CHAPITRE V
OBSERVATIONS SUR LES ANTINOMIES ET LE PRINCIPE DE SOMMATION OU DE NOMBRE
On se demande actuellement pourquoi Kant, faisant porter la troisième et la quatrième antinomie sur des termes si abstraits, a évité les questions réelles auxquelles la métaphysique et la théologie ont toujours donné lieu et qui sont en possession de susciter les allirmations et les néç^ations ordinaires sur la cause et les conditions du monde. L'idée de la création et la croyance en une volonté consciente, extérieure au monde et créatrice, répondent à une hypothèse qui n'aurait pas du paraître négligeable. Kant s'est expliqué sur ce sujet, brièvement, dans une Remarque sur sa thèse de la quatrième antinomie. La « pureidée d'un être suprême » appartient, dit-il, à un autre principe de la raison qu'à celui qui consiste à s'élever du conditionné à l'Inconditionné comme à sa condition nécessaire, et qui est un argument co.smo/o^z^?^e. « 11 faut recourir à des concepts d'êtres contingents (pour autant qu'ils sont objets de l'entendement seulement) et de plus à un principe d'après lequel nous puissions rattacher ces êtres, à l'aide de concepts seulement, à un Etre nécessaire. Tout cela ressortit à la philosophie transcendante dont ce n'est pas ici le lieu. »
En termes plus nets la question de rexistencc de Dieu appartient à la raison praticpie et non à la raison
CRITIQUE DE LA DOCTRINE DE KANT p,.e. Il est vrai que Kant se dispose à la traiter, dans 1. partie de la Critiquea,n\ suit immédiatement celle dont no'.^ nous occupons maintenant, mais ce sera alors pour combattre les arguments didactiques de 1 Ecole a l'appui de l'existence de Dieu, et pour n^accepter, d une autre part, ce que la théologie renferme de vérité, selon kii, qu'à titre à'idéal de la raison pure ou idéal transcendaiilal et le définir en ces termes :
Toute la variété des choses n est que la multitude des modes de limitation du concept de la réalité la plus haute, qui est leur commun substratum, de même que les fK^ures sont les modes de limitation divers de l'espace "sans fin. De là vient que l'objet de son idéal, qui existe dans la raison seulement, est appelé VElre originaire [Eus originarium), et, en tant qu'il n'a rien au-dessus de lui, VÊtre suprême {Ens summum), et, en tant que toute chose lui est subordonnée comme a sa condition, VÊtre des êtres [Ens entium). Tout ceci cependant ne signifie point la relation objective d'une chose réelle aux autres choses, mais bien d'une idée à des concepts et nous laisse dans la plifs parfaite ignorance touchant l'existence d'un être d'une telle supériorité superlative ^
\: idéal transcendantal\^?iv^\t à Kant dépasser l'idée de l'Être. Le sens qu'il donne d'ailleurs et non sans raison à Vidêal par opposition au réel, en lui reconnaissant « un certain \^on\o\v pratique (comme principe régulateur) et hi valeur d'un point d'appui pour la perfection possible de certains actes- ». Nous ne nous proposons pas de discuter maintenant la critique kantienne de l'idée de Dieu. Nous ne voulons que remarquer qu'il n'y avait aucun motif logique pour que le sujet des antinomies, relatives à la causalité et à la nécessité, portât exclusivement sur l'Inconditionné, — cette abstraction souveraine dont
I. DinlcrAiiuc Iransccndanlale, cliap. m, secl. u. De l'idéal Iransrcndantal. ■jt. Ibid., i''' sccl., De l'idéal en (jéiiéral.
LKS ANTINOMIES KT LE PRINCIPE DE SOMMATION OU DE NOMBHE 8.'i
ToJjjet lie se définit ([iie par runiverselle négation, — et sur le procès à l'infini des phénomènes, — qui est inabordable à l'expérience et contradictoire à la loi de l'entendement, — et pour que l'inventeur du criticisme employât la vaine distinction du transcendantal et du transcendant, de la Raison et de l'entendement, à séparer deux questions de spéculation transcendante qui ont toujours été unies dans la ()ensée des hommes et pour la position des problèmes philosophiques.
Le motif qu'allègue Kant pour omettre l'idée de Dieu parmi les principes invoqués pour la conception de l'origine des phénomènes et sur lequelsont porté principalement les controverses des philosophes, c'est donc que l'idée de Dieu est transcendante, non transcendantaie. Quelle définition, cependant, a-t-il donnée du transcendantal dans son son introduction de la Critique de la Raison pare? — « J'appelle trancendantale toute connaissance qui ne porte pas tant sur les objets que sur nos concepts a priori des objets. » — Manquait-il quelque chose à l'homme des anciens âges qui écrivait ces mots : Dieu dit : Que la hanière soit et la lumière fut, pour posséder un concept a priori de l'origine du monde ? Et Elohim était-il pour lui quelque autre chose qu'un être conscient exprimant une volonté ? Et la psvchologie idéaliste a-t-elle fait autre chose que poser la conscience en fondement de l'existence parce qu'elle est la condition de la connaissance ? Mais l'idéalisme kantien, qui ne se plaît que dans l'abstrait, exige, à la cime du monde, une idée pure, et l'idée la pluspure possible est une idée négative !
