CHAPITRE XIV
LES DÉMONSTRATIONS DE L'EXISTENCE DE DIEU. — CUITIQUE GÉNÉRALE DE LEUR VALEUR LOGIOUE.
Depuis l'éclat de la fondation de la méthode synthétique en philosophie par Tœuvre de Descartes, aucun événement de cet ordre, aussi retentissant, ne s'était produit, que le fut le renversement, prétendu définitif, de cette œuvre môme, et, en outre, de toute théologie, qu'on la nommât naturelle ou rationnelle, par la publication de la célèbre réfutation des démonstrations classiques de l'existence de Dieu, dans la Critique de la Raison pure de Kant. Car, de cet ouvrage aux vues si complexes, et, en partie, si abstruses, difficiles à entendre, ce furent ces réfutations, beaucoup plus que celles des communs arguments de la psychologie rationelle, ([ui émurent le monde philosophique. Le public, toujours simpliste en ses jugements, et d'ailleurs imbu de ce préjugé, qu'une démonstration doit être évidente, absolument indéniable, ou bien ne compte pas pour déterminer des convictions, ne distingua pas entre une réfutation qui n'attaquait en somme que les prétentions de la démonstration à un certain caractère apodictique qui lui vaudrait cette inimpugnable évidence, et une autre réfutation qui aurait pu aller jusqu'à ruiner dans leurs bases réelles les motils qui en ont suggéré à ses auteurs les formules connues. Encore moins le public s'avisa-t-il d'un cas particulier d'application de la dialectique kantienne, qui aurait exigé l'exacte connais-
LES DÉMONSTRATIONS DK L KXISTENGK DE DIEU !«;$
sance des vues propres de Kant sur le fond de la question, et que nous aurons à mettre en évidence. Cette singularité logique consiste en ce que Kant attaque essentiellemcnt les inélaphysiciens sur leur méthode (|ui fut de poursuivre la détermination, impossible selon lui, de rÈtre absolument nécessaire : d'oîi l'invalidité de leurs preuves. Mais il ne nie (|ue la connaissance possible ; il ne nie pas le but proposé à la raison. Or, c'est en corrigeant Terreur des métaphysiciens, la sienne en ce dernier point, c'est en renonçant à définir Dieu, avec la vieille théologie, l'Etre absolu, aux attributs infinis, joints à ceux d'une personne, qu'on peut conserver aux arguments théistes une valeur qu'ils ne doivent nullement à la doctrine de l'absolu.
Kant est le véritable auteur de la confusion opérée entre la partie caduque et le fond solide des démonstrations parce qu'il s'est exprimé à leur sujet comme s'il les eût en effet dépouillées de toute valeur de théorie. Il en jugeait d'après ses vues propres sur ce que doit être une théorie : vues empiriques dans l'espèce, et opposées au sens ordinaire qu'on attache à l'idée de théorie. Et cependant il a reconnu que les démonstrations négatives, — celles dé la non-existence de l'objet, môme anthropomorphique, des preuves de l'existence de Dieu, — n'étaient pas possibles. Il existait un doute en faveur de l'existence de l'objet. Kant a fait mieux, il a expliqué en quoi les raisons alléguées dans les démonstrations classiques n'étaient pas tout à fait sans solidité. Alors pourquoi leur refuser le droit à la théorie ? Elles seraient, quoique recommandables, sans qualité, selon lui, pour viser à la certitude apodictique; mais cela, c'est son opinion de théorie à lui. Et en quoi apodictique? Qu'est-ce que l'apodictique, en philosophie, et même ailleiu'S ? Moins que personne, Kant ignorait que toute démonstration suppose des prémisses
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accordées; et si elles ne le sont pas, il faut en chercher d'autres, et les démontrer à leur tour, si elles ne sont pas admises ; et cela n'a pas de fin pour une recherche qui n'a pas ses postulats. Si cela peut en avoir une en mathématique, où règne proprement la preuve apodictique, c'est qu'il y a, pour la géométrie, des prémisses concédées, et qui ne le sont pas même absolument aujourd'hui, la proposition de la somme des angles d'un triangle, ce parangon de la certitude apodictique chez nos anciens, étant mise en doute par les métagéomètres. L'erreur du public, favorisée par la fausse prétention de Kant, sur la véritable portée, sur la portée légitime de ses réfutations, a eu pour pendant une autre erreur qui a porté sur le sens des postulats moraux tels que lui-même les concevait. On a compris que, les instituant à titre de croyances, afin de rétablir la réalité de l'objet transcendant, rejetée en théorie, il tondDait dans une sorte de contradiction, qu'il s'agissait de discuter, ou d'éclaircir. C'est ainsi que les défenseurs de l'ancienne métaphysique, n'admettant pas qu'on rejetât des preuves, suivant eux certaines, et qu'on eût à les remplacer par des croyances, ont parlé du scepticisme de Kant \ et ce jugement se rencontre encore quelquefois ; tandis que les adversaires des idées théologiques regrettaient la faiblesse du critique qui avait, suivant eux, cherché un accommodement avec le dogme traditionnel. La vérité est que ce n'est pas précisément en cela et par rapport à la théorie qu'il s'est contredit; car il a longuement et très formellement expliqué que les concepts moraux n'avaient aucune valeur de théorie pour nous faire croire à l'existence de leurs objets, que leur portée s'arrêtait à nous et au point de vue pratique sous lequel nos de-
