CHAPITRE XI
La différence des doctrines entre la Critique de la Raison pure et la Critique de la Raison pratique, publiée six ans plus tard, ne consiste point en un changement du point de vue touchant la vérité objective du théisme ou de ses principes. On trouve, dans les deux ouvrages, le même jugement formel sur l'impossibilité oii la raison spéculative se trouve de confirmer les requisita de la morale en leur donnant un fondement objectif; mais, dans le dernier, le principe moral, plus fortement appuyé, est en outre formulé à certains endroits de manière à s'élever, autant que possible, à la hauteur d'un dogme valant par lui-même et capable de primer la raison spécidative, qui ignore ces réclamations et ne saurait les contredire. Nous disons dVm dogme, quoique tout moral, et, en effet, Kant posant les principes de la Raison pratique comme des « principes purs a pinori » aussi bien que le sont ceux de la raison pure spéculative, leur attribue la même valeur comme déterminants de l'esprit; et ils sont pour nous d'un « intérêt supérieur ». Ce dogmatisme moral est un genre de philosophie spéculative privilégié que Kant entendait ainsi faire passer pour exempt de spéculation.
La publication de la Critique de la Raison pratique pure avait été précédée de deux ans par celle àes Fondements de la métaphysique des mœurs, œuvre admirable, mais
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dans laquelle nous distinguons entre une partie, c[ui mérite de compter dans ce que la morale a priori peut nous offrir d'achevé, de porté à la perfection, et une autre partie qui demeure propre à la doctrine du foudateur du criticisme.
Ce qui nous parait élevé au-dessus de tout débat, pour ceux (jui reconnaissent une philosophie synthéthique, c'est le principe du devoir en tant qu'obligation que se reconnaît la conscience, « encore bien qu'il soit, de l'aveu de Kant, « impossible de prouver par l'expérience, avec une entière certitude, l'existence d'un seul cas oii la maxime d'une action, d'ailleurs conforme au devoir, ait reposé uniquement sur des principes moraux et sur la considération du devoir ». — C'est ensuite la division des impératifs moraux entre Vimpératif catégorique et les impératifs hypothétiques, qui jette une si grande lumière de théorie sur l'analyse psychologique des intentions, des erreurs' et des fautes, — ce sont les formules, définitivement trouvées et formulées, de l'impératif catégorique, rapporté au respect des fins d'auti'ui par la volonté autonome de chacun et réglé, en ses applications, par la conformité requise de la maxime qui préside à l'acte individuel avec une prescription possible de législation universelle; — et c'est enfin la thèse de la liberté de la volonté regardée comme la condition de possibilité du devoir.
Sur ce dernier point l'écart commence entre la partie de la morale kantienne sérieusement applicable à l'ordre des phénomènes, et celle qui nous transporterait dans le monde inconnaissable que Kant appelle intelligible. Nous savons qu'il faudrait, d'après lui, que l'acte libre de l'agent moral, en tant qu'habitant de ce monde imaginaire, fût, en même temps, l'acte invariablement prédéterminé, par les lois de la nature, de ce même agent, en tant que vivant dans le monde
phénoménal. Et c'est parce qu'il considère, chez cet agent, le pur noumène de sa conscience hors des phénomènes, que Kant exige de lui l'obéissance exclusive à cet impératif catégorique pur, auquel il est plus que douteux que jamais homme se soit soumis. C'est sur un distinguo comparable à ceux des plus subtils docteurs scolastiques que Kant fait reposer à la fois le déterminisme phénoménal, le dictamen inconditionnel de la Loi morale, et la stricte définition du devoii', d'après laquelle une action, pour avoir une valeur morale, doit avoir été faite exclusivement par respect pour la loi, indépendamment de toute inclination et de tout intérêt.
La Critique de la Raison pratique est consacrée à l'application de ces principes de morale, à la discussion du rapport qu'on leur cherche avec l'objet de la raison spéculative, et, d'autre part, avec la fin du Souverain Bien, que l'homme se propose impérieusement d'après sa constitution physique et mentale, enfin aux postulats qui répondent à cette dernière question.
Kant formule une antinomie de la Raison pratique, qui consiste en ce fait : que ni le désir du bonheur n'est le mobile des maximes de vertu, ni la loi du devoir la cause efficiente du bonheur, lequel dépend des lois de la nature; d'où l'impossibilité phénoménale du Souverain Bien ; et il la résout par cette considération : qu' « il n'est pas impossible que la moralité de l'intention ait une connexion nécessaire, sinon immédiate, du moins médiate (par l'intermédiaire d'un auteur intelligible de la nature) comme cause, avec le bonheur comme effet dans le monde sensible, tandis que, dans une nature qui est simplement un objet des sens, cette liaison ne peut jamais avoir lieu qu'accidentellement, et ne peut suffire au Souverain Bien ».
Kant s'appuie en outre, à cet endroit, sur ce que
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l'agent, dans le monde phénoménal, « est autorisé à concevoir son existence comme noumène dans un monde de l'entendement », outre qu'il a, dans la loi morale, « un principe purement intellectuel de sa causalité dans le monde sensible' ». C'est une manière de lier la solution de Y antinomie de la Raison pratique à la solution de celle des antinomies de la Raison pure qui est fondée sur Finconciliabilité du libre arbitre et du déterminisme absolu des phénomènes, et qui est insoluble, par conséquent, si l'on n'abandonne pas l'une ou l'autre de ces deux thèses mutuellement contradictoires.
Les deux cas que Kant voudrait ainsi rapprocher sont singulièrement différents. Le second, celui de la raison pratique, est moralement résolu, si l'on embrasse la doctrine théiste, avec les postulats moraux de l'existence de Dieu et l'immortalité de la personne ; mais le premier, supposant Texistence de l'agent mystérieux, inconnaissable, qui ferait librement hors du temps le même acte que l'agent sensible fait nécessairement dans le temps^ et tiendrait, à cet effet, le rôle de sa personne morale, est une fiction inintelligible pour qui ne regarde pas la loi du temps comme illusoire.
Au reste, c'est parfaitement dans l'ordre du temps, et non dans la région intemporelle des noumènes, que Kant place le théâtre de vie personnelle prolongée que réclame le postulat de l'immortalité : « La conformité parfaite de la volonté à la loi morale est la sainteté, une perfection dont n'est capable, à aucun moment de son existence, aucun être raisonnable du monde sensible. Comme elle est exigée, néanmoins, et d'une nécessité pratique, elle peut être obtenue, mais seuleiiient [)ar proyrh allant à rinfini vers cette conformité