‹ Critique de la doctrine de KantChapitre 64 sur 90 · I. Voyez ci-dessus, cliap. vu · texte numérisé non relu

I. Voyez ci-dessus, cliap. vu

simplement pensé, est représenté comme un sujet de qualités, lequel ne peut par lui-même être représenté comme une qualité, attribut ou propriété d'un autre sujet. C'est ainsi que la notion de substance a toujours été définie sans qu'on fût forcé de se demander si, prise en un sens abstrait et absolu, cette notion pouvait désigner un être réel, abstraction faite de toutes les qualités qu'il peut porter. Et Aristote embrassait avec une singulière netteté d'expression le sens relatif, quand il écrivait dans ses Catégories : « L'être (cùcta) est le nom le plus propre au sens premier et éminent de la chose qui ne se dit pas d'un sujet et n'est pas dans un sujet (v^ [ri^xs èv Û7:oy.£'.iJi,Év6) Ttvt sai'.v), comme tel homme, tel cheval ; et on appelle êtres secondaires (Seûtepai Be ojciai) ceux dans les espèces ou même dans les genres desquels se classent les êtres premièrement nommés. » Les latins ont traduit ouaîa par substaniia, et les débats scolastiques du réalisme et du nominalisme ont été des débats sur la définition de la substance comme réelle, mais la définition logique est demeurée, qui permet l'application aristotélique de la notion de substance à ceux des sujets phénoménaux qu'on ne peut concevoir en qualité d'attributs de certains autres sujets. Or, on serait embarrassé de dire où, dans quelle partie de ses ouvrages, Kant a paru démoptrer sa thèse capitale que les substances premières d'Aristote ne sont pas des êtres en soi.

Ce n'est pas seulement la connaissance de l'être par une ontologie a priori comme celle de Leibniz, par exemple, qui se trouvait interdite, ne fût-ce qu'à titre d'hypothèse par l'ordre de « tenir l'entendement enfermé dans les limites de la sensibilité et de borner son service à l'exposition des phénomènes » ; c'est toute philosophie impliquant l'investigation de la nature de la matière ; c'est donc la critique même, car nous ne

sachions pas que la critique puisse se passer d'examiner ce qu'elle entend condamner, et l'examen implique l'élude ; et c'est enfin abandonner la recherche de l'essence et de la cause, non plus seulement dans le sens antique des mots mais bien dans l'acception positive et scientifique de l'œuvre de la raison. Nous savons aujourd'hui que la méthode expérimentale, dans les sciences, est nécessairement aussi la méthode de l'hypothèse et de la vérification des hypothèses à l'aide de l'expérience systématique et de l'analyse mathématique. C'est un point sur lequel on ne dispute plus.

La physique et la chimie ont très positivement découvert des substances et des causes, découvert des objets réels, qui ne sont devenus des objets d'intuition — l'intuition, ce grand champ de bataille du positivisme de Kant qui défend aux concepts d'y jamais prétendre ! — qu'après avoir été des objets d'imagination même fort vague : ainsi les vibrations calorifiques et lumineuses, ainsi les courants électriques, devenus des lois, et suivis dans leur application aux faits, après avoir été longtemps des produits suljjectifs de l'entendement et du calcul, Kant assistait déjà de son temps aux travaux des chimistes qui ont établi l'existence sensible et mis dans nos mains l'usage de substances, en nombre considérable, quelques-unes d'une importance de tout premier ordre comme matériaux et comme conditions de la vie, et qui sont ou simples, ou en tout cas composées de simples à la limite. Ces découvertes nous ont donné la perception et le maniement d'êtres autrefois insensibles, cachés qu'ils étaient sous des phénomènes comj)lexes aux(|ue!s le savant eût du se tenir, si, chez lui, l'entendement n'eût pas dépassé la sensibilité ; et ce sont les corps simples, ou éléments matériels de la science antique, eau, air, terre, l'eu, (jui se délinissciil nKuiileu;»iil par des asseni-

blages de qualités, les unes d'ordre physique général, les autres spécifiques et qui résident dans leurs sujets propres.

