‹ Critique de la doctrine de KantChapitre 11 sur 90 · I. Iii'ilrctiiiiic transcanlanlalc, loc. cit., art · texte numérisé non relu

I. Iii'ilrctiiiiic transcanlanlalc, loc. cit., art

LA QUATRIKME ANTINOMIE , 73

ment, qui n'a un sens clair (|uc j)ar la liaison du particulier au général (analyse) ou [)ar celle de l'effet à la cause, comme le dit l'adage : suhlata causa toUitur effeclus. L'efFet suppose la cause; il est nécessaire quand la cause est donnée, si toute cause contraire est écartée par hypothèse. La nécessité sans [)rincipe et sans cause ne peut s'entendre que comme l'identité pure : ce qui existe ne peut pas Jie pas existe?' quand il existe. Hors de là elle est sans application intelligible.

Ce nécessaire inintelligible est y)récisément le sujet de la quatrième antinomie kantienne. C'est l'adjectif absolu, l'Inconditionné, qui ne s'applique qu'indûment à l'être parce qu'il ne définit l'être par aucune qualité et qu'il n'est dès lors qu'une abstraction pure. Kant lui-même donne très explicitement ce sens abstrait à VËtre nécessaire dans l'argument de la thèse de cette antinomie.

L'énoncé de la thèse est le suivant : « Ilexiste un Etre absoluynejit ne'cessaire qui appartient au monde ou com?ne une de ses parties, ou commesa cause. » Après avoir exposé, en commençant, la preuve que la somme des phénomènes renferme une série de changements, et que tout changement a ses conditions qui le précèdent dans le temps et le rendent nécessaire, « toute chose, continue Kant, qui est donnée comme conditionnée présuppose, en rapport avec son existence, une série complète de conditions qui conduit à ce qui est entièrement inconditionné et seul absolument nécessaire. Quelque chose d'absolument nécessaire doit donc exister, s'il existe un changement comme sa conséquence ».

Il y a à remarquer, au sujet de cet argument, avant de poursuivre, que s'il portait, comme dans la première antinomie, sur la nécessité logique de supposer un premier terme à la série des phénomènes, — les conditions ou causes dont il est ici question étant des plié-

nomènes, — ou de supposer, comme dans la thèse de la troisième, une cause première, on aurait l'assentiment des adversaires de la doctrine du procès à l'infini. Mais terminer la série par le concept abstrait qu'on dénomme l'Inconditionné, c'est faire un saut dans le vide. On ne pourrait pas même essayer de démontrer un tel passage, et Kant, en effet, s'est contenté de le dire inévitable. L'inconditionné est comme l'absolu, comme le non-être, ce qui ne peut se penser que par des négations ; comment se peut-il que l'objet, qui ne peut se penser avec aucune qualité, se puisse penser comme réel? C'est le jeu de la logique avec des formes d'idées vides; et ce n'est, au fond, qu'une des manières de faire sombrer la pensée métaphysique dans la contradiction.

Voyons maintenant la seconde partie de la thèse, celle qui demande que cet absolument nécessaire existe, comme une partie (hunonde ou comme sa cause. Il ne saurait, dit Kant, en être différemment, « car le commencement d'une série temporelle ne peut être déterminé que par ce qui la précède dans le temps, d'oîi il résulte que la plus haute condition du commencement d'une série de changements doit exister dans le temps où cette série n'existe pas encore, — attendu que le commencement est une existence précédée par un temps oii la chose qui commence n'existait pas encore. — La causalité de la cause nécessaire des changements, et cette cause elle-même, appartiennent donc au temps et aux phénomènes, — en lesquels seuls est possible le temps qui est leur forme ; — ils ne peuvent donc être conçus comme séparés du monde des sens ou de la somme totale des phénomènes. Il suit de là que quelque chose d'absolument nécessaire est contenu dans le monde, que ce soit le tout de la série cosmique elle-même ou seulement une de ses parties ».

Ce raisonnement est très manifestement vicieux comme contradictoire en lui-même, ou avec l'hypothèse. En efFet, ce qu'on y appelle, en terminant, la causalité de la cause nécessaire des changements, c'est ce qu'on a nommé, au début, ï entièrement inconditionné et seul absolument nécessaire . Cet Inconditionné ne saurait donc appartenir au temps et aux phénomènes ; sa définition l'exclut du monde phénoménal, elle nous interdit de raisonner sur sa condition d'existence comme on fait sur les effets et les causes indéfiniment rétroactives dans le temps, et môme sur ce qu'il est, absolument parlant, puisque ce serait lui imputer des relations et des conditions.

Kant a donc abouti, croyant suivre la Raison, au contradictoire mystère théologique des doctrines de l'Absolu, c'est-à-dire à ce double point de vue dogmatique, propre aux sectes gnostiques , et aux émanalistes alexandrins, et qui consiste à faire descendre le monde d'un principe lié au monde par le fait de cette origine et qui ne peut ni le connaître, ni se connaître lui-même, parce que ce serait entrer en des conditions. Telle est bien à peu près la pensée de liant, puisque nous savons qu'il admet réellement, comme penseur transcendantal, et l'Inconditionné, comme fondement, et la série infinie des causes dans la rétrocession des phénomènes.