I. Critkjue de la Raison pure, Dialectique l.ranscenrlanlale, 1. II, chap. m, secl. 3 et 6.
LKS DKMONSTHATIO.NS l)K LEXISTK.NCH DK DIKU 18.*i
voirs et nos lins nous paraissent liés. Po?/r la théorie, cette doctrint) est donc non Vathéisme, terme mal sonnant qui impliquerait Vamora/ismf, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus exactement contraire aux fondamentales convictions de Kant, mais enliu une i^ovle (Vantilkéisme. Va il ne resterait plus qu'à savoir au juste en quel sens cet être inconnaissable, qu'il tenait \)ouv a/)u(lirtif/ti('?nent établi au plus haut sommet de la doctrine tianscendantale, remplace, comme être réel, pour le monde des phénomènes, le dieu personnel de la doctrine transcendante auquel se rapporte la loi morale, et dont, par son caractère d'inconditionné, il est la contradiction. C'est là, nous l'avons montré, que réside proprement la contradiction du système; et Kant ne l'a pas levée.
Et non seulement il ne l'a pas levée, mais il ne pouvait le faire sans inventer un système d'évolution pour passer de l'Inconditionné au monde des conditions, c'est-à-dire au monde des phénomènes, et c'eût été commencer la genèse par une contradiction, cette fois patente, ainsi que font nécessairement ces sortes de systèmes. Il a donc, en s'abstenant, échappé à la contradiction oii ses disciples se sont empressés de se jeter en définissant, chacun à sa manière, l'absolu, indi'finissahle par définition. Mais il n'a pas évité celle qui consiste à poser l'inconnaissable pour le fondement de la connaissance, ou, ce qui est la même chose, le néant pour principe de l'être.
Si Kant avait tenu Dieu pour le suprême objet réel de la théorie, et non pas seulement comme le suprême objet idéal, pour la pratique, s'il avait consenti à définir Dieu essentiellement comme personne, et, par conséquent, comme conditionné en soi par les attributs de la personnalité, au lieu d'exiger, pour la Raison pure, un en soi inconditionné, qui est le rien pour la connaisnaisance, et pour l'être également, dont on ne peut
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parler que sons le rapport du connaître ; si, renonçant à l'absolu, cette abstraction négative, contradictoirement réalisée, et reconnaissant que toute pensée est une relation, il avait compris le plan des catégories comme le système des relations universelles qui sont la matière formelle et la règle de l'entendement, et dont l'application aux choses de l'expérience et aux thèses de la spéculation est l'œuvre de la raison aussi loin qu'elle peut s'étendre, les démonstrations classiques de l'existence de Dieu lui seraient apparues sous un meilleur jour. En dévoilant, plus rigoureusement qu'on ne l'avait lait encore, l'illusion du savoir purement rationnel en psychologie naturelle, en appréciant le mérite des concepts et celui des motifs moraux qui ont présidé à la recherche des preuves, et enfin en proposant à notre croyance V dLC.ce\)\.dL\\on j)ratique , dans un intérêt moral, d'une idée de Dieu dans laquelle il conservait les attributs infinis dont la possibilité a été de tout temps un grand sujet de spéculation, il n'aurait pas conclu comme si sa réfutation, strictement logique, des arguments du théisme mettait simplement fin à toute recherche ou examen de théorie sur ce qui peut être accepté ou réformé et sur ce (pii doit être rejeté des notions et des vues qui ont engagé les auteurs des démonstrations à la rédaction des formules consacrées.
Ilegardons maintenant de plus près à cette réfutation, et commençons par une remarque singulière et capitale. Le principe commun des trois démonstrations, — il ne peut y en avoir que trois, selon Kant, et toutes trois fondées sur ce principe, —est une proposition que Kant regarde lui-môme comme inébranlable et qu'il affirme partout, notamment dans sa discussion de la quatrième antiiioiuie de la Raison pure. C'est l'existence; qu'il ne saurait pourtant démontrer, d'un être absolument nécessaire-^ et si, dans ces termes, c'est un faux principe,