‹ Critique de la doctrine de KantChapitre 63 sur 90 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Après avoir exposé, ce qui est la partie éminente de son Analytique, comment les concepts de l'entendement s'accordent avec l'expérience, par cette raison qu'ils la régissent, et, à proprement parler, la co?istituent, et comment ils font l'unité de la diversité de nos représentations, depuis les synthèses variées de V imagination productive iv\sç[\ïkce\\e qui forme l'unité de Vaperception de notre moi, en tant (.\\x affecté par ses objets et par lui-même, Kant a suffisamment expliqué la possibilité de la connaissance a priori', il l'a montrée dans le fait mental de l'esprit auteur de l'expérience ; et cependant il réduit l'usage des catégories à s'appliquer aux intuitions et aux objets de l'expérience, réelle ou possible. Or ce terme, X expérience possible est équivoque. On peut entendre par là que, de même que l'entendement institue l'ej-^e/'z^/ice,, expression hardie, mais juste, de même il est capable de présumer eX. de prononcer on lui-mèmo la possibilité de certains rapports et de certaines choses dont la vérification est actuellement impossible, ou môme au-dessus de la portée de tous nos moyens humains d'investigation, sans toutefois enfermer aucune contradiction dans leurs concepts; et on peut entendre aussi, ce qui est bien différent, que les concepts n'ont de valeur objective qu'autant qu'ils répondent à des intui-

lions sensibles, au moins possibles. Ce dernier sens est celui de la doctrine de Kant :

« Si on suppose donné l'objet d'une intuition non sensible, on pourra sans doute le déterminer par tous les prédicats qui s'ensuivent de cette supposition, que rien ne lui compète de ce qui appartient à f intuition sensible ; que, par exemple, il n'est pas étendu, situé dans l'espace ; que sa durée n'est pas une durée de temps, que nul changement (succession de détermination dans le temps) ne peut lui être attribuée, etc. Mais ce n'est pas là ce qui peut s'appeler une connaissance, quand on se borne à montrer ce que l'intuition d'un objet n'est pas, sans pouvoir dire ce qu'elle renferme. Car je n'ai pas alors représenté la possibilité d'un objet correspondant à mon pur concept d'entendement, je ne peux lui faire correspondre une intuition, je peux dire seulement que notre intuition ne lui est pas applicable. Mais ce qui importe le plus ici, c'est qu'on ne saurait même appliquer à un tel objet une simple catégorie. Le concept de substance, par exemple, c'est-àdire le concept de quelque chose qui ne peut exister (jue comme sujet, et ne le peut jamais comme pur prédicat, je ne pourrais savoir s'il se peut que quelque chose existe en correspondance avec une telle détermination de ma pensée, à moins qu'une intuition empirique ne nous apporte le cas de son application...

« Nous ne pouvons penser aucun objet qu'au moyen des catégories ; nous ne pouvons connaître aucun sujet que nous ayons pensé, si ce n'est au moyen d'intuitions correspondantes ; or, nos intuitions sont sensibles, et notre connaissance, en tant que l'objet est donné, est empirique ; mais la connaissance empirique, c'est l'expérience; donc il n'y a d'autre connaissance à priori possible pour nous que celle d'objets d'expérience possih/p. »

Kant rassure par une note sur ce dernier passage les lecteurs que pourraient effrayer (c'est lui qui le dit) les dangereuses conséquences de sa thèse. 11 leur accorde, ce qu'il ne pourrait pas contester, que les catégories ne sont pas limitées pour le penser comme elles le sont pourle connaître, et il ajoute cpi'en l'absence d'intuitions, la pensée peut avoir d'utiles applications pour ïiisage subjectif de la Raison, pour servira la détermination du sujet, et même de sa volonté ; mais il maintient sa formule : il n'y a pas alors connaissance de l'objet \

Nous avons discuté à plusieurs reprises, et notamment à propos de V idéal de la Raison pure Ae Kant et des postulats de la Raison pratique la question de savoir si Ton peut et si l'on doit séparer, de la croyance morale en un certain objet, la croyance, simpliciter loquendo, en l'existence de cet objet. Constatons seulement ici que, s'il fallait borner l'application de l'idée de connaissance aux cas où laperceptionsensible estpossiblede son objet, les sciences physiques devraient, aussi que bien que la métaphysicjue et la morale, — la métaphysique de Kant en première ligne, — rayer de leurs objets la plus grande partie de ce qu'elles nous donnent pour des connaissances ; et que, dans toutes les sciences possibles comme dans les religions, les véritables objets sont des relations, non des intuitions, et l'intérêt porte sur la réalité des relations, avant qu'on soit fixé, ou sans qu'on puisse l'être, sur la nature des substances dont on perçoit les qualités. Les objets correspondants à des intuitions sensibles ne sont pas, en tant que tels, ceux qui

