CHAPITRE XXVIII
La troisième partie de VAnahjtiqne des p?nncipes est rattachée à la troisième catégorie que Kant met spécialement sous le chef de la Relation q\. qui comprend trois ordres de rapports : Substance et accident, — Cause et effet — Réciprocité de l'actif et du passif. Il les réunit sous le titre à'' Analogies de l expérience et leur donne un principe général formulé comme il suit :
« Tous les phénomènes sont soumis par leur existence à des règles a priori s\\-\\ déterminent leurs rapports mutuels dans le temps. »
Au lieu de ce texte de la première édition de la Critique, on lit dans la seconde :
« L'expérience n'est possible que moyennant la représentation d'une connexion nécessaire des perceptions. »
Cette seconde version apporte un complément plutôt qu'un amendement à la première : elle met en saillie deux idées, celle de la représentation à laquelle tous les rapports sont relatifs pour l'expérience, et celle ch» \q.wv nécessité . L'une et l'autre (conviennent parfaitenuMil au développement très dogmatique (>l tiès drlcrniiiiislc des Analogies de l'expérience, ^\y\\ (;onsislcnl i" dans l:i permanence et l'invariabilité (pianlitative <b' l:i substance ; 2° dans la nécessité ({u'uii phénomène soit
toujours déterminé par une cause (énoncé que nous laissons ici équivoque à dessein); 3° dans Funiverselle solidarité des phénomènes.
Ces principes reçoivent de Kant le titre d'analogies de l'expérience parce que l'analogie consiste, suivant lui, en philosophie , « dans l'égalité de deux rapports de qualité [won de quantité comiwQ dans les mathématiques), rapports tels que, trois termes étant donnés, je pense déduire a prioi'i ^une relation à un quatrième terme, mais non ce quatrième lui-même... C'est un principe régulateur, non constitutif, que cette analogie..., rien de plus, par conséquent, qu'une règle suivant laquelle il peut résulter des perceptions une certaine unité de l'expérience, mais non une perception, telle qu'une intuition empirique... Il en est de même des postulats de la pensée empirique en général, qui, n'étant que des principes régulateurs, diffèrent des principes mathématiques, constitutifs, mais les égalent en certitude. Pour les uns comme pour les autres la certitude est a priori, la différence est seulement celle des caractères de l'évidence et dépend de ce qu'il peut y rentrer d'intuitif et de nature à influer sur leur puissance démonstrative ». Kant paraît ici, contre son usage, ôter à l'intuition le privilège d'opérer la conviction.
L'application du terme d'analogie aux jugements dont il va être question demeure au surplus obscure pour nous. Constatons seulement que Kant les tient pour certains a priori et passons à l'examen de leurs formules.
Première analogie : Principe de permanence. — (( L'ensemble des phénomènes contient le permanent (substance) en tant que l'objet lui-même, et le variable, en tant que sfs déterminations seulement, c'est-à-dire comme les modes de son existence. »
ANALOGIES DE I/EXPKRIENCK, SUHSTANTIALITÉ, CAUSALITÉ 327
C'est là le texte de la première édition de la Critique de la Raison pure, aurjuel la seconde édition substitue celui-ci :
« Dans tous les changements de phénomènes, la substance est permanente et sa quantité n'augmente pas dans la nature. » Kant ajoute, comme explication de cette seconde formule, et dans ce qu'il appelle sa preuve : « Le substratum de tout ce qui est réel, c'est-àdire de tout ce qui appartient à l'existence des choses est la Substance, et tout ce qui appartient à l'existence ne peut être conçu que comme sa détermination. En conséquence, le permanent, par rapport auquel seul toutes les relations des phénomènes dans le temps peuvent être déterminées, est la substance dans les phénomènes, c'est-à-dire ce qu'il y a en eux de réel, et qui, comme substratum de tous les changements, demeure toujours le même. »
La substance, dont il s'agit ici, n'est pas le concept de l'universel en soi, comme dans la définition de Spinoza, non plus que ce même concept envisagé sous l'aspect exclusivement psychologique, puisque la quantité lui est attribuée ; et d'ailleurs, ce n'est pas le concept, qui domine ici la pensée du philosophe, et ce n'est pas sans raison que, Kant emploie cette forme singulière d'expression : « L'ensemble des phénomènes contient le Permanent. » Nous savons que sa coutume est de déduire l'Inconditionné de l'ensemble des conditions, et non pas réciproquement, ce qui lui assiue \v. double avantage de laisser l'idée du principe suprême dans une indétermination qui on rend la définition forcément négative, et de soumettre le monde j)hénoménnl, comme nous le verrons tout à l'heure, à la menu; loi que s'il était l'être unique sans dépendance* d'un élrc supérieur. Le sujet permanent, que Kant a|)pcll(' ici l'objet, pour mieux mar((uer son point de viu', doit èli'c
pris dans le sens le moins métaphysique, et à la portée de tous, de la matière des phénomènes.