Il est presque ridicule d'avoir à dire que les éléments atomiques de la chimie ont des titres à la réalité que n'ont pas les êtres supposés par Kant hors du temps et de l'espace pour lui tenir lieu des choses en soi qu'il ne reconnaissait pas dans les produits phénoménaux. On ne conçoit pas comment l'esprit spéculatif, appliqué au monde physique, a pu être répudié à ce point par le philosophe, auteur de la Théorie du ciel, conception de beaucoup la plus vaste que l'on connaisse du système du monde, auteur aussi d'une Monadolocjie physique dans laquelle les concepts jouaient le rôle principal pour l'établissement des lois de la nature. Quoi de plus éloigné de l'intuition dans laquelle l'auteur de la Critique de la Raison pure devait un jour placer le critérium du réel ! Et comment ne fut-il pas arrêté par cette réflexion que la mieux acquise des connaissances de l'ordre céleste, qui ne sont pas d'observation pure, est contredite par l'intuition. Longtemps, le mouvement de la terre a été une hypothèse dédaignée, longtemps encore après un fait avéré d'après des raisonnements et qu'on devait désespérer de faire admettre à la plupart des hommes, autrement que sur la foi d'autrui ; et on n'a pas pour cela dispensé l'observateur, appelé à voir l'expérience, d'étudier les conditions mathématiques qui la rendent probante. Sur un autre point, qui regarde les réalités les plus objectives du système du monde, nous voulons dire la composition matérielle des corps célestes, ce sont des théories optiques qui ont amené les découvertes, là où précisément il s'agissait de choses intuitives de leur nature auxquelles l'intuition ne pouvait atteindre. L'analyse spectrale est une intuition changée de place, devenue inductive.

On voit comment l'intuition prise pour critérium de constatation de la réalité externe met le philosophe hors d'état de reconnaître comme réels les objets dont la physique découvre et vérifie l'existence, et auxquels la doctrine de Kant accorde cependant la réalité empirique tout en leur refusant l'être en soi. 11 reste à savoir ce qu'il faut penser de la réalité du moi phénoménal.

Les catégories sont des relations, et leur application, quelle qu'elle soit, ne nous fait connaître que des relations ; aussi n'est-il possible de définir des sujets réels qu'en définissant des synthèses de qualités et de rapports que nous observons ou que nous concevons, comme satisfaisant à des conditions propres de consistance de stabilité et de durée, par lesquelles nous jugeons ne les pouvoir pas tenir pour des attributs, propriétés ou modes d'être de certaines autres choses qui seraient leurs sujets. Telle est la notion du sujet en soi qui à la fois demeure parfaitement conforme à la définition de tout temps admise de la substance, et fait droit au principe de relativité. Mais Kant avait posé, dans ses catégories de Qualité et de Relation, des sujets en soi dans un autre sens, sujets absolus ou dans l'attente de leur détermination. Où pouvait-il ensuite les prendre dans sa doctrine ? En des objets d'intuition sensible ? Nous venons de le voir ; mais de tels objets sont des phénomènes, donnés dans l'espace, par conséquent, et l'espace est en nous. Ainsi, donnés e?i nous, Kant pouvait bien les dire réels, parce qu'ils sont réellement dans l'espace, mais ce n'est là qu'une équivoque ; ce qui est sérieux, c'est qu'au delà des phénomènes, c'est-à-dire au delà des relations, il n'y a de sujet réel imaginable que le sujet inconnaissable, auquel Kant est toujours obligé de recourir ; encore est-ce trop de l'appeler imaginable, car il ne l'est point ; et la personne elle-même ne se connaît nullement. Ce qui est d'intuition sen-

Renouvier. — Kant. 19

sible par rapport à elle n'est pas elle, et sa conscience non plus n'est pas elle, selon Kant. Il ne consent pourtant pas à conclure que le moi n'est quim pu?' phénomène ; reste donc le pur inconnu :

« La détermination de la longueur du temps, ou des moments du temps relatifs à nos perceptions internes, est toujours tirée de ce qui nous est représenté de changements dans les choses externes, et les déterminations du sens interne doivent être en conséquence ordonnées comme phénomènes dans le temps, exactement de la manière dont nous ordonnons les déterminations des sens externes dans l'espace. Si maintenant nous admettons qu'en ce qui touche les sens nous connaissons par eux les objets, entant seulement que nous sommes affectés extérieurement, nous devons admettre aussi que, par le sens interne, nous n'avons l'appréhension de nous-mêmes qu'en tant que nous sommes affectés intérieurement par nous-mêmes ; en d'autres termes, qu'en ce qui regarde notre intuition interne, nous connaissons notre moi comme un phénomène seulement, et non comme il est en soi. » — On pourrait objecter à cette thèse, d'ailleurs remarquable par cette expression originale, affectéa intérieurement par nousmêmes, qu'il y a tout autre chose c\\\ un phénomène àAns l'acte présent d'autoperception du moi qui se détermine en ajoutant sa pensée dans le temps à d'autres déterminations dont il a été ou dont il s'est affecté intérieurement. Cet acte est la manifestation d'une synthèse de phénomènes, loi vivante, automotrice, à laquelle convient la qualification à'être en soi, que Kant entend réserver au sujet occulte, inconnaissable. Mais poursuivons :

