I. Critique du jugement, § XC (Irad. de Barni
glisser. Il n'a pas professé, mais il n'a pas pu s'empêcher de s'exprimer à l'occasion, au sujet de ce principe, comme s'il était entendu ({u'il était quelque chose comme le Bien de Platon, et que la raison dût être sa compagne à n'importe quel titre. Kant n'a pas pu se poser la question: c'eût été faire à l'Inconditionné une condition. Il a cependant fait plus que d'y toucher lorsqu'il s'est demandé d'où le mal a pu s'introduire dans l'humanité. N'est-ce pas là repousser a iwiori la supposition possible que le régime des phénomènes a été de tout temps la lutte (en termes humains la guerre) et que le bien et le mal n'ont été que des noms de qualités des choses, selon qu'utiles à certains êtres elles étaient nuisibles à d'autres? Mais il a dû conclure à l'insolubilité du problème du mal, c'est-à-dire de son commencement.
Dans l'admirable ouvrage où il s'est proposé de résumer tout ce que la théologie du christianisme renferme, qui n'est pas contraire à la raison, et que la raison peut confirmer, Kant établit d'abord quelques principes qu'on pourrait appeler des vérités peu contestables d'analyse psychologique : Que le monde est en proie cm tnal (il n'est pourtant question que du mal moral) ; Qu'il existe laie disposition originaire an bien, dans la nature humaine ; mais qu'il y a un penchant au mal, dans la nature humaine ; et qu'enfin l'homme est méchant de sa nature. La disposition originaire au bien se justifie en ce que l'animalité, l'humanité et la personnalité trois dispositions, dont la dernière est « la susceptibilité de respecter la loi morale et d'ériger ce respect en un mobile qui suffise par lui-même au libre arbitre », et aux deux premières desquelles peuvent seulement « être rattachés des vices de toute espèce ((|ui pourtant n'en découlent pas comme de leur source mais naissent d'eux-mêmes) : intempérance, refus de re-
LE FONDR.MFXT OrURCTIF DE LA LOI MORALE IW
connaître une loi, jalousie, inimitié, envie, jouissance du mal d'autrui. Y,e penchant au mal se définit connme faiblesse, comme fragilitr, dans l'accomplissement des maximes adoptées, comme impureté, par le mélange de maximes bonnes et mauvaises, comm.e méchanceté enfin, par la préférence donnée aux mauvaises sur les bonnes ; et « nous ne pouvons pas plus dire pourquoi le mal, qui pourtant est notre (ail, a précisément corrompu notre maxime suprême, (jue nous ne pouvons expliquer la raison d'existence d'une qualité inhérente à notre nature ».
« Le penchant à la méchanceté est moralement méchant », dit Kant, et c'est ainsi qu'il justifie sa sentence : Y homme est méchant de sa nature ; Vitiis nemo sine nascitur. Il Ta fait suivre d'un tableau abrégé, très exact et très noir du mal dans les sociétés humaines. Et cependant le principe du mal n'est pas dans la sensibilité, ou dans les inclinations naturelles qui ne dépendent pas de nous, qui sont d'ailleurs aussi des sources de bons et nobles sentiments ; et il n'est pas non plus dans la corruption de la raison ?norale?7ient législative, parce que le sentiment de la liberté implique lui-même la reconnaissance de la loi. L'homme est méchant en ce qu'il intervertit l'ordre des maximes et subordonne la loi morale à d'autres mobiles. 11 a de plus un penchant naturel à colorer ses actions d'un vernis de moralité, et c'est là un mal radical qui corrompt le principe de toutes les maximes. Cette perfidie du cœur humain, qui cherche à se tromper lui-même, est innée, quoique elle découle de la liberté, et imputable à l'agent libre comme se faisant remarquer dès ses premiers actes. Le philosophe conclut avec l'apôtre, sur ce que vaut Vhomme en général : « Il n'y a aucune différence ; ce ne sont partout que pécheurs ; il n'y en a pas un qui fasse le bien (selon l'esprit de la loi), non, pas un. »
Kant remarque lui-même que ce jugement absolu, qui n'admet pas ce milieu entre le bien et le mal, que comportent nos jugements empiriques portés sur « la moralité de l'homme dans la phénoménalité », est rapporté à« la maxime suprême du libre arbitre, maxime qui, en tant qne fait intelligible, précède toute expérience ». La maxime suprême et l'unité de la loi n'admettent point d'excuse à la prévarication. Voilà qui est logique; mais où réside la loi et d'oîi sa violation a-t-elle pjocédé? C'est toujours ce que Kant ne saura pas nous dire.
« La recherche de l'origine temporelle^ des actes libres en tant que libres est contradictoire », nous dit Kant, par cette raison que « la détermination volontaire à produire l'effet n'est point, en ce cas, liée dans la pensée à un principe déterminant dans le temps, mais simplement à une représentation rationnelle et ne peut être dérivée de quelque état antérieur ». Mais cette raison n'est pas acceptable ; car la question, posée en ces termes, porterait sur l'acte libre d'un agent placé lui-même hors du temps, ce qui n'a pas de sens. La seule question que nous puissions comprendre, comme relative à Vorigine temporelle des actes libres, est celle de nous représenter des conditions temporelles sous lesquelles ont pu se produire, pour la première fois, dans une société supposée d'agents naturellement libres, et jusque-là innocents et bons, des actes délibérés sur des sujets où des mobiles, de sens opposés, mirent leurs esprits en balance.