Pour la construction de l'antinomie dont il s'est donné la tâche, Kant pose seulement la thèse, que l'Inconditionné est cause ou partie du monde, mais il ne peut la démontrer que par un raisonnement contradictoire en soi ; car il définit d'abord cet Inconditionné comme nécessaire, par cette raison que la série des causes doit former un tout qu'il conditionne, et c'est après cela qu'il le présente comme inséparable de cette série, comme ne pouvant qu'exister dans le temps, ainsi que le monde, et qu'être contenu dans le monde. Or c'est

là nier llnconditionné qu'il a dit être rabsolumenl nécessaire.

C'est, on le voit, rargiiment du procès à l'infini, qui sert à poser l'Inconditionné, puis à le nier, ce qui ne doit pas nous surprendre, puisque le procès à l'infini est lui-même la contradiction du déterminé et de l'indéterminé qu'on identifie. Et c'est ce même argument (|ui, dans la preuve de l'antithèse, va s'employer à prouver qu' « il ri existe nulle part un être absolument nécessaire, soit dans le inonde^ soit hors du monde et qui en soit la cause ».

Voyons d'abord la supposition où le monde enfermerait en lui un être nécessaire, ou serait lui-même un tel être. Dans le premier cas, « il y aurait donc, dans la série des changements, ou un commencement inconditionnellement nécessaire et, par conséquent, sans cause, ce qui est contradictoire avec la loi dynamique de détermination de tous les phénomènes dans le temps ». — Cette proposition est irréprochable. 11 est clair que le monde phénoménal n'enferme rien d'inconditionnel. Que les faits ou actes spontanés ou libres y soient admis ou non, ils n'y entrent jamais sans condition.

Dans le second cas, « la série elle-même devrait être sans commencement, et, encore que contingente et conditionnée en toutes ses parties, serait entièrement nécessaire et inconditionnée en tant que tout; mais ceci est contradictoire en soi, parce que l'existence d'une multitude ne peut être nécessaire si aucune de ses parlies ne possède l'existence nécessaire ».

Celte conclusion n'est point rigoureuse. En effet, l'idée de la nécessité d'un être, quand cet être n'est pas considéré comme ayant une cause (et le monde n'en a a point, selon la plupart de ceux qui admettent le procès à l'infini) cette idée, on la défend, comme étant celle de la donnée des phénomènes, donnée certaine et né-

cessaire par le seul fait (\uelie est, et que le commencement en serait inconcevable. Les parties du monde sont alors nécessaires non chacune par soi, mais comme toutes solidaires en une succession éternelle, indissoluble d'effets et de causes qui sont elles-mêmes des effets.

Or, cette hypothèse n'est réfutable qu'en démontrant que ce qui est inconcevable , ce n'est pas le commencement, quoique surpassant la loi de l'expérience, mais bien l'absence de commencement, comme impliquant l'infini actuel, qui pour l'entendement est contradictoire.

Passons à la seconde supposition qui est à réfuter pour la défense de Vantithèse: c'est celle où il existerait un être absolument nécessaire hors du monde, et qui en serait la cause. S'il en était ainsi, dit Kant, « cette cause, en qualité de membre le plus élevé dans la série des causes des changements cosmiques, donnerait le commencement à l'existence de ces causes et de leurs séries ; en ce cas donc elle aurait elle-même commencé d'agir, sa causalité appartiendrait au temps et, par conséquent, à la somme totale des phénomènes ; elle appartiendrait au monde et ne serait donc pas hors du monde, ce qui est contraire à notre supposition. Il n'y a donc, définitivement, ni dans le monde ni hors du monde, et toutefois en connexion causale avec lui, un être absolument nécessaire ».

La preuve de Vantithèse est entachée du même vice logique que nous avons reconnu dans la preuve de la thèse. Kant a défini Vêtre 7iécessaire comme il lui a plu ; c'est l'Inconditionné, (jui ne peut pas davantage commencer dans le temps la série des phénomènes, qu'avoir sa place dans le cours de cette série. Kant aurait eu le droit de soutenir que l'être, ainsi défini, est étranger au monde et ne peut pas plus en être cause que partie, non pas même en être la condition à moins de se condi-

