CHAPITRE XIX
Si Kant avait eu la foi dans les postulats dont il recommandait la croyance à la pratique en défendant à la théorie d'en poser les objets réels, ce,\.ensrealisshnum, simple idéal, à ses yeux, dont la personnalité souveraine était l'attribut capital, une fois posé objectivement, aurait pris naturellement, dans le réel, la place de l'Absolu supérieur à l'Être. L'être suprême selon la raison ne se serait plus présenté comme !'?;« ^oHnconditionné, pure abstraction, idée universellement négative qu'on réalise, mais, comme l'en soi, intérieurement conditionné par les idées souveraines qui composent sa perfection et dont il a fait les lois du monde créé. Kant aurait ainsi échappé à l'obsession de cette doctrine transcendanlale, qu'on peut nommer plus clairement transcendante absolue, élevant à Ja dignité suprême le sujet vide de la proposition identique: L'être nécessaire existe nécessairement. Il aurait alors aisément découvert la conséquence logique de la critique de Hume, l'amendement à introduire dans le doute sur les substances, le caractère relatif de tout jugement, et, par l'application du principe de relativité aux catégories, il aurait pu donner ce que n'a fait que promettre sa Critique de la Raison pure: la véritable justification et la seule possible des jugements synthétiques à priori. Ils reposent
tous, en effet, ceux qui sont fondés, sur les concepts radicaux de l'entendement, sur les catégories, lois constitutives de la pensée et principes d'interprétation de la nature.
L'idée de l'âme est liée à l'idée de Dieu, à raison du titre commun de personne qui appartient à la fois à la conscience la plus haute possible, et à la conscience humaine sur laquelle, et sur ses propriétés caractéristiques, l'idée de la divinité a son fondement. L'idée de l'âme, ainsi abordée par la conscience, n'est nullement l'idée, en elle-même vide, d'un sujet, support de ses attributs et qui en serait néanmoins distingué pour nous offrir l'image de qvielque chose d'identique et de permanent. Image, c'est même trop dire: à peine penset-on qu'on pourrait en avoir une de cette chose ! L'identité et la permanence se rapportent, en fait, à la durée et au développement sans rupture de qualités dont la conscience est le lien, et se représente elle-même comme le siège constant, tout en se connaissant par expérience en des relations données, en partie disponibles pour elle, avec un corps, avec des corps et des forces de la nature, et avec d'autres consciences ses semblables. La conscience, ainsi définie, est une âme et nous pouvons imaginer des âmes variables en leurs degrés de perfection, des plus humbles aux plus élevées. Si Kant eût rendu justice à .la doctrine leibnitienne, pour laquelle il a témoigné un éloignement particulier et une sorte d'animosité, le principe le plus général de la monadologie, auquel il s'était montré favorable dans sa jeunesse, lui aurait fourni une théorie des substances (jui lui a manqué, et il y aurait trouvé de meilleures ressources spéculatives que dans ses noumènes, escortés par la critique entièrement négative des paralogismes de la théologie et de la psychologie, et par les antinomies qui ne sont autre chose que le conflit des
idées rçalistes de l'infini et de l'absolu et des principes de contradiction et de relativité.
Nous disons réalistes, en pailant des idées de sommation infinie et d'être inconditionné, parce que si Kant ne les eût pas réalisées en dépit de son propre critère de la réalité, elles n'eussent pu être pour lui, l'une, qu'une idée contradictoire en soi, l'autre que le concept de l'universel négatif. Alors il ne s'en fût pas servi pour invalider les principes du relatif (dans les antinomies). Et nous disons logiques, en parlant des deux grands principes recteurs de la pensée; c'est que, s'ils ne nous conduisentpas jusqu'à l'en 50î pur, inabordable, ils peuvent seuls nous guider pour la découverte du vrai qui se peut atteindre. Les relations seules posent l'objet, lé définissent; c'est là ce que signifie le principe de relativité, et le principe de contradiction est la règle unique servant à discerner les relations possibles des relations impossibles, en tant qu'intelligibles ou inintelligibles.
