‹ Critique de la doctrine de KantChapitre 26 sur 90 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Une fondamentale contradiction dans la doctrine s'ajoute, quand il s'agit de discuter la valeur objective de l'idéal du Souverain bien, et, par suite, de la loi morale, à celle que nous avons reconnue dans notre étude des antinomies kantiennes. Celle-ci portait immédiatement sur la manière de traiter le principe de contradiction, tantôt employé, tantôt violé dans les arguments antinomiques, avant d'être ensuite invalidé comme inapplicable aux phénomènes pour cette raison que les phénomènes ne possèdent pas l'existence en soi. Maintenant ce n'est plus de l'origine des choses et de la cause première qu'il s'agit, comme pour les antinomies de la Raison pure, mais de la finalité et du rapport du mérite de l'agent moral avec sa destinée dans le monde, qui ne dépend pas de lui. Et la contradiction en ressort si l'hiatus doit subsister entre la loi morale, toute subjective, et les thèses de l'immortalité et de la divinité dont l'objectivité n'est pas démontrable.

Le philosophe qui avait eu recours à l'interdiction, pour ainsi parler, des phénomènes en qualité de choses en soi, pouvait ici user d'un moyen semblable à celui qui avait servi pour résoudre les antinomies, considérer les appuis qu'on cherche à la loi morale dans l'ordre phénoménal en se représentant Dieu et la vie future sous des formes qui appartiennent à cet ordre, qui ne

sont poui- cet emploi que des fictions, el d'ailleurs des phénomènes de l'histoire de l'homme et des pensées humaines, c'est-à-dire des termes pareils à tous les autres, tant intellecluels ou matériels, qui composent la série infinie des effets et des causes dans la dépendance de l'universel Inconditionné. Mais, en prenant ce parti, en faisant ainsi remonter toute fin morale et toute substance du Bien au mystère du monde nouménal, Kant aurait laissé la morale sans soutien objectif qu'il put lui donner pour l'imagination et l'entendement. D'ailleurs il ne regardait pas comme possible, nous le verrons plus loin, de démontrer la négative des propositions de l'existence de Dieu et de la vie future telles que les envisage la théologie naturelle.

Quand on s'est rendu compte de la difïiculté de la question au point de vue de Kant on a de la peine à se former une idée de ce qu'a pu être sa conviction personnelle. D'un côté, la tendance moniste, si manifeste dans les termes de l'idéalisme transcendantal, en regard du réalisme empirique, si peu sérieux, d'un système qui réduit les phénomènes à des apparences, devait faire écarter à Kant la doctrine de la création et lui rendre même peu intelligible la thèse de l'immortalité individuelle considérée dans le temps. Mais, d'un autre côté, l'énergique réclamation d'une harmonie entre le dictamen de la loi morale, le fait psychologique du désir du bonheur et les fins réelles de l'univers, quoique on ne voie dans l'univers que des phénomènes en lutte et continuellement périssables, est un caractère saillant du criticisme kantien. Ce qui semble certain, c'est que Kant a dû regarder comme une sorte de devoir d'un philosophe le parti qu'il a pris de présenter, sous la forme de croyance, des thèses qui lui paraissaient éminemment utiles, si ce n'est même indispensables à l'iiuniariité pour accompagner toute doctrine des mœurs et

en motiver la pratique aux yeux du commun des hommes, tandis qu'il pouvait penser que le fondement de la morale était posé dans une région inaccessible à l'entendement.

C'est dans cette mesure que l'on peut, sans faire trop injure au caractère de Kant, accorder, en le rectifiant, quelque vérité au jugement des critiques et des moqueurs, tels que le poète Henry Heyne qui, opposant aux postulats de la Raison pratique les négations qui ressortent des réfutations de toutes les théories connues en métaphysique et en psychologie, qui étaient jusqu'alors employées à les confirmer, ont pensé plaisamment que Kant avait écrit cette seconde partie de son œuvre pour consoler ceux que la première avait pu contrister, et pour faire plaisir à Lamb. Mais la double doctrine est pleinement exposée dans les deux ouvrages.

La bizarre attitude du croyant, qui rejette systématiquement tous motifs rationnels d'admettre l'existence de l'objet de sa croyance, a porté d'autres nombreux critiques à parler du scepticisme de Kant. Là, le faux jugement part plutôt d'une appréciation grossière de ce que représentent le scepticisme et son histoire en philosophie, que d'une erreur sur le nombre et l'importance des choses qu'on croit, dans le monde et dans l'école, et qui paraissaient à Kant contraires à la raison. Le sceptique est, pour beaucoup de gens et pour les philosophes qui admettent le critère de l'évidence, non pas l'homme qui doute, mais celui qui refuse son adhésion aux preuves qu'ils estiment eux-mêmes valables. Or, Kant s'est montré parfaitement dogmatique sur les points où il afTirmait certaines thèses de l'ordre transcendantal, et dogmatique encore sur ceux où il niait formellement et totalement que ce fût étendre le moins du monde le domaine de la connaissance que d'admettre des postulats