« Quelle que soit l'origine du mal moral dans la nature humaine, de toutes les opinions sur la manière
I. La traduction dont nous nous servons emploie le terme temporaire, au lieu de temporel, faute évidente, que nous corrigeons, l'idée à rendre étant celle de chose donnée sous la condilion du temps et non rjui ne dure, qu'un temps.
LE FONDEMENT OBJECTIF DE LA l-OI MORALE loi
dont il s'est propagé et dont il se perpétue, la plus absurde est celle qui représente le mal comme un legs de nos premiers parents. » En rendant ce juste arrêt contre une doctrine odieuse, Kant a le tort de méconnaître les efîets de réaction qui répondent au mal par le mal et ceux de l'exemple et des solidarités sociales pour l'établissement des coutumes mauvaises, ce sont pourtant là des manières de responsabilité et de legs des « premiers parents ». Et Kant achève de rendre son idée par ce paradoxe : « Toute action vicieuse, du moment qu'on en cherche l'origine rationnelle, doit être considérée comme accomplie par un homme sortant immédiatement de l'état d'innocence. En effet, quelle qu'ait été sa conduite antérieure, et quels que puissent être les agents physiques, en lui ou hors de lui, qui l'aient influencé, son action n'en est pas moins libre ; elle n'a été déterminée par aucune de ces causes, et peut et doit conséqueminenl être déclarée, malgré tout, un exercice primitif du libre arbitre. » C'est dire que l'acte est intemporel, et, en effet : « Nous ne pouvons rechercher l'origine temporelle de ce fait, nous devons seulement en rechercher l'origine rationnelle, afin de déterminer par ce moyen le penchant, c'est-à-dire le principe imiversel subjectif en vertu duquel la transgression de la loi est acceptée parmi les maximes, si toutefois il existe un pareil penchant, et à l'expliquer autant que faire se peut. »
Nous savons déjà que ce penchant existe, selon Kant. Il nous engage maintenant à en chercher, hors du temps, l'origine, qu'il nous déclare temporellement inexplicable. C'est en même temps à l'action des noumènes que notre recherche est nécessairement adressée, quoique ce nom ne soit pas prononcé ici, pour expliquer ces actes libres qui s'accomplissent dans l'ordre des phénomènes, contrairement Vi\\ pencJtcmt (\\.ù règne dans
cet ordre ; car les deux questions s'unissent inévitablement, de comprendre l'origine du penchant et de comprendrela possibilité de le vaincre par uneaction qui remonte à un même siège intemporel et se perd dans le môme mystère. Aussi, Kant va-t-il conclure à l'inexplicabilité définitive de l'origine de ce penchant dont il vient de nous inviter à chercher Vexplicsiùon au ta7it que faire se peut dans l'ordre rationnel :
« Quant à l'origine rationnelle, dit-il, en finissant ce chapitre, de cette détermination de notre arbitre à accepter des mobiles subordonnés comme supérieurs parmi ses maximes, elle demeure pour nous insondable, attendu que ce penchant doit lui-même nous être imputé, et que, par conséquent, le principe fondamental, quelque profond qifil soit, de toutes les maximes requerrait toujours l'acceptation d'une maxime mauvaise. Le mal n'a pu dériver que du mal moral (en dehors de l'étroite sphère de l'humanité) et pourtant la disposition originelle de l'homme, que nul autre n'a pu corrompre que l'homme lui-même, si cette corruption doit lui être imputée, est une disposition au bien ; il n'est donc point de source intelligible pour nous d'où le mal moral ait pu venir primitivement dans la nature humaifie' .»
Quand il s'agit de l'origine morale de l'humanité, comme alors qu'il était question de l'origine du monde et des antinomies, la pensée de Kant est toujours implicitement favorable au commencement des choses dans le Bien, à l'antériorité du Supérieur à l'Inférieur, comme disait Comte. C'était là sans doute, dans son esprit, une révélation de son dieu, qu'il appelait la Raison. Kt il ne laissait pas de conclure à l'inconnaissable, au nom de la raison appelée, pour cet effet, théorique.
I. La rclirjion dans les limites de la Raison (trad. de J. TruUard), !■•<= partie, hap. i-iv.
Le principe du monde restait donc pour lui, rinconditionné pur, et le principe de conscience, un autre inconnu, puisqu'il renonçait à comprendre la réunion, dans les puissances du moi, de la sensibilité avec tous les penchants dont elle est la source, de rintclligence el de la raison, et du pouvoir de comparer les mobiles divers de l'action et d'optei' entio eux quand ils sont contraires. C'est donc toujolirs delà passion de TAbsolu que procèdent les contradictions de Kant : les contradictions, parce que sa doctrine absolutiste lui interdit non seulement Tacceptation des définitions théologiques ou philosophiques de Dieu et de l'Ame, mais même toute détermination théorique des objets, entant que réels, dont les auteurs de ces définitions ont poursuivi la connaissance, et que cependant la raison, qu'il appelle pratique, lui fait un devoir de proposer à la croyance, — à une croyance pour lui sans objets réels, — les notions du théisme, qu'il n'estime pas théoriquement fondées.
Cette sorte de fausse position de la Critique de la Raison pure entre la théorie impossible, à laquelle la Raison ordonne au critique de renoncer et la théorie pratique sans fondement (affirmations ou explications et enseignements de forme inévitablement dogmatique de croyance qu'une autre Raison oblige d'accepter) va nous suivre jusqu'au bout dans l'examen, qui nous reste à faire, des débats d'une métaphysique et d'une psychologie négatives contre d'anciennes doctrines dont elles répudient les thèses, au fond solides, pour se condamner ensuite à accepter en bloc, pratiquement, pour sauver la loi morale, la partie de conceptions absurdes, les spéculations sur l'infini, qui les accompagnent.