‹ Critique de la doctrine de KantChapitre 25 sur 90 · I. Ep. Hébr., I, ii · texte numérisé non relu

I. Ep. Hébr., I, ii

si nous considérons quelle cause, et la seule, est capable de donner à celte loi son effet adéquat, est une force contraignante pour nous, nous trouvons que c'est la volonté une et suprême qui renferme en soi toutes ces lois. Car comment de différentes volontés ressortirait la complète unité des fins ? La volonté unique doit être omnipotente, afin que la nature entière, en son rapport à la moralité et au monde, lui soit soumise; omnisciente, afin de connaître nos plus secrètes intentions et la valeur morale de nos sentiments ; omniprésente pour être à portée de prêter immédiatement l'assistance voulue aux souverains intérêts du monde; éternelle pour que cette harmonie de la nature et de la liberté ne puisse jamais faillir, et ainsi de suite. »

Ily a vraiment lieu de s'étonner que Kant revendique pour la loi morale, exclusivement, cet idéal de la Raison pure, ainsi qu'il l'a nommé ailleurs, qui est, contrairement à son assertion, l'œuvre de la théologie tant naturelle que scolastique, et dont les auteurs se sont toujours appuyés sur la raison spéculative et ont prétendu fournir des démonstrations. Les arguments que Kant lui-même met en avant pour établir (point essentiel) l'unité de volonté, condition de l'unité de loi et de cause, sont des raisons d'ordre intellectuel et logique, et r « absolue nécessité d'un seul être premier » est la thèse capitale de la théologie dite naturelle.

C'est une autre question, et qu'il importe de ne pas confondre avec la précédente, que la question de savoir laquelle est moralement antécédente, ou de la foi en l'existence d'un dieu conçu comme le Dieu Juste, qui commande la justice, ou de la notion morale elle-même, comme fondement de la croyance en un créateur, maître des destins, qui punit ou récompense les hommes selon qu'ils suivent ou non le droit chemin dans la vie. Kant revendique à bon droit, en faveur du progrès de

ridée morale, une priorité lof^ique sur le progrès de ridée de Dieu :« Vn concept de l'Etre divin a été élaboré, que nous tenons maintenant pour correct, non parce que la raison spéculative nous a convaincus de son exactitude, mais parce qu'il s'accorde avec les principes moraux de la raison... A quel point que nous conduise légitimement la Raison pratique nous ne devons pas regarder nos actions comme obligatoires parce qu'elles sont des commandements de Dieu, mais nous devons les regarder comme des commandements divins, parce que nous sentons une obligation intérieure de les suivre. »

On peut consentir à ces thèses remarquables du grand théoricien de la morale pure, de la morale comme réelfondement de toute croyance intellectuelle transcendante, et soutenir cependant, contre son opinion, que les vérités transcendantes, une fois acquises, agrandies par la spéculation et séparées aussi des vices dont la spéculation elle-même en a chargé les concepts, en un mot, épurées et fortifiées par l'application des normes logiques de l'entendement, atteignent une valeur théorétique propre, et une valeur qu'il est d'autant plus légitime et même nécessaire de leur reconnaître, si on les croit comme le faisait Kant utiles au soutien de la vie morale, que les vérités transcendantes ne se peuvent atteindre par la voie logique pure.

Mais Kant, en terminant ce chapitre, se prononce définitivement contre la réalité matérielle des concepts divins, et, les plaçant, quels qu'ils soient, sur le même rang, les taxe de fanatisme : « La théolog-ie morale n'est que d'un usage immanent, elle nous enseigne à remplir notre destination, dans le monde, en nous adaptant au système général des fins, sans abandonner fanatiquement, et même criminellement, la Raison notre guide et nos lois morales dans la conduite de notre vie, pour la

lier directement à notre idée de l'être suprême. Ce serait là un usage transcendant de la théologie morale, qui, comme Tusage transcendant de la spéculation pure, ne pourrait que pervertir et frustrer inévitablement les fins ultimes de la Raison. Vimmanent est opposé au transcendant et signifie le cas singulier d'une croyance (jui demeure subjective et refuse de poser son objet comme réel *. »

Mais cette attitude, nous ne voyons pas qu'il soit possible delà garder sans contradiction, et voici ce que nous dit Kant dans un chapitre qui suit, où il traite de l'opinion, du mvoir et de la croyance. W distingue la croyance doctrinale, qui, dit-il, a toujours un certain caractère d'instabilité, d'avec la croyance morale, « dont la fin, établie fermement, ne peut, autant que nous le sachions, s'accorder avec nos autres fins et acquérir une validité pratique qu'à une condition : l'existence d'un dieu et d'une vie future ». Et il ajoute, résolument cette fois, semble-t-il : « Je sais aussi, comme une chose certaine, que nul n'a connaissance d'autres conditions qui puissent conduire à la même unité des fins sous la loi morale. Comme donc le précepte moral est aussi ma maxime, ainsi que la Raison commande qu'il le soit, je croirai inévitablement à l'existence de Dieu et en une vie future, et je tiens pour certain que rien n'ébranlera cette croyance, parce que tous mes principes moraux seraient alors renversés. Or je ne saurais les abandonner sans devenir haïssable à mes propres yeux. »

