‹ Critique de la doctrine de KantChapitre 20 sur 90 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

LES TROIS HAUTES FINS DE LA RAISON SPÉCULATIVE. — LA FIN DE BONHEUR ET SON RAPPORT A LA LIBERTÉ ET AU MÉRITE.

L'idéal de la Raison pure de Kant regarde d'un côté au domaine transcendantal (ou de nos concepts aprioriques des objets, non des objets eux-mêmes), de l'autre, à la pragmatique (ou règlement et préceptes de conduite à tirer de l'étude des faits, de la connaissance, des objets, par conséquent). Ce dernier point de vue devrait donc supposer les objets réels, ou tenus pour tels hypothétiquement, c'est-à-dire objets de croyance, quoique accessibles à la spéculation «^jr?'or/ seulement faute de vérification expérimentale possible. Mais c'est ce qui n'a point lieu dans la doctrine de Kant, comme nous venons de le voir. Peut-être cette théorie de l'idéal et de son application à la vie n'a-t-elle été dans la Dialectique transcendantale qu'une première conception, encore imparfaite et mal venue, de la théorie qui devait se constituer pour la Critique de la Raison pratique . Une simple ébauche de cette dernière se trouve vers la fin de la Critique delà Raison pure, et on y peut constater l'usage, cette fois moins disputé, de l'idée de 1' « Être doué d'entendement, susceptible des sentiments de plaisirs et de peine, capable de désir et de volonté, par conséquent, et auquel on serait autorisé à attribuer en outre une perfection infinie, c'est-à-dire dépassant toute perfection à nous connue dans l'ordre empirique du monde ». Cette idée n'avait été d'abord proposée qu'à la condition

LES TROIS HAUTES FINS DE LA RAISON SPÉCULATIVE 12o

qu'on (Jciiieiii-crait iiulifFéroiit à la c|iicsliou Je savoir si elle a un objet réel, ou si, au fond, c'est à la nature et non point à un tel être qu'est due l'ordonnance des phénomènes en leur unité systématique. Au contraire, la doctrine de la ciéation est formellement professée dans la partie de la Critique de la Raison pure qui fait suite à la Dialectique tramcendantale et, sous le titre de Méthode du traîiscendantalisuie, termine l'ouvrage. Là il est de nouveau traité de l'idéal, mais do V Idéal du Souverain bien déterminant la fin ultime de la Raison pure, et puis du Savoir et de la Foi\ et la Divijiité et V humortalité y sont traitées de croyances, non plus qui doivent paraître indifférentes à la Raison, mais que Kant juge essentielles pour le fondement et le soutien de la morale. Au début de cette partie de la Critique, il prévient bien encore le lecteur contre une croyance qui serait trop objective, mais la contradiction est inévitable quand il passe à l'explication des trois thèses qui devaient revêtir la forme de postulats de la Raison pratique. Ou il faut alors rétablir le lien (qu'on a nié) des deux Raisons, ou bien la croyance devrait être quelque autre chose que ce que chacun entend par ce mot.

« La fin la plus haute à laquelle tend la spéculation de la Raison en son usage transcendantal comprend trois objets: la liberté de la volonté, l'immortalité de l'àme et l'existence de Dieu. L'intérêt purement spéculatif de la Raison est très faible sur chacune de ces trois questions, et s'il ne s'agissait que de cela, le fatigant et interminable travail de l'investigation transcendantale n'aurait guère valu la peine d'être entrepris, car à quelques découvertes qu'il puisse conduire, elles ne sauraient être employées de manière à ce qu'elles deviennent wiWes in concreto, c'est-à-dire dans l'investigation de la nature. » — Il semble bien pourtant que la spéculation de Kant était vouée, elle aussi, à un usage

transcendant al, et, que ce fût pour obtenir des effets positifs, ou des effets négatifs, sur les trois questions, ou sur la direction des vues que les philosophes et les autres hommes pouvaient embrasser après cet enseio-nement, ce devait toujours être un résultat utile, du seul o-enre d'utilité in concreto, que comporte Yinvestigation de la nature, en ces matières.

A l'égard de la liberté de la volonté, qui, selon Kant, « ne concerne que la cause intelligible de notre vouloir », l'homme pratique est condamné par la doctrine des noumènes, on le sait, à vivre nécessairement dans l'illusion, s'il se croit libre dans l'ordre phénoménal, car il ne l'est nullement dans cet ordre, tandis que, s'il est fataliste, il connaît la vérité ; car « touchant les phénomènes dans lesquels notre volonté se manifeste, c'est-à-dire nos actions, nous devons nous faire une inviolable maxime de les expliquer (maxime sans laquelle la raison ne saurait être employée à des services empiriques) de la même manière que les autres phénomènes delà nature, c'est-à-dire suivant des lois invariables ». 11 reste que, intelligible ou non, empirique ou non, que le libre arbitre soit, Kant en professe absolument la réalité morale, et cela, quand il est bien certain qu'il n'a ni démontré le premier, le nouménal, ni démontré l'invariabilité a priori de la loi d'enchaînement des phénomènes (loi d'où se déduit l'impossibilité du second, c'est-à-dire de l'empirique), ni enfin expliqué, que nous sachions, à quel titre ces deux thèses éminemment dogmatiques jouissent d'un privilège refusé en général aux jugements synthétiques dont l'objet dépasse l'expérience possible.

A l'égard du second point, V Immortalité de la personne humaine, qui est un de ces jugements, et qu'on peut aisément considérer sous l'aspect d'une loi hypothétique sans y mêler les imaginations d'une pneumatologie anliscientifique, Kant se sert ici des termes du commun

Page 1