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CHAPITRE XXIII

Cette théorie de la nature des phénomènes, qui énoncée brièvement et sans ombre de preuves dans VEathétique transcendantale, ou dans les Remarquer qui en accompagnent la thèse principale, et qui ne se trouve qu'un peu plus développée à la fin de la Logique transcendantale, comme nous le verrons, n'arrive à ce que Kant peut regarder comme sa justification que dans les antinomies de la Raison "pure qui forment le second chapitre de la Dialectique transcendantale, avec \&wv Solution qui est celle de Vidée cosmologique, c'est-à-dire du problème du monde considéré sous tous ses aspects. Nous avons discuté les raisons et les conclusions de la Dialectique. On ne saurait dire que les doctrines de V Analytique des pri?icipes, que nous devons examiner maintenant, la critique de l'application des catégories, la formulation des Principes de l'Entendement pur renferment quoi que se soit qui ressemble à une démonstration de la thèse du néant des sujets des phénomènes, considérés dans leurs lois constitutives, sans sortir du champ des relations. Par contre le caractère dogmatique des propositions visant l'absolu est saillant.

Nous avons rappelé, dans notre Introduction, la valeur selon nous définitivement acquise à celles des thèses de la Logique transcendantale (Analytique des concepts)

qui portent sur les rapports de reiitendement et des concepts avec les objets sensibles et sur les conditions de l'expérience. La distinction de l'analyse et de la synthèse dans le jugement nous parait aussi n'être plus disputable aujourd'hui, en principe. Enfin la reconnaissance et l'essai de classification des catégories de l'entendement de Kant est une œuvre admirable par l'intention, et qui était à peu près sans précédents, puisqu'il faut remonter jusqu'à Aristote pour en trouver l'idée, avec l'exécution encore si imparfaite. On n'en apprécie pas assez l'importance, parce qu'on est, d'une part, trop éloigné aujourd'hui de sentir le besoin intellectuel d'une philosophie synthétique, et que, de l'autre, la table des catégories de Kant a des défauts bien faits pour la discréditer, ou du moins pour empêcher que l'usage en soit facile et utile. Elle porte sur les catégories sans les tenir essentiellement pour des relations, — celles de l'ordre le plus général, embrassant et distribuant, dans l'abstrait, tous les rapports distincts et caractéristiques soit de la pensée soit de l'expérience ; — son auteur a prétendu la déduire d'une certaine énumération des différentes espèces du jugement, au lieu de la poser simplement, comme il est juste, à titre de relevé des faits (car les lois essentielles, constitutives de l'entendement, sont de véritables faits mentaux), de l'application la plus universelle de l'intelligence aux phénomènes. Et enfin, en considérant des catégories, la Substance, par exemple, comme autre chose que des rapports d'idées, il a introduit, dans la logique, des questions qui doivent lui demeurer étrangères, si elle doit être elle-même et rester indisputable.

Kant, s'adressant à une fonction de l'entendement, au jugement logique, pour déduire les catégories, remarque qu'on peut considérer, dans le jugement, la (juanlilv,

Renouviek. — Kant. i8

27i CRITIQUE DE LA DOCTRINE DE KANT

la qualité, la relation et la modalité, et, partant de là adopte les mêmes termes pour désigner ses catégories ; mais ce n'est pas parce que ces termes ont servi bien ou mal aux scolastiques à classer les jugements, qu'ils sont propres à nommer quelques-unes des lois universelles de l'entendement; c'est au contraire parce qu'ils nomment des lois dont l'application se fait partout aux objets de l'entendement, qu'ils ont pu être employés à caractériser différents modes de jugement. Mais ils ne conviendraient nullement, à les prendre à la source où Kant a cru les pouvoir prendre, pour dénommer les catégories en leur donnant leurs véritaljles sens. Ainsi, la Quantité à(i%\^\\% et distribue les jugements, dans le langage convenu des logiciens, selon qu'ils sont généraux, particuliers ou singuliers, tandis que l'idée de quantité est d'une tout autre portée et d'une application infiniment plus étendue aux choses de la nature et de l'esprit. La Qualité, en logique, s'est dite des jugements, en tant i\\x afjirmatifs, négatifs ou indéfinis, au lieu que sa signification générale s'est entendue de tout temps du rapport de l'attribut au sujet, et du rapport de l'espèce au genre ; et l'affirmation ou la négation se rapportent universellement à la relation et à toutes les sortes de relation. La catégorie de Relation^ tirée par Kant des espèces de jugements en tant que catégoriques, hypothétiques ou disjonctifs, est une catégorie qui embrasse toutes les autres, puisque toutes expriment des relations, et se distinguent par les genres de relation. Enfin la Modalité, dont Kant a fait une catégorie tirée des difïérentes espèces de jugements comme problématiques, assertoriques ou apodictiques, n'est pas proprement une catégorie, mais bien une essentielle appartenance de la catégorie de causalité. Cette dernière, une des plus originales, assurément, s'il est permis d'admettre des différences de degré dans ce titre d'originalité qui leur

est commun, a été classée par Kant dans la Relation^ en compagnie de la Substance, dont la vraie place logique est dans la catégorie de Qualité, à titre de sujet des qualités. Mais Kant a voulu désigner, par le terme de substance, quelque chose de plus qu'un sujet logique. C'est ainsi, également, qu'il a fait entrer la Réalité, au lieu de Yaffirmalion, qu'il faudrait, avec la négation et la limitation, dans une de ses catégories, et que cette catégorie est pour lui celle de la Qualilé, à laquelle les trois termes subordonnés ne conviennent pas d'une manière spéciale, mais se rapportent universellement à la relation. La relation se définit en effet, dans toutes les catégories, par une affirmation et une négation d'où se forme une limitation ou détermination de l'objet de l'entendement.