Les formules des deux éditions de la Critique expriment donc, en se complétant, et dans les termes les plus généraux, la doctrine à laquelle on donne ordinairement le nom de panthéisme, encore bien que l'idée de Dieu en soit absente, et quoique, en effet, on n'entende pas Ty introduire. 11 y a seulement de la part de Kant cette différence que la doctrine nettement matérialiste exclut nettement la prétention d'aller au fond des choses. Le monde phénoménal, avec ses lois, n'est toujours que ce qui ne possède pas l'existence en soi. Ces lois sont avant tout la permanence ou indestructibilité de la matière et son existence donnée sans origine possible. Ne disons pas l'éternité, ce serait sortir du monde des apparences.
L'idée qui s'énonce communément dans les termes à' indestructibilité de la matière, sans définition précise de la matière, est celle que nous formulons aujourd'hui scientifiquement comme conservation de l'énergie, et le terme d'énergie est cette fois défini par rapport aux phénomènes du mouvement. C'est un grand progrès, dans l'ordre des notions physiques, qui a été accompli en dehors des philosophes par l'œuvre des savants. Des relations déterminées, les plus générales dans cet ordre, ont été, grâce à la physique mathématique, substituées au concept de l'univers et m ahstracto. L'esprit de Kant n'est pas seulement demeuré dans l'idée métaphysique vague, ou plutôt vide, de la matière du phénomène, mais il n'a pas tiré, pour l'éclaircissement du principe d indestructibilitè , le profit qu'il aurait pu de la théorie de Leibniz qui a posé le fondement de la doctrine actuelle de la force et de sa conservation. C'est à la substance qu'il rapporte l'idée de quantité invariable, ce qui n'a aucun sens, ou n'en reçoit un
que du concept général et plus clair mais impropre de l'existence dans tous les temps.
