L'IDEAL DE LA RAISON PURE ET L'IDÉE DE L'ÊTRE SUPRÊME
porte sur les concepts a priori des objets, non sur les objets eux-mêmes. Ainsi Kant prend au compte de sa propre noologie métaphysique, si ce mot m'est permis, les vues infinitistes de la théologie de TEcole, l'omniprésence et l'éternité indépendantes des relations de temps et d'espace, et unies à la toute-puissance dans la personne de l'Etre suprême. Or, l'idée de l'éternité indivisible est la contradictoire de l'idée du temps, dont elle ressort par une négation, comme le non-être ressort de l'être ; l'idée de l'omniprésence est de même la négation de l'idée de présence, qui signifie le rapporta un lieu donné à l'exclusion de certains autres lieux ; et cette double chimère, l'existence en dehors des relations finies, fondamentales, inséparables de la conscience et de toute connaissance, se présente à l'entendement comme une négation de la personnalité dans l'Etre suprême, et l'on prétend les unir en lui. — La Raison pure, chez Kant, se présenterait donc comme un assemblage de mêmes contradictions que le dogmatisme théologique dans l'Eglise, si cette Raison était plus affirmative ; mais elle n'est pas affirmative, elle n'est pas même hypothétique, en sorte que le philosophe ne se contredit que transcendantalement .
Kant ne s'explique à ce sujet, définitivement et clairement, que dans un Appendice à la dialectique transcendantale, sous ce titre : de la fin ultime de la dialectique naturelle delà raison humaine . On y lit une suite de déclarations positives suivies d'autant de restrictions qui en retirent entièrement la portée, en tant qu'on pourrait imaginer qu'elles se rapportent, chez leur auteur, à une croyance réelle touchant l'ordre objectif du monde. Ce serait le résumé le plus instructif de la Critique de Kant si l'on ne trouvait dans le même ouvrage des ouvertures sur le monde des noumènes, qui démentent le ferme propos de n'en vouloir connaître rien de |)liis que
rexistencc indéterminable. Voici la suite des propositions.
Est-il permis au philosophe d'admettre qu'il existe quelque chose de différent du monde, quelque chose qui renferme le fondement des connexions et de l'ordre que le monde nous présente, suivant des lois générales? — Oui, certes, le monde est une somme de phénomènes, il doit avoir un fondement transcendantal accessible au pur entendement ; mais il ne faut pas dire qu'il est une substance éminemment réelle, nécessaire, etc. Cela n'a pas de sens; les catégories ne nous sont que d'un usage empirique; hors des phénomènes, elles se réduisent à des titres de concepts, que nous pouvons admettre, mais qui ne nous font rien comprendre.
Il est permis aussi de concevoir cet Etre, qui est différent du monde, d'après l'analogie des objets de l'expérience. — u Oui, mais alors ce sera comme un objet dans l'idée, non comme un objet dans la réalité, et en tant seulement qu'il est un substratum, à nous inconnu, de l'unité systématique ou de l'ordre et des fins du monde que la Raison est obligée d'adopter à titre de principe régulateur de l'investigation de la nature. »
« 11 y a plus, nous ne devons pas craindre d'admettre en cette idée un certain anthropomorphisme, propre à favoriser ce principe régulateur; car ce n'est pas toujours là qu'une idée qui ne se rapporte pas directement à un Etre différent du monde, mais seulement à ce principe de l'unité systématique du monde, au moyen du schéma de cette même unité, c'est-à-dire d'une Intelligence suprême regardée comme son auteur et animée des plus sages desseins... Ce n'est point là avoir la prétention de concevoir ce que ce peut-être en soi (jue cette cause originelle de l'unité systématique du monde; c'est seulement en faire usage, se servir de
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ridée qu'on s'en forme pour l'application de la Raison aux choses de ce monde. »
Jusqu'à quel point l'ordre des choses de ce monde justifie la croyance à l'existence d'une telle unité, c'est ce que Kant examine le moins possible. Il lient, au contraire, à ce que, si nous y croyons, ce soit en quelque sorte sans y croire. Il suppose qu'il n'aura pas su se faire bien comprendre de son lecteur, après une explication cependant assez claire : « Sûrement, dit-il, on va me demander si, d'après cela, on peut admettre l'existence d'un sage et tout-puissant auteur du monde? » — Mais sa réponse ne peut qu'achever de troubler l'interrogateur : « On le peut certainement, répond-il, et même on le doit. — Mais alors donc nous étendons notre connaissance au delà du champ de l'expérience possible? — Nullement, nous avons seulement supposé un quelque chose au sujet de quoi nous n'avons aucune conception possible de ce que cela peut être en soi-même (comme un objet purement transcendantal). » Kant développe assez longuement l'explication de ce curieux point de vue. Rapportons-en encore quelques traits saillants.
