CHANSONS ET MONOLOGUES
Dessins de Steinlen
(Deux volumes chez l'auteur, 84, oulevard Rochechouart.)
Ces deux volumes se présentent bien habillés, très bien même. Elle a fait fortune, la chanson canaille : telle une coureuse des rues devenue une belle madame qui se pavane dans la soie et le velours.
C'est Steinlen qui s'est chargé de vêtir richement la gueuse dont Tami Bruant a fait sa Muse ordinaire. Et vraiment il y a réussi à merveille- Impossible de mieux la parer sans la déguiser, de mieux souligner ses formes robustes sans cacher ni étaler ses franches nudités.
Pas le moindre divorce, comme il arrive trop souvent entre l'auteur et l'illustrateur. Ils ont l'air d'avoir créé ensemble. Même connaissance approlondie du pavé de Paris et des êtres douteux qui promènent dans les quartiers pauvres leurs vices ou leur misère ; mênie observation sincère, aiguë, vigoureuse, avivée ^d'une pointe de fantaisie qui
-met en relïet la réalité sans la défornivr. L'artiste, avec une conscience rare, a plié son talent à la pensée du poèie : cette œuvre double est ainsi d'une singulière unité.
Et comme elle vit ! Quel P:irisien ne les reconnaît, pour les avoir vingt fois coudoyés, ces ivrognes hilares et dépenaillés, ces gamines effrontées avec leur nez a oùsqu'i' pleut dedans », ces martyres du trottoir que seul M. Prudiiomme ou le sénateur Béranger peut s'obstiner encore à nommer des filles de joie, et ces promis de la guillotinCj ces voyous blêmes qui à qumze ans sont déjà des vétérans du vol et des apprentis du crime. Les voili dressés en pied devant vous, criants de vérité, pittoresques comme ce philosophe en guenilles dont la rue est le chsz-soi, ou tragiaues comme ce grelotteux (p. 205) qui agonise de froid et de faim sur un banc du boulevard extérieur !
Autour d'eux la grande ville avec ses aspects tristes ou joyeux, souvent sinistres. Il y a tel paysage 'de faubourg qui vous donne froid dans le Qos. Steinlen rend en maître ces longues avenues désertes, dont le triangle lumineux, entre deux rangées de maisons aveugles et sourdes, s'enfonce et se perd dans l'infini du silence et de la nuit. On aurait peur d'y passer.
Certes, avec de pareils dessins, les chansons de Bruant ont leurs entrées assurées partout. Mais ne les avaient-tlles pas déjà ? Il est bien loin (vingt ans, une éternité ! le temps où la Chanson des gueux — une chanson qui ne se chantait pas, pourtant — valait à Ricbepin un mois de prison. Depuis le malheur arrivé à celle-ci, la mère aux autres, ses filles et petjtes-iîlles ont conquis les cafés-concerts, les théâtres, les salons, voire les
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soirées officielles, me dit-on. Rien d^étonnant, après tout. Au siècle dernier, Vadé et ses poésies poissardes firent le régal des duchesses. Ainsi la tanière à Bruant, le cabaret du Mirliton, est devenu un rendez-vous du beau monde. Etait-ce assez piquant d'y être accueilli au son de ce refrain charmant :
Oh ! là là ! c'te gueule ! c*te binette !
Et je sais de nobles dames qui, non contentes de se faire engu...irlander de la sorte, ouvrirent toutes grandes les portes de leur logis aux pochades les plus pimentées du chansonnier.
Triomphe éclatant, complet, écrasant! Mais si j'étais Bruant, cela même m'inquiéterait. Une victoire si entière, c'est le commencement de la fin. Il me semble qu'à l'heure qu'il est la mode, cette girouette, est sur le point de tourner.
Suivant cette règle que les extrêmes se louchent et s'appellent, on s'éprend des chansons naïves, des bergeries à l'eau de rose, des romances exquisement fiides du temps jadis. Aux palais brûlés d'alccol, il faut la douceur du lait et de l'orgeat ; c'est^ pour le moment, une curieuse lutte entre le vitriol et la tisane.
Aussi, puisque la chanson naturaliste et populacière est bien près de revêtir la majesté des choses passées, puisqu'elle est entrain de devenir historique et classique, ce serait peut-être le moment de lui consacrer une étude en règle, j'entends une étude sérieuse, en trois points au moins, comme il convient, montrant par exemple ce qu'elle vaut au point de vue moral , littéraire et social.
Donc, Mesdames et Messieurs, n'allez pas vous figurer sur l'apparence que la chanson d Aristide Bruant soit une invite à la débauche, un excitant  la volupté, un équivalent des bisques aux écrevisses ou des ballets de l'Opéra. Oh ! que vous seriez loin de compte ! Peinture de mauvaises mœurs et parfois de mauvais lieux, d'accord; crudités et nudités de langage, soit encore; mise en scène de personnages tarés, impudents, cyniques, c'est convenu. Mais si vous saviez comme tout cela est peu affriolant! comme cela porte à la réflexion triste plus qu'à la gaudriole !
Un trio remplit le livre : la gigolette, son gigolo et... le bourreau. Quel assemblage! Quelle leçon de choses ! La Roquette apparaît sans cesse à l'horizon. Une tête qui tombe dans le panier de l'exécuteur, c'est le dénouement accoutumé, réglementaire, presque inévitable. Comme chante je ne sais quelle donzelle de barrière :
1, rouge ou brun,
Quand ce n'est pas l'échafaud qui dresse au bout d'un vers sa silhouette rougeâtre, c'est Mazas ou Saint-Lazare, la prison ou l'hôpital. Pour un peu, je soutiendrais que Bruant est un moraliste austère, brutal même, qui crie aux chevaliers de la rouflaquette et à leurs dignes compagnes : Voyez un peu où cela vous mène I
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Ah ! il n'est pas gai tous les jours, le chansonnier, ou sa gaieté est singulièrement macabre. Tantôt il souhaite la bienvenue au seigneur Choléra, tantôt il célèbre les joies plutôt sévères du fossoyeur. Il ressemble à ces peintres du moyen âge finissant qui se complaisaient à dérouler sur les murs les funèbres gambades de la danse des morts.
Je vous le dis, on sort de son livre avec la sensation poignante des misères que la nature et la société réservent aux gueux des villes. Et c'est sans doute par une harmonie naturelle que ses chansons tournent à la complainte et se disent sur des airs d'enterrement. Lui aussi, comme un petit Zola, il a fait le poème pessimiste de l'animalité humaine. Il ne fait rire que par exception, quand par exemple il s'amuse à rimer les boutades d'un pochard; et si, alléché par un morceau qui s'intitule Heureux y vous y courez, que trouvez-vous?... Un vieux mendigot qui s'endort à l'aise dans un tuyau de la Compagnie des eaux. Bonheur bien relatif, n'est-il pas vrai ! Croyez-moi, les tableaux de ce genre ne sont pas de ceux qui allument les sens ; et cela est mon premier point.
Voici maintenant le second ! Est-ce de l'art ? Oui certes ! Un art fruste, violent, heurté, criard, mais qui frappe, qui saisit. Des gros mots, des sentiments bas ou cruels, la brute reparaissant dans l'homme, des âmes fangeuses ou féroces; puis tout à coup un coin de poésie qui luit au soleil^ comme une grêle fleurette entre deux pavés sur le bord d'un ruisseau puant. Ainsi, contraste voulu, mais si vrai ! un Alphonse logé aux frais de TEtat écrit à sa bien-aimée :
Nous r'toum'rons su' l'bord de U Seitie A Meudon cueillir des lilas, Apris que j'aurai (ini ma peiue
A Mazas.
Ou bien sur le poudroiement doré de la foule élégante tombe l'obscurité du soir,
Et la nuit capiss' tout en n Au bois de Boulogne.
Deux vers qu'il fout avoir entendu dire par Yvette pour savoir ce que peut leur donner d'ampleur un", grande artiste en petites choses !
Parfois, c'est un doux ressouvenir des années d'enfance qui se réveille au fond d'un cœur endurci jusqu à en être racorni. Tel de ces sauvages de Paris, qui a eu par hasard une famille, revoit dans le lointain du passé le Ht d'enfont où il dormait, veillé par sa mère, et celte vision brusque illumine pour un instant et fait ressortir, comme à la lueur d'un éclair, le noir intense d'une vie sans foyer et sans pain.
Vous voyez, n'est-ce pas. que j'arrive au côté social de l'œuvre. Point de déclamation, point d'attendrissement, point de tirades pleurardes ou furieuses contre les riches ou la destinée. Bruant se moque même volontiers des braillards qui veulent tout casser et qui font en paroles de formidables branlebas. Et pourtant de son livre, en apparence impassible, monte iin sourd grondement de révolte contre les privilégiés du sort.
Ses gueux, ses truands ses marions , non seulement considèrent le bourgeois comme une proie 7*
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qui leur revient de droit, mais, ce qui est plus grave, ils se comparent à lui et trouvent qu'il leur ressemble comme un frère plus heureux, non meilleur.
Ils se disent : Nous volons. Eh bien ! mais qu'ont donc fait autre chose les gros Messieurs du Panama qui furent et restent décorés. — Nous allons à Mazas. Mazas est plein de gens comme il faut. — Nous avons des femmes qui travaillent pour nous. Eh ! joli jeune homme, as-tu épousé sans dot ? M. le marquis, qui devenez gendre d'un millionnaire, à quel prix avez-vous estimé votre personne et votre nom? — Nos gonzesses sont vendeuses d'amour. Mais peut-on vendre sans acheteurs? Et si nous sommes des enfants sans pères, nous n'aurions qu'à chercher parmi vous, Messieurs des classes aisées, pour retrouver sans doute ceux qui nous ont jetés au monde.
Ceux d'en bas sentent ainsi (lisez, si vous en doutez, la chanson des Vrais dos) que leurs mœurs valent celles des gens d'en haut. Et vraiment ont^ ils si grand tort ? Je voyais naguère une pièce où un vieux Monsieur vient offrir sa fille pour maîtresse à un autre vieux Monsieur ; où il le quitte en lui disant : « Sois bon pour elle !» ; où la jeune personne s'évanouit à point nommé pour se faire délacer et, comme le coup a raté, reçoit quelques billets de mille qu'elle n'a pas seulement gagnés; où le mari de ladite, un homme du monde, dont la femme est toute la fortune, ne la vend pas, non certes 1 mais la cède pour de l'argent à ses amis... Ce n'était pas à Montmartre ni à Ménilmontant. C'était au Gymnase, dans un théâtre de famille ; h pièce, très joliment troussée, s^appelle VAge difficile, et elle est signée Jules Lemaître. Elle ex*
pose devant des bourgeois une peinture de mœurs bourgeoises et, je ne sais comment cela se &it, elle n'est cependant qu'une mise en action, une transposition académique des chansons de Uruant. Ces chansons ne seraient donc qu'un miroir grossissant où le monde actuel peut voir ce qu'il ^ a en lui de pourri. Je ne saurais trouver d'illustration plus saisissante de leur valeur sociale et de leur portée philosophique. Et voilà pourquoi. Mesdames et Messieurs, elles sont sûres de garder leur petite place dans l'histoire de la chanson et de la société françaises.
Mai 189;.
HuYSMANS. — En route.
(Tresse et Stock, éditeurs, Paris.)
Oui^ je sais, l'auteur esc un artiste respectueux de son art et de son talent ; il ne lance un roman qu'après l'avoir, durant des années, couvé, tra- \ aillé, ciselé, fignolé. C'est toujours un descriptif consciencieux et énergique, un styliste raffiné, un chercheur d'effets nouveaux. C'est toujours aussi un disciple de Zola, fidèle malgré lui aux procédés du maître, et, aujourd'hui qu'il nous conte une histoire mystique, rien de plus étrange que le contraste entre son style crûment matérialiste et les hautes spiritualités qu'il s'efforce d'exprimer. La piiié parlant canaille, cela ne manque pas de ragoût !
En voulez-vous quelques échantillons ? Un homme fliit ion examen de conscience; il se poiiille, ou s'épiice l'âme. Le Christ descend en lui comme un vidangeur dans sa fosse. U faut a: le chlore des prières, le sublimé des sacrements » pour désinfecter ce lieu puant. Une prière à la Vierge commence de cette façon aimable : « Par-
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doQnez au salaud que je suis ! » L'impression produite sur un croyant par les conseils d'un prêtre se traduit en ces termes : « L'abbé m'embête. » Le spiritisme devient « la latrine du surnaturel, le goguenot de l'au-delà ». Un oifice funèbre n'est plus qu'un bastringue autour de la viande qui tourne d'un mufle mort. La musique sacrée de Gounod est qualifiée de « déculottage mystique ». Le livre, pour parler le même langage, prend ainsi l'aspect d'un saint dépotoir.
Autres souvenirs du chef (vainement renié) de l'école naturaliste : d'abord le besoin de faire vomir le lecteur. Savourez-moi cette prouesse de je nesais plus quelle sainte : « Un jour, un haut-decœur lui vient devant un lépreux dont les croûtes soulevées infectent; pour se punir de son dégoût, elle boit l'eau dans laquelle elle a lavé ces croûtes ; des nausées la reprennent ; elle se châtie encore en se forçant à avaler une écaille que cette eau n'a pu entraîner et qui lui est restée dans le gosier, à sec- »
Autres procédés connus: la revue méthodique de toutes les églises de Paris et de la façon dont on chante, un copieux résumé de tous les bouquins qui traitent de l'extase et de la communion avec Dieu, une inierminable énumération de tous les offices qui remplissent le cercle de l'année ecclésiastique, une masse énorme de renseignements assénés avec une conscience formidable, des dictionnaires spéciaux vidés sans vergogne et sans pitié, bref une profusion de détails archéologiques, un débordement d'érudition où l'on est noyé, englouti. Honneur à qui traverse sans faiblir les monceaux de documents savamment disposés de place en place !
Au fond, cette orgie de savoir et de description, qui serait ailleurs 1 accessoire, pourrait bien être ici le principal: car le sujet est des plus minces. Un homme de lettres parisien, las de la vie qu'il mène, se convertit au catholicisme ; après un long duel entre la luxure et la foi, prétexte à pieuses priapées, il va faire une retraite de huit jours dans un monastère de trappistes. Il s'y confesse, communie et en revient sanctifié, mais à peu près aussi désemparé qu'avant.
Pourquoi suis-je poursuivi par la définition qu^Alfred de Vigny donne quelque part de l'homme de lettres: un agréable caméléon, qui change de langage et de ton suivant la mode, qui prend à volonté toutes les apparences et tous les masques, qui peut ainsi être tour à tour réaliste, satanique, angélique, etc. ? On peut se demander çà et là si le Durtal que l'auteur met en scène ne serait qu'un habile acrobate de style, jonglant avec le mysticisme, parce que c'est le goût du jour. D'autant qu'il nous est présenté dès le début comme un artiste outrancier de nature et de parti pris, resté à court de sujet et à l'affût d'un livre après avoir scruté les mystères de la magie et de la messe noire.
Il est certain que la crise d^âme qui de l'indifférent fait un croyant, cette crise si grave, si essentielle dans l'existence d'un Pascal ou d'un Rancé, est cavalièrement esquivée. C'est en une nuit que le travail s'opère et, comme le dit cet étrange néophyte, « sans qu'on sache pourquoi ni comment, c'est fait ». Si Ton cherche ses raisons de se jeter dans les extrêmes du catholicisme, on trouve en vérité peu de chose ; l'ennui, le dégoût d'une vie de débauche, l'admiration pas*
^du pisin chant qui est trop beaa pour être (Tinvention humaine. Il faut reconnaître que ce sont là de piètres moiifs pour une conversion sérieuse.
Mais comment sonder ie secret des consciences ? Comment démêler la part de la fantaisie et de la sincérité dans une œuvre de ce genre? Il semble par endroits que l'auteur et son héros ne fassent Qu'un, que l'histoire à nous contée ait l'accent d'une confession personnelle. Supposons bénévo-' lement que nous avons affaire à un convaincu, à un homme de foi, et examinons le livre lui-même.
Quelle en est l'idée-mère ? En roule, dît le titre. Constatation d'un fait ou conseil aux lecteurs ? On ne sait trop. L'épigraphe du volume semble toutefois indiquer un appel aux âmes inquiètes. « Accourez, s'écrie saint Bonaventure, aux cités de refuge, aux asiles religieux, où vous pourrez faire pénitence du passé, posséder la grâce dans le moment présent et conquérir sûrement la gloire pour la vie future. » Ce serait donc une invitation à rompre avec le monde, pour aller demander aux cloîtres les joies de l'anéantissement en Dieu.
La prédication n'est pas neuve. On l'a entendue it satiété dans les siècles fatigués de vivre, et ici encore le point de départ est bien la haîne de la yie. Il Durtal enviait l'admirable sagesse de ces pauvres filles qui avaient seules compris qu'i7 était dément de vouloir vivre ». Reconnaissez-vous le disciple du Zola d'autrefois, le pessimiste i
transigeant dégoûté de tout, et, par-dessus tout, de lui-même «^
L'Eglise étant Thôpital des âmes, le malade recourt à elle. Mais il n a garde de lui demander ses remèdes courants, bons pour la foule. Il n'entend pas être confondu avec les pleutres et les cafards qui composent « le peuple stupide des dévots ï>. Il veut être traité en patient de qualité. Arrière le catholicisme moyen, tiède, fade, pot-au-feu, qui dégénère en un « fétichisme de Canaque attendri ! » Foin des ensoutanés puérils ou bêtement autoritaires, comme les fabrique le séminaire I Ce converti est terrible. On mettrait sa prose à l'index que cela ne m'étonnerait pas et peut-être lui sourirait assez. Il a des irrévérences plus que voltairiennes pour ce que respecte le commun des fidèles ; il compare la main bénissante de l'archevêque de Paris à une patte de crabe. Bossuet (à toi, Brunetière !) est à ses yeux un être « tenace, hargneux, atroce » ; c'est le « cormoran de Meaux ».
Aussi, pour sauver cet aristo du péché^ faut-il un prêtre spécialement choisi pour lui par le ciel, et à peine est-il entré dans la religion qu'il court à ce qu'il voit de plus austère, de plus rigide, de plus antinaturel. Son idéal, c'est de tuer en lui le Moi ; c'est de se vider d'humanité. Les vrais saints brisent tous les liens d'affection ; ils n'ont ni famille, ni patrie, ni amis. 1 es vrais saints traitent leur corps en ennemi mortel, le macèrent, le tourmentent, l'affaiblissent à plaisir. N'y a-t-il pas des couvents d'augustines où il est détVndu de se laver plus d'une fois par mois? L'auteur, avec un zèle divertissant, rassemble les pénitences les plus nauséabondes que s'imposent les favoris de son Dieu.
A U Trappe il rencontre son idcai incarné en la personne du frère Siméon. C'est le porcher du couvent, un bonhomme parfaitement sale et ignorant, qui n'a jamais lu un journal, qui ne sait pas en quel pays il habite, qui grogne comme ses cochons pour répondre à qui lui parle. Un jour il se croit aveugle, et c'est tout simplement parce que ses lunettes sont devenues noires de crasse. Quant à la femme, l'éternelle ennemie, l'instrument du démon, la femme dont la voix impure sulfit à faire tourner les psaumes, il n'imagine point comment elle est faite, et c'est seulement par la <• gésîne de ses truies qu'il devine peut-être l'essence et les suites du péché de la chair »,
Mais cet innocent est l'hôte préféré du seigneur. Il fait des miracles; il chasse les démons; il les fait passer dans le corps de ses pourceaux, et le livre se termine par ce cri de Durtal : « Ah ! vivre, vivre à l'ombre des prières de l'humble Siméon ! »
Ce « divin porcher » représente, parait-îl, • l'état le plus élevé auquel ici-bas la créature puisse prétendre ». En lui se réalise le plus haut degré de culture morale. C'est donc, pensez-vous, qu'il est d'une bonté héroïque? Point du tout. Dans ce livre religieux, je ne saurais dire s'il y a beaucoup de foi, mais j"- puis affirmer qu'il n'y a pas l'ombre de charité. Rien de plus sec, de plus férocement égoïste que Durtal occupé uniquement de son salut, de son estomac, de ses cigarettes et des miracles qu'il réclame pour sa chère petite personne. Il va jusqu'à faire fi des sceurs qui soignent les malades; parlez-lui des ordres qui sont tout entiers tournés vers le ciel, à la bonne heure ! Ils prient, cela suffit. Pendant que d'autres travaillent pour eux, ils conversent avec Dieu et, par
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là, ils rachètent les fautes de la terre ; ils sont les paratonnerres de notre société maudite, et plût au ciel que Paris fût entouré et bastionné de monastères semblables : il serait invulnérable aux entreprises du Malin !
Ainsi convaincu que le salut de son âme et de la France, voire même la solution de la question sociale, est dans les couvents du genre de la Trappe, Durtal rentre, on ne sait pourquoi, dans la vie ordinaiie; mais il y revient plus étranger, plus enfermé en soi que jamais; car il dit : « En dehors de la Trappe, tout m'est égal et rien ne m'importe. » Et il ne reste plus qu'à répéter les paroles de saint Bonaventure: « Accourez aux cités de refuge... ! »
Il y aurait sans doute quelque naïveté à discuter gravement les intentions problématiques et les outrances voulues d'un mystique boulevardier. L'auteur pourrait bien n'avoir vu là qu'une nouvelle façon de prendre la vie à rebours. L'idéal qu'il nous propose est peu dangereux, parce qu'il est peu tentant; et le livre, décidément court de pensée, fera peu de prosélytes, parce qu'il est dur à lire pour qui ne sait pas s'ennuyer.
Je laisserais donc volontiers les amis de l'artiste le couronner de roses blanches et de lys. Mais avons-nous le droit de rester indifférents à cette complicité de l'art dans l'effort aujourd'hui tenté pour ramener la France aux croyances ou, tout au moins, aux pratiques de l'Eglise romaine ? Puisque ce but, hypocritement poursuivi durant des
annéies, est maintenant avoué par les directeurs de conscience du monde bourgeois, n'est-il pas grand temps de se mettre en travers ?
. Les esprits affrancliis du joug catliolique ont eu tort de croire la victoire définitivement gagnée, de s'imaginer qu'il était superflu d'achever des idées vaincues et de s'acharner sur des ruines, qu'il suffisait de laisser mourir de leur belle mort des dogmes surannés. Voici que ces dogmes terrassés et dédaignés profitent de cette mollesse ou de cette générosité, comme on voudra ; voici qu'ils se relèvent et font un retour offensif, si bien qu'il nous faut reprendre les armes, combattre de nouveau à coups de railleries comme de raisonnements. Plus d'équivoques onctueuses ! Plus de ménagements périlleux et coupables!
li faut répeter sans trêve que la science et la foi sont incurablement séparées par une opposition de méthode, puisque l'une n'admet que ce qui est démontré, tandis que l'autre cesse où commence l'évidence.
