‹ Critique de la doctrine de KantChapitre 45 sur 90 · I. Descaries, Médit, inéiaph., loc. cit · texte numérisé non relu

I. Descaries, Médit, inéiaph., loc. cit

Dieu, et nous voyons que, dans toutes ces explications, l'existence est partout supposée, non prouvée si la force du concept n'est tenue pour une preuve.

Voici maintenant un axiome invoqué pour nous présenter la preuve sous une nouvelle forme : « La réalité objective de nos idées requiert une cause dans laquelle cette même réalité soit contenue, non pas simplement objectivement, mais formellement ou éminemment. Et il faut remarquer que cet axiome doit si nécessairement être admis que, de lui seul, dépend la connaissance de toutes les choses tant sensibles qu'insensibles : car d'où savons-nous, par exemple, que le ciel existe ? Est-ce parce que nous le voyons ? Mais cette vision ne touche point Tespi'it, sinon en tant qu'elle est une idée : une idée, dis-je, inhérente en Tesprit même, et non pas une image dépeinte en sa fantaisie ; et, à l'occasion de cette idée, nous ne pouvons pas manquer de juger que le ciel existe, si ce n'est que nous supposons que toute idée doit avoir une cause de sa réalité objective, qui soit réellement existante, laquelle (^ause nous jugeons que c'est le ciel même, et ainsi des autres. »

On voit que Descartes assimile, se fondant sur le principe de causalité, la connaissance de la réalité de l'objet d'une idée transcendante à la simple connaissance de la réalité de l'objet d'une idée empirique, et des plus communs, sur ce motif que, quelle que puisse être l'idée, elle n'est jamais par elle-même quelque chose de plus qu'une idée. Un acte de l'esprit lui confère la réalité objective. Cet acte d'affirmation se mesure dans sa force, par la force de l'impression qu'il reçoit de la réalité comme attachée à une perfection dont il ne reconnaît pas la cause en lui-même :

« Lorsque nous faisons réflexion sur les idées qui sont en nous, il est aisé d'apercevoir qu'il n'y a pas

beaucoup de différence entre elles, en tant que nous les considérons simplement comme les dépendances de notre âme ou de notre pensée, mais qu'il y en a beaucoup en tant que l'une représente une chose, et l'autre une autre : et même que leur cause doit être d'autant pluîs parfaite que ce qu elles représentent de leur objet a plus de perfection. Car tout ainsi que lorsqu'on nous dit que quelqu'un a l'idée d'une machine où il y a beaucoup d'artifice, nous avons raison de nous enquérir comment il a pu avoir celte idée ; à savoir s'il a vu quelque part une telle machine faite par un autre, où s'il a appris la science des méchaniques, ou s'il est avantagé d'une telle vivacité d'esprit, que de lui-même il ait pu l'inventer sans avoir rien vu de semblable ailleurs, à cause que tout l'artifice qui est représenté dans l'idée qu'a cet homme, ainsi que dans un tableau, doit être en sa première et principale cause, non pas seulement par imitation, mais en eft'et de la même sorte, ou d'une façon encore plus éminente qu'il n'est représenté. De même, pour ce que nous trouvons en nous l'idée d'un dieu ou d'un être tout parfait, nous pouvons rechercher la cause qui fait que cette idée est en nous... Comme nous savons que nous sommes sujets à beaucoup de défauts et que nous ne possédons pas ces extrêmes perfections dont nous avons l'idée, nous devons conclure qu'elles sont en quelque nature qui est différente de la nôtre, et en effet très parfaite, c'est-à-dire qui est Dieu ^ »

C'est bien à la preuve ontologique que ressortit cette démonstration de l'existence de Dieu de Descartes (qui

I. Descartes, Les principes de la philosophie, I, 17. — Spinoza, dans ses Renali des Cartes principinram philosoplwc pars I et II more r/eometrico demonstratœ, p. 16, a donné un intéressant développement à l'exemple que Descartes lire de Viilée d'une machine dont nous reconnaissons que Vidée nest pas nôtre.

en a donné et distingué plusieurs), et non à la preuve cosmologique, quoique Targument soit tiré de la cause de notre idée, et non pas de Tidée toute seule et de ce qu'elle signifie. La raison de la classer ainsi, c'est que le principe àe perfection ou réalité, postulé, non démontré, est le commun fondement de la preuve, soit qu'on l'invoque comme cause dans l'esprit qui en sent la force, soit qu'on le pose par une affirmation directe, puisque, dans ce dernier cas, on renonce implicitement à la prétendue déduction logique d'Anselme, au fond remplacée par le postulat.