Kant accepte ainsi la formule antique : Gigni denihilo niliil, in nihilum nil posse reverti. Il y met seulement une curieuse réserve, en se voyant obligé par ce principe d'étendre à l'existence passée de la substance la nécessité d'être dont le terme de permanence n'est l'expression que par rapport à l'avenir : « La formule renferme, dit-il, deux propositions que les anciens liaient inséparablement et que l'on sépare maintenant quelquefois, par ce que les gens s'imaginent qu'elles se rapportent aux choses en soi, et que la première pourrail contredire la dépendance du monde par rapport à une Cause Supré?ne (et cela même en ce qui concerne la substance). Mais cette appréhension est entièrement sans objet, car nous ne parlons ici que des phénomènes dans la sphère de l'expérience, et leur unité ne serait pas possible si nous admettions que de nouvelles choses (nouvelles quant à la substance) pussent naître. Car nous perdrions en ce cas ce qui peut seul représenter l'unité du temps, à savoir l'identité du substratum dans laquelle seule tout changement trouve sa complète unité. La permanence n'est donc autre chose que la manière dont nous nous représentons l'existence des choses comme phénoménales'. » On voit que, de son
I. Analytique transcendantale, 1. Il, chap. i, scct. 3, n" 3. — N. B. Ce que Kant entend par ces mots : que Videntilé du substratum (dans laquelle seule tout changement trouve sa complète unité) est aussi ce qui seul peut représenter l'unité de temps, c'est d'abord que l'identité, à savoir la permanence dans lo changement, est tme véritable unité, de nouvelles choses, quant à la substance, ne pouvant jamais naître; c'est ensuite que, le temps ne pouvant être connu en lin-méme, la manière de lui faire trouver son unité, c'est-à-dire de l'éliminer du problème, et de s'exonérer de la charge impossible d'cxplifpier l'cxislcncn des phciiomèncs par rapport au temps, — ou leur origine, ou leur élcrnité, — consiste à y suppléer par l'identité du permanent. Le permanent es/, d est, sans acception de temps. Tel est le sens d'une théorie très iniparfiiilcmcnl
point de vue propre, il plaîl à Kant d'oiil)lier que la formule De nihilo idh'il, qui obtient son adhésion, n'a été inventée pourtant que pour nier l'existence possible de quelque chose d'autre que la substance des phénomènes indéfiniment reculée dans le temps sans origine. 11 tient en dehors du monde, qui n'est pas en soi, le problème de son origine comme s'il n'en avait aucune, mais non pas pour nier sa subordination à quelque autre chose, attendu que, n'étant qu'une suite de choses conditionnées, il suppose leur condition totale inconditionnée. Il suffit ici de rappeler cette doctrine.
Cette substance des phénomènes, bien qu'assimilable par l'idée de quantité à l'idée commune de matière, n'est après tout qu'une abstraction démontrée par une autre abstraction, le permanent opposé au variable et le sujet à l'accident ou mode d'existence, et on ne voit point dans l'exposition de Kant la preuve que cette notion répond à un objet réel, non plus que la définition de ce que cet objet pourrait être pour se distinguer de la série des phénomènes, série indéfinie dont la sommation est impossible. Il faut se rappeler que, n'existant pas en soi, ne comportant d'après la théorie des antinomies, l'application du nombre ni par rapport à l'espace, ni par rapport au temps, leur substance n'est plus cette matière qu'on croyait seulement mais le nom collectif du système des apparences.
Deuxième analogie : Principe de la pî'oductio?i. — Ce principe a pour formule (i''" édition de Kant) : « Toute chose qui arrive (ou commence d'être) présuppose quelque chose à quoi il fait suite conformément à une règle. »
expliquée par Kant. Elle rejoint à merveille ce que nous avons remarqué ailleurs des affinités du kantisme, à un certain point de vue, avec la doctrine éléalique de 1 Un et des phénomènes.
ANALOGIKS DE L'EXPr<:HlENCE, SUBSTANTIALITÈ, CAUSALITÉ 331
Seconde édition : « Principe de la succession de temps suivant la loi de connexion de la cause et de l'effet. — Tous les changements ont lieu suivant la loi de connexion de la cause et de l'effet. »
Ici, la différence est considérable entre les deux versions. La seconde, conçue en termes qui ne visent pas l'absolu, exprime une relation des événements prise dans Tordre courant des choses qui changent et de l'expérience ; elle énonce une notion dont la donnée, nécessaire pour l'application de l'entendement aux phénomènes du changement, est indubitable et tout à fait hors de question. Mais les ternies de la première version du principe peut s'entendre en ce sens que, une cause étant quelque chose, quelque chose qui arrive ou commence d'être, il faut que toute cause ait elle-même une cause. Ce serait alors le processus iîi infmitum. Cependant la formule ne le dit pas expressément, et c'est un grave défaut, puisqu'elle peut le donner à entendre. Ou bien, s'il y a, s'il peut y avoir une cause, ou des causes, qui ne commencent pas d'être, mais (jui agissent et ont toujours agi, ou encore s'il peut s'en produire de spontanées qui ne sont pas des effets, il importerait de savoir si ce sont celles-là que tout commencement d'être présuppose, selon la formule et elle nous le dit pas. Bref, Kant n'a pas défini la notion de cause.
