‹ Critique de la doctrine de KantChapitre 66 sur 90 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

La Critique de la Raison pure passe de V Analytique des concepts (doctrine des catégories) à Vanahjtiqite des principes. Kant fait précéder ce deuxième livre de sa Logique transcendantale par une théorie du schématisme des purs concepts de l'entendement. Il donne le nom de schème au « concept sensible d'un objet en tant qu'il s'accorde avec la catégorie », et les schèmes lui semblent nécessités par une hétérogénéité, qu'il croit constater, entre une catégorie et un phénomène, entre un concept proprement dit et une intuition, élément empirique. « Un schème n'est pas une image; par exemple, cinq points mis à la suite les uns des autres sont l'image du nombre cmç' ; tandis que l'idée générale d'un nombre quelconque, soit cinq, soit cent, est au contraire l'idée d'une méthode servant à représenter en une image une certaine quantité (un millier, par exemple), suivant un certain concept, plutôt qu'elle n'est l'image elle-même, qui dans le cas d'un millier pourrait difficilement être prise et employée pour servir de terme de comparaison au concept. Cette représentation d'un procédé général de l'imagination par lequel un concept reçoit son image est ce que j'appelle le schème de ce concept. » La formule est peu claire. Mais nous ne saurions admettre ni que des points juxtaposés, même en petit nombre, forment Vimage d'un nombre, ni que la mesure de la quan-

tité concrète par le nombre exige la supposition d'un intermédiaire entre le concept et la matière objective de son application. Des points simplement considérés dans l'étendue ne suggèrent pas plus nécessairement l'idée de leur nombre que celle de leur position, ou de telle figure qu'on pourrait former en les joignant (cette dernière appellerait mieux le nom d'image) ; mais le concept du nombre est suscité, selon l'occurrence, à l'occasion d'objets quelconques simultanément ou successivement aperçus ; c'est alors une application immédiate de la catégorie de quantité, — dont dépend le concept de nombre, — à la catégorie de l'espace qui embrasse toute intuition externe. Et cette application n'est pas spécialement l'œuvre de l'imagination ; l'imagination se rapporte à ce qui est vu dans l'étendue, et l'entendement applique le concept à l'objet vu ou imaginé, à l'aide de l'abstraction et de la généralisation (catégorie de la qualité) qui permettent de séparer certaines propriétés de certaines autres, et de constituer des concepts en généralisant ces propriétés; le concept du triangle, par exemple, dont l'étude peut être dès lors celle de tout triangle possible, quels que soient ses angles et ses côtés. « Il n'y a pas, ditKant, d'image du triangle qui puisse être adéquate au concept d'un triangle en général » ; rien de plus vrai, mais chacun sait que l'image grossière d'un triangle particulier suffit à représenter pour l'entendement le triangle quel qu'il puisse être, et bien plus, à servir de sujet-matière aux raisonnements sur les propriétés de cette figure impossible pour les sens. L'idée générale s'institue aisément dans l'esprit, qui n'a nul besoin de ce ce que Kant appelle en termes obscurs « un schème de l'imagination servant de règle pour la détermination de nos intuitions suivant un certain concept général ».

Le concept de chien, dit Kant pour expliquer cette

sorte de définition d'un schème, « le concept de chien désigne une règle d'après laquelle mon imagination peut toujours se tracer une esquisse générale de la figure d'un quadrupède sans être astreinte à représenter aucune figure particulière fournie par l'expérience, ou quelque image que ce soit que je puisse dessiner in concreto. Ce schématisme de notre entendement appliqué aux phénomènes et à leur simple forme est un art caché dans les profondeurs de l'âme humaine, et dont nous ne pourrons jamais, ou que très difficilement, pénétrer et dévoiler le secret. Tout ce que nous pouvons dire c'est que Xhnage est le produit de la faculté empirique de l'imagination productive, tandis que le schème des concepts sensibles (tels que des figures dans l'espace) est un produit et en quelque sorte un monogramme de la pure imagination a j)riori au moyen duquel et d'après lequel les images ellesmêmes deviennent possibles quoiqu'elles ne soient jamais adéquates au concept et ne puissent lui être liées que par le schème ».

Cette théorie est fort extraordinaire, et Kant n'a pas tort de déclarer la faculté de schématiser incompréhensible, car elle consisterait, selon lui, à tirer d'une certaine imagination, des images qui ne sont pas des images parce ([u'elles ne peuvent être dessinées ni d'après nature ni d'aucune autre façon imaginable, non plus qu'imaginées, par conséquent. On voit que ce que Kant dit ne pas comprendre, c'est l'idée générale, en tant -que telle, c'est l'œuvre d'abstraction par laquelle cette idée se constitue. 11 en demande la g-enèse à une imagination transcendantale qui ne serait plus créatrice d'images.

Notre explication se rapporte exclusivement à ceux des schèmes que Kant attache aux concepts sensibles, tels que les idées géométriques. Il en admet d'autres, des

(( schèmes transcendantaux des purs concepts de l'entendement », et il les énumère et les définit sommairement « suivant l'ordre des catégories, en connexion avec elles ». Nous ne les discuterons point, car nous ne nous flattons pas d'en bien comprendre les formules, ou même l'idée générale que Kant énonce en ces termes : « Le schème d'un pur concept de Fentendement est quelque chose qui ne se peut enfermer dans une image ; car c'est la pure synthèse déterminée par une règle d'unité, conformément à des concepts et exprimée par la catégorie. Le schème représente un produit transcendantal de l'imagination, qui concerne la détermination du sens interne en général, sous les conditions de sa forme (le temps) comme appliqué à toutes les représentations en tant qu'on les regarde comme unies a priori en un seul concept conformément à l'unité de l'apcrception. » Ainsi, le schème de la quantité est le nombre ; le schème de la substance est la permanence du réel dans le temps ; le schème de la causalité est le réel qui, une fois supposé existant, est toujours suivi de quelque autre chose ; le schème de la nécessité est l'existence d'un objet en tout temps, etc.

Quelque mystérieuse que soit l'essence d'un schème, il est aisé de voir que, dans tous les cas, c'est l'application d'une catégorie à une autre, c'est l'origine d'une loi issue de ce rapprochement, qui suggère l'idée obscure du schématisme. A nos yeux, des lois telles que l'application de la quantité à l'étendue; du nombre à la division du continu, dans l'espace et dans le temps ; du temps et du devenir à l'objet dans l'espace, pour donner la vitesse, puis du nombre, pour la mesurer ; de la quantité à la causalité pour donner la force, etc., ces lois et d'autres grandes relations accessoires ont pour unique explication possible l'existence d'un rapport fondamental, entre nos concepts d'abord, (pii

sont irréductibles les uns aux autres quand nous remontons jusqu'aux catégories, mais qui ont entre eux diverses connexions primitives, données originales de notre économie mentale, et, par conséquent, soustraits à toute explication logique qui exigerait des données antérieures ; et puis entre ces concepts et l'ordre de l'expérience, où ils trouvent une vaste matière prédisposée d'applications, et un champ de vérifications continuelles, dans le concret des relations qu'ils soutiennent entre eux dans le domaine mental. Mais Kant n'a point admis la thèse de l'harmonie naturelle des lois de l'esprit et des lois du monde extérieur. De là, pour lui, un problème insoluble, et l'inspiration du schématisme pour tenir lieu de solution.

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