« Dans la synthèse transcendantale de la diversité des représentations en général, par conséquent dans l'unité synthétique originelle de l'aperception, j'ai, au

contraire, conscience de moi-même, non comme je m'apparais, non comme je suis, en moi-même ; mais j'ai seulement conscience que je suis. Cette représentatio7i est un acte de pensée, non iV ijituition . Or, pour nous co?î««/V;mous-mêmes, il est besoin, outre l'acte de penser qui ramène la diversité de toute intuition possible à l'unité de l'aperception, d'une espèce définie d'intuition j)our laquelle cette diversité est donnée ; et dès lors, quoique ma propre existence ne soit pas un phénomène (bien moins encore une pure apparence), la détermination de mon existence ne peut avoir lieu que selon la forme du sens interne, et de la façon spéciale dont les éléments divers qu'il relie sont donnés dans l'intuition interne. Je n'ai donc point connaissance de moi-même, c'est-à-dire de ce que je suis, mais uniquement de ce que je m'apparais à moi. La conscience de soi est loin d'être la connaissance de soi, en dépit de toutes les catégories qui constituent la pensée d'un objet en général k l'aide de la liaison du divers dans l'aperception. De même qu'il me faut, pour la connaissance d'un objet différent de moi, outre la pensée d'un objet en général (en une catégorie), une intuition qui le détermine, de même il me faut, pour la connaissance de mon moi, outre la conscience, outre la pensée de moi, une intuition du divers en moi pour déterminer cette pensée. J'existe comme intelligence, et je suis simplement conscient de mon pouvoir de liaison ; mais par rapport au divers à lier, je suis assujetti à la condition limitative, appelée le sens interne, suivant laquelle la liaison ne peut être rendue perceptible que moyennant des rapports de temps, entièrement placés hors des concepts de l'entendement. Une telle intelligence ne peut donc se connaître que comme elle s'apparaît dans un genre d'intuition qui ne peut être intellectuelle, et (pie ne saurait donner l'entendement lui-même, et non

comme elle s'apparaîtrait si son intuition était intellectuelle '. »

Ce raisonnement, tiré au clair, est un sophisme qui consiste à exiger que, dans l'acte de perception (qui logiquement ne peut être qu'un rapport, celui du percevant au perçu) l'entendement qui perçoit se perçoive lui-même en tant que percevant, ce qui est contradictoire. C'est l'œil qui se voyant dans un miroir demanderait à s'y voir non en tant qu'il est et qu'il peut être vu, mais en tant qu'il voit.

Si Kant a bien défini le moi intellectuel et sensible une synthèse de représentations envisagées dans son unité mentale, sous l'aspect représentatif et actif, à quoi pense-t-il en voulant que ce moi soit pour lui-même un représenté, de la manière dont ces objets, intérieurs ou extérieurs qu'ils soient, lui sont représentés? L'être sensible, dans le sens actif du mot, ne peut pas être l'être sensible dans le sens passif, et se faire objet d'intuition pour soi sous ce rapport. Si la définition de Kant est mauvaise, si le moi est quelque chose de différent, dont il s'agirait de comprendre la découverte et la perception objective et intuitive comme possibles ; il faudrait attacher un sens à l'idée d'une intuition qu'on appellerait intellectuelle, mais qui ne porterait pas, comme cela s'entend d'ordinaire, sur des rapports de ceux qu'on a coutume de nommer évidents, il faudrait une manière de rendre sensible ce qui n'est pas sensible. 'isWi?, sensible, si ce n'est pas à la façon des objets de nos sens, nous ne savons plus ce que cela veut dire.

Au reste Kant a professé en termes fort nets que ce ({u'il entend par le sujet de la conscience n'est pas un sujet pour la connaissance, et n'est rien pour nous \ il en est de ce sujet comme des autres objets quelconques

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