Serait-elle donc impossible à définir, cette notion ? Nullement, la définition en est, au contraire, facile, et nous osons dire commune ; seulement elle ne peut manquer d'être double : d'une part, elle se tire de l'expérience, et s'énonce comme une loi; d'une autre part, elle est l'énoncé d'un fait psychologique. Les deux points de vue concourent et concordent en (h's iapj)orls partout multipliés de la vie; nous ne pouvons |»as atteindre l'observation de cet accord dans les phéno-
mènes de causation de la nature non vivante, mais il n'y a nul empêchement à le supposer et l'avantage du rapprochement est grand pour l'intelligence du réel fondement des forces naturelles.
Sous le premier aspect, la cause est la condition ou la résultante, à un moment donné, des conditions nécessaires et suffisantes pour la production du phénomène de changement qu'on nomme son effet. C'est le point de vue qui a dû prévaloir powr la science, qui n'atteint les causes en aucun autre sens que celui-là. Et c'est pour la i:)hilosophie le point de vue auquel a voulu se borner Hume en son refus de reconnaître aux faits mentaux qualifiés par les termes, cVactioii, de force, ^''effort, le caractère immédiatement sensible de ce qu'on nomme cause dans les cas les plus saillants, dans ceux où le rapport de la cause à l'effet est direct et ne se peut expliquer par l'interposition de certains autres faits, de certaines autres causes, même nécessaires, que nous savons, de science certaine, n'être pas les premièrement déterminantes de l'effet. Tels sont les actes des animaux et de l'homme qu'on appelle volontaires, ils sont d'une provenance mentale empirique indubitable. On sortirait de la question en essayant de remonter aux causes de la vie et de la volonté elles-mêmes. La volonté est une cause certaine. Or, Kant a bien pu établir, contre Hume, le fait de la notion propre qu'il a nommé jugement sijnthétique a priori, c'est là seulement une question logique résolue contre l'école empiriste, mais il n'a pas étudié cette notion, il a traité de la cause comme d'une relation, in abstracto, de deux états successifs dans les phénomènes de changement de la substance. Et cette relation est comme un lien toujours nécessaire entre l'état antécédent et l'état conséquent. Sur ce point, Kant a suivi fidèlement l'esprit de Hume,
Malgré la différence des énoncés du principe de causalité, le développement, la preuve, comme Kant l'intitule, est la même dans les deux éditions de la Critique, sauf deux alinéas ajoutés au début dans la seconde, mais qui n'y changent rien d'essentiel, autant que nous pouvons en juger. Nous remarquons seulement, dans cette addition, un trait qui met bien en lumière Tesprit apporté par Kant en sa théorie. Il rappelle que, d'après son principe du Permanent, l'être et le non-.être sont des déterminations successives du sujet, et en luimôme ne le touchent point: « Tous les changements des phénomènes ne consistent qu'en modifications, et le naître et le périr ne sont pas des modifications de la substance, parce que le concept de modification présuppose un même sujet comme existant avec deux déterminations opposées, et, par conséquent, comme permanent. » La question de la causalité n'est donc que celle du rapport de deux états de choses successifs, et ce qu'on se demande, c'est la raison pour laquelle on ne peut changer l'ordre de succession, prendre le conséquent pour l'antécédent, et vice versa, quoique le rapport, pour la simple perception, soit indéterminé. La raison, selon Kant, est que je conçois un lien des deux ternies tel que l'un soit la conséquence nécessaire de l'autre, et non vice versa, et le concept d'une telle union synthétique ne peut être l'œuvre que de l'entendement: «L'expérience même, la connaissance empirique des phénomènes n'est possible que parce que nous soumettons la succession des phénomènes, et, avec elle, de tout changement, à la loi de causalité; et les phénomènes eux-mêmes, en tant ((u'objcts de l'expérience, ne sont, par conséquent, possibles (pi'cn conformité avec cette loi. »
Nous avons peine à comprendre que l'école apriorislt; (hors de l'Angleterre) ait mis tant de lacililé à rccon-
naître à Kant le mérite d'avoir tranché la question soulevée par la critique de Humé, et réussi à définir a priori le principe de causalité. Il n'a défini, sous ce nom, que Fliypothèse du déterminisme universel, en quoi il ne s'est écarté de Hume qu'en ce qu'il en demandait à la notion de cause la preuve que Hume demandait à l'expérience et au jugement que l'habitude nous fait porter sur la liaison des phénomènes. Mais où Kant a-t-il jamais essayé de justifier cette assertion: que Vunion sy?ithétiqiie des phénomènes du chanoement, — distinguons-les bien des synthèses logiques fondées sur les catégories ou sur leurs relations mutuelles, — est une connaissance donnée à l'esprit indépendamment de toute observation des lois de succession des phénomènes externes, et de tout sentiment de la volonté, de toute connaissance instinctive ou éprouvée de ses effets ? Examinons ces deux points sommairement, cela suffira.
