L ESTHÉTIQUE TRANSCENDANTALE. — LE NÉANT EN SOI DES PHÉNOMÈNES
Nous avons commencé par Texamen des antinomies notre étude de la doctrine kantienne, parce que c'est sur la solution qu'il donne aux difficultés philosophiques relatives à Torigine, à la composition et à l'enchaînement des choses, queKant fait porter son système entier de la nature des phénomènes opposée à l'essence de la chose en soi, l'espèce de phénoménisme qui lui permet de soustraire les phénomènes à l'application du principe de contradiction, et, d'une autre part, la théorie empirique du monde extérieur et la négation de toute connaissance objective possible de l'idéal de la Raison pure et des postulats de la Raison pratique. Nous reprendrons maintenant les traits principaux de la Critique de la Raison prtre dans l'ordre où Kant les a présentés afin de nous rendre compte de la construction de l'œuvre et de son ensemble dogmatique.
L'esthétique transcendantale nous ouvre cette fois le chemin. Son principe quant à la sensibilité s'établit très bien en se conciliant avec les définitions de l'espace et du temps de Leibniz, auxquelles Kant a voulu l'op-
poser ; carTaccord est simple et naturel entre le caractère intuitif de la perception, considéré du côté du sujet (Kant) et le caractère propre à la représentation, qui est Tordre des coexistants et des successifs (Leibniz). Il ne s'ensuit point de la nature mentale de l'intuition externe (temporelle et spatiale) que ce ne soit pas un ordre réel des choses, celui qui est établi par la loi représentative universelle de l'étendue et de la durée, de l'espace et du temps, de la permanence et du changement pour les êtres qui possèdent l'existence propre qu'on appelle interne, et dont Torganisation mentale est telle, qu'ils se peuvent percevoir les uns les autres en ces modes sensibles de leurs altérités réciproques. Mais Kant, dès ce début de sa Critique qui est X esthétique qu'il nomme transcendantale, met en avant cette négation de 1'^;^ soz'des phénomènes, dontle sens est, pour lui, que les phénomènes ne composent pas des sujets réels. C'est pour cela qu'il se refuse à les considérer comme des choses données et distribuées en de certains ordres dans la nature. « Les choses que nous voyons, ne sont pas en elles-mêmes ce que nous voyons ; si leurs relations ne sont en elles-mêmes telles qu'elles nous apparaissent; si nous ôtons ce sujet qui est nous, ou la forme subjective dé nos sens, toutes les qualités, toutes les relations des objets dans l'espace et le temps, l'espace et le temps eux-mêmes s'évanouissent. Ils ne peuvent, comme phénomènes, exister en eux-mêmes, mais en nous seulement '. » Il y a dans ces formules une équivoque qu'on peut dire énorme. Faut-il entendre, ce qui est généralement admis en psychologie, depuis Descartes et Locke, que nos sensations ne représentent nullement ce que sont en eux-mêmes les objets que nous percevons extérieurement, et qu'en ce sens nous
1 . Esthétique transcendantale ; Remarques générales, sub init.
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ne percevons pas les sujets rc'els, (jiTils nous sont inconnus ? Cela ne signifie point que le philosophe ne puisse, par des théories vraies ou fausses d'ailleurs, mais logiquement et moralement légitimes, déterminer, d'après les concepts qu'il se forme de l'être et de la cause, ce que ces objets sont en soi, quels sujets ils recouvrent ; et c'est ce que Leibniz a fait, après cent autres. Ou bien veut-on dire qu'il existe, sous les objets sensibles qui ne sont pas des sujets en soi, des sujets en soi inconnus et inconnaissables, parce qu'ils sont absolus, c'est-à-dire que nulle spéculation sur nos idées et notre expérience des choses ne puisse nous servir à les déterminer ? Cela, c'est la pensée de Kant ; mais d'où sait-il qu'on doive prendre l'idée abstraite du sujet pour un sujet réel ?
L'équivoque porte sur les mots en soi. Ils signifient, pour les philosophes qui croient à la réalité externe des sujets dont l'existence est révélée par des signes sensibles, que ces sujets possèdent un être propre, qu'ils ne sont pas des modes d'être ou d'agir de certains autres sujets qui ne sauraient être déterminés en aucune manière, et qu'enfin ils sont définissables à l'aide d'idées générales d'ordre relatif qui renferment le principe de leurs rapports entre eux et avec nous. Le fond de cette doctrine, qui est étrangère à Kant, est la thèse d'une loi naturelle, en vertu de laquelle les phénomènes sensibles, ceux qui sont en nous, sont les signes de nos communications avec les êtres extérieurs qui sont en eux-mêmes, et dont les qualités et actions sont en partie observables en leurs effets, en partie à découvrir, ou à présumer |)ar spéculation.
« La philosophie de Leibniz et de Wolf, dit Kant', a donné une direction fausse à nos investigations sur la