Il faut crier à tout venant que l'idée monastique, avec sa haine de la femme, de la nature, de k vie, avec sa rage de tuer l'amour, U pensée, la volonté, est un idéal inhumain, morbide, un rêve de détraqués, un moyen sur de mener par la chasteté forcée aux pires folies des sens.
Il faut redire hardiment que le s^ in t égoïste retiré dans son couvent comme un rat dans son fromage est un être inutile, parasite, immoral, puisqu'il ne met pas ses forces morales au scrvirede l'humanité,
Il faut rappeler avec mépris que la peine de l'enfer éternel pour les fautes de ce misérable atome qu'est l'homme n'est qu'un souvenir des impitoyables vendettas barbares.
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Il faut se moquer (car cela ne mérite pas mieux) des niaises macérations infligées au corps qui n'en peut mais, des ridicules pénitences consistant en chapelets dévidés et en prières mécaniques, des enfantines terreurs qu'inspire encore ce vieux Croquemi.aine de Satan.
Il faut reprendre résolument la guerre à une conception des choses qui a fait son temps et qui est en pleine contradiction avec les besoins et les conquêtes du monde moderne. Il faut assainir, épurer, élever, émanciper les cerveaux.
A l'œuvre, les savants, les philosophes, les maîtres de la jeunesse, et aussi les artistes ! Nous ne voulons pas qu'on nous ramène au moyen âge, qu'on fasse de la France une Espagne, qu'on nous conduise par l'abêtissement au suicide intellectuel. Nous voulons vivre, aimer, penser, aller de l'avant enquête de bonheur et de justice, courir vers l'aurore qui se lève, vers l'avenir qui sourit ; et nous consentons, n'est-ce pas, camarades, qu'un imbécile à court d'arguments nous compare à M. Homais!
Mai 1895.
JeantBernard. — Histoire anecdoiique de la Révo~ luiion française. (V' volume 1793).
(V* volume, i79î), avec une préface de Clovis Hugues, {Paris, Sevin, éditeur.)
Poursuivant avec un courage tranquille la tâche qu'il s'est donnée de raconter année par année les menus f.iits de la Révolution française, Jean-Bernard arrive aujourû'hui à Quaire-vin^i-tret^.
Quelle date restée formidable dans la mémoire des hommes! Elle flamboie en traits de feu et de sang dans l'histoire de la France. Guerre civile et guerre étrangèrej Ainsi que le dit Clovis Hugues dans ses vers éclatants comme une fanfare :
„.. cri 5'Éléve dans l'espace :
C'est la Maneiilaise qui passe,
j ..jj. [çj j,]^j mûrs.
Comme un gTaud v
Guerre intestine aussi dans la Convention entre la Gironde et la Montagne ! Guerre encore entre la Convention et la Commune de Paris! L'hé^ roïsraè et- l'échaftud en permanence". Paroxysme
XJAVA A &^^^ J
de passions, de dévouements, de colères. Des événements si pressés, une telle hâte de vivre et de créer qu'on semble vouloir faire en quelques mois Toeuvre d'un siècle. Elle est pleine à craquer, cette année de crise aiguë, et la première difficulté pour rhistorien qui la scrute est de savoir se borner.
C'est Tannée révolutionnaire par excellence, celle qui entend réformer le costume comme le calendrier, qui supprime d'un mot les vieilles institutions branlantes, par exemple TAcadémie française, attendu qu'une Académie officielle est toujours et nécessairement un foyer de conservatisme littéraire, politique et religieux : une idée que je recommande à ceux qui vont fêter le centenaire de la fondation de l'Institut, puisque notre époque, hélas ! songe plus à célébrer des centenaires qu'à en léguer aux siècles futurs !
C'est l'année du peuple dans la Révolution, et notre ami Malon, que la mort a empêché d'écrire la préface du présent volume, avait raison de dire à l'auteur : « La Révolution n'a pas été Élite par et pour la bourgeoisie ; elle a été faite par le prolétaire. i> A demi faux pour 1789, cela est vrai pour 1793. L'article XI de la nouvelle Déclaration des droits de V homme proposé^ par Robespierre était ainsi conçu : « La société est obligée de pourvoir à la subsistance de tous ses membres, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d'existence à ceux qui sont hors d'état de travailler. » Il est fâcheux que les champions du régime bourgeois, qui rappellent si volontiers la première Déclaration, datée de 1789, ne se souviennent pas plus souvent de celle-là.
C'est encore l'année légendaire, je veux dire celle que l'imagination a le plus fichement^ bro-
dée, tantôt en noir ou en rouge, tantôt en fils de soie et d'or. Et sans doute les mémoires qu'on publie par douzaines, les procès-verbaux qu'on exhume redressent peu à peu les erreurs convenues. N'y a-t-il pas en Sorbonne un cours d'histoire de la Révolution et par surcroit une revue spéciale, que dirigent Aulard et Charavay, deux consciencieux fouilleurs de dorumencs? Mais que de vérités retrouvées gisent enfouies dans les gros livres ou les savantes monographies ! Il est bon
?ue des ouvrages plus populaires, comme celui de ean-Bernard, les fassent courir par le monde et pénétrer dans l'esprit des foules.
Tant pis pour les mots brillants qui ont le tort de n'avoir jamais été prononcés! On ne perd rien à les remplacer par des Éiits exacts. Si le fameux banquet des Girondins paraît devoir rentrer dans le domaine de la fable, peut-être vaut-il autant pour leur gloire de faire connaîtrs qu'au moment de mourir un des plus gros soucis de Vergniaud était de savoir comment il paierait sa blanchisseuse, ou bien que Brissot possédait en tout trois chemises lavées à mesure par sa femme. La leçon peut servir à plus d'un républicain d'aujourd'hui.
Jean-Bernard, qui ne croit pas à la mort du dauphin au Temple, ne croit pas davantage au Robespierre qu'on nous peint d'ordinaire aussi farouche déiste que terroriste. Il rappelle que la motion proposant de reconnaîire par une loi l'existence de l'Etre Suprême fut préseniée par un autre sans être même appuyée par lui. Il fait comprendre comment l'Incorruptible fut plus tard victime de sa probité rigide et de sa modération relative, et il est curieux de remarquer que cette opinion est confirmée dé façon inattendue par le témoignage
de Barras, le thermidorien, le pourri, rennemi implacable de Robespierre. Ne dit-il pas en effet de celui qu'il a tant contribué à renverser : « Le système de terreur et de mort porté au suprême degré de barbarie sanguinaire V avait persuadé quil dévorait tous les hommes franchement républicains y il voulut arrêter ces exécutions atroces; il s* opposa à Varresta' tion de plusieurs députés ^ de grand nombre de citoyens recommandables... ; il périt ainsi que Camille Desmoulins et beaucoup d^ autres pour le même retour aux principes de justice » (i).
De la sorte, la date qui coupe en deux la Révolution, oui en marque le point culminant, qui indique le moment précis où s'arrête le mouvement en avant et où commence le mouvement en arrière, ne serait plus le 9 thermidor. Ce serait le 4 germinal, jour où mourut Hébert avec « les enragés » de son petit groupe.
Avec les fournées que dévore la guillotine, avec les tueries féroces de la guerre civile, Quatre-vingttreize est surtout l'année tragique. L'énergie, la fureur, la cruauté, sont, dans tous les partis, portées au comble. C'est, du côté royaliste, l'assassinat de Lepelletier; c'est du côté girondin, l'assassinat de Marat, Marat dont on fait un dieu, dont on honore pieusement les reliques, dont on place le buste, la baignoire^ l'encrier, la lampe dans une pyramide expiatoire, dont on chante les louanges en style ecclésiastique : « Cœur sacré de Jésus, cœur sacré de Marat, vous avez les mêmes droits à nos hommages. »
S'il fallait prouver à quel point une anecdote est
{ 1 ) Mémoins de Barras, aytc une préface de GeOKGSS DO- R-CY, I, p.' 244. LiBrc^irié Hàchtte, " . "
CRITIQim DE COMBAT
soavent révélatrice des moeurs régnantes, en voici qui parlent hautement ! Un enfant crie dans la rue one brochure : « Les crimes de Louis XVI, deux sous. » — Passe un monarchiste. Il lui défend de crier ce titre. L'enfant continue : c'est son gagne-pain. Son interlocuteur tire son sabre et abat la main du petit vendeur. Digne pendant des massacres qu'en Vendée tes blancs exécutent sur les bleus ; un officier républicain a les deux poignets sciés ; ailleurs on peut voir un bras qui sort de terre et dont la main reste accrochée à une touffe d'herbe : l'homme a été enterré vivant.
Même inhumanité du côté des patriotes ; témoin Bail ly, l'ancien maire de Paris, que les guichetiers se jettent en riant de i'un à l'autre avant qu'on le conduiseàlamort; témoin les accusations ignobles dont on salit Marie- j^ntoinette, assez coupable d'ailleurs pour qu'on n'eût pas besoin de faire d'une mauvaise reine une mauvaise mère; témoin le soufflet que le valet du bourreau applique à la tète coupée de Charlotte Corday. Girondins et Montagnards n'ont rien non plus à s'envier :
David traite Vergniaud d'assassin, et l'on connaît la fameuse phrase d'Isnard à la tribune: «Si par ces insurrections toujours renaissantes il arrivait qu'on portât atteinte à la représentation nationale . . , bientôt on chercherait sur les rives de la Seine si Paris a existé. »
Que deviennent les femmes durant ces luttes effrénées? Elles combattent aussi, et avec toutes leurs armes. Celles-ci, de robustes gaillardes, occupent les tribunes de l'Assemblée, en expulsent un homme qui les a insultées, en interdisent l'entrée aux belles dames, fouettent la pauvre Théroigne de Méricovirt, -qui en' devient folle-. Celles-
là, jolies solliciteuses, déguisées souvent en jeunes, élégants, assiègent les comités pour arracher des grâces. Elles savent également mourir : telles la reine, et M™*' Roland, et Charlotte Corday, et Olympe de Gouges, à propos de qui un grand historien a commis une de ses phrases les plus étonnantes. Elle avait demandé un sursis, se disant enceinte et faisant tout ce qu'il fallait pour ne point mentir, ce qui fait dire à Michelet : « Un de ses amis lui rendit ce service en pleurant. »
Et pourtant, malgré le déchaînement des passions. Quatre-vingt-treize est une année féconde, créatrice. La Convention, en même temps qu'elle organise quatorze armées, trouve le loisir de fonder lé Conservatoire de musique, l'école d'horlo-^ gerie de Besançon, etc., etc. C'est de plus, à la regarder, sous une autre face, une année comme les autres. Sous la surface agitée, bouillonnante, torrentueuse, on est étonné de voir la vie profonde de la nation qui continue paisiblement soa cours. Les théâtres ne chôment pas ; Paris s'amuse et rit; la mode risque de nouvelles toilettes, telles ces robes d'indienne semées de petits bouquets blancs, bleus et rouges, et appelées des « levers de Vénus » ; on raffine même la galanterie ; au mariage de M^^ Récamier, l'époux énamouré jette sous les pieds de l'épouse une jonchée de lys blancs comme elle. La Harpe discute gravement la proso-^ die des fables de Florian qui viennent de paraître. Que pensez-vous que Éisse le public des tribunes pendant le vote qui décide du sort de Louis XVI ? Il parie pour ou contre la mort..
Ainsi la frivolité, ainsi les vieilles habitudes se maintiennent dans l'efFervescence jdes moments les plu3 critiques. On rie devinerait guère, stto^ ne fc
CtunaUË DB COMBAT
'Savait de source ceruine, que la procession de ta Fête-Dieu se déploya cette année-là, selon l'an-
■ tique usage, autour de plusieurs églises de Paris et qu'elle fut suivie par des gardes nationaux en uniforme. Persistance singulière de formes séculaires! Puissance énorme des moules existants I Des révolutionnaires convaincus calquent les six commandements de l'Eglise pour en faire les six commandements de la Liberté, et ils disent en mauvais vers :
A la section tu te rendras
De cinq en cinq jours strictement ;
Les gardes, qui préoccupent si fort l'auteur de ce catéchisme républicain, des femmes proposent à certain;^ moments de les monter ; d'autres patriotes veulent s'imposer un carême civique, tout pareil au carême catholique, afin de combattre la disette; et, comme la puérilité se glisse partout, n'y eut-il pas un représentant du peuple qui proposa ce remède héroïque contre le renchérissement des céréales : destruction immédiate de tous les moineaux î
On comprend, sans que j'insiste davantage, l'intérêt de cette iî(.î/oire anecdotique, et je crois qu'il pourrait être accru encore, si l'auteur puisait avec plus d'abondance dans les trésors du Musée Carnavalet et dans les mémoires récemment parus. Mais elle n'a pas seulement l'avantage d'amuser les curieux ni même de nous faire souvenir que nos pères, ces hommes de bronze, ont été comme
u «^niiiv^uc UML KAjraDAi
nous des êtres de chair et de sang. Elle suggère à qui sait lire de salutaires réflexions.
Aux impatients elle montre la difficulté de transformer, sans l'aide toute-puissante du temps, une vaste société. Elle fait toucher du doigt la ténacité des coutumes enracinées, la résistance des vieilles moeurs aux lois nouvelles. Elle enseigne l'empire mystérieux et souterrain qu'exercent des institutions et des croyances surannées, même quand elles semblent ne plus tenir debout qu'en vertu de la force d'inertie.
Aux ennemis de toute réforme profonde, à ces conservateurs révolutionnaires qui travaillent, en s'opposant aveuglément aux aspirations les plus légitimes des déshérités, à rendre inévitable le débordement du torrent populaire, à ceux-là elle devrait apprendre avec quelle facilité la bête de proie reparaît dans l'homme, et combien il est périlleux et fou d'exaspérer par d'insolents dénis ae justice des masses d'autant plus terribles qu'on les aura tenues plus longtemps dans le servage du corps et de la pensée, dans la misère et dans l'abrutissement qu'elle engendre, dans l'impossibilité de s'instruire et de s'élever aux sentiments de l'humanité vraiment civilisée. Les barbares d'en haut font des barbares en bas. S'ils périssent violemment, ce ne sera pas feute d'avoir été prévenus.
Juin 1895.
Jules Payot. — L'éducation de la démocratie.
(Paris, Armand Colin, éditeur.)
Je dénonce lâchement à M. Yves Guyot, qui signale à tout propos l'endosmose socialiste, c est-àdire, pour parler français, l'infiltration des principes socialistes dans les idées et les mœurs de nos contemporains, l'apparition d'une petite brochure où il pourra mesurer les progrès de l'envahissement.
Je ne crois pas que le mot mal famé, le mot horrible de socialisme s'y rencontre une seule fois ; mais la chose, j'en ai peur, s'y trouve à chaque page. L'auteur n'est point de ces gens qui cas ent les vitres avec fracas; il les enfonce doucement, tranquillement, discrètement. C'est un ' universitaire, un professeur de philosophie, qui réflé.;hît aux grands problèmes du jour et dit ensuite, en tâchant d'être simple, net et bret, ce qu'il en pense.
Il est par dessus tout préoccupé de la question d'éducation et il n'a point tort. C'est une question
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vitale en tout temps et en tout pays, mais plus particulièrement dans une république qui ne saurait durer sans devenir républicaine, dans une démocratie qui sent grandir la nécessité de s'organiser. On ne peut guère compter^ pour transformer les mœurs et les lois, sur la masse des générations élevées dans un ordre de choses qui est déjà entré dans le passé, mais qui se survit à lui-même dans leur esprit. Pour fane l'avenir, pour créer un monde nouveau, il faut façonner et préparer les jeunes que la vie, cette source éternellement jaillissante amène, sans trêve des profondeurs de la nature inconsciente à la pleine lumière du jour.
M. Payot, Tan dernier, tâchait de leur apprendre à vouloir; il essaie aujourd'hui de leur montrer ce Qu'ils doivent vouloir.
Il commence par déblayer le terrain. Arrière Tégoïsme vaniteux des dilettantes, qui, du haut de leur petit savoir ou de leur petit talent, contemplent avec un mépris de grands seigneurs, sans daigner rien faire pour elle, la foule misérable oui les nourrit et travaille pour eux! Arrière aussi les vieilles religions, qui prêchent la résignation au mal, la soumission à la force, la torpeur devant l'injustice ! On leur déclare en face qu'elles ne sont plus capables de satisfaire la conscience moderne. ce Le philosophe leur reproche de décourager l'action humaine en enseignant que nous ne pouvons rien qu'en le demandant à Dieu ; il leur reproche surtout d'enseigner cette doctrine impie que, sans croyance à la révélation, nous n'aurions aucun devoir, ce qui met hors de la morale tous ceux qui sont hors des religions révélées ». Il leur reproche enfin leur morale de gendarme et de marchand, qui prétend déterminer au bien par la menace
d'dne éternité de souffrance ou par l'appât d'une éternité de bonheur.
Ce que M. Payot recommande avant toute chose aux nouveaux venus, c'est, suivant l'expressio:! de Pasteur, le culle de l'esprit critique. Entendez par ces mots la ferme résolution de ne rien affirmer qui ne puisse Être vérifié, de soumettre toute opinion au contrôle de l'expérience et de la raison. Et, ne vous y trompez pas, cet esprit-là, c'est celui de Descanes, c'est celui de Voltaire et de tout notre xviii' siècle. C'est mieux encore : l'âme même de la méthode scientifique, ce qui met un abîme infranchissable entre la foi et la science.
Mais, réduit à lui-même, cet esprit critique n'est pas fécond ; c'est un préservatif contre l'erreur ; il ne mène pas à la vérité; il ne pousse pas à l'action. Aussi l'auteur, après s'en être servi comme d'un outil pour renverser les notions fausses, comprend-il qu'il faut reconstruire.
Sur quoi bâtir la morale qui doit être celle de la société future ? Sur la solidarité. Sur ce fait que chacun de nos actes a une portée sociale ; que nous collaborons tous a une immense œuvre collective ; que nous sommes unis par mille liens de chair et de pensée à ceux qui nous ont
Îirécédés et à ceux qui nous suivront ; que tous es hommes, morts, vivants ou à naître, forment ainsi une vaste association où chacun travaille pour tous et tous pour chacun. M. Payoc illustre cet entrelacement, cette iuter-dépendance de toutes les activités humaines par un exemple frappant : « Quand Spinoza, dit-il, écrivait sa prodigieuse Ethique, le chiffonnier qui ramassa les vieux linges dont fut fabriqué le papier du philosophe, collaborait en sous-œuvre avec lui ».
N'est-il point curieux de voir des esprits très divers converger aujourd'hui vers cette idée, que le devoir humain découle de l'impossibilité où nous sommes de séparer nous et autrui ? Je la relevais naguères ici même dans l'oeuvre du docteur Piéger et dans celle de M. Izoulet. J'écrivais, moi aussi, un peu plus tôt : « Tout homme contient l'humanité antérieure comme l'humanité future ; il est dès lors obligé envers l'avenir par tout ce qu'il doit au passé ; il ne peut s'isoler, s'enfermer en lui-même sans faire banqueroute à ses devanciers et à ses successeurs, sans être coupable d'ingratitude envers hier ou de vol envers demain » (i). Avant moi, J.-M. Guyau et Malon ont maintes fois fait ressortir l'importance de cette solidarité, qui se double naturellement d'une sympathie universelle comme elle.
Si je rappelle ainsi quelques-uns de ceux qui ont précédé M. Payot dans sa tentative pour donner à la morale une base indépendante de toute religion, ce n'est point pour le puéril plaisir de lui disputer la priorité de son idée ; c'est pour la confirmer plutôt en montrant que sa pensée est solidaire ellemême de plusieurs autres ; c'est aussi pour justifier ce que je disais au début, puisque de solidariste à socialiste il y a l'épaisseur d'un cheveu.
Le principe posé, l'auteur en déduit plusieurs conséquences graves : d'abord le droit pour la société d'imposer le devoir de solidarité à ceux qui s'y dérobent ; puis l'instruction inf'grale pour tous avec le loisir dont chacun a besoin pour poursuivre le développement de ses propres facultés. Mais, pour qu'on ne m'accuse pas de le tirer trop
(i) Un exilé y p. 191. Paris, Ollendorff,
CKITIQUE DE COMBAT
à nous, j'aime mieux lui laisser la parole : « La justice implique la répression énergique de l'exploiiation d'un homme par un autre liomme ; elle impli(]ue pour chacun le droit d'agir par la parole et par la plume en faveur de ses idées, et, puisque les travaux manuels sont aussi nécessaires au développement social que les travaux de la pensée, elle implique l'égalité et le respect pour tous les travailleurs, et, comme conséquence, elle implique gue la fainéantise est un crime social, un vol, puisque celui qui ne travaille pas profite des eflbrts communs sans rien rendre en échange. »
Mais c'est peu de chose que des théories, si elles restent dans les livres. Qui les fera pénétrer dans les esprits ? Qui les incorporera, pour ainsi dire, à l'âme populaire ? Ce sont les maîtres de la jeunesse. Leur tâche est douhle. Elle est négative d'abord : elle consiste à chasser ces hideuses maximes qui représentent la lOtte pour la vie et l'implacable écrasement des faibles comme la loi fatale et unique de l'évolution humaine; à flétrir l'agenouillement devant la richesse, la basse adoration de l'argent. Elle est positive ensuite ; elle a pour objet de développer dans les enfants les sentiments altruistes et le respect du travail ; et pour y arriver elle ne se borne pasà donner des préceptes; elle aboutit par la pratique à créer entre gens de toute classe ces relations d'habitude qui engendrent la sympathie. Je disais, l'an dernier, aux étudiants dans la lettre que je leur adressais : a II est dangereux de ne vivre qu'avec les idées et les livres ; prenez contact avec les hommes et les choses... Visitez mines, usines, ateliers, hôpitaux. Causez avec ceux qui peinent et végètent. Pénétrez dans la vie ce dans l'âme des ouvriers et des paysans ». — Il
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m'est doux de retrouver les mêmes conseils sous la plume d'un écrivain qui n'est point des nôtres, mais que son désir ardent de rendre la société plus humaine et plus heureuse rapproche smgulièrement de nous.
Je ne dis pas que son petit livre trace le plan complet de ce que doit être un jour Téducation' dans un état socialoù tout sera calculé, comme dit Tauteur, « de façon que le milieu économique porte les gens vers l'honnêteté ». Non, il a des visées pius modestes et çà et là des traces de timidité; il est fait surtout pour répondre à des besoins présents; il court au plus pressé; mais ne serait-ce pas déjà beaucoup, pour citer une dernière fois M. Payot, c déformer un état-major-destiné à conduire dans les voies pacifiques et fécondes la croisade qui se forme dans tous les rangs de la société en faveur d'une justice sociale plus haute et d'une solidarité pliB étroite ? »
Ce n'est pas nous qui dirons le contraire, et il nous plaît que dans la jeune Université des hommes de cœur comprennent et s'efforcent de faire comprendre que l'mstituteur ou le professeur n'est point seulement un rabâcheur de leçons, mais un pétrisseur d'âmes. Qui donc devrait être à l'avant-* garde d'une nation, sinon l'élite enseignante et pensante ? On dirait que cette vérité, si longtemps méconnue en France, commence à pénétrer dans les cerveaux. On dirait que nos écoles, citadelles de la tradition, soupçonnent le rôle qu'elles pourraient et devraient jouer comme foyers d'initiative, comme pépinières d'esprits résolument réformateurs. Un jeune agrégé d'histoire écrivait récemment : « J'ai pu constater... quil était proche U temps ' où V Université serait le grand séminaire^ dtt
socialisme, comme l'Ecole normale fut autrefois l'Ecole préparatoire au journalisme » (i).