En ce qui touche l'ordre des phénomènes naturels, si nous considérons la loi de la communication du mouvement par le mouvement, il est impossible de comprendre a iJriori l'action du mobile, l'impulsion plutôt que l'arrêt à la rencontre du corps en repos (relatif) et les modifications mutuelles des vitesses. La pesanteur est un phénomène absolument empirique pour nous, malgré son universalité, et nous en cherchons la cause. Les phénomènes de la chaleur, dilatation, changements d'état des corps, etc. ne nous offrent, d'antécédents à conséquents, aucun effet que nous sachions a priori rapporter à sa cause. 11 en est de môme de toutes les forces, et, quand nous instituons une expérience pour démêler ce que nous appelons la cause d'un phénomène mais qui n'est jamais qu'une dernière condition, ajoutée à d'autres très nombreuses, et toutes nécessaires pour son apparition, notre art principal consiste
ANALOGIES DE L'EXPÉRIENCE, SUBSTANTIALITÉ, CAUSALITÉ 335 à éliminer les circonstances qui pourraient nous faire attribuer Xeffet produit à d'autres cat^seç que celle que nous cherchons à mettre en. saillie, et dont le vrai titre est celui de condition sufïisante (les autres conditions étant données et plus ou moins connues) de production de IVy^e/ attendu : tant il est vrai que, a priori, nous ne connaissons rien des causes de la nature, et que, a posteriori, la spéculation seule nous permet de viser à la définition de celles que nous pourrions tenir pour causes élémentaires, simples et ultimes. Et de quelle nature supposer celles-ci? Peut-être de la nature de celles dont nous avons à parler maintenant, à l'autre point de vue, en prenant l'idée de cause à son siège mental, et non plus dans les phénomènes naturels ou, dans les profondeurs de la matière, elle échappe à nos sens.
Sî le fondement de l'idée d(^ cause devait être pris dans les rapports des phénomènes naturels, il est clair, d'après la considération précédente, que la théorie empirique de Hume, avec des amendements empruntés à la méthode des sciences, serait la seule satisfaisante. Il faut donc, si c'est une connaissance plus réelle et une connaissance apriorique qu'on recherche, la prendre à sa source, dans le sentiment et dans l'intelligence de l'homme qui a la conscience de la volonté en lui, et l'instinct d'abord, la connaissance pratique ensuite, des pouvoirs de celte volonté sur les choses extérieures, et puis de l'existence d'une puissan(;e semblable à la sienne et départie, à différents degrés d'extension ou de lucidité, à d'autres difl'érents êtres de la nature. Il devrait être manifeste, pour tout philosophe qui ne se complait pas exclusivejneiit dans les abstractions, ou qui ne peut, au contraire, détacher son esprit des sensationà et du mécanisme, que les notions de cause et de force ne nous sont vraiment données que
dans la conscience du vouloir, et du pouvoir de ce vouloir, demeurant en soi, de susciter des phénomènes de changement hors de soi. L'idée de cause n'a pu passer, dans notre esprit, de son lieu d'application propre et original, à des rapports entre des phénomènes naturels, qu'à raison de l'analogie fondamentale qu'établit, des deux côtés, le fait primordial qui leur est commun: le fait que tel changement étant donné dans une certaine relation de phénomènes, tel autre changement déterminé, toujours le même, positis po?iendis, se produit ipso fado dans une certaine autre relation de phénomènes.