Les paralogismes de la psychologie, c'est ainsi que les qualifie Kant eu égard aux arguments à l'aide desquels on a prétendu démontrer les principales propriétés de l'àme, ne peuvent être logiquement que des vices de ces arguments, et n'atteignent ni ces propriétés elles-mêmes, si elles sont définies suivant la méthode relativiste, ni la notion propre de l'âme, quand on la débarasse de l'absolutisme des concepts de substantialité et de simplicité. La méthode phénoméniste qui remplace les substances, notions abstraites et vides, par les lois des phénomènes, mode unique de connaissance c|ue nous puissions obtenir des êtres réels, donne la solution de la difficulté mise en relief par la critique de Hume. Supprimant les substances, ne laissant que des phénomhirs, Hume préparait Kant qui fit un pas de plus, remplaça le doute par la négation, et professa
que les phénomènes ne sont rien en soi. Il pensait inauo-iircr de cette manière une critique nouvelle qui, au lieu de ne vouloir plus connaître que des phénomènes, ne reconnaîtrait plus au fond que des substances mais en les tenant pour inconnaissables. Disons, au contraire, que les êtres ne peuvent tomber sous la connaissance que sous la forme de synthèses à définir par des lois de phénomènes, la notion de l'âme étant changée, les idées des propriétés de l'âme se modifient, en même raison, et les démonstrations de ces propriétés, où se pouvaient découvrir des paralogismes, peuvent faire place à des raisonnements probables, tels qu'en comportent les sciences spéculatives.
Kant a compté quatre de ces paralogismes. Les trois premiers se rapportent à la substantialité, à la simplicité et à la personnalité de l'âme. Le quatrième, sous le titre de paralogisme de l'idéalité, a un sujet assez différent; on y traite la question de savoir « si ce dont l'existence ne peut être conclue que comme celle d'une cause de perceptions données n'a qu'une existence douteuse ». Nous avons examiné plus haut la solution obscure et embarassée que Kant a donnée à ce problème, et qui a suscité de nombreux débats sur la vraie nature ou sur la sincérité de ■s.ow. réalisme empirique qui serait en même temps un idéalisme transcendantal. Il serait inutile d'y revenir ici.
La thèse de la substantialité de Tàme est ainsi formulée par Kant: « Je suis, comme être pensant, \q sujet absolu de tous mes jugements possibles, et cette représentation de moi-même ne peut servir de prédicat à aucune autre chose. — Je suis donc, comme être pensant (comme âme), une substance. »
La définition, de tout temps reçue, d'une substance étant: ce que l'on conçoit comme en soi et qu'on ne peut se représenter comme l'attribut de quelque chose, la défi-
nition du moi, que Kant adopte, semblerait inattaquable,— en laissant toutes les questions ouvertes sur les propriétés d'une substance et sur le sens, ou essentiellement logique, ou nécessairement réaliste, de Fidée de substance, — si, au n\oi sujet, \\ n'ajoutait pas, en le soulignant, le mot absolu qui en change totalement la portée. Aussi sa première remarque est-elle, qu'il est bien certain que, « dans chacune de nos pensées, le moi est le sujet auquel ces pensées sont inhérentes comme simples déterminations ; et ce moi ne peut être employé comme la détermination d'une autre chose. Chacun se doit donc nécessairement regarder soi-même comme la substance, et ses pensées comme des accidents de son être seulement et des déterminations de son état ». 11 reste à savoir maintenant ce que nous dirons de cette substance. Si nous accordons à Kant le terme d'absohc (sujet absolu) qu'il a fait entrer dans sa formule de la thèse de la substantialité de l'âme, il en montrera facilement la faiblesse. Et, en effet, la représentation de ce sujet, en nos jugements, n'a, dit-il, qu'une valeur phénoménale ; elle ne saurait poser que le sujet logique, autrement, c'est une intuition qu'il nous faudrait, une intuition, qui nous donnerait le inoiensoi, indépendamment de ses apparences.
Cette objection est irréfutable, à cela près que Kant demande l'impossible en exigeant qu'on lui fasse voir l'en soi, en tant qu'en soi ! Mais c'est que lui-même ne nie point les sujets absolus (ses noumènes ne sont pas autre chose) mais seulement la possibilité de les connaître. La vraie, l'unique question pour nous, au contraire, est celle de la permanence et de l'identité individuelle de ce rapport qui est l'ànie, une fois logiquement définie. Mais c'est à quoi Kant ne songe pas; il insiste sur ce que « nous n'avons, au delà de cette signification logique du moi, aucune connaissances du sujet
23i CRITIQUE DE LA DOCTRINE DE KANT
en lui-même qui en soit le substratum et le fondement, et celui de toutes nos pensées ». 11 ajoute qu' « on peut parfaitement garder cette proposition: l'âme est une substance, pourvu qu'on accorde que ce concept ne nous sert de rien, et ne nous apprend rien des conclusions ordinaires de la psychologie rationnelle, telles que, par exemple, la continiialion sans fin de l'àme à travers tous les changements, même dans la mort, et qu'en conséquence, il signifie la substance en idée seulement, en réalité non », Nous voilà ramenés au s}^jct absolu de la définition du moi, que Kant a donnée en commençant; mais cette qualification du sujet c'est Kant qui la réclame, et nous pouvons lui rétorquer son argument: ce concept de l'ajjsoluité, dirons-nous, ne nous sert de rien, ne nous apprend rien des conclusions que demande la psychologie. La psychologie, qui fait profession d'ignorer la substance, ouvre toujours la voie a des conjectures sur le moi, positives ou négatives qu'elles puissent être, et à des théories. Mais que pouvons-nous savoir ou imaginer d'un sujet, que nous dirons ensoi absolu, puisque pouvant alors, à titre de substance, porter tous les attriljuts imaginables, il est en soi sans attributs ! Son existence affirmée, c'est à un terme abstrait que nous la rapportons, et nous n'aj)prenons rien de son histoire.