C'est trop dire, peut-être. Et pourtant, ils me chament dans la' mémoire, ces vers ailés de Gustave Téry, un jeune poète qui, lors du centenaire de l'Ecole normale, traçait ainsi le chemin du maître idéal :
Dis a^x petits enfants que l'heure est grave et sombre, Qji'oo est las àe marcher par les chemiâs obscurs, Mais (ju'un premier rayon déjà dissipe l'ombre, Et qu'ib verronl ileunr l'aube des temps futurs. Car voici que le flanc de la terre féconde, Dans la douleur enfante une autre humanité.
Et qu'un frisson d'amour a secoué le monde, Et que vers l'Orient l'alouette a chanté.
Essayez encore, si vous' voulez, ô ministres éphémères de l'instruction publique,- d'enrayer le mouvement qui emporte maîtres et élèves vers le
■ régime social qui sera demain- triomphant !-
De petits livres>' comme celui dont je viens, de
■ parler, démontrent l'inanité de vos efforts.
Juin 1895.
(i) Figaro, 2S août 1S94.
xvra
J.-H. RosNY. — Vautre femme.
(Léon Chailley, éditeur.)
J'ai déjà dit ici Tintërêt et la nouveauté que présentent les romans des frères Rosny par leur effort persistant et heureux pour peindre la vie en raccourci, pour condenser en un mince volume la synthèse d'un cas passionnel. Leur dernière œuvre témoigne une fois de plus de ce talent particulier.
Si j'avais besoin de prouver à quel point cette tendance de leur esprit à concentrer la lumière, non plus sur les événements, mais sur les états d'âme par où passent leurs personnages, répond à un besoin contemporain, je rapprocherais leur livre d'un gracieux petit recueil de poésies où Edmond Haraucourt signale avec finesse, en le recommandant au public, une condensation du même genre.
11 est signé André Tory (un pseudonyme, je crois). Il est intitulé : Toi ! Il conte, tantôt en vers artistement ciselés, tantôt en prose poétique^ une histoire simpje, vieille comme le monde et immortellement jeune, comme dit Musset, Téter-
("RITIQU;; DE COMBAT I4)
nelle rencontre de l'Amoar et de la Mort. — Un jeune homme aime une jeune fille qui meurt. Il pteure, souffre et sent avec regret l'espérance refleurir en lui quand même. — Quoi de plus banal ? Mais ce qui rend la chose orieinate, c'est qu'on ne voit point les deux héros du drame ; ce sont Lui et Elle ; on ignore ce qu'ils sont, où ils vivent ; on ne sait pas même leurs noms ; on devine par échappées les menus épisodes de leur courte er tragique idylle, les paysages où elle se déroule. L'aventure personnelle devient ainsi générale, au point d'être uniquement humaine. Elle n'est plus qu'un exemple et un type de la destinée commune, et elle n'en émeut pas moins, an contraire. Vous vous glissez, sans vous en apercevoir, à la place de l'auteur. Est-ce de vous, est-ce de lui qu'il s'agit dans les stances qui portent ce titre significatif : La Chanson de l'homme?
Je suis l'enfant. Mes yeux sont de l'auroie.
le viens du ciel et je n'ai rien appris.
je 5uis heureun du bonheur i}ui s'ignore ; Souvent je pleure et parfois je souris.
Je suis l'amant. Aujourd'hui ma maîtresse A les yeux bleus ; hier ils étaient noirs. Le rire aux deais. je cueille ma jeunesse.
Mon cœur est plein d'étoiles et d'espoirs.
Je suis le vieux tout courbé vers la terre Qui ne dit pas ce qu'elle donne après.
D autres viendront; c'est l'heure de se taire... Mon cœur est lourd d'inutiles regrets.
Je suis le mort qu'on cloue entre deux planches.
On a pleuré quelques larmes, je crois.
Et le soleil sourit parmi les branches
Et des oÏMaux font leur nid sur nu croix.
X>l\A X AV^V^^< MJM-t X>V.Zl*tJL>i-l. X
Par un procédé analogue, les frères Rosny nous offrent aujourd'hui la quintessence d'un sujet qui p2ut sembler usé, tant il a défrayé le roman et le théâtre moderne, voire même antique ! Nous Ta-t-on montré assez sous toutes ses formes, ce trio composé du mari, de la femme et de VatUre! Mais ce qui va rajeunir cette vieillerie, c'est que Vautre^ qui est ici une femme, on ne la verra pas, on ne l'entendra pas, on ne la connaîtra pas. Comme VArlésienne de Daudet, elle sera absente du drame auquel elle donne son nom et dont elle est la cause première. On n'aura que l'écho de Tamour coupable dans la famille troublée, la répercussion de Tadultère sur le ménage désuni.
Le savant qui veut étudier les effets d'une substance dangereuse sur un corps vivant se soucie peu de savoir d'où elle vient ; il suffit pour son expérience qu'il se la soit procurée, n'importe comment, à l'état aussi pur que possible. Une foii qu'il Ta fait pénétrer dans l'organisme, il isole autant qu'il peut cet organisme de toute influence étrangère ; puis, patiemment, il l'observe à la loupe et il suit pas à pas la marche du virus, notant à mesure tantôt la lente désagrégation, tantôt les crises violentes qu'il produit.
Les deux romanciers opèrent de même ; non seulement nous n'aurons point de détails sur le tiers introduit entre Elle et Lui, mais nous ne saurons rien de leur existence en dehors de la partie précise sur laquelle l'attention doit se porter tout entière. Leur vie de cœur sera profondément analysée ; le reste est de parti pris écarté comme superflu et gênant.
CltlTItiUÉ DE œMBAT
Donc, au sein d'un ménage bourgeois, heureux ■tt paisible depuis sept ans, l'infidélité s'insinue un ■jour. Comment ? Pourquoi ? La femme qui a été épousée pour elle-même, sans calcul, n'a rien il se reprocher; elle aime et choie son mari, ses en- ■fants ; elle est jeune encore, belU encore dans sa -maturité. Et c'est par là môme que le cas devient -plus intéressant, 1 étude pathologique plus aiguë, ■plus intense, plus cruelle.
Mais le mari est pris de vagues désirs : satiété d'un bonheur trop calme, ennui d'un ciel trop bleu, atavisme français ou, comme on dit, gaulois, bruîque attaque de la papillonne liérédiiaire, réveil en lui du sultan qui dort en chacun de nous, ■contagion d'un milieu dont la polygamie est sous une monogamie apparente la règle acceptée, instinct de chasseur à qui manquent les émoiions de la chasse plus attrayante parfois que le gibier, appétit tardif de mâle vieillissant pour qui un renouveau d'amour serait un bain de jeunesse et d'orgueil, que sais je encore ! Toujours esti! que ces aésirs, après avoir flotté au hasard, vainement combattus par le bon sens et la loyauté, se fixent sur une autre femme, s'avivent, s'exaspèrent, et ■un jour enfin l'acte traître, l'acte de furtive et cuisante volupté, est consommé.
Dès lors c'est l'hypocrisie, c'est la jalousie installées ensemble au logis, lui se dédouble et de ses deux Moi il y en a un qui méprise l'autre. Adieu la iranchise dont il était ner I Chaque éloge à son •honnêteté le blesse cônimeune piqùré d'abeille.
140 CKiriUMJc. ut. ^-UMIÎAX
Adieu les joies pures et reposantes de rintîmîté t Il néglige ses enfants, il fuit la maison où il est mal à Taise. En lui se fait, malgré lui, un mélange pervers de sensations et de souvenirs venant de deux sources diverses. Il se surprend à comparer et à transporter d'un ménage à l'autre des mots et des intonations qui se trompent d'adresse. Il fait souffrir et il souffre : car ce n'est pas un vicieux, un corrompu, mais un faible. Il a des pitiés infinies pour celle qui agonise à ses côtés ; il ne peut plus pourtant lui donner que « des baisers pâles». (Une épiihète, pour le dire en passant, qui eût fait la fortune d'un écrivain, à l'époque lointaine où l'on s'extasiait sur les « acres baisers » de Julie dans la Nouvelle Héloïse),
Pendant ce temps, l'épouse (Hélène est sou nom) a d'abord pressenti, deviné un danger ; son flair subtil d'amante abandonnée a éventé odor di femina ; puis ses soupçons se précisent, s'ag* gravent. Viennent alors ks tristesses noires, les longues insomnies, les ruses de sauvage pour surprendre un indice ou pour arracher un aveu, les scènes violentes où coulent à flots les larmes et les mensonges, où Ton se dispute une lettre révélatrice, où l'on arrive au bord du suicide et du meurtre. Hélène, une fois, rencontre sa rivale in-f connue au bras de son mari. Mais elle ne fait que l'entrevoir; elle ne peut apprendre qui elle est. Toujours la preuve décisive lui échappe et toujours le guet palpitant et anxieux recommence.
Après un crescendo savamment nuancé, l'orage se calme de lui-même. Le caprice satisfait dç l'homme est lassé. L'autre Jemme est partie bien loin, là bas, en Amérique. Mais le ménage troublé reste secoué dans ses profondeurs par 3e sourds
frémissements. C'est le marî qui, croyant au mensonge depuis qu'il a su st bien mentir, croit sa femme capable d'avoir un amant et est mordu au cceur par cette idée. C'est la femme qui, ne pouvant revenir à la confiance, demeure inquiète, ombrageuse, sans cesse en éveil. Et la paix rétablie est à la merci d'un rien , d'un chiffon de papier venant apporter la preuve tardive de la trahison passée, ou même d'une nouvelle aventure de l'homme meurtri, honteux et inassouvi.
Ainsi est posé, je ne dis pas résolu, le problème de l'adultère, de l'adultère aégagé de toutes les circonstances accidentelles, de 1 adultère « en soi », comme dirait un philosophe. On ne peut dire que les auteurs l'aient rendu séduisant ; ils n'en ont guère montré que ies conséquences répugnantes et tristes : compromissions louches, ensauvagement des caractères, luttes et supercheries avilissantes, courtes ivresses expiées par de longues souffrances. De sévères moralistes n'auraient pas procédé autrement. Et pourtant les romanciers n'osent pas conclure.
Ils mettent face à face les raisons qui l'excusent et celles qui le condamnent: d'une parr, la tradition nationale, l'exemple donné par toute une société du haut en bas, l'estime ironique dont l'opinion publique flétrit la fidélité conjugale, le dédain qu'elle n'épargne pas à celui qui veut faire son Joseph, l'espèce de droit accordé à l'homme par un usage séculaire, plus fort que la loi et la morale^ de violer, pourvu que ce soit avec discré-
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tion, le contrat qui le lie. Ils ne craignent même pas de mettre en ligne de compte « la fatalité es-: thétique », comme ils rappellent, qui pousse l'homme déjà mûr à chercher un regain de vie etd'exaltation dans cette fièvre heureuse qu'est l'amour.
Mais, d'autre part, de quel droit refuser à lafemme la liberté que Thomme s'arroge ? On a beau: répéter : « La femme se donne et l'homme se:
prête ». On a beau, comme a fait Daudet dans la: plus poignante scène de Numa Roumestan^ faire dire par une mère à sa fille qu'être trompée est la destinée de toutes les femmes et qu'elle-même n'y a pas échappé. Le jour où l'épouse trompée dit nettement comme la Francillon de Dumas : « Eh bien ! œil pour œil, dent pour dent ! » on se trouve. fort en peine de lui répondre par un argument, sérieux.
Proclamez alors l'égalité des sexes en cette matière ; reconnaissez en théorie la légitimité du talion. Cela n'empêche pas, si la femme fait mine d'user de représailles, que la colère du mari éclate, violente, effrénée, impitoyable. Et voulez-vous, voir un surcroît d'illogisme ? Insinuez au plus intrépide partisan de l'infidélité mutuelle que sa mère ou sa sœur, dûment autorisée par l'exemple, de leur maître et seigneur, ont bien pu appliquer ce principe, vous aurez une chance extraordinaire. s'il ne considère pas cette insinuation comme une injure mortelle.
Les deux romanciers heurtent ainsi dans la conscience de leur héros les idées contradictoires qui composent sur ce point ce qu'on ebt convenu d'appeler la morale mondaine. Quelle solution au conflit ? La tromperie et le pardon réciproques ?j
Piètre remède au mal ! La blessure qu'on reçoit ne guérit pas celle qu'on a faite. Le mystère ? C'est dire avec Macette et tous les hypocrites :
L* péché que l'on cache est demi pardonné.
Faut-il donc déclarer que la monogamie est contre nature, qu'elle ne peut être du moins qu'un eut d'exception ? Mais, du moment qu'entre deux êtres humains a existé l'amour- passion, qui rêve toujours d'être exclusif e: éternel, le cas peut se présenter de même. Peu importe, qu'il y ail mariage ou union libre. Il ne s agit pas ici de ce que commande la loi civile ou religieuse ; la question est plus haute : elle est par dessus tout morale.
Nous ne la trancherons pas plus que les deux auteurs. Ce n'est pas en quelques mots qu'on résout un problème si fort embroudlé par les mensonges conventionnels de notre civilisation. Disons seulement que deux leçons, qu'ils le veuillent ou non, semblent ressortir du roman des frères Rosny. L'une, c'est qu'en somme les situations franches, parole loyalement gardée ou séparation nette, restent l'idéal en ce domaine comme en tous les autres et que c'est en ce sens qu'il convient de
Pousser les esprits. L'autre, qui contient peut-être indication d'un moyen pour s'approcher de cet idé-il, c'est que la morale individuelle dépend en grande partie de b morale soci.ile et que la fiJéi'é, bi difficile dans un milieu où elle est raillée, deviendrait aisée djns une société où l'unité d'amour serait l'oidinaire.
Assurément, nous ne dirons pas que cela suifiraît pour rendre impossible ces crises intimes, qui sont
au fond dans notre monde actuel le combat du Midi et du Nord, de l'Orient et de l'Occident, de l'âme polygame et de Tâme familiale. Mais nous remercierons MM. Rosny d'avoir habilement résumé et sérieusement mis en discussion la philosophie de l'adultère.
Juillet 1895.
Edgak Monteil. — Les femmes s'en mêlent. — Le
monde officiel {2 vol.j.
(Maurice Dteyfous et Dalsice, éditeurs.)
Un beau sujet que M. Edgar Monteil a choisi et traité dans ces deux romans! Cela pourrait s'appeler: Grandeur et décadence de ta République Opportuniste.
C'est le tableau du moment où les républicains, conduits par Gambetia, prennent d'assaut le pouvoir, où ils deviennent maîtres de la France, où i!s s'insialleni dans le gouvernement du pays (1878-79). La poussée démocratique a fait plier CI jeté bas les réaciions coaiîsées ; les hommes du Seize Mai gisent dans la poussière ; une odeur de
Foudre flotte encore dans l'air ; il semble dans ivresse de la bataille gagnée que le peuple va enfin être payé de ses longs sacrifices, de son héroïque fidélité à son rêve de justice.
Pur mirage ! Ce n'est pas une nouvelle ère, mais une nouvelle curée qui commence. A qui les places lucratives, les grasses sinécures, les privilèges .éhontés ? A qui < l'assiette au beurre»,
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suivant le mot expressif et ignoble de Targot poulaire ? Hélas I hélas ! où sont- ils les héros d'hier, es vaillants meneurs du bon combat ? Je ne vois plus, se dressant sur la masse des misérables une ibis encore déçue, qu'une poignée d'ambitieux et de jouisseurs alliés déjà à leurs ennemis de la veille pour maintenir les petits dans leur vieil esclavage.
Comment en un plomb vil l'or pur s'est-îl changé ?
D'où vient cet avortement inattendu d'espérances si légitimes? C'est à cette question que répond le romancier.
Et il nous dit l'effet corrupteur du pouvoir en un pays centralisé où un ministre de hasard est un petit roi; il nous dit les multiples tentations de la grande ville, qui oflVe aux appétits inassouvis des puissants du jour son luxe, ses femmes, ses théâtres, ses fêtes, les voluptés les plus raffinées des sens, de Tesprit, de la vanité. Malheur aux consciences veules, aux volontés molles! Elle ne dure pas longtemps, la fleur d'honnêteté apportée du fond de la province natale. On veut briller, s'amuser, tâter de la vie élégante. On se piaue d'être un Athénien de Paris, d autant qu'on a plus l'air d'arriver de Béotie. On oublie ceux qui souffrent; on trahit les belles promesses faites aux jours d'élection, et l'on en est quitte pour crier Vive la République ! en se replongeant dans les mœurs et la politique monarchiques.
Comme la société reste fondée sur l'argent, on chasse pour avoir de l'argent ! Il en faut pour les dîners fins, pour les soirées d'apparat, pour les
toilettes de Madame ou «les donzelles qui U suppléent. Sénateurs et députés intriguent, trafiquent, vendent leur vote ou leur influence. Ils sont atteints d'une maladie spéciale qu'on peut baptiser: la pourriture de Parlement. Viennent alors les faiseurs d'affaires véreuses, les distributeurs de pots-de-vin, les entrepreneurs de dictature, les lanceurs de razzias coloniales ! Ils sont sûrs d'être accueillis la main tendue et la poche ouverte. On étouffe les naife qui ont la scandaleuse prétention de rester honnêtes, et quant au peuple, il peut attendre. Ses mandataires sont satisfaits : que lui faut-il de plus ?
Les deux romans où se développe cette histoire d'hier et d'aujourd'hui pivotent autour de deux
fersonnages intimement liés : une danseuse de Opéra connue sous le nom de h Jambe, un député républicain appelé De Cliérac, qui est Parisien de naisrance, bel homme de nature, avocat de profession. Et avec cela du talent ! Le choix même des deux héros est significatif : politique de couloirs et politique de coulisses, dessous du théâtre et dessous du Palais-Bourbon, cela va fort bien ensemble.
L'intrigue est des plus simples. Le député beau garçon sauve la France d'un coup d'Etat gr.ke i l'appui des amies de sa maîtresse, qui tiennent toutes qui un général, qui un juge, qui un sénateur, membre à ses moments perdus de la Ligue dé la. pudeur publique. La danseuse, très moderne Egérie de cette parcelle de souverain, éduque son
136 CRITiaUE DE COMBAT
homme, lui apprend à se parfumer comme à feirc mouvoir les pantins de la comédie parlementaire. Elle ferait de lui un ministre si, par une double infidélité, leurs amours ne se dénouaient à l'instant décisif. La danseuse, rendue à la circulation, devient la femme authentique du très noble marquis de Chaulieu. Le député n'aura pas de portefeuille, parce qu'il a eu d'intempestifs accès de vertu avec deux ou trois femmes aussi influentes qu'inflammables ; mais, en revanche, il aime et épOuse la veuve millionnaire du marquis de Bonchamp, qui a tué son mari pour sauver son amant.
• Autour de ces deux destinées se trémoussent quantité de gens de moindre importance : députés ignares, comme celui qui, entendant réciter la Curée, de Barbier, demande gravement quel est le jeune poète auteur de ces beaux vers ; députés crasseux, comme celui qui, installé depuis six ans à Paris, réclame comme un grand service qu'on lui indique un établissement de bains; députés goujats, c mme celui qui injurie et rosse « sa légitime )> chaque fois qu'il est ivre, c'est-à-dire cinq ou six fois par semaine; députés filous, comme ce Roubion qui bat monnaie avec sa femme, avec son mandat, avec les secrets qu'il a surpris. Je vous lais grâce des autres variétés: disons seulement qu'on y rencontre même d'honnêtes gens. ' Les sénateurs valent les députés, et les femmes valent les hommes ; ou plutôt elles valent mieux ou moins, comme on voudra, puisqu'elles les mènent. Sottes et grossières, ou bien dépiavées et dépravantes, voilà comme elles apparaissent; mais ce sont elles qui tiennent les ficelles, dirigent/ gouvernent, ministresses cachées, presque reines.
CRlTlOVE DE COHSAT
L'auteur semble en maint endroit chanter un hymne au pouvoir mystérieux qu'exerce h. femme, surtout quand elle a l'honneur d'être danseuse, actrice, cocotre ou marquise.
Pour conduire à bien l'étude sociale en partie double qu'il s'est donnée pour tâche, il fallait que l'écrivain fût un habitué de l'Opéra comme du Parlement. M. Edgar Monteil remplit ces deux conditions ; il parle du foyer de la danse en amateur consommé, et, quant au monde officiel, il a toutes les raisons possibles de le bien connaître : il en fut ; et, pour que nul n'en ignore, il a fait comme ces peintres qui se mettent eux-mêmes dans un coin de leurs tableaux ;" on entrevoit par instants sa silbouette moqueuse.
Aussi abondent-elles les scènes croquées sur le vif, les historiettes scabreuses, les anecdotes lestement troussées. Ceux qui aiment à regarder les choses par le petit bout de la lorgnette ont ici de quoi satisfaire leur curiosité, et s'ils veulent cliercher les vrais visages sous les masques qui les dérobent, ils retrouveront là, débitée en trjnches, toute la chronique scandaleuse d'une époque qui n'est pas encore tout à fait finie.
■ Dans le fouillis des épisodes parmi lesquels l'action vagabonde promène le lecteur, quelquesuns se détachent en vigoureux relief. C'est une touchante et lamentable histoire que celle du député Estressin, qui, en apprenant par une lettre anonyme que sa femme l'a trahi (presque malgré elle, la pauvrette), renonce à Paris, aux vaines ambitions et s'enfuit avec elle dans son village lointain, en demandant pardon, à celle qu'iiaurait dû protéger, de l'avoir exposée sans défense à la contagion. C'est un drame qui a de l'allure que
celui OÙ disparaît, assassiné sans' bruit par sa femme, le marquis de Bonchamp, la nuit même dans laquelle il vient d'arranger un duel original où le beau De Chérac était sûr de périr d'un accident adroitement préparé.
