LE PRINCIPE DE CONTRADICTION
controns à chaque nouveau pas de la Critique. Il stipule l'existence nécessaire d'un objet donné à l'intuition sensiijle, pour que les concepts ne portent pas à vide. L'espace et le temps eux-mêmes, concepts entièrement purs a pi'iori, n'ont une valeur objective, nous dit-il, que parce qu'on en montre l'application nécessaire aux objets de l'expérience : « Leur représentation n'est même qu'un schème relatif à cette imagination reproductive qui fait appel aux objets de l'expérience, sans laquelle ils seraient dénués de sens. Et il en est de même de tous les concepts sans exception. » Mais cela ne nous apprend pas à quels signes, en des objets supposés, ou spéculatifs, nous pouvons discerner ceux qui sont ou ne sont pas d'expérience possible ; ou encore, en des relations posées par des jugements synthétiques a priori entre des objets réels et avérés, comment nous pouvons juger de celles qui sont ou ne sont pas nécessaires, qui sont ou ne sont pas légitimement induites. Ce dernier point est de première importance en ce qui touche certains des principes dogmatiquement posés dans V Analytique, dont nous avons maintenant à examiner la valeur.
Kant distingue tout d'abord les jugements mathématiques des autres jugements, qu'il appelle dynamiques. Les premiers proviennent d'intuition directe, et sont absolument nécessaires, ou, suivant sa terminologie, apodictiques \ mais les autres, sans être tels en leur apparence immédiate, ne sont pas moins certains, selon lui, par rapport à l'expérience e7i général. Il croit pouvoir en obtenir une distribution logique, en les rapportant à ses catégories, par la raison qu'ils ne sont autre chose que des règles de leur usage objectif, mais sa classification demeure factice, parce que sa table des catégories repose elle-même sur un fondement arbitraire. Il rattache donc, à la Quantité, des principes qu'il
appelle axiomes de l'intuition ; à la Qualité, des anticipations de la perception ; à la Relation, des analogies de l'expérience ; à la Modalité, des postulats de la pensée empirique en général.
Les axiomes de l'intuition sont des jugements mathématiques. Kant les ramène à un principe unique : « Tous les phénomènes sont, quant à leur intuition, des quantités extensives. » 11 emploie ainsi le mot phénomène relativement à Fintuition, comme si nous ne percevions pas, dans les objets, des touts finis de parties finies et relatives. Il admet donc la composition en parties, l'agrégation, comme inhérente à toute représentation possible dans l'espace ou dans le temps. Cependant, il est constant que nous possédons l'intuition des objets comme unités, et que c'est la comparaison de ces unités les unes aux autres qui répond à notre concept de la composition, lequel se retrouve ensuite et s'applique à la division, ou matérielle ou idéale, des objets. C'est ainsi que s'explique la catégorie même de Quantité. Prendre une autre vue de la question, considérer immédiatement les lignes, les surfaces, les volumes comme des assemblages, c'est, au lieu de regarder la divisibilité comme une puissance indéfinie, entrer de plainpied dans l'idée d'un infini actuel de composition. Kant déclare formellement que ce dernier point de vue est le véritable :
« L'intuition empirique n'est possible, dit-il, que par l'intuition pure (de l'espace et du temps) ; par conséquent, ce que les géomètres disent de celle-ci vaut, sans contredit, pour la première. On ne saurait échapper à l'assimilation en prétextant que les objets des sens ne sont pas conformes aux lois de la construction dans l'espace, par exemple à celle de la divisibilité infinie des lignes et des angles. » On peut, au contraire, et on doit distinguer profondément entre les quantités
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idéales, continues, envisagées clans les idées abstraites des lignes et de leurs inclinaisons mutuelles, et les quantités empiriques qui ne se mesurent pas sur ces idées, mais sur des objets sensibles en possession d'une existence réelle dont la division ne se poursuit pas à notre volonté et se terminerait empiriquement nous ne savons où, si nos pouvoirs de perception ne s'arrêtaient pas avant le terme que la nature y doit mettre.
Mais, dit Kant, « ce serait là nier la validité objective de l'espace et, avec elle, de toutes les mathématiques, et on ne saurait plus pourquoi et comment les mathémathiques sont applicables aux phénomènes ». Il nous semble, au contraire, que la distinction est familière aux géomètres, et cela parce qu'ils croient généralement à une existence en soi des objets sensibles, que ne possèdent pas les idées géométriques, tandis que, selon Kant, les objections de ceux qui ne veulent pas confondre dans la quantité l'être et l'idée « ne sont que les chicanes d'une raison mal conduite qui imagine à tort pouvoir séparer les objets des sens des conditions formelles de notre sensibilité et les représente, quoiqu'ils soient de purs phénomènes, comme des objets en soi donnés à l'entendement ».
Cette identité du réel et de l'abstrait dans la quantité géométrique nous paraît être une des thèses de Kant qui découvrent le mieux le sens qu'il attache à cet être en soi dont il dépouille le phénomène. C'est en effet l'être de la nature et son existence matérielle qui se trouve niée par sa réduction, d'une part, à des conditions de la sensibilité qui ne sont qu'en nous, de l'autre, à des éléments infinitésimaux mathématiques où toute idée du concret se perd ; ce n'est pas l'être en soi comme substance pure indépendante de tout rapport et de toute qualité. 11 semble plutôt que la substance ab-
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solue est alors réclamée pour tenir lieu de la vraie réalité objective évanouie.
Kanl a exagéré Tapplication de son importante réforme des idées reçues sur l'analyse et la synthèse dans le jugement. Tous les jugements mathématiques seraient, selon lui, synthétiques. Il ne faudrait pas appeler analytiques, en arithmétique, les propositions déduites analytiquement de celles qui sont antérieurement reconnues et ramenées à tles synthèses primitives. « Une proposition arithmétique (telle que 7 + 5 := 12) est toujours synthétique, ce qui se voit de mieux en mieux en prenant de plus grands nombres, parce que nous voyons clairement que, de quelque façon que nous tournions nos conceptions, nous ne pouvons jamais arriver par leur analyse et sa?is le secouf\s de l'intuition à la somme demandée. » Il s'agit d'une intuition sensible, et Kant considère les nombres comme une suite de synthèses qui sont des proprositions singulières en nombre infini. Son motif pour admettre cette vue assez étrange de la loi de la numération, c'est que « dans la proposition analytique, il est seulement question de savoir si je pense réellement l'attribut dans la représentation du sujet ». Or, « je ne pense 12 ni dans la représentation de 5, ni dans celle de 7, ni dans celle de de ces deux nombres pris ensemble (il n'importe ici que j'entende cependant bien penser 12 dans l'addition de 7 et de 5 ; car dans la proposition analytique tout dépend de savoir si réellement le prédicat est réellement pensé dans la représentation du sujet' ».
La définition du jugement analytique donnée par Kant est exacte assurément, et suffisante quand le sujet et le prédicat ne sont pas eux-mêmes des idées com-
I. CrUiquc de la Raison pure, Introduction, v (addition faite dans la seconde édition) et ibid., Analytique des principes, Axiomes de l'intuition (dans les deux éditions).