Il est donc clair que les catégories ont d'autres applications, ou plus étendues, que celles que Kant leur a reconnues. Au cas que nous en offre la qualité, principe du raisonnement, principe d'identité ou de contradiction, dans la norme qui lui est inhérente, il faut en ajouter un second que la quantité apporte, pour ainsi dire parallèlement, attendu que le même principe y trouve son application capitale, celle-là même dont Kant a cru pouvoir s'affranchir en son système des antinomies où il le met en balance avec des propositions qui le nient. En effet, la catégorie de quantité se formule par le rapport de Vunité à la pluralité dans le tout déterminé, ou numérique, qui en est le concept synthétique. Quand la pluralité se pose comme indéfinie, quantité continue, l'idée logique exacte est celle de la j)uissance idéale d'augmentation ou diminution sans bornes pour l'entendement de l'objet envisagé, jointe à l'idée de Timpossibilité de former jamais la synthèse des parties imaginables, qui serait un nombre. C'est bien là ce qui est communément admis en arithmétique, où l'on

peut démontrer c[\.\u?i nombre quelconque étant donné, en un système de numération déterminé, il est toujours possible d'assigner, dans ce système, un nombre plus grand d'une unité. Il n'y a donc pas de contradiction possible, à moins qu'on ne dépasse l'idée de puissance dans le concept de la numération sans bornes. Mais si, appliquant le concept de nombre à l'idée géométrique du continu, dans l'étendue, ou dans la durée, on entend que la division ou la multiplication d'une quantité, continue de sa nature, doivent être conçues à la fois comme sans fin et comme composant un tout, c'est une proposition contradictoire dans ses termes, qu'on émet, car on y demande simultanément l'existence d'un tout et l'impossibilité de sa constitution. L'application de la catégorie aux phénomènes, à ceux qui sont pensés comme distincts et numérables, dans l'espace, dans le temps, dans la série des êtres réellement donnés, et dans celle des causes, domine les conceptions, là où les perceptions sont, par hypothèse, impossibles. L'entendement fait plus qu'anticiper l'expérience et pose par lui-même des vérités de fait.

La limitation illégitime de l'emploi et de la portée des catégories, chez Kant, ne concerne donc pas seulement la question du rôle de l'entendement dans la constatation d'une réalité objective donnée, qu'il tient pour incertaine en l'absence d'une intuition empirique. Avant cela même, il faut placer le refus qu'il fait aux catégories, tout en leur accordant la fonction déterminante de l'unité et de la forme dans les perceptions sensibles, de cette autre fonction capitale qui est.de régler par les lois intellectuelles inhérentes à leur signification et à leurs formes, chacune dans son ordre d'idées, l'application de l'entendement à l'usage des concepts rapprochés et comparés, et aux raisonnements par lesquels ils s'unissent et concourent à l'établisse-

ment de conséquences comj3lexes. Or, la première de ces lois porte sur l'idée générale de relation dont toutes les catégories sont des cas particuliers, et consiste dans l'impossibilité logique d'affirmer et de nier à la fois un même rapport, objet de la pensée. C'est donc le principe de contradiction, et il ne se présente tout d'abord qu'à la manière d'un fait, naturel ou nécessaire, comme on voudra le nommer, car on ne pose pas et on ne supprime pas, en un même acte, l'idée qu'on a de quelque chose ; mais, à la réflexion, il devient une règle un peu moins élémentaire, il nous défend de porter dans le discours des jugements les uns affîrmatifs, les autres négatifs sur un même rapport proposé; et cette règle enfin s'énonce dans la catégorie de qualité, en ces termes: qu'un même sujet ne puisse recevoir un certain attribut, et un autre en même temps, qui en soit ou qui en implique la négation. Mais le principe ainsi formulé peut ne paraître toujours que relatif à la conduite de l'esprit, et applicable à des sujets définis. Aussi Kant a-t-il pu le classer, comme nous le verrons dans son Analytique des principes^ à l'origine et au fond àe ions \es jugements analytiques \ mais, quand nous lui donnons une portée objective et que nous affirmons qu'il en est de la condition des choses comme de celle de nos jugements, et qu'un même sujet réel ne saurait réunir en soi des propriétés contradictoires, le principe devient un véritale postulat, par cette raison, que son application dépend alors de ce qu'on entend par un sujet réel. Et, en eff'et, c'est en niant que les sujets phénoménaux doivent passer pour des sujets en soi, c'est-à-dire pour des sujets réels, au moins en ce sens, que Kant a pu soustraire sa doctrine transcendantale à la loi du principe de contradiction.

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