Le fond de la doctrine qui préside au plan artificiel des antinomies kantiennes, dont elle prépare la solution, c'est la thèse que les phénomènes, n'étant pas des choses en soi, ne souffrent pas l'application de la catégorie de la ([uantité; cette condition de l'entendement
(iiii exige (luuii lout réel soil un nombre déterminé et non point line série d'unités sans fin. Cette thèse, partout présente dans la dialectique, permet, comme nous l'avons vu, de mettre sur le même pied les arguments tirés de généralisations de l'expérience et l'argument unique qui les combat, qui en dénie la légitimité, et qui est le principe de contradiction. Mais, même en supposant que les phénomènes ne soient rien en soi, de telle sorte qu'on ne puisse pas les distinguer et les compter, et qu'en d'autres termes, les lois de succession et de division, d'étendue et de mouvement, ne portent que sur des imaginations sans fondement, in re,en admettant cela, on n'a rien fait pour infirmer le principe de contradiction : règle logique et non physique. Nous ne connaissons pas les choses autrement que sous les lois de notre entendement, et, réelles ou imaginaires et fictives qu'elles soient, ce n'est jamais qu'en nos concepts que nous en établissons l'accord ou le désaccord. C'est de nos concepts que les catégories sont les lois. Quand le mathématicien se refuse à assimiler le continu au nombre, à regarder Vinfinmient petit (ainsi nommé du calcul infiiiitésimal) comme une quantité déterminée, unité fixe, par la raison que la moindre des quantités continues serait en ce cas constituée par un nombre sans fin de ces unités, ce qui est contradictoire, il n'importe nullement que les parties du continu représentent pour lui des objets réels ou des idées mathématiques pures; il n'y songe point; c'est dans le concept, qu'il répugne à admettre la contradiction ; et c'est, quand il pense à des choses de l'espace et du temps (qu'il regarde ordinairement comme des choses en soi), c'est alors qu'il peut arriver qu'il les croie à la fois indéfinies, sans terme possible, comme la série des nombres conceptuels, et constituant, prises ensemble, le tout déterminé qui est l'univers.
LES ANTliNOMlRS ET I.K l'HlNCH'E DE SOMMATION OU DE NOMBRE 87
Les giaiids philosophes dogmatiques de l'infini ont senti qu'il fallait, pour la thèse de l'infinité du monde, considérer le tout comme réellement indivisible, et les modes phénoménaux, qui représentant des êtres divisés dans l'espace et dans le temps, comme n'étant séparés de leur substance que par notre imagination. Telle est la théorie de Spinoza, qui, mieux qu'aucun autre, s'est expliqué sur la nécessité logique de soustraire les phénomènes à l'application de la loi de numération, et dont l'objet essentiel était do justifier ainsi la doctrine de l'unité universelle et de la solidarité absolue '. On peut prouver par la correspondance de Leibniz" que sa solution du problème logique de l'infini était la même que celle de Spinoza quoique l'exposition en fût gênée chez lui par le respect de la théologie orthodoxe. Elle est, au fond, une sorte d'absorption, si l'on peut ainsi parler, de l'infini numérique, irréalisable, par Yunwn totwn où rien n'est plus sujet au nombre. Des panthéistes plus hardis, et Giordano Bruno principalement, avaient déjà professé l'identité mystique du point avec l'immensité et de l'instant avec l'éternité, la rencontre de l'infiniment petit et de l'infiniment grand, dans l'unité où les nombres s'abîment. Le commun des infinitistes, aujourd'hui si nombreux en philosophie et ailleurs, ne se rend pas compte de l'impossibilité de vraiment concevoir que des êtres soient présents dans l'espace sans bornes, en des nombres qui n'auraient pas plus de limites que l'idée de nombre n'en a dans notre esprit, et que cependant ils soient là, donnés simultanément, de manière à former un ensemble déterminé, sans pour cela former un nombre déterminé. Mais les penseurs
1. Opcra poslhuma, Epist. XXIX (à Louis Mcyer) et Éthique, I, sch.,
p. XV.
2. Particulièrement clans une polémique réglée entre Leibniz et J. BernoulUi, son disciple, et dans les lettres de Leibniz au P. Des Bosses.
ralionnols, conséquents dans leurs vues, ont compris qu'ils ne pouvaient se représenter un monde phénoménal sous une telle condition que comme un système d'apparences, et d'illusions, nous sommes forcés de le dire, puisque on appelle illusion une apparence à laquelle manque un fondement de réalité. Du nombre de ces penseurs est Kant en dépit de lui-même, lui qui a pourtant attaché beaucoup d'importance à passer pour un réaliste empirique , en même temps que pour un idéaliste transcendant al.
L'opposition de ces termes est, sous le voile favorable des mots, le résumé de la contradiction fondamentale sur laquelle roule toute sa Critique de la Raison pure. Nous nous demandions, au début de cette étude, si l'on avait jamais assez remarqué, — en France du moins, que nous sachions, — que les deux premières antinomies consistaient à mettre en balance la valeur probante d'une application directe du principe de contradiction et celle des arguments, qu'on les dise ou non fondés sur l'expérience, et qui le contredisent.
Nous avons ensuite constaté que les troisième et quatrième antinomies, quoique moins simples d'argumentation et embarrassées de l'idée mal éclaircie de la nécessité, font encore valoir des raisons qu'infirmerait, comme dans les premières, le principe de contradiction, s'il était reconnu. Nous avons. enfin montré comment Kant, donnant ce qu'il appelle la solution des antinomies de la totalité, de la composition, de la causalité et de la nécessité, prétend échapper à la force de ce principe (qu'il a continuellement violé dans le cours de sa dialectique), sous le prétexte que les phénomènes, n'étant que nos représentations, n'étant donc rien en soi, n'obéissent pas à la loi qui exige qu'un tout donné soit en même temps un nombre déterminé, loi analytiquement liée au principe de contradiction.