette explication n'en est pas une.

Philinte. — Vous refusez i M. Izoulet d'avoir fait œuvre de science !

Alceste. — Non pas. Je dis seulement qu'il s'est arrêté au premier pas de ia science sociologique, en célébrant d'ailleurs ce pas avec des ian- Ëires triomphales. Mais la science avance ; elle a marché; elle a déjà passé M. Izoulet. Après avoir constaté, avant lui er comme lui, des concordances entre deux termes mal définis ei dont l'indivision touchait à l'identité, elle a défini ou cherché à définir, en face du terme mentalité, le terme association. Comment cela ? En tâchant de décomposer l'association en ses facteurs plus simples, en ramenant par

exemple les lois qui la gouvernent aux lois moins complexes de la physique ou de la mécanique.

Ainsi, Ton a tenté d expliquer un des phénomènes fondamentaux de la société, à savoir la division du travail, par le volume et la densité mêmes des populations, et c'est là une véritable explication scientifique, parce que le volume et la densité sont des phénomènes plus simples, plus définis, partant plus mesurables que le phénomène à expliquer. — Voilà jusqu'où M. Izoulei n'est pas allé ! Il s'est contenté de constater partout une concordance incontestable : rnais a-t-il expliqué ? Je crains qu'il n'ait fait seulement avec brio la métaphysique de la sociologie d'hier.

Philinte. — Il aura du moins fait sentir à toift le monde la merveilleuse puissance de l'association. Il aura mis en lumière le côté collectif de l'art et de la science. Il aura illustré et chanté l'étroite solidarité qui unit les hommes d'une même nation. Il aura ainsi préparé dans ses lecteurs l'éveil d'une âme socialiste.

Alceste. — Je lui en sais gré. Mais il m'inquiète un peu par une assimilation qui lui est chère. 11 s'en va répétant : Un animal est une cité ; les yeux sont des bureaux d'opticiens ; le cerveau, un parlement et une série de ministères, — et réciproquement une cité est un animal. Par suite, les fonctions doivent y être séparées, spécialisées ; il faut une foule qui travaille aux besognes matérielles, une élite qui pense pour elle, et cette élite se divisera naturellement en poètes et philosophes ayant le pouvoir spirituel, c'est-à-dire élaborant l'idéal ; en politiques ayant le pouvoir temporel, c'est-à-dire réalisant les idées conçues par les penseurs et les rêveurs. Je ije vous<iachc«

rai pas que cette comparaison me fait peur. J'y Ktrouve l'éternelle opposition de gouvernants et j!ouvernés, de dirigeants et dirigés, quand il serait k souhaiter que chacun fût à la fois ou tour à tour l'un et l'autre.

Philinte. — Reconnaissez que l'auteur fait des réserves nombreuses; qu'il veut une élite ouverte, non fermée ; qu'il donne à la foule sa part légitime dans la production des grands hommes et des grandes œuvres; qu'il n'entend point identifier complètement l'organisme social et l'organisme animal,

Alceste. — Cela est exact. Mais gare aux imprudences de langage! Il est dangereux, par exemple, de dire : Nous marchons vers l'inégalité, même en réduisant cette affirmation au domaine iniellectuel. Car s'il est vrai que la démocratie a pour but de dégager l'aristocratie personnelle, s'il est vrai que l'organisation sociale doit tendre au développement intégral et par conséquent inégal des individus, il n'est pas muins vrai que le niveau général des esprits doit être relevé par une répartition plus équitable des moyens de vivre et de s'instruire. Comment affirmer dès lors que la distance entre les grands hommes de l'avenir et la masse environnante ira croissant?

Philinte. — Peut-être n'y a-t-il entre vous et l'auteur qu'un malentendu. Un mot équivoque peut échapper au cours d'un si formidable volume.

. Alœste. — Et voilà pourquoi je souhaiterais moins d'envolées et une méthode plus rigoureuse. je lis encore, à propos de la possibilité pour tous de s'élever aux cimes de la pensée et de la vie supériçorCi àmt- phrâée qui m'étcfline : Là voie est

libre. Libre!... Hélas! Elle le deviendra, c'est mon espérance. Mais combien il s'en faut que la sélection humaine soit organisée ; que le point de départ et les chances d'ascension soient socialement les mêmes pour tous les enfants ! Combien de cerveaux bien doués sont encore atrophiés par le milieu où ils naissent !

Philinte. — Ne chicanons point sur des détails. Rendons plutôt hommage au talent et à la bonne volonté de l'écrivain. C'est quelque chose qu'un gros livre philosophique, qui non seulement se lit avec charme, mais qui fait aussi penser et discuter. Si M. Izoulet a été moins neuf et moins profond qu'il n'a cru l'être (malheur commun à nous tous, pauvres mortels j, il a rendu au grand public le service éminent de repenser, rassembler, parer de beau langage quantité d'idées qui flottaient éparses dans l'atmosphère ambiante. Il y a joint de jolis aperçus, de fines vérités de détail, des arguments originaux. Il a porté dans tout cela une verve, une vie, une passion intenses. La métaphysique et la sociologie ne sont pas tous les jours à pareille fête.

Philinte se tut. Je crois bien qu'AIceste, l'incorrigible grondeur, grommela encore quelque chose entre ses dents ; mais je ne l'entendis pas (i).

(i) Dans une lettre qu'il m'a écrite à la date du i*«' septembre 1895, M. Izoulet, tout en conbtatarit qu'« il reste entre nous un point de désaccord peut-être irréductible jt, signalé,.

&!iteiu points où ni» peasto se [euL~uiiiicat ci il «ïotne :

« Qifai-je essayé de faire ? J'ai essayé de donner à un sociohgisme trop sirictemtnl économique des bases psychiques et mélaphyslfues ; et à un sociologisme Irop grossièrement matérialiste des tendances spiriluellts.

( J'ai essayé en diux mots, d'approfondir et d'idéaliser la socidlogit. Celte tentative seule ne méritait-eih pas quelque indulgence ?

a Un mol aussi sur une question de personnes, si vous per^

« Vous me reproche^ de critiquer MM. Guyaa. et Durkheitn, loat en suivant les mêmes voies. Voici ma réponse. La valeur de ces Messieurs n'a jamais été en cause. Mais je suis, en Morcle, utilitaire, et, en Métapl>ysique, optimiste ; et ils sont anti- utilitaires en Morale et pessimistes en Métaphysique. Peut-il y avoii opposition plus radicale sur des questions plus capitales ?

« Qu'ajouterai-je ? Vu paiii d'espérance, comme le vôtre, ne dtvrait-il fias me savoir gré, sinon me louer haïUcment comme la Zeit de Vienne, d'avoir essayé selon mes Jorces d'arracher la philosophie française au meurtrier pessimisme, aux meurtrières métaphysiques du désespoir ?

« S'il vous paraissait équitable et s'il s'offrait une occasion de reproduire cette If lire, j'en serais véritablement heureux... »

Voilà qui est &it, et je donne de grand cœur à M, Izoulet cette satisfaction.

Mai 189Î.

Aristide Bruant. — Dans la rue.

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