tionner lui-même ; mais alors il fallait abandonner cette abstraction vide, comme de nul usage possible en métaphysique. N'ayant pas pris ce parti, il ne lui était plus permis de garder cet Inconditionné, et de s'en servir, tantôt pour démontrer qu'il doit agir, dans le monde, du dedans, et tantôt qu'il ne peut agir ni du dedans ni du dehors; et cela quand il résulte déjà de la définition de cet être singulier qu'on ne peut lui attribuer aucune sorte d'action sur les autres êtres, alors cependant qu'on le tient pour leur condition universelle d'existence, mais qu'on n'explique pas comment il exerce ce conditionnement; et qu'enfin on demande en même temps que la série des causes empiriques soit regardée comme infiniment prolongée dans les temps écoulés, de telle manière que toute cause ait eu antérieurement sa cause d'existence ! Nous savons déjà que cette imbroille logique signifie que son auteur admet à la fois l'existence de la série infinie et celle de l'être nécessaire indéterminé. C'est là sa solution de la quatrième et dernière antinomie, comme de la troisième : la thèse et Vantithèse vraies toutes deux: « 11 nous reste un moyen d'échapper à l'antinomie apparente; les propositions en conflit peuvent être vraies toutes deux en même temps sous différents aspects; c'est-à dire que toutes les choses du monde des sens peuvent être entièrement contingentes et n'avoir, j)ar conséquent, qu'une existence empiriquement conditionnée, quoiqu'il puisse exister néanmoins une condition non empirique de la série entière : à savoir, un être nécessaire inconditionné. Cet être, en tant que condition intelligible, ne ferait point partie de la série, non pas môme comme son terme le plus élevé, et ne rendrait aucun de ses termes empiriquement inconditionné, mais laisserait tout le monde des sens, en tous ses termes, dans son existence empiriquement conditionnée ».

Kant explique ensuite qu'il n'en est pas ici comme de la troisième antinomie (problème de la liberté), où la chose même, .suùstanlia phoenumenoji, a\^partenait à la série des conditions, tandis que sa causalité était représentée seulement comme intelligible. Maintenant, au contraire, il s'agit de concevoir l'être nécessaire comme résidant hors de la série du monde des sens, comme ens extramundanum et comme purement intelligible. « C'est de cette manière seulement qu'il peut être soustrait à la loi de contingence et de dépendance applicable à tous les phénomènes. »

Kant réunit, en ces derniers mots, contre l'usage, les idées de contingence et de dépendance. C'est que, à son point de vue, les phénomènes sont tous dépendants et nécessaires par le fait de leur enchaînement indissoluble ; il les appelle contingents comme subordonnés au seul être nécessaire inconditionné, quoiqu'il ne puisse définir, autrement que par une abstraction pure, cet (( être intelligible qui est libre de toutes conditions empiriques, et qui contient, au contraire, le fondement de la possibilité de tous les phénomènes ». Il ne prétend pas même, il le déclare, démontrer son existence:

« Nous n'entendons nullement prouver ainsi l'existence inconditionnellement nécessaire d'un tel être, ou même seulement démontrer la possibilité d'une condition purement intelligible de l'existence des phénomènes du monde sensibles. Nous voulons, d'un côté, limiter la raison pour qu'elle ne perde pas le fil des conditions empiriques, et ne s'égare pas en des explications transcendantes impropres à représenter le monde in €oncreto\ nous avons, d'un autre côté, à limiter la loi de l'usage purement empiricjue de l'entendement, afin (ju'il ne s'aventure pas à prononcer sur la possibilité des choses en général et à déclarer que l'intelligible est impossible par ce molif qu'on l'a montré inutile poui'

Re.nouvieh. — kant. 0

j.^ CRITIQUE DE LA DOCTRINE DE KANT

l'explication des phénomènes. Tout ce qu'on veut conclure est ceci simplement: que Tentière contingence de toutes les choses de la nature et de leurs conditions (empiriques) peut parfaitement coexister avec la présupposition arbitraire d\ine condition nécessaire, quoique purement intelligible, et qu'il n'y a pas contradiction réelle entre ces deux vues, mais qu'elles peuvent bien être toutes deux vraies... Une cause intelligible, en ce cas, ne signifie rien de phis que le fondement transcendanlal, et pour nous inconnu, de la possibilité de la série sensible en général ; et l'existence de ce fondement, indépendante de toutes les conditions de cette série, et, par rapport à lui, inconditionnellement nécessaire, n'est nullement opposée à sa contingence illimitée, non plus qu'à la régression sans fin de la série des conditions empiriques*. »

On voit par ce dernier passage, un des plus clairs, que Kant ne fait usage du mot cause que pour en rejeter le sens, quand il est question de l'Inconditionné, qui doit rester selon lui sans qualification aucune quant à son rapport au monde. Ce rapport étant donc nul pour notre connaissance, il est exact de dire qu'en le pensant nous ne pensons rien qui contredise le concept opposé, phénoménal, i]n procès à l'infini des phénomènes, mais c'est une façon trop aisée de lever l'incompatibilité qui semble assez claire entre les deux points de vue, que de laisser indéterminé le rapport, qu'on pose entre eux nominalement, du conditionnant au conditionné. Ce vice de la prétendue solution est' d'autant plus cho(juant que, en l'absence de toute définition de ce rapport, ses deux termes demeurent par leurs idées |)roprcs : ce qui est sans conditions, ce qui réunit toutes les conditions, rontradictoircs l'un de l'autre.

I. Diulecliijitc Iranscenilanlalc, cliap. u, scct. g, art. f^.

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