Par exemple, pour le cas dont nous nous occupons, un changement qui est un désir ou une volonté chez un animal est suivi de divers changements dans l'organisme de cet animal, et de là, moj^ennant d'autres correspondances établies, dans l'état des corps ambiants. Observons que si l'idée de causalité qui est, en la portant dans l'abstrait, l'idée de ce rapport a été transférée spontanément par l'esprit humain, de son lieu d'application propre, aux rapports mutuels de phénomènes de la nature qu'on a nommés des forces, quoiqu'on n'y perçoive Jamais que des changements de qualités et de quantité dans le temps et dans l'espace, ce n'est pas seulement que l'analogie dont nous parions ait motivé le transfert, mais c'est aussi que nous le trouverions sans doute justifié empiriquement, s'il était possible d'étendre nos perceptions jusqu'à des principes ultimes de ces forces naturelles où elles se découvriraient à nous comme phénomènes psychiques élémentaires dont elles résultent par voie de composition.
Kant, ne s'occupant pas de l'origine et de l'essence du rapport de causalité, envisage la cause et l'effet, respectivement dans deux choses, ou deux états successifs (juelconques, dont le second renferme quelque chose
ANALOGIES DE L'EXPÉRIENCE, SUBSTANTIALITÉ, CAUSALITÉ 337 qui arrive qui n'était pas dans le premier. Ce rapport définit la causation en vertu de ce concept que la production de cette chose qui arrive est nécessaire, et qu'elle a lieu en vertu d'une règle ; mais « comment concevoir que quelque chose, absolument parlant, puisse être changé; qu'un état, dans un temps donné, soit suivi d'un autre état dans un autre temps? De cela nous n'avons pas la moindre conception a^jnon ». Voilà donc la définition d'une certaine relation, et ensuite une déclaration d'inintelligence de la relation définie; or, on peut assurer sans crainte i° que la définition est composée de manière à éluder l'idée de cause, en la réduisant à l'idée de séquence nécessaire et réglée (c'est le fond même de la thèse de Hume); et 2° que Kant se trompe positivement quand il dit que nous n'avons pas une conception apriorique, nous allions à'ire de la cause du changement. Kant dit: du changement \ mais, pour le changement, nous supposons une cause; le principe de causalité est cela même; et le jugement universel qui le formule est la synthèse du devenir, (concept du changement empirique représenté, que nous généralisons) et du concept de causalité, qui, étant inobservable, ne peut être qu'apriori([ue.
L'inconcevable n'est ni le changement, qui est la loi même de la représentation dans le tem[)s, fait primitif, ni la cause, origine de l'activité, l'ait également irréductible, pris à sa source dans le désir et dans la volonté, l'inconcevable, ce que l'on cherche toujours à comprendre, et à tort, parce que ce n'est rien d'oxistani, c'est un intermédiaire entre la cause supposée immédiate, et l'effet, c'est un moyen do communication, (pii semblerait expliquer l'action, et n'expli(picrait en léalité rien, parce qu'il ne ferait que recuh'r la question. On voudrait avoir de la loi une image (|ui montrerait comment, de ce ((u'une cliose cliangc, une luilrc chose Renouviek. — Kant. ^^
doit changer. Rien n'est plus facile et plus commun quand il y a des intermédiaires. Mais d'intermédiaires à intermédiaires demandés on se perdrait dans le procès à Finfini, il faut s'arrêter à la reconnaissance de la loi fondamentale, dont l'action de la volonté, soit externe, soit interne et, en ce cas, la plus radicale, est l'expression ultime.