Et plus loin : « Nul assurément n'a le droit de se vanter de savoir (ju'il y a un dieu et une vie future. L'homme qui saurait cela est celui que j'ai si longtemps cherché. Comme tout savoir, s'il se rapporte à un objet de pure raison, peut être communiqué, je pourrais espérer

I. Méthode (kl IransrendanlaUsmc . chap. ii, secl. a; De l'idéal du Souverain Bien comme déterminant l'ultime fin de la Raison.

L'IDÉAL DU SOm^ERAIN BIEN 137

en ce cas voir ma science prodigieusement accrue. Mais non, ma conviction n'est pas une certitude logique, elle est une ccrtilude momie. Je ne puis même pas dire qu'^V est moralement certain qu'il y a un dieu, mais seulement queye suis moralement certain etc.. Le seul point qui puisse induire en erreur, c'est que la croyance rationnelle se présente ici fondée sur la supposition des sentiments moraux. Si nous otons cette hypothèse et que nous supposions un homme entièrement indift'érent à la loi morale, la question proposée par la raison devient un pur problème de spéculation, et dès lors peut bien encore avoir de solides fondements dans l'analogie, mais ne comporte pas des arguments tels qu'un scepticisme obstiné doive s'y rendre.

« Dans ces questions néanmoins il n'y a pas d'homme exempt d'intérêt. L'intérêt moral ôté, par l'absence des bons sentiments, reste la crainte, si on la suppose, de l'existence de Dieu et d'une vie future ; car il suffît pour cela que cet homme soit hors d'état de plaider la certitude pour la non-ejcislence d'un tel être et d'une vie future. Comme il y aurait à prouver cela par la pure raison, apodictiquement, en démontrant l'impossibilité de ces deux points, je suis sur qu'aucun être raisonnable ne voudrait s'y aventurer. Ce ne serait donc là qu'une croyance négative qui, sans pouvoir susciter la la moralité et les bons sentiments, aurait cependant pour effet quelque chose d'analogue, vin obstacle à l'explosion des mauvais. »

Kant termine ce chapitre en se faisant adresser une objection qui semble cruelle pour la Raison pure : « Voilà donc le résultat dernier où nous parvenons en étendant nos vues au delà des limites de l'expérience ! Deux articles de foi ! Ij'entendement ordinaire n'aurait-il pas suffi à les découvrir, en nous épargnant la peine de recourir aux philosophes?...

« Mais voudriez-voiis réellement, nous dit-il, je vous le demande, voudriez-vous que la connaissance qui intéresse lous les hommes dépassât le commun entendement, et fût révélée aux seuls philosophes ? Ce que vous trouvez à reprendre ici est précisément la confirmation de nos précédentes assertions ; car nous y découvrons ce que nous n'avons pas encore pu reconnaître : à savoir que, dans les sujets qui concernent tous les hommes, sans distinction, la Nature ne peut point être accusée d'une distribution partiale de ses dons, et que, relativement aux intérêts essentiels de la nature humaine, la plus haute philosophie ne saurait accomplir rien de plus que ne fait la direction donnée par la Nature à l'entendement, même le plus vulgaire'. »

Cette déclaration finale de Kant est faite pour suggérer de nombreuses réflexions. Premièrement, la remarque est vraie, et, de plus, très belle, venant de Kant: que les plus hautes et les plus précieuses vérités sont à la portée de l'homme du commun et indépendantes de la philosophie érudite.

Mais seulement, il est loin d'être vrai que la Raison pure, celle dont Kant arrête les formules dans tout le cours de sa Critique, borne ses prétentions à l'établissement des thèses accessibles à l'entendement, et n'en pose pas d'autres qui combattent en partie, plus ou moins ouvertement, les données de l'entendement. Nommons ici l'Etre en soi, pur inconditionné, indéfinissable, dont le rapport à Dieu créateur et Providence ne se voit point, et doit être jugé plutôt négatif; puis la substance, ou les substances, mises en opposition avec les phénomènes, qui ne seraient nm en soi, de telle sorte fju'on serait affranchi du principe de contradiction en

I. Mélhodaloffic transcendmlalc, chap. ii, sect. 3: L'opinion, le savoir et la croyance.

raisonnant d'après leur existence ; raffirmalion de l'existence des noumènes, encore bien qu'inconnaissables ; celle de l'infinité et de la séquence invariable des phénomènes universellement solidaires ; celle enfin de ce contradictoire libre arbitre ((ue les actes des noumènes introduisent dans le jeu des phénomènes, et qui n'en devrait point altérer l'immuable nécessité, imposée par l'enchaînement des causes.