On peut relever encore un discours imaginaire que je recommande aux futurs historiens de la Commune (p. 356) î « Je dirai, s'écrie l'orateur, que personne ne savait que les papiers de l'Impératrice étaient dans la maison de Mérimée, et on met le feu à la maison de Mérimée, et c'est l'origine de l'incendie de la rue de Lille. Je dirai qu'au ministère des finances le feu prend dans les re-, gistresdu second empire; qu'au palais de la Légion d'honneur, le feu débute dans les dossiers du temps de Napoléon III ; qu'à la Cour des comptes le ieu est mis dans les comptes de 185c à 1870; qu^aux Tuileries, ce feu commence dans les pièces où travaillait la commission des papiers des Tuileries, qui avait oublié de tout emporter; qu'au Louvre le feu éclate dans les archives de la maison del'empereur et des Beaux Arts ; qu'au Palais-Royal le feu prend dans les papiers laissés par le prince Napoléon ; qu'à l'Hôtel de Ville l'incendie com-. mence dans les livres du temps d'Haussmann. Ce sont là des faits. Cherchez à qui le crime profite...»
Comment se fait-il pourtant que, malgré des parties supérieures, les romans de M. Monteil ne laissent pas l'impression forte que devrait produire l'accumulation de tant de faits curieusement observés et agréablement contés ? J'estime trop la fécon-
CRrriQUE DE COMBAT
dite laborieuse de l'auteur et mon métier de critique pour ne pas essayer d'en démêler les raisons.
Serait-ce qu à force de multiplier les épisodes, dont beaucoup sont intéressants, et les dialogues, dont beaucoup sont vifs, spirituels ou cocasses, il finit par éparpiller l'attention, par tomber dans le papotage, par prendre l'air (oserai-je le dire?) un peu commère?
Ne serait-ce pas aussi que le sérieux, la passion, la colère lui font défeut, même quand it conte quel-
3ue grosse vilenie. Je vois bien De Chérac atteint 'un accès de remords, quand il s'aperçoit que,tout en vivant gaiement aux crochets de sa danseuse, il laisse mourir de faim tes gueux qui l'ont nommé. Mais autant en empone le vent. Ce qui domine dans l'ouvrage, c'est le ton de la blague boulevardière, une sorte d'indulgence narquoise éminemment parisienne : ce qui court entre les lignes, c'est le scepticisme ironique d'un demi-dilettante. L'auteur, pourrait-on dire, entasse les fagots sans y mettre le Éeu. Il ne fait pas jaillir de son œuvre l'étincelle d'une idée claire. Il ne conclut nettement ni contre le système parlementaire ni contre le régime qui donne pour but essentiel A la vie sociale la conquête de l'argent, Ilfait la critique des personnes bien plus encore que celle du milieu qui les faisande presque forcément. Une montre pas assez l'inanité d une révolution politique qui n est pas accompagnée d'une révolution économique.
Par là même il diminue la portée que ses romans pourraient avoir. Il amuse, il fait rire, il amène çà et là au bord de l'émotion ; il ne suscite guère ni robustes indignations ni pensées profondes. Il n'est point le Juvénal ni le Saint-Simon, il est le Brantôme du monde officiel.
Juiil«i 189;.
Jules Bois. — Lt satanisme et la magie.
AVEC UNE ÉTUDE DE J.-K. HUYSMANS (Léon Chailley, éditeur.)
Je commence ce feuilleton avec crainte et tremblement, car ce ne sont pas gens commodes que MM. les mages, satanistes, lucifériens, palladistes et autres occultistes. Gare à vous si vous les offensez, si seulement vous faites mine de ne pas prendre au sérieux leur pouvoir, leurs grimoires, leurs simagrées ! Ils disposent de mille moyens horrifiques pour vous punir, dont le plus simple est l'envoûtement de haine, qui peut vous faire dépérir et périr à petit feu, sans bruit, à distance, comme une boule de cire fondant à la chaleur d'un" brasier. La Révolution française, la grande, vous l'ignorez sans doute, « n'est peut-être que l'orage suprême d'un formidable cyclone d'envoûtements i>.
Vous ne saviez pas non plus, j'imagine, que le satanisme a pris ces temps derniers une extension formidable ; que ses adeptes, « des gens qui se portent très bien, que Ton rencontre dans la niej qui sont semblables à tout le monde 3), pullulent
^ CRlTiaUE DE COMBAl* l6l
autbar de nous. Soupçonniez-vous même pourquoi la Prusse osa, en 1870, attaquer la France ? C'est, je veux bien vuus l'apprendre, que les évocations d'esprits lui assuraient ta victoire ; c'estque sa puissance magique était supérieure ; mais je vous confierai tout bas, pour la plus grande joie des enthousiastes de l'alliance franco-russe, que la plus grande force évocatoire est aujourd'hui à la cour de Russie.
Dans la vie privée comme dans la vie politique la magie noire nous enveloppe. M. Léon Daudet a vu, de ses yeux vu, un balai, monture ordinaire des habitués du sabbat, se mettre de lui-même en branle et courir la prétentaine. Ainsi ! ! Bien plus ! Toute femme est sorcière (mais tout homme n'est pas sorcier, n'est-ce pas, monsieur l'auteur ?) Et si vous ne croyez pas aux méfeits journaliersde maître Satanas, voici, pour vous convaincre, deux augures quinerient pas, même quand ils se regardent. C'est M. Jules Bois qui invoque à chaque instant le témoignage irréfutable de M. Huysmans, et c'est M. Huysmans qui vante comme il convient les pages étonnantes où M. Jules Bois « a élargi les échappées ouvertes sur l'au-delà du Mal » (avec une majuscule).
Touchant échanges d'aménités et de congratulations !
M. Huysmans n'a écrit que la préfcce; mais quelle préface 1 Brr ! Elle lait frémir. Il nous révèle les sources consultées par son disciple es sciences occultes et vous ne douterez pas de leur pureté quand vous saurez que dans le nombre, figurent les paroles d'une voyante « qui lit l'avenir dans des fioles reposées d'urine... » Il nous administre même les preuves de la vaste conspiration
XSJJb y^ixix ivjjuci ÈJEt \^\faàork.x
satanique qui enserre la France et le monde : c'est d'une part, la brochure de je ne sais quel archevêque intitulée : La franc-maçonnerie y synagogue de Satan. Pauvres francs-maçons 1 Que répondre à cette écrasante accusation ? C'est, d'autre part, la quantité d*hosties volées dans les églises, souvent même avec le ciboire de vermeil qui les contient. Pourquoi donc, grands dieux ! ce cambriolage sacré, sinon pour les sortilèges que fabriquent les satanistes ? Après quoi, « ils errent, désorbités, à moitié fous, dans la vie, ne s'appartenant plus, ne se sentant plus eux-mêmes que pour constater leur déchéance et pour souffrir»». Une chose m'inquiète à ce propos. Est-ce az/a«/, est-ce après, qua ces voleurs sacrilèges méritent d'être taxés de demifous ? Mais M. Huysmans me rassure en écrivant ceci (et je ne saurais dire à quel point je suis là de son avis) : « Rien n'est plus malaisé que de tracer une ligne de démarcation entre les attaques variées de la grande névrose et les états différents du satanisme »>. J'te crois, dirait Gavroche.
Mais, si profonde que soit la préface, venons au livre. Le titre se détache en lettres sanglantes et des illustrations curieuses et « moult espouvantables » de Henri de Malvost nous montrent le grand diable d'enfer, copieusement entouré de femmes nues, dévorant le cœur d'un petit enfant ou présidant aux rondes échevelées du sabbat.
Il pouvait être intéressant, ce Hvre. L'histoire de la magie est encore à faire. Un esprit habitué à saisir dans les phénomènes de la vie sociale la liaison des effets et des causes pouvait se demander pourquoi cette variété du mysticisme a de longues éclipses et d'éclatantes renaissances ; il pouvait rechercher en quelles époques le contagieux état
d'Âtite'qiii se trahît par le réveil de la sorcellerie se reproduit et se propage.
. Mais M.Jules Bois mêlecaprideusetnentauîoud'hui et autrefois. Il nous promène sans méthode des enchantements de la Grèce antique aux messes noires qui sont en pareille matière le dernier cri de la mode. Il nous traduit tout au long comme une grande nouveauté un fragment de Cornélius Agrippa. Or, ce vieux nécromant du xvi' siècle (qui fut un précurseur de M. Brunetière, car il écrivit un livre sur l'Incertitude et la vanité des sciences^ était déjà un peu usé du temps de Rabelais, témoin le chapitre où « Panurge se conseille à Her Trippa », un chapitre que M, Jules Bois aurait bien fait, pour plus d'un motif, de relire et de méditer. Il y aurait vu entre autres choses combien d'espèces de magie il a négligées, géomancie, axinomancie, métopomancie, hydromancie, catoptomancie, gyromancie, sycomancie, alectryomancie et autres de même farine, comme dit le bon raillard. Je doute en tout cas que Her Trippa ait depuis trois siècles assez grandi dans l'estime publique pour mériter qu'on réimprime son fatras.
Au lieu de s'amuser ù plonger dans les insondables profondeurs delà sottise humaine, on pouvait traiter le sujet en savant, en philosophe. Il est certain que des faits mystérieux inexpliqués (je ne dis pas inexplicables) se passent en nous et autour de nous. Les cas scientifiquement ob:ervés de télépathie, de suggestion, sollicitent et défient pour longtemps encore la sagacité des chercheurs. Mais quand on a le noble souci de la vérité, on appelle le grand jour, la lumière ; on s'entoure de mille précautions pour constater les phénomènes ; on les soumet au contrôle de l'expérience ; on
convie la critique à les regarder de près, à s*armer de la loupe et de tout son scepticisme pour mener à bien Tenquête nécessaire. Je n'ai garde de confondre les patients défricheurs du my:>tère qui nous entoure avec les étourdis chevaucheurs de chimères qui courent à bride abattue dans Timmense domaine de la fantaisie.
Ici Ton se borne à nous jeter pêle-mêle le possible et l'impossible, des cauchemars et des inepties, puis à ressasser les explications enfantines, survivance des siècles passés. Sorciers et antisorciers ont besoin pour opérer de la complicité des ténèbres. Us veulent bien faire des miracles, mais à huis clos. Encore faut-il écarter les profanes, les incrédules. Comme le dit l'auteur à propos des cérémonies des exorcistes : « Tout curieux, tout mondain, tout faible sont exclus. » Quelles conditions pour éviter l'erreur et le mensonge !
Et pourtant çà et là M. J. Bois a des velléités de parler en critique. Il se moque d'Eliphas Lévy, qu'il appelle « un mage pompeux et hypertrophique ». Il relate avec pitié les extravagances prudhommesques « de l'inepte Berbiguier », un pauvre homme (oh ! oui) qui a été persécuté toute sa vie par les démons et a dû combattre incessamment ces monstres, tantôt déguisés en puces, tantôt acharnés à lui voler ses jarretières et ses tabatières. M. J. Bois ne peut s'empêcher (et je lui en sais gré) de « blaguer » ce confrère par trop naïf et il ose insinuer que certains farfadets qui le taquinèrent pourraient bien être « de cette espèce dénommée vulgairement fumiste ».
Il semble encore que notre auteur raconte avec un soupçon d'ironie les faveurs célestes (à moins qu'elles ne soient diaboliques ; on ne sait jamais)
dont fut l'objet Marie-Ange, la miraculée ; elle recevait d'êtres invisibles des baisers qui claquaient sur ses lèvres et chaque baiser produisait dans la bouche de la jeune fille une liqueur succiîe qui s'y cristallisait en pralines de toutes couleurs et que M. le curé de Lignan recueillait précieusement.
M. Jules Bois risque même de temps en temps quelque expression empruntée à la science : il parle d'hystérie, d'hypnotisme, d'hallucination : il consent à descendre pour une minute des nuages sur lesquels il se plaît à flotter.
Mais comme il se repent vite de ces éclairs de bon sens! Comme il a peur d'Être pris pour un adepte de l'abjecte raison ! Comme il revient au ton de l'illuminé ! a Tu l'emportes, ô Satan, anonyme et obscur encore pour quelques années. Mais le siècle qui vient proclamera ta revanche. Tu renaîtras en l'Antéchrist, t Je ne sais pas si l'Antéchrist est déjà en train, comme dit l'autre, d'égratigner sa nourrice. Ce que je sais seulement, c'est que M. Bois croit dur comme fer à sa venue prochaine. Connaissez-vous ce mot de Jean Bodin, encore un homme du xvi* siècle dont l'ouvrage La Démonotnanie des sorciers a dû épargner bien des peines à son successeur et confrère en diablerie. L'excellent Bodin voulait qu'on brûlât comme sorciers eux-mêmes ceux qui proposaient de renvoyer aux médecins ces suppôts de Satan et il écrivait hardiment : « Révoquer en doute l'existence des sorciers, autant vaut révoquer celle de Dieu ». M. J. Bois dit à peu près de même: « 11 est impossible d'être catholique ou seulement chrétien et de ne pas croire à l'envoûtement. » L'aveu n'est pas pour me déplaire et je conviendrai volonti«rs que, dès qu'on admet Josué arrêtant le soleil
100 v-Riiiviur. i^r. v^umcai
OU la promenade des châsses de Sainte-Geneviève faisant tomber la pluie, on n'a guère le droit de faire le délicat devant les prodiges des thaumaturges. En matière de foi au surnaturel, il en est de l'esprit humain comme de saint Denis portant sa tète dans ses mains ; il n'y a que le premier pas qui coûte.
Ausbi, roulant sur la pente fatale, M.Jules Bois finit-il par voir partout, ni plus ni moins que le sieur Berbiguier, des maléfices, des démons, des incubes et succubes, etc. ; il écrit en effet : « Le péché originel, dont succomba le premier couple, a corrompu avec eux toutes choses... Un piège est tendu dans Tunivers. t^ Je pense à une vieille maison du boulevard Saint-Martin (existe -telle encore?) où je ne pouvais voir sans rire dans mon enfance les deux enseignes suivantes : Au deuxième étage Piège perpétuel, et au dessous Société finaticiêre au capital de... ; et je me dis que c'est tout de même une bien belle conception philosophique que celle de ce monde arrangé tout exprès par le Tout-puissant pour servir de piège perpétuel à ses créatures !
En somme, qu'est-ce donc que l'ouvrage dont nous nous occupons ? Livre a historien ? Non. Livre de penseur ? Pas davantage. Livre d'artiste ? Oui par endroits. Le sabbat y est décrit de façoa pittoresque et chatouillante : grattez le mystique et vous trouverez le voluptueux. Le sorcier, le seul, le véritable anarchiste, au dire de l'auteur, est peint aussi avec une sympathie particulière cditiïûè représentant des gueux, des oppriûiés dt tbù^
CKrilQl.E Dl'. CdMRAT [ (?7
les temps; et on lui pardonne volontiers ses méfeits : t Le crime, nous dit-on, est presque excusable, s'il est beau. » Parole d'artiste, s'il en fut !
Pourquoi faut-il, hélas ! que l'artiste ait voulu le donnera noub pour autre chose? Quel dotnlaage qu'il joue au prophète et à l'antisorcier ; qu'il veuille sauver la France des entreprises du Malin à grand renfor' d'eau bénîie ! a L'exorcisme, nous dit-il, a sa raison d'être, son efficacité. Lui seul peut guérir de terribles maux, assainir des 'marais d'âme, chasser d'incurables épidémies, devant lesquelles te médecin reste stupide, » Fautil vraiment tant de cérémonies pour mettre en faite larves et farfadets ? L'exorcisme vaut sans doute autant que l'excommunication lancée jadis par des évêques contre des nuées de sauterelles. Mais, ne vous en déplaise, m'est avis qu'un bon .éclat de rire suffirait. Le rire, comme le chant du coq, a la vertu de chasser les fantômes.
Au lieu dese laisser « matagraboliser la cervelle n par les visions biscornues des mages et des satanistes, qu'on ait tout simplement le courage et la franchise de s'esclaffer à leur nez comme un cent de mouches. Et si par mailieur la tradition du rire clairet joyeux était morie au bon pays de France, saint Rabelais, saint Voltaire, riez pour nous !
JuilleiiSgs.
Camille Lemonnier. — La faute de M"»* Charvet^
(Paris, Dentu, éditeur.)
Il faut rapprocher ce roman du dernier volume de Rosny, intitulé : L'autre femme. C'est aussi une contribution à la philosophie de Tadultère. L'auteur ne concentre pas la lumière sur ce que GefFroy appelle avec raison « la sempiternelle et pauvre aventure physiologique ou pathologique de la femme chercheuse de sensations 3>. Il laisse dans l'ombre l'épisode amoureux; comme les Rosny, il efface, il supprime même le troisième personnage qui est venu se glisser entre la femme et le mari. L'amant, Vautre homme, n'est qu'une ombre qui passe et disparaît. L'intérêt se porte avant tout sur le drame qui se joue dans l'âme des deux époux. Il est ensuite dans la solution donnée à cette question : Que doit-il advenir du ménage après la faute commise ?
Que de solutions diverses ont été proposées par nos romanciers, suivant les temps et suivant le tempérament de chacun d'eux! Les uns, comme Flaubert, mènent la coupable au suicide. D'autres,
comme Alexandre Dumas fils, la condamnent a périr de la main du mari outragé. Ceux-ci concluent 3u divorce, séparent pour toujours deux êtres entre lesquels il y a de l'irréparable. Ceux-là poussent au pardon que tantôt ils justifient par «nefaibless? réciproque et que tancôt ils vantent comme un effort d'héroïsme évangélique,
Camille Lemonnier penche vers ce dénouement : mais il comprend ce que le pardon immédiat, et non gagné, a de choauant, d'invraisemblable et même d'immoral. Il s attache à le rendre possible, acceptable, à la fois conforme à l'infirmîié de la nature humaine et doué d'une venu régénérairice pour qui l'accorde et pour qui le reçoit.
Le mari, un Flamand très bon, d'une douceur têtue et d'un calme puissant, a le courage de ne pas vérifier ses soupçons, de ne pas poser de questions indiscrètes, de ne pas faire d'éclat, de renfermer en lui sa douleur. Et par là - même dans la femme déchue s'éveillent le repentir, le dégoût du mensonge, le désir de se relever. Elle se sent devenir une personne consciente et libre. Ce n'est pas sans souffrir qu'elle se transforme ainsi : mais cette souffrance ne suffit pas. Elle expiera ; elle quittera la maison conjugale, son enfant qu'elle adore, son mari qu'elle aime mamteuant avec une tendresse respectueuse; elle travaillera, gagnera sa vie, se réhabilitera à ses propres yeux; après quoi l'on entrevoit qu'à l'aide du temps, le grand cicatriseur, le ménage désuni pourra un jour se reformer plus solide qu'auparavant.
Cette étude psychologique et sociale est émouvante dans sa discrétion et sa simplicité. La fin, en particulier, le départ de M"" Charvet, est d'une
tristesse attendrissante. Mais ce qui frappe le plus dans l'œuvre, c'est une réelle hauteur morale, je ne sais quoi de mâle et de vigoureux sans emphase. Le mari, dans les moments où il craint de délaillir, va se retremper, prendre une leçon d'endurance dans les quartiers populaires. « Ces êtres hâves et exténués, opprimés de maux bien autrement lourds que les siens, saignés aux quatre veines, trouvaient encore la force de ne pas mourir. Oui, songeait-il, c'est bien là qu'il faut aller pour apprendre le courage. Nous sommes, nous, des civilisés, des artistes de la vie ; nous nous sommes créé des cœurs délicats et artificiels, machinés comme des horlogeries et que détraque le moindre grain de poussière. Mais ceux-là, les élémentaires et les sauvages, souffrent en leurs filandres et leurs os, à toute heure du jour, mille morts physiques, dont une seule suffirait à nous couler bas bien mieux que nos douleurs après tout souvent imaginaires. »
Le fougueux et chercheur romancier belge a écrit ce livre d'un style apaisé et plus simple que d'ordinaire, quoique toujours curieux et pittoresque. On regrette d'y lire encore des phrases comme celle-ci (page 43) (il s'agit d'un petit bourgeois qui fête le dimanche par un bon déjeuner) : « Un extra modéré, en rapport avec leurs ressources, condimentait pour lui les aises sedatéesde ce jour familial ». Heureusement ces périphrases, oui doivent avoir leurs admirateurs, sont rares, et 1 auteur, ce dont je le remercie, veut bien le plus souvent nous faire le plaisir et l'honneur de parler, en se bornant à y mettre son accent personnel, le français de tout le monde.
Septembre 1895.
Ch. de LARivitFE- — Catherine II il la Révolution française.
(Librairie Le Soudier, Paris.)
Volume intéressant, solidement documenté, bien composé malgré quelques redites, écrit avec agrément et clarté, augmenté d'études détaillées sur les relations de la czarine avec Mirabeau, Necker, Sénac de Meilhan.
L'auteur oppose vivement l'une à l'autre les deux taces du règne de Catherine II. La voici d'abord libérale, amie des philosophes, courtisant Voltaire, cajolant Diderot, reprochant A Louis XV de suspendre l'impression de l'Encyclopédie, se piquant d'avoir a l'âme républicaine » ! Survient ta Révolution, La France essaie de mettre en action quelques-uns des principes proclamés par ses penseurs. Aussitôt volte-face complète.
A l'intérieur, réaction féroce. A l'extérieur, dès les premiers jours, quand il n'est question encore que de doter le royaume de France d'une constitution, c'esi une éruption de colère, un flot d'injures à l'adresse de l'Egrillarde. L'Egrillarde (on pourrait aisément s'y tromper), ce n'est pas la
172 CRITIOPE DE COMBAT
souveraine changeant de favori comme de chemise, c'est la France mutinée. Necker et Mirabeau sont traînés dans la boue autant que Danton ou Robespierre. « Bacchus est le dieu de la nouvelle liberté française ». Fi de ces assemblées de savetiers et de procureurs ! Mort « à Thydre aux I 200 têtes » ! Et l'impératrice prîche une croisade contre ce peuple qui a Tinsolence de vouloir être indépendant et maître de ses destinées.
Mais admirez le fin du fin I Elle paraît pleine d'enthousiasme pour la cause sacrée des rois : en réalité elle ne songe qu'à s'arrondir. Elle pousse la Prusse, l'Autriche, la Suède à s'engager à fond contre la France ; pendant ce temps, elle aura les mains libres pour écraser la Pologne et annexer d'immenses territoires. Comme le dit M. A. Rambaud, dans une préface où l'on aimerait à savoir ce qu'il pense de cette merveille d'habileté, « les déclarations de Catherine II trompent ; ses manifestes trompent ; sa correspondance, en apparence la plus abandonnée, trompe. A personne la parole et la plume n'ont été données pour déguiser à ce point sa pensée ». La belle chose que la diplomatie 1
Le double jeu de la a Sémiramis » du Nord inquiète les puissances voisines, paralyse leurs mouvements, aide ainsi la Révolution, si bien qu'on arrive à cette conclusion paradoxale que la France lui devrait une sorte de reconnaissance. Il est vrai qu'au moment de sa mort elle ordonnait à Souvaroff" de marcher avec éo 000 hommes contre les armées républicaines. Mais qu'importe ! C'est si séduisant de voir dans la conduite de la czarine un prélude à l'alliance franco-russe 1 Le préfacier n'y a pas manqué et refait discrètement son petit Cronstadt,
Je n'aurais rien à ajouter, si je pouvais lire un livre sans en dégager l'esprit. Mais comment &ire ? Je vois l'auteur frappé d'admiration devant son héroïne. Je l'entends répéter : Quelle femme! quelle souveraine ! Il nous prédit le temps o ù Catherine le Grand, réhabilitée, trônera au nombre des êtres supérieurs qui font honneur à l'humanité.
