I. Critique du jwjement, t. II, p
I(i8 CRITIQUE DE LA DOCTRINE DE KANT
Cette inhérence du jugement finaliste à la nature humaine n'a pas empêché les savants, et Kant lui-même, de spéculer sur un enchaînement naturel et universel des phénomènes dans lequel il n'entrerait rien d'une finalité intentionnelle; la fin partageant Tobscurité de l'origine, s'il y a une origine: question ardue que Kant peut bien résoudre affirmativement an point de vue de la Raison pratique, mais que, pour la spéculation, il fait plonger dans le mystère de l'Inconditionné!
Les faits et les théories commençantes de l'anatomie comparée permettaient déjà à l'auteur de la Critique du jugement (1790) d'exposer des vues sur lesquelles de savants naturalistes allemands se sont fondés depuis pour apporter l'autorité du philosophe à l'appui de l'évolutionisme. « Cette analogie des formes des êtres organisés, dit Kant, qui malgré leur diversité paraissent avoir été produites conformément à un type commun, fortifie l'hypothèse que ces formes ont une affinité réelle, et qu'elles sortent d'une mère commune, en nous montrant chaque espèce se rapprochant graduellement d'une autre espèce, depuis celle où le principe des fins semble le mieux établi, à savoir l'homme, jusqu'au polype, et depuis le polype jusqu'aux mousses et aux algues, enfin jusqu'au plus bas degré de la nature que nous puissions connaître, jusqu'à la matière brute, d'où semble dériver, d'après des lois mécaniques (semblables à celles qu'elle suit dans ses cristallisations), toute cette technique de la nature, si incompréhensible pour nous, dans les êtres organisés, que nous nous croyons obligés de concevoir un autre principe.
« 11 est permis à \ archéologue de la nature de se servir des vestiges encore subsistants de ses plus anciennes productions pour chercher dans tout le mécanisme qu'il connaît ou qu'il soupçonne le principe de cette grande lamille de créatures (car c'est ainsi qu'il faut se
la représenter, si cette prétendue affinité générale a (|uelqiie fondement). Il peut faire sortir du sein de la terre, qui elle-même est sortie du chaos (comme un grand animal) des créatures oîi on ne trouve encore que peu de finalité, mais qui en produisent d'autres à leur tour, mieux appropriées au lieu de leur naissance et à leurs relations réciproques, jusqu'au moment oîi cette matrice se raidit, s'ossifie, et borne ses enfantements à des espèces qui ne doivent plus dégénérer et oîi subsiste la variété de celles qu'elle a produites, comme si cette puissance foimatrice et féconde était enfin satisfaite ».
Ce dernier trait seul s'éloigne de la doctrine actuelle de l'évolution, qui ne se connaît aucune raison pour arrêter ainsi le cours de la nature à sa station actuelle. Au surplus, « il faut toujours, ajoute Kant, attribuer à cette mère universelle une organisation qui ait pour but la production de toutes ces créatures, sinon il serait impossible de concevoir la possibilité des productions du règne animal et du règne végétal. On n'a donc fait que reculer l'explication et on ne peut prétendre avoir rendu la production de ces deux règnes indépendante de la condition des causes finales' ». Mais Kant oublie ici deux points: i° que sa doctrine de la causalité, telle qu'on peut la conclure de sa discussion des antinomies de la Raison pure, n'exclut nullement la possibilité du procès à l'infini des phénomènes, dans le temps passé. Or, ce procès à l'infini, s'il est admis, permet de reculer sans fin l'explication de la finalité, comme celle de la causalité, si l'on n'aime mieux dire qu'il interdit d'en donner aucune ; 2" sur quoi Kant peut-il appuyer la certitude d'une finalité intentionnelle de l'ensemble et de la suite des phénomènes ? C'est, nous a-t-il dit, un principe