Cette loi est celle dont le génie métaphysique de Leibniz a donné la formule générale sous le titre Aliarmonie •préétablie qui a presque toujours été incomprise de ses successeurs, et, en rapport avec cette loi, Leibniz a défini le type primordial de la cause par la spontanéité delà monade, principe de l'être, en éternelle harmonie avec les autres monades de la Création. Kant, en méconnaissant à la fois la nature de la relation de causalité, qui n'est pas entre des états, ou des choses, mais entre des êtres, qui sont des causes les uns pour les autres, et la nature de la cause, qui est de l'ordre du désir et de la volonté, Kant a condamné sa doctrine à cette double conséquence: i° obligé de trouver un sujet pour la causalité, définie par le rapport de deux états, il n'a pu qu'en placer le siège dans la substance, en termes généraux, comme nous l'expliquerons tout à l'heure; et 2° réduit à ne poser, pour l'idée à se faire de ce rapport, que la loi de ses déterminations nécessaires dans le cours du Temps, au sein de la Substance, il n'a pu que trancher a priori la question de savoir si en effet la connexion de la cause et de l'effet est toujours nécessaire, et s'il ne se peut pas que la causalité soit, pour de certains cas, ambiguë, et que certains effets puissent procéder de causes qui ne soient pas elles-mêmes intégralement déterminées par des conditions nécessaires et suffisantes.
Nous ne connaissons aucun passage des écrits de Kant, oîi il ait paru regarder comme digne d'examen la
ANALOGIES DE L'EXPÉRIENCE, SUBSTANTIALITÉ. CAUSALITÉ 339 possibilité que certains événements du monde phénoménal pussent n'être pas totalement et absolument déterminés par leurs antécédents; il y a au contraire un très grand nombre de passages oii une telle éventualité est déclarée impossible. Si c'était là, à ses yeux, \\\\ jugement synthétique a priori comme on doit le croire, il faut dire que la Critique de la Raison pure tout entière est allligée d'une grave lacune. Kant aurait dû nous apprendre par quels signes se doivent distinguer ceux de ces jugements dont on n'a point à douter, encore bien qu'ils démentent à la fois le sentiment pratique de tous les hommes et qu'ils soient en possession de soulever entre philosophes des débats interminables.
La nécessité universelle et la substance universelle sont deux thèses liées. Kant, tout en définissant la causalité par des idées de relation, ne put éviter de se représenter les relatiens dans la Substance, et fut conduit, pour leur découvrir des sujets particuliers au sein de ce sujet commun de tous les apparents sujets phénoménaux, à parler des actions et des forces comme du domaine exclusif de l'empirisme. 11 se laissa aller, sous ce prétexte, au réalisme physique le plus ordinaire. Mais il ne s'y attarda pas. iVprès avoir remarqué, comme on l'a vu plus haut, qu'il est impossible, en sa théorie, de concevoir le changement d'état qui implique la causalité: « Nous avons besoin pour cela, dit-il, d'une connaissance d'objets réels, et il ne peut y en avoir de donnés qu'empiriquement. Par exemple, il faut connaître les puissances motrices, ou, ce qui revient au même, certains phénomènes successifs, tels que des mouvements, qui témoignent d(î hi présence de ces sortes de forces. » S'il s'agit de concepts cl non d'apparences phénoménales, c'est à la Corme de tout changement, à la loi de causalité qu'il faut revenir, et de la causalité passer à la substance, parce que la est la source.