Le philosophe a usé de la Raison pour concevoir l'unité d'après des analogies empiriques, prises de l'intelligence, et suivant une idée de finalité et de perfection. « Cette idée est donc entièrement fondée sur un certain usage cosmique de notre raison. Si nous lui attribuions une validité absolue, objective, nous oublierions que c'est seulement un Etre en idée que nous pensons-là ; et comme, en ce cas, nous prendrions notre point de départ dans une cause qui ne peut point être déterminée par des considérations empruntées au monde, nous ne serions plus en état d'employer ce principe en concordance avec l'usage empirique de la Raison. »
Ce passage, qui peut paraître obscur, s'éclaircira sj nous remarquons que Kant entend par l'usage cosmique
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(le la Raison la spéculation sur ce qu'il appelle l'unité systématique du monde, et, par Tusage empirique, les jugements motivés sur Texpérience qui oppose, d'autre part, à cette unité, tant de désordres et de fins manquées clans l'univers. Ainsi entendue, la pensée de Kant s'éclaircit, à la fois, et prend, pour l'intelligence de sa véritable thèse beaucoup d'importance. On peut se convaincre par sa théorie qu'il ne doit point croire comme philosophe à la personnalité du principe du monde, parce que l'unité systématicjue lui paraît certainement n'être pas confirmée par l'expérience; et ceci est une réponse à l'objection que nous indiquions tout à l'heure en demandant la preuve de cette unité'. On peut, en second lieu, conclure que Kant, optimiste de théorie, par principe de conscience, comme on sait, et pour satisfaire à V Idéal de la Raison pure , devait être un pessimiste empirique (nous imitons ici son langage) et porter sur la valeur morale du monde un jugement conforme à ses vues générales sur le mal radical et sur l'inexplicable écart de la Sensibilité et de la Raison.
La négation implicite de la personnalité divine est la seule interprétation raisonnable à donner à un passage comme celui-ci: Kant se fait demander une seconde fois: « Les dispositions de la nature qui ont des apparences de dessein, pouvons-nous les regarder comme des desseins réels et les faire remonter à une volonté
1 . (' Quoique nous ne puissions découvrir que peu de chose de cette perfection du monde, ce n'est pas moins une loi de notre raison de l'envisager toujours et de l'attendre; il nous est avantageux, il ne nous est jamais nuisible de poursuivre notre investigation de la nature d'après ce principe. Mais en admettant cette fondamentale idée d'un suprême auteur, il est clair que je n'admets pas l'existence et la connaissance d'un tel être, mais son idée seulement, et qu'en réalité je ne dérive rien de l'être mais de l'idée, c'cst-k-dire de la nature des choses du monde suivant une telle idée. » — Kant va jusqu'à trouver là une justification de l'emploi si con)mun du mot nnlure au lien dn nom de Dieu.
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divine, volonté exercée nioyennanl l'intioduction de certains arrangements dans le inonde? » Et voici la réponse : « Vous le pouvez, mais à une condition, c'est que vous trouverez indifférent de dire que la sagesse divine a tout disposé j)our les hautes fins, ou de prendre l'idée de la sagesse suprême pour une règle à suivre dans l'investigation de la nature..., en d'autres termes, qu'il vous sera égal, là même où vous percevriez l'unité de plan, de dire: Dieu l'a sagement voulu, ou la nature l'a sagfement ordonné » ; car ce sont les lois de la nature qui nous autorisent, et non pas leur auteur, dont nous ne pouvons rien supposer que par elles, en prenant ridée pour principe.