I. Analylùjue Iranscendanlalc , \. I, cliaj). ii, scct. a: Dc<liiclii)ii Iraiisccndantale des purs concepts de l'entendement, art. 28 et 37. — Cette deuxième section est une addition importante faite par Ivant, dans la seconde édition de sa Critiijne, en vue peul-ctrc do préparer les autres additions fameuses qui s'y trouvent plus loin, et f[ui sont conçues dans im esprit de réalisme empirique. L'agnoiticisme est singulièrement plus accusé dans la première édition.

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intéressent éminemment la philosophie ; ceux qui ont ce privilège ne sont pas sensibles seulement, ni principalement, mais c'est qu'ils sont, en même temps, des êtres subjectifs en soi, des esprits, des âmes, des pei\so?i- ?ies, peu importent ici le nom et les théories que les noms rappellent ; et, quand ils sont considérés sous cet aspect, leur caractère de sujets aptes à être pour autrui des objets d'intuition sensible n'est pas ce qui domine dans la question de connaissance; il faut mettre au-dessus l'autre caractère, celui par lequel ils sont essentiellement des sujets qui ont eux-mêmes des perceptions et ce qui s'ensuit, et alors il faut bien aussi que nous les regardions comme des objets de connaissance pour nous indépendamment de l'intuition sensible qui nous est donnée d'eux.

Kant apporte la nature des idées géométriques à l'appui de sa thèse que, sans l'expérience possible « tous les concepts et tous les principes sont un pur jeu de l'imagination ou de l'entendement m. Ces idées n'auraient aucune signification n'était celle que leur donnent les phénomènes empiriques. L'usage des concepts a priori, leurs relations aux objets ne se trouvent que dans l'expérience ; les concepts n'en contiennent que la possibilité et la forme : « Le cas est le même pour toutes les catégories et pour les principes qui en découlent ; la preuve en est donnée par ce fait, que nous ne saurions définir aucune d'elles sans recourir aux conditions de la sensibilité ou aux formes des phénomènes, auxquels, comme à leurs seuls objets possibles, elles doivent être restreintes ; car il est impossible, si nous mettons de côté ces conditions, d'assigner aux catégories une signification, une relation à un objet, ou de nous rendre intelligible quelle sorte de chose on peut entendre par tels objets ». Ces concepts nous semblent, au contraire, extérieurement vérifiés, et tout spécialement les idées

LA CONNAISSANCE DE L'OBJET. - LA SUBSTANCE. - LE iMOI 283

géométriques doivent leur application aux objets, d'après les principes mêmes de Kant, à l'intuition et à l'imagination, sont objectifs pour la représentation seulement, et ne font pas plus connaître les objets réels, à proprement parler, que ne le peuvent les sensations spécifiques de la vue ou du toucher.

La réalité représentative est celle que Kant avait définie dans son quatrième des paralogisrnes de la psijchologie^ et qu'il jugea à propos de remplacer, dans la seconde édition de la Critique de la Raison pure, par la réfutation de l'idéalisme qu'il appelait em/?«VîÇ'?<e. 11 s'abstint toujours de poser la question de l'idéalisnie en distinguant V extériorité réelle de Valtérité réelle : deux idées pourtant bien différentes, en ce que la première admet la doctrine suivant laquelle l'extériorité réelle est la loi de l'intuition objective externe, tandis que la seconde exige la représentation de l'objet comme celle d'un objet donné en soi et pour soi, indépendamment de cette même représentation possible en autrui et qui, pour autrui, ne peut plus, manifestement, être quelque chose de plus qu'une croyance. Or, la raison était bien simple pour que Kant répugnât à une telle distinction. En professant la reconnaissance de l'altérité des objets phénoménaux il lui aurait été trop difficile de regarder ces objets autres que le moi, qui en a la représentation, comme n'ayant pas l'existence en soi. Et, d'une autre part, il se trouvait forcé, pour éviter l'idéalisme subjectif absoki dont il craignait l'imputation, de maintenir, pour la notion de l'extériorité, un sens conciliable avec ses propres principes.

Le concept de substance est le rapport du sujet logique à ses attributs ou qualités. La catégorie de qualité admet nécessairement le cas où un objet donné, soit

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