C'est au nom de la Raison pure que ces jugements, très positivement transcendants, sont avancés et appliqués par Kant comme indubita])les en qualité de transcendantaux e\. sans autre justification que leur titre mal élucidé de rapports nécessaires de la Raison pure à ellemême.

Nous avons vu avec quelle insistance, à deux reprises, à propos de l'idéal de la Raison pure et de l'idéal du Souverain Bien, Kant s'attache à expliquer que l'idéal, soit intellectuel, soit même moral, doit être exclusivement envisage sous son aspect subjectif, au point que la réalité de son objet doive nous rester indifférente; et puis comment il trouve impossible, à la fin, de maintenir cette espèce de gageure, et prend le langage du croyant sincère et résolu qui affirme sans ambages l'existence de Vohjet suprême: un Dieu et une vie future. La contradiction, pour ainsi dire immanente de cette attitude du penseur, contradiction qui évite difficilement de se produire in terminis, s'explique parle rapprochement fâcheux d'une vérité empirique et d'une thèse logique fausse.

La vérité empirique, qu'on pourrait appeler de psychologie individualiste pure est le principe de l'idéalisme, dont la reconnaissance, par les principaux philosophes, depuis un siècle, est si redevable aux œuvres de Kant, consiste dans le fait, — car c'est bien un fait, — que nous ne pouvons pas sortir de nous-mêmes pour

vérifier rexistence externe de l'objet externe, donné qu'il nous soil par intuition ou autrement.

La thèse logique fausse est que, du principe de l'idéalisme, le philosophe soit fondé à conclure que la croyance au monde extérieur est pour ainsi dire arbitraire, et que le non-moi ponrvdit bien n'être au fond qu'une face du )noi en ses rapports avec lui-même. Au contraire, le fait logique, qui s'impose à nous, c'est que nous ne pouvons être, sentir, penser et vivre sans supposer l'existence de Vautre que ?ious, extérieur à nous. Une croy'ance nécessaire est logiquement beaucoup plus ((u'une simple croyance, elle est ce qu'on peut nommer la vérité logique fondamentale, le rapport du sujet à l'objet en tant que sujet lui-même, l'affirmation du réel.

Or cette confusion du principe de l'idéalisme, et du doute sur l'existence réelle de l'objet externe, a ellemême sa source dans la tendance subjective moniste que nous avons eu ci-dessus occasion de signaler comme se cachant dans les profondeurs de la Critique de la Raison pure. Il y est habituellement parlé du sujet en des termes qui feraient supposer qu'il n'en existe au fond qu'un seul en qui l'espace est donné, avec, dans l'espace, tous les phénomènes représentés pour l'intuition et pour l'imagination de l'Individu; et il faut convenir que ce point de vue du monisme idéaliste s'accorde mieux avec la doctrine kantienne de l'Inconditionné cause unique, inconnaissable, et de l'enchaînement universel des phénomènes conditionnés, qui ne sont rien en soi, que ne fait la doctrine théiste de la création. Une intelligence suprême, une volonté première, une vie future sont de simples représentations qui relèvent après tout des apparences du monde phénoménal et pou riaient passer pour des idées soumises aux mêmes conditions de nécessité et d'instabilité que les autres imaginations des êtres phénoménaux.

Si, au lieu de cette conception nioniste, Kant était resté attaché à la commune croyance en un monde extérieur, s'il avait accepté, comme simple, légitime et d'ailleurs insurpassable, la méthode de l'entendement qui pose la réalité de l'objet phénoménal, logiquement corrélative de celle du sujet pensant, qui raisonne sur la nature de cet objet d'après les appaiences ordonnées par les concepts, et ([ui poursuit, non moins légitimement, la connaissance spéculative la mieux fondée qui se puisse de l'origine et de la fin des choses; si, en un mot, laissant là l'Absolu qui, n'étant rien de connu, ne peut rien l'aire connaître, il avait embrassé le principe de la philosophie du relatif, Kant n'aurait pas été obligé de dénier a priori l'objectivité réelle à des thèses dont la discussion appartient à l'ordre spéculatif le plus correct admis par les philosophes. Et ces thèses, il les regardait néanmoins comme des supports naturels et, à vrai dire, comme des conditions internes, ou de croyance, de la validité de la Loi morale. Cette loi, intérieurement impérative, selon Kant, et intérieur fondement de nos aiïîrmations de ces mêmes thèses, ne saurait prétendre à la validité objective, si elles-mêmes ne la possèdent pas.

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