‹ Critique de la doctrine de KantChapitre 36 sur 90 · I. Critique du juijemenl, t. II, p. iii-ii · texte numérisé non relu

I. Critique du juijemenl, t. II, p. iii-ii

subjectif, mais inhérent à la nature humaine. Mais ne nous dit-il pas aussi, et ne nous répète-t-il pas sans cesse qu'un tel principe ne nous autorise à rien conclure sur la nature objective des choses?

Dans une note, à la suite de l'exposition qu'on vient de voir du système de l'évolution progressive des espèces des êtres organisés, Kant remarque que cette hypothèse qui, dit-il, est un « coup hardi de la Raison, et il y a peu de naturalistes, même parmi les plus pénétrants, à qui elle n'ait quelquefois traversé l'esprit, n'est pas précisément absurde ». Il regarde comme absurde, au contraire, la génération, dite aequivoca « qui explique la production d'un être organisé par le mécanisme de la matière brute et inorganique ». C'est encore un point où Kant théorise, sans s'en apercevoir, sur un sujet éminemment objectif. Il parle habituellement, dans cette partie de sa téléologie, de la matière et des explications purement mécaniques des phénomènes, comme de choses de l'ordre réel, objectif, qu'il oppose à celles dont les propriétés pourraient impliquer des rapports de finalité. Il ne peut pourtant s'autoriser d'aucun principe apriorique, non plus que de l'expérience, l)our affirmer l'existence d'une telle matière, tandis que les éléments des corps peuvent posséder des propriétés subjectives organisatrices, ou qui permettent la transition, par voie évolutive, des actions qui président aux mouvements calorifiques ou cinétiques, et aux combinaisons chimiques, à celles qui président à l'organisation proprement dite. Mais il y a plus: on peut dire, et Kant dit en effet, qu'il n'y a moyen ni de concevoir Y organique tiré du mécanique, ou réciproquement, ni de les unir; mais ce jugement, qu'il en porte, est après tout subjectif, et il ne saurait, d'après son constant principe, en conclure que, dans l'objet, le mécanique n'est pas la cause de V organique.

Sa véritable pensée paraît être que tous deux, l'organique et le mécanique, plongent à l'origine dans Tinconi[)réhcnsible suprasensible. C'est une solution qui dessine pour nous un dernier trait de la doctrine des antinomies, doctrine propédeutique du Mystère de la Chose en soi. Kant a résolu les antinomies de la Raison pure; — celles du fini et de l'infini dans l'espace, le temps et la matière, par cette proposition : que les phénomènes ne sont rien en soi et, par conséquent, ne se distinguent pas de manière à reconnaître la loi de la quantité numérique; — celle de la liberté et de l'enchaînement invariable des phénomènes par le recours à l'existence de l'agent moral pur, ou noumène, agissant simultanément et librement dans l'acte même où l'agent phénoménal agit nécessairement, comme membre de la série phénoménale dont il fait partie ; — et celle de l'être intelligible, inconditionnellement nécessaire, hors du monde et dans le monde, par une double affirmation analogue, et par la distinction de deux aspects, ce qui revenait également, dans le fond, à réduire le monde des phénomènes à un système d'apparences. Il a résolu V antinomie de la Raison pratique, entre la loi morale et le bonheur, par trois postulats subjectifs dont le fondement doit rester théoriquement douteux pour l'esprit même qui les accepte.

On peut remarquer, à ce propos, qu'à l'égard des solutions des antinomies de la Raison pure, il n'y avait pas la distinction demandée pour l'antinomie de la raison pratique entre l'affirmation de la solution et sa vérité quant à l'objet. 11 y a cependant une comparaison qui s'impose entre la solution de la quatrième antinomie, qui se tire de la possibilité de l'existence, à la fois d'un être inconditionnellement nécessaire et de la série infinie des êtres phénoménaux universellement conditionnés, et la solution de l'antinomie de la Raison pra-

tique, qui se demande à la possibilité de l'existence d'un « sage auteur du monde ». Ces deux ordres d'hypothèses sont incompatibles. Le premier établit, à titre de simple possibilité, ce qu'il affirme réellement sur cette double nature de l'objet suprême car l'antinomie n'est résolue que si la thèse et l'antithèse sont toutes deux vraies, et fait réellement décréter cette alliance par la Raison pure tout en se défendant de vouloir démontrer l'existence de l'Inconditionné et définir son rapport aux conditions du monde. L'antinomie de la Raison pratique intervenant dans cet état de la question pour la Raison pure, c'est une doctrine radicalement différente, avec ses postulats, qui se présente pour la résoudre. Il ne faut pas s'étonner si Kant interdit au croyant de la Raison pratique l'investigation de son objet!

Nous passons maintenant à V antinomie de la Critique téléologiqiœ. Elle se rapporte aux deux Raisons, mais d'une manière particulière aux idées opposées de Nature et de Création. Elle se formule ainsi:

Thèse: Toute production de choses matérielles est possible d'après des lois purement mécaniques ; — Aiitithese : Certaines productions matérielles ne sont pas possibles d'après des lois purement mécaniques \

Cette antinomie ne peut évidemment se résoudre, comme celle de la Raison pratique, par un recours aux postulats moraux, et en admettant simultanément les deux principes dont l'antinomie pose le conflit, puisque ici nous voyons, dans l'antithèse, figurer le principe de finalité qui, considéré dans l'ordre de la nature, est l'équivalent du postulat de la création et de l'existence d'un créateur. Kant va donc se voir obligé, comme pour les antinomies de la Raison pure, de prendre son refuge dans l'Inconditionné, ce qui est inévitablement y su-

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