CHAPITRE VI
En somme, l'examen des antinomies kantiennes, de la nature des arguments invoqués dans leurs thèses et leurs antithèses, et de la doctrine qui se donne pour l'explication et pour la solution des contradictions qu'elles posent, a pu nous convaincre que Fauteur de la critique de la raison a constamment regardé deux points, il faudra dire de foi, si on ne veut pas les appeler dogmatiques, comme placés au-dessus, de la critique, puisque on n'a pu en avancer les propositions que par àe& jugements a priori qui ont le pouvoir d'invoquer l'assentiment universel : l'un est l'existence de l'inconnaissable inconditionné, l'autre, le procès à l'infini des phénomènes, soit dans leur composition actuelle, soit dans leur multitude en la vue rétrocessive du temps. Le premier est contraire au principe de l'entendement d'après lequel il n'y a d'intelligible (même dans les objets de l'intuition sensible) que des relations; le second est directement opposé au principe de contradiction ; et ils sont logiquement incompatibles entre eux, attendu que l'Inconditionné, d'une part, et, de l'autre, la série infinie de termes qui compose le monde phénoménal sont séparés, alors même que l'inconnaissable existerait, par un intervalle logiquement infranchissable.
Descendons maintenant au fond de cette doctrine, cherchons à en faire ressortir la vue la plus générale
»jui puisse concorder avec les thèses métaphysiques appelées par Kant transcendantales. Nous avons, pour nos données, le monde des conditions et de l'enchaînement nécessaire universel des phénomènes, et, audessus de ce monde, l'Inconditionné dont toutes les conditions dépendent par définition et par hypothèse. Le mode de dépendance est inconnu, mais, quelle qu'elle soit, la descendance de ce qui est en soi à ce qui n'est pas en soi ne peut être que ce que les religions et les philosophies de l'Absolu ont entendu par la chute: la chute de l'Un dans l'Etre ou celle de l'Être dans la Vie, selon le degré de raflinement des théories, ou, en termes différents, de la Volonté dans le Vouloir vivre, règne de cette causalité qui est la matière, selon Schopenhauer. La pensée de Kant doit, au fond, appartenir au même ordre de conceptions, par raison métaphysique d'abord, comme nous venons de l'indiquer, puis moralement, ainsi que cela résulte de la théorie kantienne du libre arbitre dont le principe est rapporté au noumène, hors du monde phénoménal. C'est la thèse de la doctrine de la Religion dans les limites de la raison, où l'origine du mal est regardée comme nécessairement antérieure à l'ordre des choses contingentes, par conséquent de la sensibilité et des passions, et, en un mot, hors du temps: « 11 y a contradiction, dit Kant, en cet ouvrage', à chercher l'origine dans le temps du caractère moral de l'humanité, considéré comme contincjent, attendu que ce caractère est le principe de Vexercice de la liberté, et que ce principe, de même que tout principe déterminant du libre arbitre en général, doit, de toute nécessité, être cherché dans les représentations rationnelles ». Ka?it a souligné le mot exercice, pour bien marquer la dislinclion du principe et de l'exercice. Nous en souli-