moraux. N'était-ce pas enfin du dogmatisme, et plus que simplement transcendant, mystique, ce recours aux noumènes inconnus, agents réels des actes libres des hommes (peut-être de leurs inspirations ?) et dont le siège est hors du temps. Ils servent, dans la doctrine de Kant, à expliquer cette liberté, impossible sans eux, dont l'existence pose Tunique fondement de la morale avec celui des deux autres postulats, Timmortalité et la divinité. Tout l'édifice de la raison pratique porte ainsi sur eux, et, par conséquent, tout ce que la raison pratique permet d'ajouter hypothétiquement aux grands objets de la raison spéculative, scms les rjarantir . Est-il possible que l'hypothèse des noumènes soit restée isolée dans l'esprit de Kant, que cette incursion du philosophe dans le monde de l'inconditionné et que la descente des êtres intelligibles dans le monde sensible où ils accomplissent l'œuvre morale unique des êtres phénoménaux ne soit pas une simple partie d'une doctrine entière, et mieux expliquée, d'émanation? Nous disons aujourd'hui évolution, mais le sens est le même, quand on ne se borne pas à composer un système des transformations des forces de la nature rattachées à quelques principes, et qu'on y joint une théorie de l'origine des phénomènes mentais. L'effort de méditation du critique de la connaissance transcendante devenu le doo'matiste du transcendantalisme a dû se porter sur la recherche d'une hypothèse, qui aurait entièrement comblé le vide entre le principe inconditionné et l'ensemble des conditions, toutes et absolument dépendantes, dans lesquelles il n'introduisait, du monde intelligible, que ce qui lui semblait indispensable pour expliquer la liberté de l'homme, d'ailleurs incompréhensible et paradoxale au sein d'un monde où rien ne se produit qui ne soit nécessaire. Il ne nous en a pas révélé davantage.

On sait avec quelle décision Kant s'est partout pro-

Renouvieiî. — Kant. lo

nonce contre les tentatives de théodicée qu'il jugeait téméraires et sans espoir. On sait aussi, ou du moins il est aisé de s'assurer par la lecture de passages très saillants de ses écrits, combien ses pensées étaient éloignées de l'optimisme et le jugement qu'il portait du manque d'adaptation de la nature aux besoins et à l'intérêt des vivants, de la valeur misérable de la vie matérielle et de la chimère du bonheur\ On se fait souvent, dans le public, même philosophique, où nous aurions le droit de réclamer un peu plus d'attention au fond véritable d'une doctrine, des idées complètement erronnées sur la véritable opinion de Kant en ces matières. C'est qu'on s'en tient à l'impression générale qu'on garde de sa réputation comme partisan du progrès de l'humanité et auteur de VEsquisse phiiosophigiie d'une paix perpétuelle. On ne s'enquiert pas du sens qu'il attache à sa doctrine, aux conditions qu'il met à sa réalisation, à celles qui permettraient seules d'atteindre la fin de paix parla constitution juridique de l'espèce humaine. Il croyait les hommes si peu capables de s'élever à Tétat de moralité nécessaire qu'il imagina la possibilité d'une certaine « finalité de la Nature » pour leur faire faire, ce qu'ils n'auraient jamais fait sans cela d'eux-mêmes, dans leur animalité, en tant qu'agents moraux. N'oublions jamais, enfin, quand il s'agit d'apprécier les véritables opinions de Kant, cette maxime qu'il tirait de sa doctrine du devoir:

« La foi (comme habitus, non comme actus) est un état moral de la raison dans l'adhésion qu'elle accorde aux choses inaccessibles à la raison théorique. C'est donc ce principe constant de l'esprit, de tenir pour vrai ce qu'il est nécessaire de supposer comme possibilité du

I. Voir dans la Critiijue du jugement. Méthodologie du jugement théologique, §§ 8a et 83.

but final suprême que la morale nous oblige à poursuivre, bien qu'on ne puisse apercevoir ni la possibilité ni l'impossibilité de ce but final'. »

Kant pouvait croire, ou ne pas croire, actu, à l'accessibilité de la fin de paix et de bonheur des hommes, le caractère humain étant donné et l'histoire des nations dûment consultée, mais il croyait certainement au devoir de l'homme, agent moral, de s'entretenir, habitu, dans la croyance à un progrès dans la direction de cette fin, qui est une condition pour travailler selon son pouvoir, à en appro("hcr où elle est possible. Au reste, il n'y avait, dans sa conception de la fin de l'humanité, hormis l'idée que ce que nous reconnaissons, dans le monde humain phénoménal, comme marc(ué d'un caractère moral, implique, pour ce monde, une fin morale, il n'y avait rien, disons-nous, qui rejoigne l'idée de fin à l'idée de commencement, ainsi que cela se voit en d'autres doctrines, dans celle de Fichte, son disciple, spécialement, dans celle de Schopenhauer, et, dans l'antiquité, dans le néoplatonisme! Le problème du mal reste sans solution à ses deux extrémités : à l'origine il se perd dans l'Inconditionné ; à la fin, il s'en faut qu'on puisse considérer la fin morale qui, à juste titre, semble logique à Kant, pour une fin suffisante ; elle ne touche |)as aux conditions physiques du bonheur et abandonne la nature au mal, dont toutes les forces naturelles sont des instruments comme elles le sont du bien, et inséparablement sous le régime actuel de la nature.

Nous disons que le problème du mal se perd dans l'Inconditionné ; mais ce n'est pas sans que Kant soit profondément frappé de ce lait, qu'entre ce principe inconnaissable et le monde des conditions qui, de manière ou d'autre en émane sans doute, le mal a dû se

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