Leibniz qui n'admettait que deux grands principes : celui de la contradiction et celui de la raison suffisante [Monadologie, art. 3i-32) et ne recourait jamais à des postulats, était au fond beaucoup plus que Descartes attaché à la logique de l'identité et de la pure analyse, là où il n'invoquait pas la raison suffisante. Aussi crutil pouvoir conserver intact le raisonnement d'Anselme — et de Descartes, car il ne remarqua pas que Descartes l'avait corrigé en couvrant le paralogisme par des demandes — ; il ne reconnut pas le vice capital du syllogisme, mais il lui chercha un autre défaut, auquel il attacha une importance exagérée, pour ne rien dire de plus. Cette erreur très certaine de Leibniz sur un pur point de logique esta nos yeux une constatation du mérite de ce célèbre argument comme capable de faire illusion sur la correction par l'éclat de la notion en elle-même.

« Voici à peu près, écrit Leibniz, la force de son argument (de l'argument d'Anselme) : Dieu est le plus grand, ou, comme parle Descartes, le plus parfait des êtres, ou bien c'est un être d'une grandeur et d'une perfection suprême, qui en enveloppe tous les degrés. C'est là la notion de Dieu. Voici maintenant comment l'existence suit de cette notion. C'est quelque chose de

plus d'exister que de ne pas exister, ou bien l'existence ajoute un degré à la grandeur ou à la perfection, et, comme l'énonce jNI. Descartes, Texistence est elle-même une perfection. Donc ce degré de grandeur et de perfection, ou bien cette perfection qui consiste dans l'existence, est dans cet être suprême tout grand, tout parfait, car autrement quelque degré lui manquerait, contre sa définition. Et, par conséquent, cet Être suprême existe. Les scolastiques, sans excepter même leur docteur angélique, ont méprisé cet argument et Tout fait passer pour un paralogisme ; en quoi ils ont eu grand tort, et M, Descartes, qui avait étudié assez longtemps la philosophie au collège des Jésuites de la Flèche a eu grande raison de le rétablir. Ce n'est pas un paralogisme, mais c'est une démonstration imparfaite, qui suppose quelque chose qu'il fallait encore prouver j)Ourle rendre d'une évidence mathématique ; c'est qu'on suppose tacitement que cette idée de l'Etre tout grand, ou tout parfait, est possible et n'implique point de contradiction. Et c'est déjà quelque chose que par cette remarque on prouve que Supposé que Dieu aoit possible, il existe, et qui est le privilège de la seule divinité. On a le droit de présumer la possibilité de tout être, et surtout celle de Dieu, jusqu'à ce que quelqu'un prouve le contraire; de sorte que cet argument métaphysique donne déjà une conclusion morale démonstrative qui porte que, suivant l'état présent de nos connaissances, il faut juger que Dieu existe et agir conformément à cela '. »

Cette dernière phrase doit paraître un peu bizarre après la prétention démonstrative de ce qui précède. Quoi qu'il en soit, Leibniz aurait eu à répondre à la réfutation de l'argument par Thomas d'Aquin, s'il ne

I. Leibniz, Nouveain- essais sur l'cnlcn'lcment. l. IV, chaji. x.

l'avait pas depuis longtemps, peut-être, perdue de vue, au lieu de dire seulement que les scolastiques avaient eu tort, de le rejeter. Ensuite, il n'a pas remarqué que Descartes n'avait admis l'argument qu'en l'appuyant sur cette définition (un postulat, à vrai dire), « que quand nous disons que quelque attribut est contenu dans la nature, ou dam le concept d'une chose, c'est de même que si nous disions que cet attribut est vrai de cette chose et qu'on peut assurer qu'il est en elle ». Enfin, cette exigence de Leibniz : que la possibilité de l'existence de Dieu soit démontrée pour donner au syllogisme d'Anselme la rigueur qui lui manque ne se comprend pas bien. L'objection avait été déjà faite à Descartes et Descartes avait répondu'. Elle n'est pas recevable quand il s'agit d'une thèse qui, de sa nature, affirme dans l'esprit l'idée même, l'idée entière de la perception comme chose réelle, et, par conséquent, n'est sujette en cela à aucune contradiction et prétend passer directement ensuite de l'idée réelle à la chose réelle comme certaine. j\Iais Leibniz, qui a souvent dans ses écrits formulé ce grief contre les démonstrations de Descartes, avait des idées à lui sur les réels et les possibles en leurs rapports à Dieu. Nous les trouverons mieux à leur place en passant à la preuve cosmologique .

I. Descartes, Médit, mélaph.. Objections deuxièmes cl réponses, n° VI.

Page 1