Et pourtant, voyons ce qu'il dit de son esprit et de son caractère I II avoue qu'elle ne comprit ni la cause ni la portée de la Révolution, qu'elle n'en pressentit ni l'explosion ni les conséquences, et que dans son attitude envers ce cataclysme imprévu elle fut plus heureuse que sage. Il cite cette maxime qui résume sa façon d'agir : « Toute la politique est fondée sur trois mots : circonstances, conjectures et conjonctures n, «t il nous avertit lui-même que c'est la paraphrase d'une autre maxime plus connue : La fin justifie les moyens. Il répète la même chose en d autres termes : <t Pour elle, les principes n'étaient rien, les circonstances étaient tout ». Il l'appelle une opportuniste de génie, rapprochement mérité, mais qui sera peu goûté sans doute par ce qui reste encore d'opportunistes. Il émet, pour son propre compte, cet axiome : t C'est avec la tête et non avec le cœur que les Empires, grands et petits, doivent être dirigés ». Ce qui laisserait à supposer que la justice n'a rien à y voir ou qu'elle est pure affaire de sentiment. Il conclut enfin : « Pour celui qui, dans la politique des peuples, ne s'arrête E as à la moralité des nnyens et ne voit que le ut, — c'est-i dire le succès, — Catherine II a fourni à la Russie une des pages les plus glorieuses de son histoire ». ~- Fontenelle disait, en voyant 10*
174 CKlTlCiUli Ut. t-UMBAT
un voleur qu'on menait pendre : « Voilà un homme qui a mai calculé ! » Honneur à ceux qui calculent bien !
Je suppose un hommequi, pour parvenir, a commencé par répudier sa religion et sa patrie, qui a un peu étranglé sa femme pour hériter d elle et qui, pour faire oublier ces peccadilles, a flatté les puissants du jour et s'est jeté dans le parti des rois de l'opinion, puis qui tout à coup, parce qu'il y trouve intérêt, renie ses amitiés et ses opinions de la veille, excite ses voisins les uns contre les autres pour s'agrandir à leurs dépens, promettant, trompant, mentant à journée faite. Admettons qu'il soit devenu de la sorte ministre, millionnaire ; ces choses-là arrivent. Il se peut que vous soyez obligé de le ménager, parce qu^il est fort et redoutable. Mais lui donnerez-vous votre estime ? Voadriez-vous de lui pour ami ? Aurez-vous pour lui du respect ? Irez-vous proclamant que cet habile coquin est un grand homme ?
Par quel snobisme, par quelle aberration de conscience votre jugement est-il trempé d'indulgence, dès qu'il s'agit d'un prince, d'une impératrice, qui ont menti et rusé de la même façon ? La coquinerie est-elle plus noble pour avoir eu de plus graves conséquences ? Sied-il de dire ; Tout cela est beau, grand, glorieux, puisque tout cela n'a pas trop mal réussi et que l'auteur de ces méfaits était une tête couronnée?
Il est trop commode en vérité d'avoir deux morales, une pour les simples particuliers, l'autre pour les grands de la terre. Quand donc comprendrons-nous que de peuple à peuple comme d'homme à homme les mêmes règles de justice doivent s'appliquer ?
. Je me demande par quel prodige de contradiction les mêmes hommes, qui amnistient délibérément le crime heureux et la force triomphanie, peuvent protester" contre l'annexion violente de l'Alsace et de la Lorraine.
C'est cette indifférence « à la moralité des moyens » qui me gâte le livre de M. de Larivière. j'ose l'inviier à méditer, cette grosse question : De la responsahililé des historiens dans Véducaiim morale d'un peuple.
Avril 189s.
xxm
E. Spuller. — Raytr-Collard.
(Collection des grands écrivains français)
(librairie Hachette).
Au moment où le régime bourgeois agonise, où le gouvernement des classes moyennes va devenir un souvenir historique, il est curieux d'évoquer du tombeau ceux qui en furent les représentants et les théoriciens les plus autorisés. Qu'ils sont loin déjà les doctrinaires, avec leur métaphysique politique ressemblant à une algèbre, leur style tendu et terne, leur allure grave et gourmée, le ton austère et doctoral qui leur donnait un certain ascendant, mais leur mterdisait toutes les séductions de la grâce !
Sur le fond grisâtre où s'efFacent leurs figures, celle de Royer-Collard est peut-être celle qui ressort avec le plus de saillie. M. Spuller aeu raison de la faire revivre dans un petit livre consciencieux et bien informé qui, pour s'harmoniser sans doute au sujet, a lui-même une teinte grise que je veux croire voulue.
On disait, paraît-il, en Champagne, d'un enfant qui se distinguait par sa vivacité d'esprit et sa gentillesse aimable : C'est un Collard. A ce compte, Royer-CoUard fut bien moins Collard que Royer : car le charme est ce qui lui manque le plus.
Quoique né en plein xviii' siècle, il semble un fils du xvn' siècle; il grandit en plein milieu janséniste, dans une famille rustique et aiiée, où régnent la piété sévère et la morale rigide de Port- Royal, où la tendresse maternelle a elle-même une raideur puritaine. L'enfant reçoit là une empreinte ineffaçable : l'homme fait gardera, sinon les pures doctrines, du moins les traditions du jansénisme, j'entends te sérieux, le goût de la méditation, une certaine noblesse d âme et d'attitude, et aussi je ne sais quoi de chagrin, de frondeur, un instinct de mécontentement et de mutinerie n'allant jamais jusqu'à la révolte ouverte et complète.
Il est quelque temps professeur de mathématiques et il en portera toujours la marque. D'une part il aura la rage d'enseigner, de démontrer; à la tribune il se croira encore en chaire. Il aimera d'autre part à enchaîner une série de théorèmes et de corollaires, à filer de longues et savantes déductions; il aura une confiance extrême dans la puissance du raisonnement et ne craindra pas les subtilités de la logique.
Il est par la suite avocat; il apprend ainsi à manier les affaires et les hommes et il prend goût
lyo CRITIQJUE DE COMBAT
à discuter, à plaider. En lui se développe un esprit enclin aux distinctions déliées, voire même quelque peu retors. La solennité dogmatique se double d'une finesse pratique d'autant plus dangereuse qu'on ne la soupçonnerait pas sous sa rude enveloppe de paysan champenois.
Mêlé de bonne heure à la vie politique, tantôt membre de la Commune de Paris, tantôt travaillant dans un conseil secret du futur Louis XVIII à négocier le retour de la monarchie, il est plus tard nommé par Napoléon I'*^ professeur d'histoire de la philosophie moderne, et il est obligé de l'apprendre pour l'enseigner. La Restauration le rend à la vie militante, et alors, passant des coulisses du gouvernement à l'opposition, il aide malgré lui au renversement de la dynastie qu'il aurait voulu sauver tout en Tatiaquant. Après 1830, résigné plus que favorable au nouveau régime, il reste dépaysé au milieu de ses amis vainqueurs, morose et encombrant pour eux, et, à l'âge de 83 ans, il expire avec une majesté triste, domptant jusqu'au bout la souffrance et forçant son gendre et médecin de lui annoncer l'heure de sa mort.
Il faut se le représenter dans l'époque la plus brillante de son existence, c'est-à-dire de 18x5 à 1830, boutonné dans une longue redmgote, le cou emprisonné dans une énorme cravate blanche, h figure rasée et la tête couverte d'une perruque, suivant la mode d'un temps où l'on se coupait la barbe et s'ajoutait des cheveux par compensation, la bouche sarcasiique, l'oeil vif tapi sous des sourcils en broussaille, sourcils dont les mouvements^ comme ceux de la perruque, trahissent les orages intérieurs qui l'agitent. Ses
rraits heurtés, son verbe haut, son air d'assurance çotnplëtent un ensemble imposant.
Cnerchez-vous la pièce maîtresse de ron caractère? C'est à coup sûr le respect de soi-même. Non-seulement il est pur de toute souillure d'argent, de toute tare morale, mais il se dérobe à toute faveur qui l'aviiitait à ses propres yeux, refuse son estime aux triomphes de la force, met sa coquetterie à intervenir en faveur de ses adversaires, quand ils sont injustement frappés. Par malheur, cette qualité précieuse a un envers. Son respect pour sa personne dégénère en une sorte de cuite. S il ne va pas, comme l'autre, jusqu'à ôter son chapeau en parlant de lui-même, il étale scn amour-propre avec une naïveté majestueuse. L'orgueil est son péché mignon. Il se complaît à pontifier; les plaisants l'appellent le thaumaturge. M, de Serres dira finement en songeant à lui : « L'humilité n'est pas seulement une vertu chrétienne; c'est aussi une vertu politique ».
Royer-Collard ne la connaît pas- 11 a des trésors de mépris pour qui n'est pas de son avis. Il réfute les gens avec une rudesse qui frise l'impertinence. C'est pour lui que semble avoir été créée la définition fameuse : « Le doctrinaire est un être abstrait et insolent... » Dans sa conversation étudiée et sentencieuse, il cherche et trouve des jnots qui écrasent. On lui dit de M. de Salvandy : C'est un sot. — Non, c'est U sot, répllque-t-il A la cour, il tait le désespoir des niais qui tiennent à l'étiauette. II s'écrie : a Poiirriez-vous me faire l'amitié de me dire ce que je fais ici » ? Jl voit entrer le duc d'Orléans, celui qui sera bientôt Louis-Philippe I", et il dit tout haut : « En voilà un chez qui je ne mets pas les i^eds ! » Il tire
lOU ^^RlllV^Uli U£, CUMBAT
avec ostentation son grand mouchoir rouge et il se mouche aussi bruyamment que s'il était chez lui. Les femmes ne le goûtent guère : M"* de Staël, qui le rencontre une fois, le trouve rogue et pédant. M™' de Rémusat écrit : « Je voudrais apprendre que Royer-Collard fait des madrigaux. » Mais il préfère morigéner, jusqu'à les faire pleurer, ceux sur lesquels il a autorité et il assène de droite et de gauche à qui l'approche de formidables coups de boutoir.
Cette trop bonne opinion qu'il a de sa valeur entraîne de très graves conséquences. 11 veut obtenirdes autres le respect qu'il s'accorde généreusement et il a un besoin presque maladif de considération. De là une certaine timidité dans sa carrière d'homme public. Il a peur du ridicule; une caricature suffit à le mettre hors de lui; les attaques vives, qui sont m.onnaie courante en un pays libre, l'effarouchent; il eût voulu, comme M""^ de Broglie, que la liberté fût « une petite sainte, qui eût bon cœur, bon esprit, bon goût ». Par la même raison, il aime mieux l'influence que le pouvoir; il est fait pour la critique plus que pour l'action ; il fuit la responsabilité, ne veut pas exposer sa réputation d'oracle aux insolents démentis que les faits donnent aux théories. Dans les moments décisifs, il s'efface, il s'abstient. — • Périr est encore une solution, — dira-t-il pour masquer son manque de résolution.
Ce défaut de son caractère a pour pendant un défaut semblable de son esprit. Il n'ose pas aller jusqu'au bout de sa pensée, de ses principes. Il est l'homme des compromis, des demi-solutions. C'est un solennel timoré.
Comme théoricien politique, il reconnaît que h
CUITIUL'E DE CO.\iBrti ibi
démocratie coule à pleins bords, que c'est le fait distinctif du xix° siècle; mais il ne veut pas que le peuple use de son droit et de son pouvoir ; ap- ' peler la multitude à voter, ce serait, dirat-il, la rendre aux factons qui la redemandent. Son programme peu nourrissant à l'égard de la fouie se réduit à ceci : « Il faut donner aux classes désliéritées de la fortune la plus haute élévation morale avec la plus complète simplicité des mœurs ». Des pauvres protégés et vertueusement résignés à leur pauvreté, quoi de plus agréable en efiet pour la tranquillité des riches !
Contraste significatif! Il croit inévitable que la société se transforme, mais il ne veut pas travailler à cette métamorphose. Il sent que le régime de son temps est une simple transition, un pont à traverser; mais il agit comme si la France pouvait éternellement rester sur ce pont. Il rêve ainsi d'une démocratie gouvernée par une aristocraiie bourgeoise, d'une monarchie souveraine et tempérée. Il Hotte, essavant d'unir les contraires, et (il ne feut pas que le nom de doctrinaire fasse illusion) il repousse toute ligne de conduite nette et fixe. Il varie, il se contredit avec les événements. Ce malheur arrive parfois, dit-on, aux hommes politiques, et on le remarquerait à peine si, en se réfuunt, Royer-CoUard ne couvrait sa mobilité d'un immuable ton d'assurance.
Comme philosophe, Royer-Collard redoute de même les hardiesses de la spéculation ; il s'arrête à moitié chemin, se contente, si j'ose dire, d'une vérité moyenne, d'un système fait de bric et de broc; il est toujours l'homme des transactions et toujours il cache sous des phrases solennel es et des images, éclatantes la fragilité de l'édifice qu'il bâtit.
L'orateur vaut mieux en lui que le penseur.
Non qu'il soit un de ces charmeurs qui ensorcellent et enlèvent une assemblée. Non^ il convainc plus qu'il ne persuade ; il soumet l'intelligence sans gagner le cœur. On dirait que les hommes auxquels il s'adresse sont de purs esprits.
Ses discours sont d'une élévation continue, d'une dialectique serrée, d'une argumentation forte et subtile ; ils ont ainsi une beauté sévère, grave, presque géométrique, cette espèce de beauté qu'un professeur de mathématiques découvre dans telle formule « élégante » qui résout un problème.
Le plan en est uniforme. Quand il combat un projet de loi (c'est la plupart du temps pour combattre une préposition qu'il prend la parole), il commence par remonter au principe du projet. Il en déduit les conséquences inévitables qui en découleront, si on l'adopte. Il montre comment elles sont injustes, dangereuses, contraires à la Constitution, à l'intérêt de la royauté ou de la liberté. Chemin faisant, il lève tous les voiles; il dit hautement ce qu'on ne voulait ou n'osait pas dire ; il met en pleine lumière les pensées de derrière la tète qui se dissimulent dans l'équivoque des mots. La marche calme et méthodique qu'il suit, le tonposé qu'il conserve, l'art consommé avec lequel il lit ou récite son manuscrit lui permettent d'infliger à ses adversaires les vérités les plus dures. Saharangue semble une leçon. Il fait olfice de « précepteur national ». Il parle volontiers au nom delà Providence, dont il sait tous les secrets. Il a en lui du théologien, du juge, du professeur- : c est .un orateur de robe longue. Mais, si le feu :.de U passion
ne brille guère dans cette éloquence laborieuse et mesurée, il y brûle quand même, discret et pénétrant.
Elles ont passé vite, les théories de Royer- Colbrd Ils sont tombés, les prétendus axiomes sur lequels il s'appuyait. Il reste pourtant de lui quelques belles pa^es où des vérités de détail sont embaumées dans des maximes définitives, et surtout un effort méritoire pour élever à la dignité de science morale la politique qui n'était, entre les mains d'un Talleyrand, qu'un jeu d'intrigues et d'expédients. C'est assez pour assurer à sa mémoire cette considération dont il était si jaloux.
Mais cela suffii-il pour souhaiter avec M. Spuller que la l'rance contemporaine médite et suive son exemple? Il reproche « aux docteurs du socialisme » de ne s'adresser qu'aux appétits, et il conseille de revenir aux principes. Le reproche a lieu d'étonner sous la plume a un écrivain qui a consacré à Benoît Malon tout un article et qui sait dès lors quelle part le socialisme fait à l'idéal ; mais le conseil est plus étonnant encore, donné par un des chefs du parti oui a préconisé et pratiqué d'une façon éhoniée « la politique d'affaires ».
Du reste, M. Spuller était, parait-il, en veine de renier ses dieux et de faire des aveux inattendus. Savourez par exempte ces citations :
« C'est mauvais signe, quand les partis de réaction empruntent hypocriiement pour couvrir leurs desseins le langage de la liberté... »
i04- WJVl 1 l\^l> £• t^JL \.vrj«OAi
Que ne dites-vous cela, Monsieur Tauteur, i vos amis, les amis des ralliés ?
a En matière de culte, liberté pour l'individu, abstention de TEtat, voilà le droit nouveau, proclamé par la Révolution... »
Est-ce en vertu de ceci. Monsieur l'ancien ministre, que vous avez repoussé la séparation de FEglise et de l'Etat, tout en vous réclamant des prmcipes de la Révolution ?
t Le catholicisme en France a eu cette destinée à jamais regrettable... de servir de masque à toute une politique réactionnaire. Mais à cette époque on voyait assez clair dans ce jeu qui depuis s'est fort embrouillé... »
Ah ! pour le coup, M. SpuUer, vous êtes dur pour celui qui récemment a le plus embrouillé les choses^ en proclamant à Tégard de TEglise la nécessité d'un esprit nouveau !
Août 1895.
Gustave Geffroy. — La vie artistique.
Gustave Gsffroy publie la quatrième série de sa Vie artistique, où il suit, d'année en année, de Salon en Salon, le mouvement de l'art contemporain. L'occasion est bonne de rechercher comment il comprend, son métier de critique.
Ce qui trappe au premier coup d œil, c'est la dose de conscience, de pensée, de philosophie qu'il y tait entrer : grouper les peintres et sculpteurs d'après leurs affinités naturelles, dégager les tendances de ces groupes, épier et saisir chez les individus qui les composent les manifestations diverses de la vie me parait être sa méthode ordinaire. Mais cela n'est que la moitié de sa besogne. Le critique, qu'il le veuille ou non, qu'il le dissimule ou le déclare hautement, a ses prédilections et ses répugnances, et, par cela seul qu'il les exprime, il les propage ; îl ne constate pas seulement les variations du goût, il y travaille ; îl ne se borne pas à dire en quel sens coule le courant
du jour, il contribue à lui tracer son lit du lendemain.
Geffroy me pardonnera ou, mieux encore, il me redressera, si je me trompe ; mais il me semble qu'avec la calme vigueur qui est dans son caractère il combat tout ce qu'il juge être de Tart faux ou étroit : art de cénacle, rapetissé à la taille d'une petite chapelle, devenu un grimoire d'initiés ; art de mode, d'engouement, d'miitaiion, qui &it dégénérer chaque exposition annuelle en une exhibition de produits commerciaux ; art qui veut vivre d'un passé mort, tel ce « carnaval mystique » où des peintres sans foi se déguisent en croyants Cl ne servent qu'à montrer la différence entre exhumation et résurrection.
Ce qu'il réclame de l'artiste, c'est une &çon personnelle de voir les choses, de sentir la nature, puis de la comprendre et de Tinierpréter. Ce qu'il lui conseille, c'est de se plonger dans le vaste océan de la vie universelle, c'est de s'imprégner des idées et des passions du présent, c'est de traduire en beauté le monde environnant. Ce qu'il espère voir naître ainsi, c'est une série d'oeuvres vraiment vivantes, c'est-à-dire organiques, équilibrées, en pleine harmonie, non seulement avec le milieu où elles se développeront, mais aussi avec elles-mêmes, parce qu'elles seront un accord de moyens convergeant vers un effet unique, une synihèse d'éléments qui passent à tort pour contraires.
Arrière le dualisme ridicule qui sépare et oppose Tune à Tauire des choses qu'il faut unir ei concilier !
Que de fois n'entendez-vous pas mettre en contradiction le beau et l'utile I Erreur funeste, qui
I ctnt contribué à empêcher le xix' siècle de crfer^ en fait d'architecture ou de mobilier, un style à lui ! Selon Geffroy, l'art doit se mêler à tous les détails de l'existence ; ii doit âtre la fleur en qui s'achève et s'épanouit la vie de tous les jours. Ce n'est pas en s'écartant des besoins du monde moderne, mais en s'y adaptant pour les satisfoire, qu'il a chance d'être neuf et puissant. L'aniste n'est qu'un artisan arrivé qui commande à la matière en lui obéissant.
Pourquoi encore dresser en £ice l'un de l'autre, comme deux ennemis, le réel et l'idéal ! Ne faut-il pas étudier passionnément la nature pour la pénétrer dans ses intimes profondeurs, pour en capter l'âme, ce gui permettra de la transfigurer sans la défigurer ? La réalité n'est-elle point la bjse solide d'où l'on doit nécessairement partir, même ouand on veut s'élancer dans les espaces illimités ae la fantaisie ?
Et de même, à quoi bon nous représenter toujours l'élite et la foule comme deux eniités irréductibles, comme deux castes que divise un abîme ? Lutte de classes qui se trahit là comme ailleurs : mais nous voulons qu'il n'y ait plus de classes à l'avenir, et GefFroy, en proposant des Musées au, soir pour les ouvriers, travaille déjà à dégager des masses populaires les énergies latentes, à stimuler en elles l'activité créatrice, à recruter l'élite dans la foule même, à combler ainsi le fossé creusé par des siècles d'organisation mauvaise entre les membres d'une même nation.
Des outranciers de l'individualisme ont imaginé la théorie de l'art pour l'art, qui aboutit à Part pour l'artiste et pour quelques privilégiés, à l'art en somme égoïste. J'ai plaisir à leur répondre
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par la bouche d'un individualiste authentique. J'aî assez souvent et assez nettement dit en quoi je ne suis pas d'accord avec lesthéoriciensderanarchie(i) pour qu'il me soit agréable de signaler un point où je me rencontre avec l'un des plus sérieux de leur peiite cohorte. Or, à ces anaichistes de l'art bourgeois, qui visent à s'isoler, à s'enfermer, chacun dans sa tour d'ivoire, Jean Grave adresse cette réfutation ironique : « Etre compris de la foule, disent-ils, ne serait plus de l'art. Pour mériter ce nom, Tart doit rester inaccessible aux masses ; il doit continuer d'avoir un langage à lui. dont les initiés seuls ont la clef. Une idole restant toujours vaguement embrumée, dont un petit cénacle demeurerait le groupe officiant. Le bon populo devant se contenter de travailler et peiner pour permettre aux artistes de continuer leur sacerdoce. »
On commence donc à comprendre (et Geffroy aura aidé à ramener cette saine conception des choses) que l'art a et doit avoir iin caractère à la fois individuel et social.
Il f st individuel en ceci, qu'ilest le reflet de l'univers à travers le prisme d'une personne, qu'il peut se définir l'homme ajouté et superposé à la nature, qu'il ne fait rien qui vaille s'il n'imprime pas la marque de l'ouvrier sur son ouvrage. Mais à exagérer ce côté personnel,à poursuivre uniquement l'originalité, on tombe dans l'excentrique, le maniéré, le bizarre, l'exceptionnel, à la fin même dans l'incompréhensible pour tout autre que pour l'auteur.
