Voyez ci-dessus, chap. xxvi
Si les catégories ne sont pas à déduire, si elles sont, comme nous le pensons, des faits intellectuels d'ordre général constitutifs de l'entendement pour l'établissement des concepts et la règle des relations des objets que nous nous représentons, il n'y a pas de motif valable pour ne point compter, au nombre des catégories, les lois premières des rapports de position et de succession dont nos représentations objectives et subjectives sont accompagnées. Si Kant a exclu de sa table des catégories Tespace, le temps et le devenir, — il n'a même pas, ce nous semble, traité des notions métaphysiques du changement et du mouvement comme l'aurait voulu sa critique de la raison, — c'est qu'il a considéré ces modes universels de la pensée comme des formes de la sensibilité exclusivement. Mais pour les philosophes qui ne font pas un reproche à la doctrine de Leibniz de présenter les relations d'espace et de temps comme des lois qui régissent les réels objets de la nature, il ne peut exister aucune bonne raison pour refuser à ces lois la grande place qu'elles se font dans tout le champ de la connaissance. Remarquons que le plus ordinaire motif qu'invoqueraient bien des philosophes à qui il peut répugner de prendre l'espace et le temps pour des catégories est, chez eux, la tendan(;e à les regarder comme des choses données en dehors de toute représentation. Chez Kant, c'est le contraire: il craint de les porter sur un tableau où il a fait entrer la Substance et la Réalité. En n'envisageant partout logiquement que la Relation, soit qu'il s'agisse des objets sensibles dont on considère les rapports de position et de succession, ou de ces mêmes objets en leurs rapports de partie à tout, de qualité à sujet, etc., nous évitons toute difficulté, et nous restons dans l'abstrait qui convient à la logique.
Une autre catégorie à laquelle Kant n'a pas songé à
LA DÉDUCTION Kï LA CLASSinCATION DES CATKC.ORIES 279
faire une place, et qui aurait eu les mêmes droits que la causalité à figurer sur son tableau, surtout s'il avait accordé à la causalité une vraie place distincte à laquelle elle a incontestablement droit, c'est la finalité; car le rapport du moyen à la fin, quoique sans application proprement scientifique, ou de théorie, n'a pas moins d'extension ni d'importance que le rapport de l'effet à la cause dans la vie et les pensées humaines, comme au surplus dans la nature et dans l'économie mentale des animaux, et il est parfaitement clair que le concept de fin n'est réductible ou subordonnable à aucun autre concept.
Le système kantien des catégories est une œuvre manquée et il est infiniment regrettable que le génie de Kant n'ait pu créer, sur ce sujet capital, en dehors de toute métaphysique et de toute doctrine positive, une terminologie et une classification, accompagnées de définitions exactes des notions philosophiques sur lesquelles il ne parait pas a priori impossible qu'une entente s'établisse entre les philosophes, et dont l'absence est un obstacle au progrès des idées générales et à l'enseigncTnent des vérités accjuises. Ce travail de la rédaction des connaissances logiques par principes, que Leibniz a rêvé toute sa vie, et dont il liait le projet à celui d'une langue universelle apriorique, devrait avoir pour prodrome une grammaire de la philosophie, c'està-dire, en première ligne, un système de catégories arrêté, en seconde ligne, la réduction et la subordination aux catégories de toutes les idées générales (indépendantes des systèmes) qui sont pour l'élaboration, l'examen et la discussion des idées philosophiques, les analogues des radicaux que la raison populaire a créées spontanément, dans toutes les langues, pour la signification des actes et des sentiments principaux, et des pensées principales relatives à la vie humaine et aux
rapports de l'homme avec les forces naturelles. Ce travail a été si bien interdit à Kant, malgré son rare talent et sa passion pour les classifications, par sa fausse entente de la nature des catégories, qu'il n'a pas essayé, mais indiqué seulement et recommandé comme d'une exécution facile, le travail à faire pour énumérer les concepts dérivés et secondaires et dessiner « l'arbre généalogique de l'entendement pur^ », S'il ne s'agissait, en effet, que d'une classification empirique et de définitions verbales, sans avoir à élucider et définir les rapports des catégories entre elles ou avec les notions qui leur sont afférentes, et enfin, de celles-ci entre elles, pour les classer, l'œuvre serait moins ardue. Mais, avec une doctrine absolue en main, on peut se la croire aisée.