LA FINALITÉ DE LA NATURE ET L'ANTINOMIE DU JUGEMENT TÉLÉOLOGIQUE
Dans la Critique du Jugement, ouvrage paru trois ans après la Critique de la Raison pratique, et dont une partie traite du jugement têléologique, c'est-à-dire de la finalité considérée soit dans la nature soit dans l'esprit, qui cherche les preuves de la réalité objective de ce principe, on retrouve la même thèse principale, celle de la séparation de la Raison spéculative et de la Raison pratique. Elle est bien résumée dans le passage suivant qui en met en évidence ce point de doctrine trop peu remarqué par les critiques : que la croyance à fondement exclusivement moral, reclamée par Kant, non seulement laisse logiquement indifîérente l'existence de son objet, mais n'exige pas même V assurance subjective de cette existence. La distinction, très subtile, et qui ne se comprend bien que de la part de celui qui ne croit j)(is lui-même effectivement, est expliquée dans une citation que nous avons eu occasion de faire, et qui est du même ouvrage, où se trouve formulé le devoir de croire au progrès nécessaire de l'humanité vers la fin de paix et de justice, encore que, jugeant d'après l'expérience et les faits, on doive plutôt le juger improbable.
« La foi (comme habitus, non comme actus) est un état moral de la Raison dans l'adhésion qu'elle accorde
aux choses inaccessibles à la connaissance théorique. C'est donc ce principe constant de l'esprit, de tenir pour vrai ce qu'il est nécessaire de supposer comme condition de la possibilité du but final suprême que la morale nous oblige à poursuivre, bien qu'on ne puisse apercevoir ni la possibilité de ce but final... C'est une libre adhésion non point à des choses dont on puisse trouver des preuves dogmatiques par le jugement théorique déterminant, ni à des choses auxquelles nous nous regardions comme obligés, mais à des choses que nous admettons en faveur d'un but que nous nous proposons d'après les lois de la liberté ; et nous ne les admettons pas comme des choses d'opinion, sans principe suffisant, mais comme ayant leur fondement dans la Raison (mais seulement par rapport à son usage pratique) d'une manière suffisante pour le but de cette facultés » Au sujet de l'existence d'une loi de finalité dans la nature, Kant exprime sa conviction avec force : « 11 est absolument certain que nous ne pouvons apprendre à connaître d'une manière suffisante et, à plus forte raison, nous expliquer les êtres organisés et leur possibilité intérieure par des principes purement mécaniques de la nature; et on peut soutenir également, avec une pareille certitude, qu'il est absurde pour des hommes de tenter quelque chose de pareil, et d'espérer que quelque nouveau Newton viendra un jour expliquer la production d'un brin d'herbe par des lois naturelles auxquelles aucun dessein n'a présidé ; car c'est là une vue qu'il faut absolument refuser aux hommes. » Voilà une déclaration qui semble assez théorique, quoique dans un sens négatif, et qui est dogmatique aussi, car la thèse contraire était, à l'époque de Kant, et n'a pas
I. Critiijur. du jugement, Irad. Barni, t. II, p. 206. — Les passages soulignés le sont par nous, excepté le dernier que Kant a souligné lui-même.
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cosse (l'être bien vue par nombre de savants de la nôtre. Mais il ajoute immédiatement :
« En revanche il y aurait présomption à juger que quand môme nous ne pourrions pénétrer jusqu'au principe de la nature dans la spécification des lois universelles que nous connaissons, nous ne pourrions trouver un principe de la possibilité des êtres organisés, qui nous dispensât d'en rapporter la production à un dessein ; car comment pourrions-nous savoir cela ? — Les vraisemblances ne suffisent plus là où il s'agit de jugements de la Raison pure ». Ces deux passages (|ue rien ne sépare semblent se contredire. Kant continue et conclut :
« Nous ne pouvons donc décider objectivement, soit d'une manière affirmative, soit d'une manière négative, la question desavoir s'il va un être agissant d'après des fins, qui, comme cause (par conséquent comme auteur du monde) serve de principe à ce que nous nommons avec raison des fins de la nature. Tout ce qu'il y a de certain, c'est que, si nous jugeons selon ce que notre propre nature nous permet d'apercevoir (conformément aux conditions et aux limites de notre raison) nous ne pouvons donner pour principe à la possibilité de ces fins de la nature qu'un être intelligent. Cela seul, en effet, est conforme à la maxime de notre jugement réfléchissant, par conséquent, à un principe subjectif, mais nécessairement inhérent à l'espèce humaine'. » Ce jugement re^ecA2S5a/i^ opposé au déterminant, qu'estce autre chose que l'examen et le raisonnement avant la conclusion et la résolution ? C'est donc de la spéculation et de la théorie, en dépit des distinctions de Kant, et comment pourrait-il étudier différemment la question de la finalité dans la nature ?