Si nous prenons, au contraire, le point de départ de nos raisonnements et la matière de nos inductions dans la conscience du moi, comme rapport fondamental, auquel une multitude de rapports internes et externes-internes se relient: relations à soi, dans le temps, qui constituent son identité à travers les changements; loi de mémoire, qui unit tant de modifications en un môme sujet perdurable; relations dans l'espace, ou représentations des liens de toute nature par l'entremise desquels s'efïectue l'évolution d'une vie
individuelle en fonction de la matière et des vies antérieures ou ambiantes, nous nous plaçons sur le réel et unique terrain où la connaissance de nos données nous permette d'élever nos vues et de les porter au delà de l'expérience actuellement possible. L'assurance que l'imagination d'une sorte d'àme matérielle très subtile, — seul moyen que les hommes aient jamais eu de donner un corps à la substance animique pure, c'est-à-dire à un terme de relation qui, regardé comme un absolu en soi, ne se rapporterait plus à rien, — cette assurance ne peut jamais porter intelligiblement que sur la continuation indéfinie, qu'il faut supposer garantie, de l'existence présente. Cette existence, ou plutôt une suite et un progrès de celle-ci sous de nouvelles formes, ne se conçoit, comme celle du même être, (de la même personne, s'il s'agit de l'homme) que grâce à la conservation supposée, avec de nouveaux développements, des mêmes rapports qui ont constitué, par la fonction de la mémoire, l'identité de l'être et la conscience individuelle perdurable. Or la garantie d'une telle perpétuité, c'est la croyance de l'individu actuel qui se la promet, ce ne saurait être rien de plus, eùt-il recours à une révélation pour se la confirmer, parce que la légimité et les titres d'une telle révélation sont eux-mêmes matière de croyance.
Nous avons mis en première ligne de l'exposition du paralogisme de la substantialité selon Kant, cet argument, que nous regardons comme fondamental: que d'alléguer, au-dessus de la conscience du moi, comme sujet logique d'inhérence des pensées, une substance, autre espèce de sujet qu'on dit m soi et qu'on ne peut faire connaître, ce n'est pas atteindre cet en soi, et ce n'est rien prouver des propriétés qu'on lui voudrait rapporter. jNlais Kant appuie cet argument sur un principe à lui: à savoir, que l'expérience seule peut, en
nous permettant de mhsumer une intuition, donner une signification objective à la synthèse de nos représentations. S'il en était ainsi, une intuition ne pouvant jamais être, pour Texpérience, qu'une sensation, si les propriétés de Tàme ne pouvaient être reconnues qu'à la condition d'obtenir cette connaissance intuitive de la substance âme, — ce qui n'est pas même concevable, — elles seraient inaccessibles à notre entendement ; et c'est certainement ce qu'elles ne sont pas.
La notion du sujet pur en soi ne peut avoir son utilité, être quelque chose de plus qu'une illusion verbale, qu'autant qu'elle se prête à l'imagination, — mais alors il ne faut la prendre que pour ce qu'elle est, — d'un certain corps subtil capable de répondre physiquement à des vies différentes du même individu. A ce point de vue représentatif delà substance, la spéculation a trouvé une carrière ouverte et des succès de genres divers, depuis la doctrine des métensomatoses jusqu'à la monadologie Icibnitienne qui a donné à l'hypothèse de l'immortalité de l'àme, sans admettre la séparation possible de l'esprit et du corps, un caractère, à la fois physique et métaphysique, d'accord avec les exigences de la raison et des sciences.
11 peut paraître que nous ayons donné à fort la tournure d'une réfutation de Kant à nos arguments, dont le principal est celui-là même que Kant dirige contre la |)sychologie de l'Ecole, mais il n'en est rien, car la doctrine de Kant réclame, comme celle de l'École, des sujets absolus, supports des phénomènes. Elle en diffère seulement en cela qu'elle démontre que l'existence du sujet de l'àme, en ce sens, est indémontrable.