Par bonheur, l'homme est aussi naturellement un être social qu'un individu, et l'art apparaît
(i) Voir Socialisme libertaire et anarchie, brochure où sont discutées les théories de Hamon, Sébastien Faure et Jean Grave. [Librairie de la Revue socialiste, Taris)»
alors sous une autre face, comme un moyen de sympathiser avec les autres hommes, voirè avec touc ce qui vit autour de nous. Il est apte par h à être un éducateur de l'humanité, un traducteur de ses aspirations muettes, un condensateur de sa vie collective. Il devient entre lei grands esprits créateurs et la foule imita[rice comme le vase mystique où communient ces deux parties de la même race.
Sans doute, à exagérer ce côté social, on risquerait de tomber dans le banal, le médiocre, le vulgaire. Mais il ne s'agit pas pour l'artiste de descendre au niveau de la foule, de cuisiner pour des intelligences mal dégrossies des œuvres indignes de lui et flattant les appétits bas ou grossiers. Non, comme le dit fore bien Geffroy dans sa préface, n écrire pour tous, cela ne veut pas dire chercher le succès auprès de tous, cela veut dire penser à tous » .
C'est pourquoi il a mis son livre sous l'invocation de ce grand ressusciteur d'âmes qui s'appelle Micheletet qui fut en même temps un grand artiste et un grand ami du peuple. Hommage mérité dont je félicite Geffroy et dont j'ose me réjouir! Il y a une douzaine d'années, quand Paul Bourget dans ses Essais de psychologie énuméra les écrivains qui, suivant lui, avaient été les guides, les initiateurs de sa génération, je me rappelle queb furent mon étonnement et ma tristesse de ne pas rencontrer à côté et au-dessus des Stendhal, des Baudelaire, des Amie!, des Alexandre Dumas fils, le nom de ce génie lumineux et ardent, de ce cœur dévoré d'amour et de pitié que fut Michelet, Je considère comme un bon signe pour la France actuelle ce regain de respect et d'admiration pour l'homme qui a su si bien rester lui-
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même tout en vibrant à Tunisson des foules disparues et de la nature inconsciente.
L'exemple est bien choisi pour montrer comment les grands artistes multiplient leur vie propre en se plongeant dans Timmense foyer de vie ui brûle tout autour d'eux. Aux hommes affamés e vérité, assoiffés d'idéal, ils disent, en offrant le meilleur d'eux-mêmes : — Prenez et mangez :
ceci est ma chair. Prenez et buvez : ceci est mon sang. — Mais par un miracle étrange, quoique fréquent, de même que la tendresse d'une mère ne diminue pas en se répandant sur tous ses enfants, de même leur personnalité ne se disperse ., pas en rayonnant sur le monde, leur génie reste entier et grandit même en se donnant et se distribuant aux autres.
L'art ainsi compris (n'en déplaise à messieurs les beaux esprits qui demandent s'il y aura encore des artistes et des le très en régime socialiste) aura un rôle social de plus en plus important. Comme récrit encore Geflroy (p. 321), d il est fait pour remplacer, par la mise en valeur de la vie, les mises en scène si vantées des religions, les apparats des cortèges où la foule n'est que spectatrice, les fastes militaires où elle est victime. Il peut donnera tous, en même temps que la joie du spectacle, la joie de la création ».
Salut à cet art futur ou plutôt à cet art naissant, tâtonnant encore, qui sera demain l'art vraiment humain et humaniseur ! Et salut aussi au critique novateur qui le pressent, l'annonce, l'aide à prendre conscience de lui-même, à se dégager des nuages déjà troués et frangés d'argent par sa blanche clarté matinale !
Septembre 1895.
André Lichtenberger. — Le socialisme i XVni' siècle.
(AlcaD, éditeur, Paris.)
Est-ce que le socialisme envahirait la Sorbonne? Déjà Jaurès et Durkheim y ont soutenu des thèses où il est en cause; en voici une autre qui le prend pour sujet d'études et l'on en annonce encore une qui fera suite à celle-ci. "
Le plus remarquable, c'est que non-seuiement le candidat n'a cru devoir ni combattre ni injurier la grande hérésie contemporaine, mais que, lors de la soutenance publique, ses juges ont omis de la foudroyer. On m'assure même que certains professeurs, M. Aulard en particulier, ont parlé avec une cordiale sympathie des défenseurs de l'idée si redoutée de la bourgeoisie.
Pourtant M. Lichtenberger, sans en faire tapage, Renverse dans son livre une théorie chère aux ennemis du socialisme. Il était convenu (demandez plutôt à M. Yves Guyot) que la doctrine nouvelle n'avait'rien de commun avec lesfemeux principes de 1789. Or, on lui restitue ses titres d'ancien-
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neté ; on lai rend ace tradidon nationale ; on la retrouve: et on Li suit chez ceux-là mêmes qui préparèrent la Révola:. on de 1789.
Sins doute, le mot qui tut créé par Pierre Leroux r/exL5:ait pas m îiècLe dernier, et c'était une 2rcsse dijScalté pour Tiuteur. Même embarras que £1 Ton voulait écrire l'histoire du chrisdanisme avant le Christ ! Que tallait-il faire entrer, que fa.la:t-îl laisser de côté dans cette étude d'un svsteme naissant ? M. Lichtenbei^er a pris le parti d'écarter tout ce qui concerne la guerre à h guerre, le droit des femmes, la question du mariage, la réforme de la pénalité, etc. ; et Ton peut regretter, tout en le comprenant, qu^il ait ainsi restreint à Texccs le cercle de ses recherches. Il s^en est tenu au sens économique du mot socialisme; il n'a passé en revue que les écrivains qui c ont entrepris dt critiquer, de modifier ou de renverser Torganisation traditionnelle de la propriété et de la richesse ». Etroitement réaliste, il n'a voulu s'occuper que de ceux qui ont travaillé à h transtormation des conditions matérielles de la société.
De là des lacunes forcées. Il glisse sur Voltaire, cet ardmt adversaire du militarisme et des coutumes barbares conservées par les cours de justice. Il pas-e très vite sur Diderot qui méritait mieux, témoin Tarticle profond et substantiel que lui a consacré notre ami Paul Buquet dans la Retme Secialisie de juin 1895.
Je pourrais signaler d'autres lacunes moins nécessaires. Je me permettrai, par exemple, de citer à M. Lichtenberger, à titre de curiosité, un écrit peu connu de ce Fontenelle, qui fut en tant de domaines un précurseur, qui suivant une exprès-
sion célèbre, pondit tant d'œufe que d'autres couvèrent.
Le croirait-on ? L'égoïste, l'insouciant Fonteneile s'est soucié de politique. Au [enips où Fénelon et bien d'autres lançaient innocemment les utopies les plus dangereuses pour le monde où ils vivaient, il imagina, lui aussi, une façon de Salente. Non qu'il faille chercher dans ce qu'il décore du litre ambitieux de Ma République une Constitution en règle, un vrai système social. Mais il s'y rencontre des idées qu'on n'y soupçonnerait pas. A ce dédain des opinions communes qui (ut la marque de son esprit, Fontenelle avait au moins gagné d'être libre de bien des préjugés. Ce n'est pas lui qui comptera comme un n^ériie le hasard heureux d'être né grand seigneur. Aussi dans l'Etat qu'il rêve n'y a-t-il plus ni nobles ni roturiers. Tous les métiers sont également honorables et l'on en pourra également tirer les magistrats. Il veut le suffrage universel : bien plus ! C'est un républicain teinté de socialisme. Ainsi je lis : « Article III, II n'y aura que ceux dont le bien passera deux mille écus de rente qui paieront de certaines taxes proportionnées à ce qu'ils auront par delà les deux mille écus. — Article II : Un homme qui offrira de cultiver les terres d'un autre mieux qu'il ne les cultive y sera reçu en payant au propriétaire le revenu qu'elles lui produisaient »,
Je sais bien que le Fontenelle galant et volontiers chimérique reparaît dans des propositions comme celle-ci : < On érigera des statues aux grands hommes, tn quelque espèce que ce soit, même aux belles femmes n. Je sais aussi que son projet en l'air n'a jamais dû lui coûter de longues méditations et n'est en somme qu'une équipée de
194 CRITiaUE DE COMBAT
son esprit aventureux. Encore vaut-il la peine d'être relevé comme un signe de la sourde fermentation qui annonçait l'approche de secousses profondes.
Je pourrais encore inviter M. Lichtenberger à enrichir le chapitre où il cherche dans le roman et au théâtre l'écho des idées régnantes sur les vertus des sauvages et sur d l'homme de la nature », cet homme exquis dont tout le monde parle alors et que personne, pour cause, n'a rencontré. On est étonné, par exemple, de n'y pas voir mentionnés VAl:(iredG Voltaire, le bon Huron qui fut surnommé V Ingénu^ le voyage de Candide au pays d'Eldorado^ etc.
Mais J3 m'en voudrais de faire supposer que l'information de l'auteur est pauvre. Je tiens au contraire à reconnaître qu'il a fouillé son sujet avec conscience, qu'il a dressé un répertoire^ copieux et utile, des écrits qui furent alors plus ou moins imprégnés de socialisme. Une bonne table des matières épargnera bien des peines aux travailleurs qui viendront après lui. Son ouvrage peut même devenir entre les mains des militants socialistes un arsenal où ils trouveront, un peu rouillées, mais solides encore, des armes forgées demain de maître. La bourgeoisie vieillie et dégénérée d'aujourd'hui sera maintes fois épouvantée de la franchise et de l'audace de ses pères.
Saviez-vous que les trois-huit^ cette revendication ouvrière qui a été le prétexte de la fête menaçante du Premier Mai, se laissent pressentir dès la fin du xv!!*" siècle^ en plein règne de Louis XIV ? Dans une utopie datée de 1677 et intitulée ifïVtoire des Sévaramhes, on voit un prince imaginaire régler ainsi la vie de ses sujets : « Il partagea le
jour en trois parties égales et il destina la première panie au travail, la seconde au plaisir et la troisième au repos ».
Est-ce hier ou il y a cent ans qu'Helvétius se posait ces questions ; « Si l'indigent a réellement une patrie ; si h non-propriété doit quelque chose où elle ne possède rien... ; si l'exirême pauvreté, toujours aux gages des riches et des puissants, n'en doit point souvent fevoriser l'ambition...; si l'indigent enfin n'a pas trop de besoins pour avoir des vertus,. , ?» Et je signale cent passages semblables qu'il est aisé de découper en mots de combat .
Mais je passe. Je voudrais pouvoir louer la méthode de l'auteur autant que l'intérêt de ses exhumations. Malheureusement, elle me semble pécher quelque peu par insuffisance de vues d'ensemble. Je trouve bout à bout des monographies d'écrivains, de longues analjees d'ouvrages, qui se répètent à satiété ; je suis fatigué par ces redites, perdu dans le luxe des détails ; je cherche en vain la filiation des théories, l'évolution générale des doctrines. Trop de citations, pas assez d'efforts pour en condenser l'essence, et, par suite, peu d'idées à discuter.
Il en est une cependant qui revient avec insistance : c'est que les hardiesses sociales des penseurs du xviii' siècle ne furent pour eux que des paradoxes sans portée, des jeux d'esprit, des amusettes. Cela peut être vrai au début; mais il me semble que, plus on approche de la Révolution, plus les réclamations en faveur des déshérités deviennent sérieuses, grosses de colères et de changements graves. Il m'est bien difficile de ne voir qu'une déclamation sans valeur dans ces paroles de Llnguei, en juillet 1788 : « Dans ce moment où il s'agit en
France d'une assemblée destinée à opérer une réforme générale, il faut qu'il y ait au moins un interprète des gémissements de la classe la plus nombreuse, la plus maltraitée et la plus dépourvue des moyens de se faire entendre ». Le quattième Etat n'était pas encore baptisé ; mais il était né et vagissait déjà.
Je veux demander compte à M. Lîchtenberger d'une autre idée ou plutôt d'une autre alfirmation qui me paraît sujette à caution. Il nous déclare que, si les philosophes du xviii^ siècle avaient vécu par miracle jusqu'à nos jours, bien peu d'entre eux seraient socialistes. — Eh, bon Dieu ! qu'en saitil ? Quelle singulière façon de raisonner! Pourquoi se les figurer pétrifiés dans des opinions immuables, incapables d'évoluer comme tout ce qui vit^ fermés aux leçons que donne nécessairement le changement des choses? Qui peut savoir ce qu'un homme aurait pensé, s'il était né dans un autre siècle ou dans un autre pays, s'il avait été élevé dans un autre milieu ? S'imagine-t-on Bossuet devenu pontife de l'orthodoxie catholique, s'il était né en Chine, ou J.-J. Rousseau écrivant le Devin du village, s'il avait vécu au temps de Wagner ?
Enfin^ je ferai à M. Lîchtenberger une dernière querelle. Sa conclusion est que cette « enquête sur le socialisme au xviu* siècle donne des résultats plutôt négatifs "ù. Et pourquoi cela? Parce que la critique de ces premiers réformateurs est surtout spéculative, parce qu'elle n'aboutit pas à des projets de loi en bonne et due forme. Comme si ce n'était pas la règle qu'il en fût ainsi ! Comme si toute révolution (qu'elle soit religieuse, politique ou sociale) ne commençait point par un éveil de
vagues désirs dans les cœurs et de rêves imprécis dans les esprits !
Toujours et de plus en plus réaliste, il nous dit encore que « ce sont les faits et non les théories <jui font a^ir «, N'est-ce pas chose étrange qu'il soit si dilficîle de faire entrer dans les cerveaux cette double vérité : que les faits suggèrent des idées sans doute, mais que les idées à leur tour deviennent des mobiles d'action et, par conséquent, des causes de faits nouveaux ? Et la méconnaissance de cette seconde proposition ne devient-elle pas tout à fait bizarre chez quelqu'un qui s'est choisi pour tâche l'histoire d'un mouvement d'idées poussant à la transformation de la société ? On est obligé de se demander pourquoi, diantre ! il perd son temps à étudier des théories qu'il considère d'avance comme impuissantes et à peu près inutiles. Il se pourrait qu'à ce manque de foi dans la force de la pensée fussent dûs l'air de langueur, l'impression d'à quoi bon qui se trahissent dans l'ensemble de l'ouvrage-
Somme toute, £iut-il louer en M. Lichtenberger un penseur pénétrant, qui démêle la genèse et les lents accroissements d'une idée, les subtiles métamorphoses qu'elle subit en passant d'une intelligence et d'une époque à une autre, l'enchevêtrement compliqué des causes et des effets ? Peut-on saluer en lui un littérateur brillant, amoureux d'élégance et de beau siyie ? J'estime qu'il est plus juste de l'appeler un historien érudit, exact, impartial; je prie l'auteur et mes lecteurs de croire que ce sont à mes yeux des mérites déjà considérables.
Septembre 189;.
Le Baron Garofalo. — La superstition socialiste,
(Paris — Félix Alcan, éditeur.)
Pour racheter les choses désagréables qu'on dit parfois en ce journal (i}à M, Yves Guyot, je veux crier bien haut une nouvelle qui lui fera plaisir. Je fais donc assavoir qu'il a trouvé un disciple, un prosélyte, bien mieux ! un imitateur : cet nomme étonnant répond au nom pétaradant de baron Garofalo.
La Tyrannie socialiste avait écrit le maître en tête d'un de ses pamphlets. h% Superstition socialiste y reprend Télève à son tour. Et non content de plagier un titre à effet, il emprunte au modèle u'il admire, de longs passages, des erreurs de ait, des arguments rebattus et aussi ses prétentions scientifiques, son ton cavalier, ses injures à l'adresse de l'adversaire, ses plaisanteries de haut g^ût.
Vous plaît-il de savourer des ironies d'une finesse exquise ? M. le baron vous dira qu'il n*ose
(i) La Petite République»
^^ f:RlTiaUE DE Cf*MB\T
pas regarder de trop près les théories collectivistes, parce que a le rire peut être nuisible ». Il pourrait en mourir, ce qui serait, assurément, grand dommage. Quel gai luron, n'est-ce pas! Quel bon vivant, qui saupoudre agréablement la discussion de citations d'Horace, d'Ovide et de... Velleius Paterculus ! Le malheur est qu'il se tâche, l'ingrat, contre ce qui le &it tant rire et qu'alors il en oublie Ovide, Horace et l'urbanité, dont vous saurez pourtant que les défenseurs de l'ordre social actuel sont les uniques dépositaires.
Et en voici la preuve : ce n'est pas assez de reprocher aux socialistes « leurs absurdes doctrines » « leurs lamentables sottises », « leurs appels stupides aux classes pauvres » ; ce n'est point assez de les traiter de Huns, de Vandales, de sauvages, « sourds à toute espèce de raison » ; de les appeler, ce qui est plus neuf, « asthmatiques tt scrofuleux (p. 167) >i ; de supposer que l'élégance de la forme littéraire produit sur eux un effet pitoyable ; non, M. Garofalo s'arrête plein d'un dédain immense devant ces insectes et il s'écrie du haut de sa glorieuse petite personne : « C'est stupéfiant ! En vérité, quand on voit que des hommes qui professent des semblables aoctrines trouvent moyen de se foire écouter, on est obligé de reconnaître qu'il n'y a pas de limite à l'imbécillité humaine (p. r54) ».
On n'est pas plus talon rouge. Je sais bien que M. Garotalo est baron. C'est égal; on pourrait être baron et poli; et j'aurais cru qu'en rencontrant sur son chemin un collègue et un ancien ami, professeur et criminaliste comme lui, un savant connu et estimé de toute l'Europe, tel qu'Eniico Ferri, il avait mieux à dire pour lui
répondre que ceci (p. 241) : « Mais la cervelle de ce Monsieur se détraque,,. »
Vous me demanderez cependant quels sont les arguments de ce modeste et courtois contradictt^ur. — Eh ! mes amis, vous les connaissez de reste ! Ils ont traîné dans toutes les honnêtes feuilles bourgeoises et parfois même dans tous les ruisseaux. Si usés qu'ils puissent être, j'y répondrais quand même une fois de plus, si je ne croyais savoir qu'EnricoFerri réserve à ce ramasseur de banalités une prochaine volée de bois vert, bien méritée, l'on en conviendra (i). Je ne veux pas lui enlever le plaisir de cette exécution et je me bornerai à quelques coups préparatoires d'étrivières.
Je voudrais supplier d'abord M. Garofalo, si un socialiste ose lui adresser la parole, de se mettre d'accord avec lui-même. Il consacre tout son chapitre III \ « l'absence d'idéal » chez les socialistes, et il écrit ailleurs (p. 10) : « Ils font entrevoir un idéal d'humanité et de justice qui ne peut déplaire à personne, dont tous doivent être enthousiastes ». Est-il besoin de réfuter quelqu'un qui se réfute avec cette sereine inconscience ?
Je lis (p. 73) qu'aux Etats-Unis les chemins de fer sont la propriété de l'Etat et sont admmistfés par lui; je lis (p. 75J qu'en Amérique les chemins de fer appartiennent à des sociétés privées.
(t) Voir Socialisme et science positive, où Enrico Ferri a reproduit un article intitulé : Superstition socialiste et myopie
individualiste.
trait-il indiscret de demander à l'auteur de choisir entre ces deux affirmations ?
n paraîtrait que la doctrine socialiste a n'admet aucun principe moral « (p. 171). (Supprimé ainsi d'un trait de plume Malon, qui a consacré tout un gros volume à la morale!) Mais voulez-vous juger la hauteur d'âme du Monsieur qui lance cette calomnie gratuite? Voict comment il comprend l'altruisme (p. 91) : « Un sacrifice pour M. Tout-le-Monde, je ne m'en soucie pas. Si j'en parle, chacun me rira au nez ». O pauvres martyrs, qui êtes tombés pour une cause, pour la patrie, pour l'humanité, comme il doit rire de vous, cet étrange moraliste ! Et comme il est bien venu, après cela, à réclamer au nom de la solidarité humaine !
Sa bonne foi vaut sa générosité. Il nous déclare (p. 137) que, s'il pouvait croire à l'extinction du crime dans la société future, il se ferait volontiers socialiste (grand merci du cadeau !), ma gré son antipathie instinctive s contre le phalanstère ». — Voyez-vous le bon apôtre qui insinue doucettement, comme entre parenthèses, que les socialistes d'aujourd'hui rêvent le casernement dans un phalanstère quelconque I
Plus loin (p. 250), d'après je ne sais qui, il accuse Liebknecht d'avoir excité les anarchistes à se défaire de M. Casimir Périer. — Accusation odieuse, tout à fait vraisemblable quand on sait les tendres sentiments que les anarchistes nourrissent à l'égard d'un parlementaire comme Liebknechl !
Il voudrait bien faire croire, en un autre endroit (p. 178), que les socialistes prêchent la communauté des femmes ; ou encore, rééditant de vieilles bourdes contre les.partageux, il affirme effronté-
ment que les vœux des réformateurs les plus optimistes se limitent à assurer trois francs par jour à chaque citoyen.
Que voulez- vous qu'on réponde à un écrivain qui travestit à plaisir la pensée de ceux qu'il prétend combattre scientifiquement ? Faut-il s'amuser à démontrer qu'il se moque de ses lecteurs en prophétisant que, si le socialisme venait à triompher, « les chemins de fer seraient vite abandonnés, les télégraphes abattus », etc., etc. ? "
Le plus curieux, c'est que ce forcené champion de la bourgeoisie considère la société bourgeoise comme pourrie jusqu'à la moelle. Il écrit sans barguigner que le tiers-état a montré au centuple les défauts et la corruption de l'aristocratie d!égénérée. L'aveu est franc. Mais quel remède va-t-il donc proposer au mal ?
Ah ! C'est ici que perce le bout de l'oreille ! Le bon temps où l'institution des castes opérait une sélection des individus, où un baron était quelque chose, par cela seul qu'il était baron ! Les sots gouvernements qui ont eu « la naïveté d'établir le suffrage universel (p. 204) ! » L'esprit d'aveugle^ ment quia suggéré en France a la loi inconsidérée des syndicats ! » Quelle aberration de proposer un impôt progressif, (^ qui est déjà le socialisme en action ! » Faut-il que la société soit folle pour « payer et réchauffer dans son sein » les maîtres d'écob, qui sont nécessairement d'ardents propagateurs des idées socialistes I Si l'on voulait.. « Si Ton osait vouloir...
Il n'y va point par quatre chemins, M. le baron. Il fait cette profession de foi qui suffit à édifier sur ses intimes désirs (p. 13) : « OU profanummU" gvcs. De ce mot, je ferais volon.tiets ma devise. Je
CRITrOUE DE COMBAT 203
déteste les foules de tout genre ». II y paraît. Il nous eit solennellement déclaré que les gens du peuple sont incurableinent grossiers, ignorants, malhonnêtes, malveillants, de beaucoup inférieurs aux barbares antiques. S'ils venaient à l'emporter, ce ne serait pas un souffle de vie nouvelle, mais une haleine de vin et d'alcool qui se répandrait sur ie monde.
