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LES ANTICIPATIONS DE LA PERCEPTION. — LA CONTINUITÉ DU PHÉNOMÈNE

Sous le titre à' Anticipations de la perception, dans son Analytique des principes, Kant trafte de la quantité intensive, de la continuité des degrés d'existence de Têtre phénoménal, ou des sensations qui les représenlent, et du vide, ou manque de réalité dans certaines parties du phénomène empirique. Il nie le vide et admet le continu, dans les termes dont nous venons de nous servir, et ces questions se trouvent ainsi rapportées, pour lui, à la deuxième de ses catégories, la Qualité, parce qu'il en désigne, dans sa table, les trois termes sous les titres de Réalité, Négation et Limitation.

Kant appelle anticipation « toute connaissance par laquelle on peut connaître et déterminer a priori ce qui appartient à la connaissance empirique )>. Sans doute la sensation, dit-il, est proprement ce qui ne peut pas être anticipé, mais « supposé qu'il entre en toute sensation quelque chose de connaissance a priori, comme sensation en général, sans qu'une sensation particulière soit donnée, cela pourrait se dire anticipation en un sens spécial, parce qu'il semble extraordinaire que nous anticipions l'expérience dans cela qui est la matière de l'expérience, et ne peut dériver que d'elle. Tel est réellement le cas cependant ». Kant passe donc sur cette difficulté, qui est de la dernière gravité pour sa doc-

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trine, le phénomène n'étant rien en soi, de sorte qu'il n'est pas possible de savoir ce qu'on entend par ses degrés et il énonce « le principe de l'anticipation de toutes les perceptions comme telles » en ces termes :

« Dans tous les phénomènes, la sensation, et le réel (jni lui correspond dans l'objet [realitas phaenomenon) ont une quantité intensive, c'est-à-dire un degré. »

Tel est le texte de la proposition, dans la première édition de la Critique. Dans la seconde édition, au lieu de ces mots : la sensation et le réel qui lui correspond dans l'objet, on lit : le réel, qui est l'objet d'une sensation. On doit supposer, d'après l'esprit qui a présidé à d'autres changements plus importants, que celui-ci a été motivé par l'intention de donner plus de force à l'expression de l'idée du réel, dans l'objet de la sensation, idée presque confondue d'abord avec celle de la sensation qui, en effet, porte avec elle la croyance spontanée de cette réalité. Si c'est bien là ce que voulait Kant, il aurait dû transporter à la catégorie de quantité les anticipations de la perception au lieu de les entendre comme appliquées soit à la réalité, soit à lanégation de la sensation possible (catégorie de qualité selon lui). Et, en effet, les degrés quantitatifs ne sont naturellement envisagés dans les sensations qu'en même temps qu'on les regarde comme des degrés quantitatifs aussi dans les changements, connus ou inconnus en leurs sources, qui ont lieu dans les objets de la perception, et qui sont en. eux-mêmes, de manière ou d'autre, soumis à la loi du quantum.

La catégorie de quantité, prise dans sa généralité, ne dépend pas du fait que le quantum est ou non mesurable, c'est-à-dire apte ou non à se présenter comme un noMjbre, comme une somme d'unités, l'unité étant fixe, invariable, et de l'espèce dont il s'agit. Quand la quantité mathématique, dans l'espace et dans le temps, est

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ainsi mesurable, grâce à Tadoplion d'une unité remplissant les conditions voulues, on a une partie éminente de la catégorie, et là est le fondement des sciences physiques, exactes, comme on les appelle, essentiellement appuyées sur les mathématiques; mais on ne tient pas la catégorie entière, car c'est bien de l'entendement, sous l'aspect du quantum, que dépendent les idées du grand et du petit, et des variations du rapport de ces deux termes (qui sont corrélatifs) quand bien même ce rapport et ses variations ne seraient pas mesurables. On parle alors du degré d'intensité, ou du degré d^action et de force, au lieu dé parler du nombre d'unités. C'est toujours une quantité quoique intensive, non extensive. Et ce qui confirme bien l'identité de catégorie pour les deux cas, c'est que la méthode mathématique, c'est-àdire la mesure, s'applique indirectement à des quantités qui ne sont qu'intensives pour nos sens (exemples la chaleur et beaucoup d'autres actions ou qualités, les forces en général), grâce à l'établissement d'une concordance entre leurs effets sensitifs, non mesurables, et d'autres effets correspondants, quand il s'en trouve de mesurables. C'est ainsi que des degrés de chaleur sont des degrés de hauteur d'une colonne thermométrique, le môme mot s'appliquant à deux cas qui, pris chacun dans un sens qui leur est propre, sembleraient n'avoir rien de commun. L'un est une sensation, ou quelque autre chose de nature ultime à nous inconnue ; l'autre est une longueur.

La question de la continuité dans les phénomènes, ou dans leur production par degrés se présente bien différemment selon qu'on la pose sur des objets de conception idéale, tels que l'espace ou le temps au point de vue mathématique abstrait, ou sur la divisibilité des objets concrets et la succession de leurs états par une suite de degrés, et Kant n'a pas fait la distinction, qui

est profonde. Il met le continu en tout et partout, dans la sensation et dans son objet : « Toute sensation et toute réalité dans les phénomènes, si petite soit-elle, a un degré, savoir une quantité intensive qui peut toujours être diminuée, et il y a toujours entre la réalité et la néoation une connexion de réalités possibles et de moindres perceptions possibles. Toute couleur, soit le rouge, a un degré qui, quelque petit qu'il soit, n'est jamais le plus petit; et il en est de même delà chaleur, (lu moment de gravitation, etc. »

Observons d'abord que la continuité est, d'après l'idée qu'en donne Kant lui-même, l'absence de degrés, et que ce qu'û nomme degrés s'applique ainsi à ce qui n'a point de degrés. Le langage implique contradiction avec ce qu'on veut lui faire dire. Mais ce n'est pas encore là notre objection topique à l'auteur d'une critique du jugement synthétique. Oîi est la synthèse, où est le jugement et sur quoi porte-t-il ? On ne sait de quoi Ton parle, ni ce que c'est que la matière de cette réalité qu'on dit être continue, ni en quoi elle diffère de cette sensation, également continue. La première n'est pas définie, la seconde, que nous connaissons par expérience, ne saurait, sans absurdité manifeste, se connaître comme continue. Toute sensation réclame un moment du temps pour être sentie et réfléchie ; c'est là un fait physiologique et mental très positif et le moment est un temps par opposition à l'instant qui n'enferme que l'idée de limite. Tout ce qui est vie se divise en moments individuels, qui ne sont ni composés d'instants, non plus que la ligne mathématique n'est composée de points, ni euxmêmes continus et indéfiniment divisibles, comme la ligne, parce qu'autrement il faudrait rétrograder sans fin pour trouver des éléments de composition réels de la sensation, ce qui est manifestement absurde.

Le siège véritable et unique de la continuité est l'abs-

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