« C'est là ce qui nous justifie lorsque non seulement nous nous représentons, en idée, la cause du monde suivant une espèce d'anthropomorphisme subtil (sans lequel on n'en pourrait rien concevoir) comme un Etre pourvu d'entendement, susceptible des sentiments de plaisir et de peine, et, par conséquent, doué de désir et de volonté, mais encore nous lui attribuons une perfection infinie, c'est-à-dire supérieure à toute perfection dont l'idée puisse être suggérée par la connaissance empirique de l'ordre du monde. » La loi régulative de l'unité systémati([ue exige de nous cette conception d'une infinie variété dans une entière unité. La Raison pure pose pour nous les principes, et nous élève audessus de l'Entendement, mais c'est tout: « Si nous les comprenons mal, si nous les prenons pour des principes constitutifs d'une connaissance transcendante, ils nous déçoivent par une illusion brillante, par une persuasion et une science imaginaire (jui à leur tour n'engendrent <|ue contrailictions et disputes '. »
On voit que Kant réunit en cette conclusion curieuse,
I. Dialectique transcendantale. Appendice, De la fin ultime, etc.
m CRITIQUE DE LA DOCTRINE DE KANT
et pour leur l'aire, comme on dit, le même sort, la haute théologie de l'École (idéal de la Raison pure) tous les infinis, et le « subtil anthropomorphisme » sans lequel on ne saurait, dit-il très justement, concevoir la « cause du monde » ; il les réunit et les justifie, Tun comme l'autre, ni plus ni moins l'un que l'autre, par cette raison que ce sont « des idées qui ont leur usage par rapport au monde, en servant à la liaison des phénomènes », mais ne sauraient donner la moindre ouverture pour la connaissance de l'Être. Cette théorie propose à l'esprit humain une marche contraire à celle qu'il suit invariablement en réglant sa conduite, dans ses rapports avec le monde, sur ce dont il regarde l'existence comme réelle, et ses croyances, sur ce que l'application de l'entendement aux apparences, pour les interpréter et y fonder des inférences, lui fait juger véritable. Le philosophe qui pose une formule universelle a priori dominant les phénomènes, qui nous recommande de rester complètement indifférent à la question de savoir si elle est vraie ou fausse, parce qu'il ne prétend pas la justifier, et qui veut néanmoins que nous la prenions pour règle de nos attitudes, — ne le pouvant de nos croyances, — partout où elle aurait des applications à la société et à la vie, — ce philosophe devrait disposer d'une autorité morale, et trouver, pour ses vues, une autre sorte de sanction dont rien ne. nous donne l'idée. Et comme c'est de philosophie qu'il s'agit, on ne peut dès lors qualifier sa doctrine que de dogmatisme dans la fiction, ou du moins dans l'hypothèse, vu le doute irrémédiable sur la vérité en soi. Demandons-nous encore une fois comment il a pu penser qu'il avait ainsi trouvé le moyen de faire place à la croyance en supprimant la connaissance' ?
I. Le mol est de la préface de la seconde édition de la Critique de la Raison pure : « J'ai dû, y lisons-nous, supprimer la connaissance (^das Wissen)
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Nous appelons dogmatisme dans l'hypothèse l'affirmation de l'idéal comme d'une loi de la raison appliquée au monde en même temps que sans objet dans le monde. Ce dogmatisme est ensuite à rapprocher d'un autre, entièrement ihcorétique cette fois, nous voulons dire de la doctrine de V Inconditionné , principe des conditions du monde; or, ce dernier étant absolument inconnaissable, l'idéal personnifié de la raison ne lui est nullement comparable, n'a rien qu'on puisse lui supj)Oser de commun avec la chose en soi, absolue, impropre par définition à porter un attribut quelconque, qui lui constituerait nécessairement une relation. Il est vrai que le philosophe de la Raison pure n'est pas plus en état de démontrer l'existence de l'Inconditionné que de dire de quoi elle est faite, en quoi elle se peut distinguer du néant, et de donner un fondement propre, intelligible, à la Raison prétendue qui pose cet absolu en contradiction avec les lois de l'Entendement.
pour faire place à la croyance (^das Glanhen). » Et le contexte de ce passage établit que la croyance est celle que Kant résume en ces trois mots consacrés : Dieu, la Liberté, l'Immortalité.