Ne dites pas que cela est précisément le crime des classes dirigeantes ; que la misérable condition morale des pauvres accuse les riches ; que ces êtres humains, astreints à de moins durs travaux, seraient plus hommes; qu'ayant des loisirs pour leur culture personnelle ils pourraient atteindre à l'intelligence, à l'instruction et même à l'urbanité de M. le baron. Enfantillages, billevesées que tout , cela ! L'élite (dont fait naturellement partie M- Ga-, rofalol et la foule (dont nous sommes) sont aujourd'hui, lui semble-t-il (p. 232), destinées « à former deux races complètftnent différentes, lesquelles ne pourront jamais s'eniendre^ parce quelles n'mt aucun intérêt de commun ». Et dire que l'auteur, par une de ces contradictions dont il a le secret, ose reprocher aux socialistes de pousser à la lutte de classes ! Il ne s'aperçoit pas qu'il est plus révolutionnaire que pas un d'entre eux, en creusant cet abîme entre les deux parties de la population ; il ne sent pas que de pareilles paroles sont une provocation directe i la guerre sociale.
Peut-être, après tout, qu'il le sait et le veut ainsi ; car il reprend à son compte ce cri de M. Leroy- Beau lieu : « Qui nous délivrera des con ciliateurs? » Arrière donc toute concession ! Si les ouvriers veulent être mieux payés, ib n'ont qu'à faire moins d'enfants ; c'est bien simple. Ils peuvent
204 t;Kniu.ut ut. ^-umbat
encore s'en aller quelque part, n'importe où ; les chemins sont ouverts. Quant aux gouvernements, leur devoir, au dire de M. Garofalo, qui ne dédaigne pas le style pompeux et même pompier, c'est « d'écraser l'énorme polype qui menace la société civilisée ».
Pour cela il fout « provoquer la place publique, lutter contre le nombre. » On peut, à la rigueur, consentir ;\ ne pas laisser mourir de foim les vieillards, les infirmes, les invalides du travail; mais qu'on poursuive inexorablement les déclassés ; qu'on empêche les pauvres d'acquérir un savoir qui n'est pas fait pour eux, en interdisant les établissements gratuits d'instruction classique ou professionnelle ; qu'on rende pour base à l'éducation populaire renseignement de la religion. Laquelle ? Il n'importe, pourvu qu'elle prêche soumission et résignation. Si après cela il subsiste encore quelques germes de révolte, eh bien ! n'y a-t-il pas les armées permanentes qu'il faut précieusement conserver contre les ennemis de Tintérieur ? C'est en ce sens qu'une noble dame a dit (bonne dame !) : f( Nous assistons à un spectacle nouveau dans l'histoire : l'acheminement vers la civilisation par le moyen des canons » .
Je m'arrête sur « cette phrase heureuse », comme la qualifie M. Garofalo. Et je me demande, pour finir, ce qui peut avoir poussé le traducteur, M. Dietrich, d'ordinaire mieux inspiré, à faire passer d'italien en français cette rapsodie hai-r
CRlTiaLiE DE COMBAT
neuse. On a quelque home à voir figurer ça dans la Bihliothèqut de philosophie contemporaine.
Vous me direz : Pourquoi donc vous occupezvous de ce (âctum, puisqu'il est si médiocre ? — Mais parce qu'on est trop heureux d'avoir des adversaires qui dévoilent avec un cynisme aussi candide le programme rétrograde de certains bourgeois affolés. Parce que je voudrais voir chaque journal socialiste réserver une colonne — qui serait comme un pilori — aux élucubrations de cette espèce. La publicité qu'on leur donne est le châtiment des mauvais livres.
Octobre 189;.
xxvn
SÉVERiN IcARD. — Paradoxcs et vérités.
f Paris — Alcan, éditeur.)
L'auteur débute ainsi . « Il y a un peu de tout dans ce livre. Ce n'est pas un musée où tout est étiqueté, classé, suivant les lois d'une méthode scientifique, c'est un magasin de bric à brac... » II y a souvent quelque cruauté à prendre au mot un auteur atteint d'un de ces accès de modestie qui font si bien dans les préfaces : je dois pourtant avouer cette fois que le docteur Icard n'a pas surfait le pêle-mêle de son livre.
Il semble, au commencement et à la fin, qu'on y démêle une idée maîtresse : pas bien neuve, pas bien solide, pas bien compliquée, cette idée ! C'est que notre intérêt, conscient ou inconscient, est le seul mobile de nos actes. Un certain La Rochefoucauld, tout comme M. Séverin Icard, a lait avec cela un volume de maximes, et s'il vous plaît de voir combien d'autres après lui ont enfourché le même dada, cherchez, dans la substantielle étude que M. Bourdeau vient de consacrer au pessimiste et aristocratique peintre de régoïsmc
tiumain, la longue liste de ceux qui l'ont imité, répété, paraphrasé.
Peut-être n'était-il point nécessaire de reprendre aujourd'liui cette psychologie courte et simpliste. Mais si le moraliste éprouvait le besoin de redire une vieille et triste chanson, du moins pouvait il s'épargner la peine de se réfuter lui-même. Or, cet uiilitaire à outrance nous apparaît comme un chrétien, tout trempé de charité pour le prochain; il s'écrie (page i^Sj ; « Le Christ est mort pour sauver le monde, et il le sauvera!... Je reviens toujours au précepte évangélioue : Aime:^-vous les uns les autres. » Ailleurs cet nomme, qui nous enseigne que l'homnie cherche en touie cnose son profit et qu'il n'y a pas de morale sans l'espoir d'une récompense ou ta crainte d'un châiîment, se révèle un humanitaire indigné contre les crimes que les Européens vont commettre aux pays noirs au nom de la civilisation.
On dirait qu'il n'a point su mettre d'accord son cœur et son esprit, et que pour être plus sûr de rencontrer la vérité il donne la parole tantôt à l'un tantôt à l'autre. Au reste, nous sommes prévenus de ne pas faire attention à ces contradictions, car l'a va m- propos dit encore : <i La conclusion de toute philosophie serait-elle que rien n'est vrai, rien n'est faux, ou, si vous voulez, que tout est vrai, tout est faux, suivant le moment, suivant la disposition de notre esprit et l'état de notre cœur ». Protéssion de foi qui autorise toutes les incohérences possibles et qui désarme la critique.
Nous ne critiquerons donc pas un ouvrage où défilent, comme les tableaux d'une lanterne magique, les affirmations les plus opposées. Prenons ses maximes pour de simples boutades et nous en
20b CRITÎOJDE DE COMBAT
trouverons de spirituelles, d'amusantes. En voicî quelques échantillons :
« En toute chose, mais surtout en amour, nous considérons la fin.
« Le plus bel éloge Qu'on puisse feire d'une femme, c'est de dire qu'elle a un mari fidèle.
« Rien ne prouve mieux T inutilité d'une statue que les longues inscriptions dont on Tome : celuilà seul est digne d'un socle dont le socle n'a besoin d'aucune inscription.
« Il en est de certains livres comme de certains enfants: plusieurs y travaillent et un seul les signe.
« Le meilleur moyen de tarir les larmes n'est-il pas de les laisser couler librement ? »
On pourrait signaler encore, à côté de ces saillies où se décèle un aimable philosophe de fumoir, des velléités, des commencements de pensées sérieuses. L'auteur flirte çà et là avec la question sociale. Bien qu'il la déclare insoluble, il a d'honnêies indignations contre les apôtres bien rentes dix laisse:!^- faire. « Les libéraux, écnt-il, sont des justes qui spolient les malheureux du droit à Texistence et accordent le monopole de toutes les jouissances aux forts, aux intelligents, aux supérieurs de toutes les classes. » Il va même jusqu'à écrire : « La propriété est un détournement légal d'une partie du bien commun. » Mais comment se fier à un esprit inconsistant qui papillonne avec toutes les idées courantes sans se fixer à une seule ?
Si nous osions lormuler ce que nous conseillons ou plutôt (car nous n'avons aucun droit de lui infliger des conseils) ce que nous souhaitons au docteur Icard, nous lui dirions à peu près ceci : Comme penseur tâchez de vous mettre d'accord
avec vous-même; et, puisque vous avez naturellement des aspirations généreuses, ne les étouffez pas sous une philosophie déprimante. Comme écrivain rappelez-vous que les Maximes de La Rochefoucauld parurent à chaque édition nouvelle, revues, corrigées et diminuées, et qu'un livre du 'même genre n'a plus de raison d'être qu'à condition de raffiner et d'aiguiser le déjà dît.
Après quoi, nous n'avons plus qu'à lui demander pardon de la liberté grande et à le prier de voir dans la sincérité sévère de nos souhaits une preuve de notre sympathie pour un esprit où ilya en somme, comme du Montaigne, de l'étoffe, mais un peu faute de façon.
Juillet 189;.
xxvni
René Dovmic. — Lts jeunes. — Eimes et portraits.
Librairie académique, Perrin ci C»«}-
C'es: une tâche ingrate que la critique d*un critique par un critique, et pounant je vais la tenter une fois de plus, en vous disant quelques mots du recueil d'articles de mon confrère, M. René Doumic.
l.s ont paru, ces articles, si je ne me trompe, dans :a Reine des Deux Mondes et dans le Correspondant. Ce sont la des endroits trop respectables pour qu'on y parle des écrivains enrôlés dans nos rang:». On y pratique à leur égard la politique du silence. On y fait le plus souvent non pas une franche critique de combat (car il faudrait nommer les gens pour discuter leurs oeuvres', mais une étroite critique de classe, ou, mieux encore, de la critique de coterie.
Nul n'aura de talent, hors nous et nos arob.
Admiration obligatoire pour les auteurs appartciiaî;! ù un certain n:ondc, fréquentant certains
CRITIQUE l?ï. COMBAT
salons, professant certaines opinions de bon ton; ^ suppression sans phrases des autres qu'on étouffe à la muette.
Un aimable éditeur — au temps où je cherchais on éditeur pour mes livres de critique — me reçat, mon manuscrit et moi, d'une façon charmante. Il était disposé à notis accueillir à bras ouverts.
— Mais, fit-il tout à coup, est-ce que vous dites du mal de M. Brunetière dans vos articles?
Je dus avouer que j'avais commis plusieurs fois cet énorme péché. L'éditeur se rembrunit aussitôt et me fit comprendre que je pouvais aller chez le voisin. Le pauvre homme avait une raison excellente : le livre était sûr d'être ignoré par toute la presse académique et bien pensante.
Soyons plus généreux avec nos adversaires, d'autant que cette générosité ne me coûte pas envers M. Doumic. Bien qu'il me paraisse avoir opéré dans un cercle trop restreint le choix de ceux qu'il étudie, bien qu'il ait été ou cru devoir être dupe de certaines façades, je lui suis reconnaissant d'avoir accordé quelque attention à nos amis Rosny ; je me plais i lui reconnaître le désir d'être juste pour les écnvams dont il tntretient son public, le souci de l'information exacte, une curiosité ouverte aux tentatives des jeunes générations. Je ne lui contesterai pas le mérite de bien mettre en lumière le caractère anarchique de notre littérature contemporaine, qui s'en va au hasard, ni plus ni moins que les aveugles de Mœtcrlinck, tâtonnante et désorientée, comme il arrive en toute époque de décadence et de rénovation commençante.
M. Doumic a de l'élégance, de l'esprit, un esprit quelque peu pincé et pinçant. Il est enclin
à l'ironie. Je n'entends pas cette ironie trop habile, qui, sous couleur de jouer avec les idées, se dérobe au danger de parler net et qui n'est au fond qu'une forme de la lâcheté intellectuelle. Non, je veux dire oar là une façon polie de se moquer des sots, d'insinuer délicatement dans la chair de ses patients un trait acéré qui demeure. Peut-être estce parfois pour lui un moyen de se venger de je ne sais quelle contrainte, mondaine ou autre, qui lui aurait arraché tel ou tel article immérité. Il consacre ainsi à M. le comte Robert de Montesquiou-Fezensac une étude qui est plus en proportion avec la longueur de ce nom historique qu'avec la valeur artistique du personnage. Mais il conclut par cet éloge siîflant et cinglant : « Assez de fois l'aristocratie nous a affligés par des spectacles que nous déplorions. On préviendrait le retour de ces folies regrettables, si on arrivait à répandre le goût des jeux littéraires parmi les personnes inoccupées. M. de Montesquieu y travaille. Il a élevé la littérature à la dignité d'un sport ». Je me suis surpris à me trouver d'accord avec M. Doumic sur plus d'un point (qu'il se rassure !) de ses jugements littéraires. Et, comme fatalement nous avons plaisir à retrouver nos goûts chez les autres, je souhaite fraternellement bon succès à sa campagne contre le faux mysticisme, l'obscurité voulue, la poésie d'amateurs ou de détraqués. Je souhaite encore (puisoue nous sommes en la saison des souhaits) qu'il dégage assez son indépendance pour oser parler de ceux qui ne peuvent point montrer patte blanche à la porte des Revues où il écrit.
Janvier 1896.
Mathias Morhardt. — Le livre de Marguerite.
(Paris, Bibliothèque artistique ei littéraire.)
C'est un livre d'amonr ; c'est le poème des menus événements du cœur qui composent la vie intérieure d'un fiancé. Rien ae dramatique; point d'obstacle à vaincre ; point de lutte contre des parents sévères ou un rival envieux. Rien de précis même; quelques atteintes d'un mal indéfinissable qui embrume l'âme au seuil du bonheur; quelques ressouvenirs amers qui sont le dernier arrièregoût d'un passé douloureux dans une âme con-. quise à la joie de vivre.
Et cependant il y a un mouvement, une suite dans cette simple histoire d'un amour heureux. C'est d'abord l'adoration, mi-païenne et mi-chrétienne, pour la femme-ange, adoration qui se traduit par des cantiques, pat dss espèces de litanies et cela s'appelle: Jours mystiques. Puis viennent es Jours de recueillement, le temps où l'on se sent engagé, où l'on songe à la gravité de la résolution prise, où l'on s'interroge anxieusement sur sa capacité de bonheur et de fidélité. Après quoi l'on
est séparé, l'on a la fièvre de l'attente, l'énervement de l'exil; hiver au-dedans comme au dehors, longues journées froides où le soled semble mort, brouillard d'inquiétude qui voile le visage de la bien-aimée absente, détresses sans cause apparente et qui n'en sont que plus poignantes ; voilà ce qu'apportent les Jours de mélancolie^ les Jours mauvais. Puis tout à coup le retour, le revoir, le soleil qui rayonne, l'éclosion des fleurs et des chansons, l'envolée des songes roses, les haltes aux dates joyeuses qui restent pour toujours dans la mémoire, auréolées d'une clarté d'aurore. Ils sont venus enfin, les Jours d'allégresse, les Jours de fêtesy et, au moment d'entrer dans son existence nouvelle, le poète s'arrête pour adresser une douce prière à la Patronne des jours Juturs.
Elle porte le nom symbolique de « Fortunate», cette madone des amoureux, et son visage préraphaélite, presque immatériel, à qui M. Alexandre Perrier a donné Tindécision vaporeuse d'un clair de lune blond, est l'emblème de la vie discrète et infiniment tendre que sq promettent les deux élus.
En pétrarquisant de la sorte, M. Morhardt a trouvé une poésie d'une grâce molle et pâle, d'une langueur féminine et caressante. Aucun éclat de passion : il serait plutôt enclin aux mièvreries enfantines du sentiment. Les marguerites effeuillées, les trèfles à quatre feuilles cherchés ensemble font souvent songer
A quelque ange pensif de candeur allemande
beaucoup plus qu'à l'alerte mutinerie d'une jeune fille française. Mais il donne aussi parfois Tim-
pression de deux oiseaux frilensement blottis et serrés dans un nid. Voyez par exempte ce petit lableau
Oui, iâites-vous toute ptiite.
Etroitement contre mon cceur, Toute petite Marguerite, Et rêvez li, cotiire mon cœur.
Rêvez à la délicatesse Des vœux bientôt réalisés, " Des vœux d'atnour et d'allégresse Qjie nous allons réaliser.
Rêvez à l'heure où nous serons L'un avec l'autre confondus, A l'heure où nous retrouverons Les jours que nous avons perdus.
Rêvez au bonheur d'être ainsi, L'un auprès de l'autre, à toujours, A toujours, tous les deux ainsi, Perdus dans ni
Petit livre, en somme, qui n'est pas pour plaire aux violents ni aux amis du beau simple, mais qui peut charmer des délicats et des raffines. Le vers flexible, sinueux, s'amusant à des curiosités de rythme, est parfois prosaïque et surchargé d'adverbes, mais le plus souvent abondant en nuances effacées, en mots vagues, en harmonies subtiles. C'est le curieux spécimt-n d'un art qui ne prendra jamais la foule, mais qui est tout imprégné de la tiède et amollissante atmosphère de ces cénacles où les poètes ont voulu mettre dans leur œuvre plus de douceur que de force, plus de musique que de pensée.
Janvier iS^é.
Eugène Fourniere. — Lame de demain,
(Lemerre, éditeur — Paris.)
Je n'aurai pas rimpertinence de présenter ce livre aux lecteurs de la Revue Socialiste; ils en ont eu la primeur et ne l'ont assurément pas oublié. Mais aujourd'hui que les fragments, largement espacés dont il se composa, reparaissent, rassemblés en volume, habillés de neuf, remaniés et recousus avec soin, dédiés à Paul Guigon et enrichis par E. Ledrain d'une intéressante préfece — dont le seul tort est d'être une profession de doute au seuil d'une œuvre de foi sociale — Il n'est pas inutile d'embrasser dans son ensemble la pensée de l'auteur et d'en déterminer la valeur et la portée.
Le sujet de l'ouvrage peut tenir en six lignes. Camille, un rêveur, un contemplatif, un veule pessimiste, réduit par le dilettantisme à une sorte d'atonie physique et morale^ condamné par Timpuissance de croire à l'impuissance de vouloir, d'aimer, d'agir, est gagné à la lutte, à l'amour, à la vie par les paroles et par l'exemple d'un soda-
liste idéaliste qui se nomme Ferrais et ressemble l'auteur comme un frère.
Cela pourrait s'r.ppeler : La Conversion de Camille oa La Cure de -Ferrais. Roman d'analyse, roman à thèse, roman satirique, roman philosophique, c'est tout cela en même temf s.
Roman, ai-je dit ! Mais est-ce bien le mot qui convient ? Point d'événements ; point de récit même. Une série de chapitres qui semblent courir l'un après l'autre à la débandade, une dispersion apparente qui décèle un esprit naturellement compliqué et peut-être jaloux de le paraître plus encore qu'il ne l'est. Impossible de rêver écrivain plus sinueux, plus oblique; on jurerait qu'il a horreur de la ligne droite. Ce n'est pas de lui qu'on peut dire : Il n'y va point par quatre chemins. — Quatre chemins, c'est trop peu pour lui ! Il multiplie détours, crochets, haltes, digressions; il met une espèce de coquetterie à dérouter le bon lecteur ; il se plaît à cacher où et par où il le mène. Vous trouveriez des procédés de composition analogues chez Diderot, et, plus près de nous, chez Anatole France.
Voici, pour commencer, des lettres qui engagent le due! amical entre le malade et le médecin. Tout à coup survient un « intermède », une petite orgie philosophique où dans le cliquetis des verres et des bouteilles se heurtent trois ou quatre façons diverses de concevoir la vie. Ici se faufilent les notes d'un journaliste parisien relégué pour un temps en province. Puis nouvel intermède : un dialogue entre Jébovali et Satan, deux vaincus solidaires, créés jndîs ensemble et ensemble rejeiés aujourd'hui par l'humanité; et ces deux grands déoris, a ruminant leurs souvenirs, crachottent
ja
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doucement sur les cendres d'une étoile en train de s'éteindre. »
La fuite de Camille devant celle qui l'aime devient le prétexte d'une soirée dans une brasserie à femmes et là apparaissent d'étranges silhouettes : Lirotte, un cynique, un bâtard de Diogène, « le neveu de Rameau » (comme dit M. Ledrain), ressuscité sous la forme d'un journaliste taré, vantard et gouailleur; Chiffon, une pauvre vendeuse d'amour, pieuse et charitable à sa manière, qui cède avec horreur à la violence de son tempérament sensuel et parfois fait largesse de son corps aux vagabonds ; Marthe, une honnête fille qui a résisté longtemps à son penchant pour Ferrais, parce que Ferrais se déclare incapable de fidélité, et qui finit, domptée, par se donner sans condition. Mettez encore un enchevêtrement d'anecdotes, d'allusions, de théories, de conversations, où Ton passe au fil de la langue les hommes et les choses du jour, et vous pourrez vous figurer le curieux amalgame que l'auteur s'est complu à confectionner.
En zigzag, comme un crabe, l'action marche quand même ; et l'on peut noter les étapes par où elle passe. Le point de départ est le découragement absolu, la nausée universelle dont sou&e Camille. A qui s'adresser pour en guérir ?
Aux guides de la pensée contemporaine ? Celuici fut un onctueux professeur de nihilisme, un admirable artiste en contradictions. Mais le scepticisme est comme une maladie de croissance que traverse une nation : on en meurt vite, si 1 on n'en sort pas plus robuste. Loin des conseils à double entente de cet athée chrétien, de cet « abbé de Thélème », comme l'auteur le nomme.
en le louant, il est vrai, un peu plus loin, sans doute pour imiter sa méthode. Celui-là devînt sur la fin de ses jours un bourgeois affolé qui vit l'histoire de la Révolution à travers sa peur rouge. Cet autre, un philanthrope pleurard (on nous laisse le soin de deviner son nom), est le président-né de toutes les bonnes œuvres' reten ■ tissantes et « le cardinal laïque de la philosophie universitaire ». Je me souviens d'un joli mot qui me fut dit un soir à son propos ; on parlait d'un discours que l'habile homme venait de prononcer à un mariage purement civil. « Eh oui ! ajouta quelqu'un qui était précisément Fournière, il aime assez la messe, pourvu qu'il la dise B. De tous ces hommes et de leurs pareils, rien à attendre. S'ils ont contribué à faire l'âme d'hier, ils ont peu de chose à fournir à l'âme de demain.
Faut-il alors recourir à la science pure ? Il est fâcheux que le savant n'ait encore trop souvent que de la cervelle à la place où les autre?, hommes ont le cœur. Et puis la science peut étudier ce qui est ou ce qui a été ; mais, dans l'ordre des choses humaines où la volonté des individus intervient toujours comme une cause perturbatrice, elle ne saurait déterminer ce qui sera; et quant à ce qui doit être, cela n'est point de son ressort.
