‹ Critique de la doctrine de KantChapitre 46 sur 90 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Kant énonce la preuve cosmologique (a contingentia iniindi) dans les termes suivants : « Si quelque chose existe, il faut qu'un être absolument nécessaire exisle aussi. Or, Moi, tout au moins, j'existe, il existe donc un être absolument nécessaire. La mineure est une expérience et la majeure conclut de l'expérience en général à l'existence du nécessaire... La preuve se poursuit ainsi; l'être nécessaire ne peut être déterminé que d'une manière, à savoir par l'un quelconque des prédicats possibles qui lui sont opposés ; il doit donc être complètement déterminé par son concept seulement. jNIais il ne peut y avoir qu'un seul concept d'une chose possible, qui le détermine a priori, complètement, c'est le concept de Xena realissinmm . Il suit de là que le concept de Yens realissimum est le seul par lequel un être nécessaire puisse être pensé, c'est-à-dire, que, de nécessité, un Etre Suprême existe. »

Il y a, dit Kant, en terminant cette exposition, « tant de propositions sophistiques enfermées dans cet argument cosmologique, que la Raison spéculative semble vraiment y avoir déployé toute son habileté dialectique pour produire la plus gi-andc illusion transcendantale ». Nous ne savons à quel philosophe il a pu l'emprunter, tel qu'il le présente, ou s'il a réuni lui-môme les sophismes qu'il croyait avoir à réfulcr, mais le fail

est que nous n'y reconnaissons ni la preuve d'Aristote qui a régné dans la scolastique en subissant un amendement capital : Tabandon de la thèse de l'éternité des phénomènes, ni Tune des cincj preuves énumérées et admises dans la Somme théologique de Thomas d'Aquin, ni celle des preuves de Descartes qui est tirée de Texistence des contingents, ni celle de Leibniz qui est une forme nouvelle de celte dernière, ni enfin celle de Clarke, peu digne d'être citée après les autres, mais qui place l'idée de nécessité en première ligne, et qui a joui de l'estime des partisans de la théologie naturelle. Ce qu'il y a de plus extraordinaire dans la formule de la preuve cosmologique, adoptée par Kant, et pour la réfuter, c'est qu'il n'y tient aucun compte de la loi de causalité qui, soit que les auteurs adoptent ou rejettent le procès à l'infini des phénomènes, occupe toujours, dans leurs arguments, la place capitale. Kant se contente d'observer en note que cet emploi de la notion de cause est « trop connu pour qu'il soit nécessaire de l'exposer » : excuse inadmissible alors qu'en la supprimant, il fait disparaître la raison môme sur laquelle se fonde l'affirmation de la cause première.

C'est, en effet, la cause première et non la nécessité qui est le point culminant de la preuve cosmologique chez Descartes et Leibniz, les deux philosophes dont les théories auraient dû, ce semble, occuper la première place dans la réfutation de Kant, et nous n'y trouvons pas un seul mot qui ait trait à ce que leurs arguments offrent d'original. Celui de Descartes n'a nullement l'idée de nécessité pour point de départ, mais bien l'idée de Dieu, et ce n'est pas immédiatement à l'idée de Di(Mi comme réalité suprême qu'il conclut, mais bien de cette idée de Dieu, qui est en ?ious, à l'existence de son objet en vertu de Vaxiome : que « la réalité objective de nos idées requiert une cause, dans laquelle

cette même réalité soit contenue, non pas simplement objectivement, mais formellement, ou éminemment ». — « Cette idée de Dieu qui est en nous demande Dieu pour sa cause, et, par conséquent, Dieu existe » en vertu de cet autre axiome, qu' « aucune chose ni aucune perfection ne peut avoir le néant, ou une chose non existante pour la cause de son existence' ». Il est donc clair que la notion de causalité, Dieu préalablement défini, puis réclamé comme cause, sont les éléments de la démonstration.

La preuve cosmologique a reçu de Descartes une autre forme encore, qui engrène, pour ainsi parler, sur celle qui se tire du principe de finalité, en considérant Dieu non plus comme créateur mais comme conservateur des perfections dont il est le principe dans les créatures et spécialement dans Thomme qui, tout en se connaissant comme substance, se sait impuissant à se donner ce qui lui manque'.

Toute cette doctrine de Descartes porte l'empreinte d'une telle conviction de la personnalité divine et créatrice, que, pour en déduire la création, on n'a presque pas à sortir de ses définitions, de ses axiomes et de ses postulats'. 11 n'en est pas précisément de

1. Cet énoncé a le défaut de poser le néant sons la forme d'un sujet réel dans la proposition, quoiqu'il ne soit ainsi posé que pour être nié comme pouvant être une cause. Cela signifie simplement: // ne peut y avoir de commencement sans cause. Mais, dans ce sens, il ne vaut que comme règle de l'expérience et n'a pas la vertu de la surmonter pour [)ermettre un jugement sur la nature de Dieu et l'acte créateur. On sait dans quel embarras se trouva Descartes pour avoir voulu d'abord soutenir la thtse, au fond contradictoire, de Dieu causa siii. Le principe de relativité olFre le seul moyen [)ossiblc de résoudre la dilTiculté en nous expliquant pourquoi la cause première des phénomènes est située hors de rcx[)cricnce et au-dessus de la loi de l'expérience, alors <|uc cependant la nécessité d'une cause première est démontrable par le principe de contradiction, fondement de tout raisonnement.

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