Arrière donc « les bâtards d'Auguste Comte », et avec eux les partisans attardés de l'art pour l'art, les tourneurs de rondels moyen-âge, les esthètes incompris et incompréhensibles, les labricants d'amusettes littéraires semblables à des bibelots d'étagère. Ferrais et Camille ne sont pas filus tendres l'un que l'autre pour les cénacles où e souci de la forme a tué celui de la pensée, où le cabotinage a faussé le talent. Ils ne déguisent
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pas leur mépris pour le maringe d'inclination- qui s'est opéré ces années dernières entre le mysticisme de boulevard et l'anarchie de salon. Ils voient dans l'un une forme de sénilité bourgeoise, dans l'autre une forme d'incohérence juvénile, en tous deux des incarnations d'un snobisme qui se taille dans les vieilleries retapées ou dans les nouveautés prises à l'aventure un manteau à la dernière mode.
On voit que les critiques de Fournière n'épargnent ni les doctrines ni les personnages en vue et en vogue. D'aucuns les trouveront âpres et regimberont contre plus d'une; tous reconnaîtront qu'elles donnent à réfléchir et aussi qu'elles sont exprimées en un style sobre, solide^ coupant, qui n'abuse pas trop des grands mots et qui a pour qualité maîtresse l'énergie. Ce livre, point banal et plus sérieux qu'il ne semble en son allure fantaisiste, ne se borne pas d'ailleurs à indiquer où est la mort ; il cherche où est la vie.
De quoi Tâme de demain sera-t-elle faite ? L'auteur le laisse entrevoir plus qu'il ne le fait voir, et je serais tenté de lui reprocher ce demi -brouillard où il nous abandonne, si je ne savais qu'il prépare un grand ouvrage où il exposera avec plus d'ampleur et de clarté ses idées sur l'avenir. Les échappées qu'il ouvre çà et là permettent du moins de distinguer quelques-uns des éléments dont il souhaite que soient formées les générations grandissantes.
Puissent-elles réconcilier en elles-mêmes le cœur et le ceiveau, le sentiment et la raison; garder de la science ses méthodes, son attachement aux faits, sa conception de la lente évolution des êtres, mais aussi puiser dans Tamour de la justice
et de l'humanité la force d'ordonner la réalité faturc d'après un idéal né de la réalité d'hier !
Puissent-elles savourer les hautes voluptés de l'art et de la pensée, mais sans s'y laisser abnguir, sans y noyer le goût de l'effort, sans renoncer. à passer du rêve à l'action, fille du rêve ! Fuissentelles comprendre que moins la femme est séparée de l'homme, plus elle a droit à son respect ; que plus i'amour s'affranchit des lois et des conventions dn monde, plus il s'engage à devenir délicat et lort !
Insisterai-ie sur les vœux, disons mieux, sur les espérances ae ce socialisme idéaliste qui est le nôtre ? Les idées qu'il défend ont été si souvent développées ici et ailleurs par Benoîi Malon, par moi-même, que j'ai comme une sorte de pudeur à les louer chez un compagnon de lutte. Il me suffira de souhaiter qu'elles atteignant par la voie indirecte do roman ceux en qui elles n'ont pas encore pénétré par l'arlicle de journal ou de Revue, par la brochure ou le livre scientifiques. Et je termine en remerciant Foortiière d'avoir fabriqué un bon outil de plus pour ceux qui travaillent à laisser les hommes et le monde meilleurs qu'ils ne les ont trouvés.
Novembre 189s.
Le D"^ Letourneau. — La Guerre dans les diverses races humaines,
(Paris, — Bataille et Ce, éditeurs ).
Pierre à pierre, comme un bon ouvrier, le docteur Letourneau élève lentement son édifice déjà considérable. Chaque année Texhausse d'un volume. Il a pris tour à tour pour sujet la morale, la famille^ le droit, la politique, la propriété, etc., et il a entassé Tune sur l'autre les études qu'il a consacrées à ces diverses manifestations de l'activité humaine.
Cette fois, c'est de la guerre qu'il s'occupe, et, suivant sa méthode uniforme, c'est un voyage d'exploration qu'il entreprend à travers Thistoire de l'iiumanité. Parti des races inférieures, descendu même jusqu'à l'animal, ancêtre de l'homme, il monte par degrés jusqu'aux races les plus intelligentes et il ne s'arrête qu'au seuil du monde moderne pour jeter, au sortir du passé, un rapide coup d'œil sur le présent et l'avenir.
Qu'il est triste et monotone, ce voyage !
Meurtres, pillages, viols, incendies sont le refirain
âe k lugubre chanson qui ne cesse Je retentir sur la route douloureuse où ont cheminé tes peuples. C'est un défilé sans fin d'atrocités. L'esprit est plongé, noyé, comme dit l'auteur, dans « un bain de sang ».
Qu'on passe des noirs aux blancs, des sauvages aux soi-disant civilisés, des adorateurs de lahveh le chasseur d'hommes aux citoyens de Sparte l'héroïque, des sectateurs de Mahomet aux paladins des croisades, on voit changer les armes, la tactique, les formes extérieures, maison retrouve partout et toujours les instincts féroces de la brute déchaînée, les vengeances sans merci, les tueries inutiles et pour le plaisir, les cruautés raffinées qui font sans conteste de l'homme le grand carnassier du globe.
Entre le tyranneau barbare, qui, dans l'antiquité, fait couper les mains et les pieds à des enfants et suspend le tronc sanglant au cou des parents, et le général Tilly qui, en plein dix-septième siècle, à Magdebourg, laisse ses soldats s'amuser, comme il dit, à jeter 40,000 personnes dans l'Elbe, à embrocher et à faire rôtir des nourrissons, à souiller et à décapiter les jeunes filles dans les églises où l'on chantera le lendemain le Te Deum ; quelle est la différence ? Où est le progrès ? A quoi reconnaître le travail des temps écoulés ? On comprend l'angoisse du penseur, qui se demande si la guerre a vraiment évolué, si elle n'est pas restée, dans son essence, identique à elle-même, si elle ne &it pas ainsi exception à cette loi du changement qui domine l'univers.
Dans cette longue suite d'horreurs, c'est à peine si éclatent çà et là quelques révoltes de la pitié contre la cause de tant de misères. On salue, on
r.dmire, on déifie les conquérants ; les chrétiens ne sont pas les derniers à célébrer le culte de la force, à professer la sainteté de l'assassinat en masse « Si Dieu, écrit saint Augustin, ordonne, par une prescription spéciale, de tuer, Thomicide devient une vertu y>.
L'historien ne découvre guère que dans l'ancien Pérou des tiaces de guerres réellement civilisatrices ; et quant à une protestation nette de la conscience contre les égorgements glorieux des champs de bataille, il la trouve seulement en Chine ou dans cette merveilleuse petite Grèce, qui ouvrit tant de voies nouvelles à la pensée, et qui fut aussi la grande initiatrice de la fraternité humaine. Les stoïciens, qui se proclament citoyens du monde, ne veulent voir dans les autres hommes que des concitoyens; ils flétrissent le métier de soldat, et Xénophon déjà rêve à un projet de paix perpétuelle.
Mais l'auteur ne serait plus le savant consciencieux qu'il est, s'il se bornait à condamner la guerre sans la discuter. Il en dresse avec soin le bilan ; il compare au mal qu'elle fait le bien qu'ellepeut ou prétend faire ; il reproduit et passe au crible de la raison les arguments des apologistes quelle a rencontrés, depuis Joseph de Maistre, le catholique de fer, jusqu'à Proudhon, Touirancier casseur de vitres.
Il ne s'en laisse imposer ni par les familiarités que l'un se permet avec la Providence, ni par le ton tranchant que l'autre donne à ses paradoxes. Le D' Letourneau marche lentement, parle doucement ; mais armé d'un bon sens implacable et tranquille, cuirassé d'une froideur apparente, il renverse les étais fragiles dont ses adversaires appuient .
kar opinion ; et c'est tout au plus si de temps en temps une sorte de rire silencieux, un accès d'humour à l'anglaise trahît le peu d'es'ime que lui inspirent certaines phrases ronflantes.
Que Proudhon, par exemple, oubliant son mépris ordinaire pour la femme, l'appelle à son aide pour défendre la guerre et écrive ces lignes étranges : « La femme peut aimer l'homme de travail et d'iAdustrie comme un serviteur, le poète et l'artiste comme un bijou, le savant comme une rareté ; le juste, elle le respecte ; le riche obtiendra ses préférences ; son cœur est au militaire, » — le docteur Letourneau réplique avec une ironie cinglante : « Proudhon n exprime sûrement ici que le sentiment des bonnes d enËints. » Il remarquent encore que la plupart de ceux qui glorifient la guerre préfèrent y voir figurer les autres ; et si on lui parle des agenouillements des foules devant les généraux empanachés, il rappelle paisiblement que « comme le chien, et pour les mêmes motife, l'homme moralement vulgaire a la religion du maître » .
En vain essaierait-on de le troubler en battant à ses oreilles la grosse caisse du chauvinisme. Il se souvient du temps encore récent, où les bourgeois, si ardents patriotes eiî paroles, achetaient des remplaçants et se battaient par procuration. Il croît que le patriotisme doit changer de nature et qu'un jour viendra où îl ne consistera plus à subjuguer et à massacrer ses voisins, mais à les dépasser en justice, en moralité, en intelligence, en goût artistique, bref en talents et en vertus, qui rayonneront par delà les frontières et conquerront sans larmes l'âme et non plus la terre d'à
22b CRITiaUE DE COMBAT
Arrivé au bout de son enquête^ le docteur Le-r tourneau conclut énergiquement contre la guerre.* Il en caractérise l'esprit en huit mots : « Le vol 30ur but^ le meurtre pour moyen. » Non-seu--. ement elle Téveille pour un temps en Thomme la sauvagerie primitive, mais elle entraîne les plus. déplorables conséquences morales et sociales» Elle est la mère du despotisme; elle crée la monarchie; elle engendre une aristocratie militaire qui vit aux dépens de la nation ; elle est une se-, lection à rebours, puisqu'elle fait périr les plus robustes et conserve en chaque pays les infirmes ; elle déprave ceux qu'elle ne laisse pas morts ou estropiés, en leur inculquant des habitudes de paresse^, de débauche, de servilité doublée d'insolence.
Réquisitoire sévère ! Oui, mais combien d'autres savants, qui ont étudié les effets de la guerre sur les individus et les sociétés, aboutissent aux mêmes résultats! Lisez, si vous en doutez, la vigoureuse, et substantielle brochure du docteur G)rre, inti*tulée Militarisme.
C'est encore un savant qui a fait cette curieuse expérience sur des abeilles : elles furent nourries de miel mélangé d'eau-de-vie ; elles devinrent . ivrognes, incapables de travailler, querelleuses, et, finirent par se vouer, pour vivre de pillage, « au noble métier des armes ».
Mais c'est peu de constater le mal, si l'on ne cherche les moyens de le guérir. Le docteur Letourneau s'attaque hardiment aux causes de la maladie : elles sont, suivant lui, psychologiques, politiques, économiques et sociales. D'une part, abus de la force et conquêtes injustes qui provoquent des désirs légitimes de revanche ; il faut avoir le.
courte de recourir aux mesares réparatrices qui. peuvent seules éteindre les ressentiments. D'autre, part, efforts désespérés des monarchies, qui se sentent menacées dans leur existence, pour détourner l'attention de leurs sujets des questions intérieures : c'est en marchant résolument vers la démocratie républicaine et vers une fédération de pays libres qu'on restreindra les chances de conflit. Enfin et surtout conséquence inévitable de notre système industriel qui mène la classe dirigeante à ouvrir à coups de canon des débouchés commerciaux ou à tromper la faim des ouvriers par une fumée de gloire : c'est en travaillant à la justice dans chaque Etat qu'on travaille le mieux à la justice et à la concorde entre Etats.
Je recommande aux honnêtes gens qui composent les Ligties et Sociétés de la Paix de méditer le chapitre qui termine et résume le livre du docteur Lecourneau. Oui, certes, il est utile de prêcher l'arbitrage, de multiplier les congrès, de combattre la sotte admiration pour les grands tueurs, de refaire l'histoire où les Alexandre, les César, les Bonaparte occupent encore une place démesurée. Je n'ai garde ae mépriser ces palliatife. Mais veut-on vraiment la mort de la guerre ? Il faut commencer par la supprimer dans chaque Etat entre les riches et les pauvres, c'est-à-dire par les rendre de plus en plus égaux, solidaires, unis par la communauté des mtérôts; il faut comprendre et oser dire que les armées permanentes sont dirigées autant et plus contre une partie des citoyens que contre les ennemis du dehors; il faut s'associer de cœur et de fait au mouvement des travailleurs qui se ten>
dent la main par-dessus les frontières et les haines du passé ; il faut s'allier en un mot au socialisme, à la fois national et international, qui est la grande Ligue de la paix du monde contemporain.
Octobre 1895.
Le D'' Pioger. — La question Sanitaire.
(Ediieurs, Giard ei Brière).
Le D'' Toulouse. — Les causes de la folie.
(Société d'éditions scientifiques, Paris).
Deux ouvrages de médecins ! Et, qui plus est, deux ouvrages de médecine ! Qu'allez-vous feire sur ce terrain, mon pauvre Monsieur de la critique ? Gare aux chausse- trappes où va choir votre incompétence ! Vous courez là une étrange aventure.
Que mes lecteurs se rassurent ! Je n'ai point coutume de parler des choses que je connais mal et je ne veux pas me lancer étourdiment dans le royaume des maladies à noms rébarbatife et des terribles et invisibles microbes. Mais ces deux volumes appartiennent aux profanes par leur côté social et le critique a le devoir de signaler à l'attention distraite du public des idées qui pourraient bien être des germes de lois pour demain ou après-demain.
Le docteur Pioger a quitté cette fois les hautes régions de la philosophie pour nous donner un livre plus pratique et plus vif d'allures, qui peut se résumer ainsi :
Considérant que l'amélioration de la vie humaine est le grand problème pour l'humanité ;
Que la valeur d'un individu pour la société dont il fait partie dépend étroitement de son état de santé ;
Que la santé individuelle est elle-même en relation étroite avec la santé générale ;
Qu'en effet, les maladies non-seulement se transmettent par hérédité aux générations successives, mais encore se propagent de pays à pays, de ville à village, de quartier pauvre à quartier riche ;
. Qu'il y a ainsi une sorte de solidarité morbide entre tous les hommes, surtout entre ceux que le hasard de la naissance a parqués dans le voisinage les uns des autres ;
L'auteur fait remarquer que la question sanitaire est une des branches les plus importantes de la question * sociale, et s'adressant, non point à la bonté, mais au bon sens des gens, il leur montre à quel point l'intérêt de tous et de chacun commande qu'on avise à faire disparaître certains fléaux du monde actuel, par exemple ceux-ci :
Les habitations insalubres, qui tuent ceux qui y sont logés et, par contre-coup, les voisins, en temps d'épidémie ;
Les mariages d'argent qui, remplaçant dans l'union de l'homme et de la femme les conditions
naturelles de vîjgueur, de beauté, d'intelligence, d'amour, par des considérations anitîcielles de fortune, font Je la sélection à l'envers et sont pour la race une cause de dégénérescence ;
Les Irelatages sans nombre des denrées alimentaires, qui empoisonnent, au nom de la liberté du commerce et de la sainte concurrence, des milliers et des milliers de consommateurs;
Le surmenage qui permet à un patron un féroce gaspillage d'ouvriers, une effroyable consommation de chair humaine, sûr qu'il est de ne pas avoir à nourrir les travailleurs usés à son profit, mais de pouvoir les rejeter à la charge de la communauté ;
Les industries périlleuses, qui sont des fabriques permanentes d'estropiés et d invalides, bien qu'il soit aisé d'y réduire les accidents et les risoues de tout genre en réduisant quelque peu les gains des propriétaires par l'application de procédés scientifiques déjà connus.
Convaincu que la vie des individus et l'avenir des nations valent bien qu'on les garantisse, l'auteur conclut en proposant cette addition au Code :
Article i". — Nul n'a le droit déporter atteinte à la santé de son semblable.
, Article 2. — Toute atteinte à la santé entraine une responsabilité en dommages-intérêts, dont la connaissance appartient aux autorités sanitaires (spécialistes ayant les connaissances requises).
Article j. — La réglementation sanitaire incombe à ces mêmes autorités.
C'est peut-être un peu vague, un peu court.
Mais le principe essentiel est posé ; qu'on l'adopte, et les applications suivront d elles-mêmes. La discussion est ouverte, messieurs les députés.
V^l\l X A VCJU J-. IV J^ V^V/IVI UXV X
Le docteur Toulouse traite, lui, un sujet restreint. En sa qualité de médecin aliéniste, il s'occupe des causes de la folie et des moyens de la prévenir. Et cela le conduit à des propositions plus précises qui, par cela même, soulèvent des problèmes délicats et troublants.
Combien d'enfants prédisposés à la folie par le sang que leur ont transmis leurs parents ! Ne conviendrait-il point d'entourer le mariage de précautions nouvelles ? Ne pourrait-on créer pour chaque individu un livret sanitaire qui resterait secret en temps ordinaire, mais qui devrait être communiqué en certains cas ? On exige, quand un homme est appelé au service militaire ou qu'il veut contracter une assurance sur la vie, qu'il subisse une visite médicale. Le mariage, qui est aussi un contrat, ne pourrait-il donner lieu à une obligation semblable ? Et si l'un des fiancés avait dissimulé une tare personnelle ou familiale, son conjoint ne devrait-il pas avoir sans autre raison droit au divorce et même à des dommages-intérêts?
Le D"^ Toulouse ne se fait pas illusion sur les répugnances que susciteraient des mesures aussi éloignées de nos mœurs et il les met en avant avec une timidité que je comprends. Mais, après tout, ramélioration de la race humaine a peutêtre autant d'importance que celle de la race ovine ou porcine^ et il est bon que le souci des générations futures entre en ligne de compte dans les préoccupations de celles qui occupent avant elles un moment de la durée. « Après nous le déluge »
est la devise égoïste des individus ou des peuples ctHi damnés.
Les remèdes proposés peuvent vous choquer; ils peuvent être dangereux, lyranniques; cherchezen d'autres ! Le mal n'en est pas moins menacé dans sa source mC-me et l'on ne pourra plus le regarder les bras croisés en se disant avec apathie : Il n'y a rien à faire.
Mais le docteur Toulouse insiste plus encore. sur une autre cause de dégénérescence physique et morale, sur l'alcoolisme. N'est-ce pas Gladstone qui disait : a L'alcool fait, de nos jours, plus de ravages que ces trois fléaux historiques : la Éimine, la peste et la guerre. Plus que la famine et la peïte, il décime ; plus que la guerre, il tue ; il fait pis que tuer : il dé-.honore ». Comme le docteur Pioger (notez que ce sont tous deux des buveurs d'eau), son confrère dénonce avec énergie cet ennemi envahissant qui étend chaque jour ses conquêtes.
Par quels moyens l'arrêter ? Le docteur connaît et apprécie l'œuvre de ces Sociétés df tempérance ou plutôt d abstinence, dont les membres, en Suisse par exemple, éialent à leur boutonnière, sous forme de ruban bleu, leur résolution de ne pas boire de liqueur fermentée. Il ne croit pas cependant à leur succès en France; il craint que leur teinte religieuse trop foncée, leurs confessions publiques de buveurs repentants, leur façon de traiter les malades à coups de sermons et de cantiques ne prêtent à ta raillerie dans le pays de Voltaire, et il souhaite, si elles veulent passer la frontière, qu'elles se débarrassent d'abord de ce faux ait a'Ârmit du Salut qui écarte tant de bonnes volontés.
Il croit que du reste Tinitiave privée ne peut suffire ; il voudrait que TEtat, supprimant le privilège des bouilleurs de crû dont les alambics non surveillés inondent le pays d'eaux-de-vie malsaines, prît en main soit la vente, soit même la fabrication de Talcool rectifié infiniment moins pernicieux.
Puis il se rend bien compte qu'il &ut remplacer ce qu'on veut chasser. Que proposer à ceux qui ont soif ? Le vin ? Oui, mais où trouver aujourd'hui du vrai vin, surtout dans les grandes villes ? Sans compter que vin ou bière enivre bel et bien. Le thé ? Hélas ! Voyez les effets de ce que la médecine appelle le théisme chronique : dépression physique et psychique, insomnie^ cauchemars, tremblements, maux de tête, hallucinations de Touïe (p. i88). Est-ce la peine de changer de poison ? Reste l'eau. Mais osez donc la conseiller aux habitants de Paris, quand la Faculté répète sur tous les tons que l'eau, pour peu qu'elle soit impure, est le véhicule de la fièvre typhoïde et de je ne sais combien d'autres maladies !
Le docteur Toulouse imagine alors un expédient curieux; il demande qu*on mette au concours la fabrication d'une boisson réellement inoffensive et agréable qui puisse lutter dans les établissements publics avec les boissons habituelles. Ce concours original, sinon académique, ne manquerait point d'intérêt. Sommes-nous parvenus au temps prédit par Fourrier, où les nations doivent lutter dans de pacifiques tournois à qui fera les meilleurs petits pâtés ?
Je passe sur les asiles, sur les sociétés de patronage que l'auteur propose encore pour assister les victimes du monstre; mieux vaut prévenir que
CRITIQUE DE CÔJiiBAT
guérir, et je prie les honorables sociétés, qui veulent bien relever et protéger les buveurs tombés, mais auî ont peur de s attaquer i la racine du niai, de regarder en face ces constatations d'un homme de science :
« Le paupérisme est, quoi qu'on dise, un des ^eurs importants de cette maladie sociale. »
■ « Le misérable n'est pas assez riche pour ne boire que de l'eau », disait le docteur joffroy dans une de ses leçons. Et c'est vrai ; pour être abstinent, il feut se bien nourrir. « Le pauvre remplace les aliments plus chers à préparer par l'alcool, nourriture toute prête et apaisant immédiatement l'appéticsous un petit volume » (p. 172).
Halte-là ! vont clamer de bons bourgeois effarouchés. Maiî tout cela, c'est du socialisme ! — Il y a apparence; mais qu'y faire? C'est un spectacle tien significatif pour qui sait ouvrir les yeux que de voir ainsi de tous les points de l'horizon aboutir au socialisme les études les plus désintéressées, les plus calmes, les plus scientifiques.
En vérité nous assistons à la naissance d'un droit nouveau, où tendent à se cristalliser, comme à toute époque de grand changement social, les conceptions nouvelles qu'amène l'évolution des choses. Droit provisoire d'ailleurs, en attendant que les hommes sachent, sans contrainte légale, éviter tout ce qui peut nuire à autrui et à euxmêmes.
Là, c'est l'idée de contrat bl-latéral qui se substitue au bon plaisir du patron, prétendant être
libre de jeter sur le pavé les ouvriers dont il ne veut plus. Ici, c'est au nom de la solidarité 3es hommes d'aujourd'hui avec leurs frères vivants ou avec leurs fils à naitre, un effort pour assurer par des lois protectrices la durée et le mieux-être de la race humaine. Je doute que contre ce courant puissent prévaloir économistes onhodoxes et anarchistes combattant côte à côte au cri de : Laissez &ire ! Laissez passer !
Novembre 1895.