« Là OÙ est l'action, par conséquent l'activité et la force, là doit être la Substance, et là seulement il faut chercher le siège de cette source abondante de phénomènes. Rien de plus juste, mais si l'on demande d'expliquer ce qu'on entend parla Substance, on s'aperçoit qu'il n'est point aisé de le dire sans tourner dans un cercle. Comment pouvons-nous conclure immédiatement de l'action à la permanence de l'agent, cette propre essentielle caractéristique de la substance? Après ces explications antérieures, cependant, la réponse à la question n'est pas bien difficile, tout impossible qu'elle est lorsque l'on suit la marche accoutumée qui est de procéder analytiquement avec les concepts » ; — Kant veut dire certainement: lorsqu'on part des concepts d'action et de force pour en chercher les applications et les sièges, ce qui ne mène à rien de définitif selon lui, au lieu de s'élever d'un seul coup au-dessus des phénomènes, comme il va le faire :
(( L'action implique relation du sujet de la causalité à l'effet. Comme tout effet consiste en ce qui arrive, c'està-dire en ce qui peut changer et qui est dénoté tel, dans le temps, par la succession, le sujet dernier du changement est le permanent, en tant que substratum de tout ce qui change, en un mot la substance. Car, suivant le principe de causalité, les actions sont toujours le point de départ de la mutabilité des phénomènes ; elles ne peuvent donc exister en un sujet qui lui-même change, parce que d'autres actions et un autre sujet seraient requis pour déterminer ce changement. Ainsi l'action est un critérium empirique suffisant pour prouver la substantialité. »
Cet argument fondé sur l'impossibilité du procès à l'infini, de changement en changement, n'aurait pas dû, ce semble, être invoqué par un philosophe qui admet partout ailleurs l'indétermination d'origine comme un
caractère de l'enchaînement des phénomènes. La substance immuable, àTexistence de laquelle il conclut ici, serait-elle donc hors du monde phénoménal. C'est un point qui aurait dû être expliqué. 11 est tout au moins permis d'en douter, pour cette raison que la substance, le Permanent sujet universel, que l'on croit pouvoir poser avant tout changement (pour éviter le procès à l'infini) a cependant, pour ses déterminations, le Variable, et tous deux, le Variable et le Permanent sont contenus dans l'ensemble des phénomènes. Ce sont les propres termes de Kant en son exposition de la Première analogie de l'expérience. Mais alors il faut, de deux choses l'une, ou que nous regardions ce Permanent comme une abstraction pure : le concept de ce qui, sans changer, est le sujet de tous les changements; — et ce ne serait là qu'une distinction logique entre le sujet comme tel, et le sujet porteur de ses qualités, qui sont variables, — ou que nous regardions en face la théorie de la substance réelle, dont les qualités sans origine première se développent dans le cours du temps. Cette dernière interprétation est la seule admissible.
Nous disons sans origine, et Kant observe, en effet que (( le fait du passage du non-ôtre d'un état à cet état même ne concerne point la substance, qui ne naît point, mais cet état seulement; c'est donc un simple changement, et non la naissance de rien ». La substance ne naît point et les états ne naissent pas de rien. C'est donc (pie chaque état naît d'un état antérieur, qui lui-même provient d'un autre, et ainsi de suite; c'est ceha (|ui est le sans origine en ce qui conccrrKi les pluMiomèiies.
11 y a une anlrc remar(|ue (h' l\anl, à (mM endroit, malheureuscnuMit trop [)eu (léveh)pp(M\ (pii louche une autre question: « Lors(|ue l'origine du changcineiil dans la substance est considérée coiniiie l'circl d'uiK' cause étrangère, on l'appelle création. C'est un l'ait (jui
ne se peut admettre en qualité d'événement, dans les phénomènes, parce que sa seule possibilité romprait l'unité de l'expérience. Si toutefois nous considérons les choses, non comme phénomènes, mais comme choses en soi, et objets de l'entendement seulement, alors, quoique elles soient des substances, leur existence peut être regardée comme placée dans la dépendance d'une cause étrangère. Les mots doivent en ce cas recevoir de nous une signification tout autre, et cesser de s'appliquer aux phénomènes comme objets de l'expérience possible. »
Ce passage ne saurait se rapporter à la doctrine de l'Inconditionné, cet objet de V entendement seulement, que Kant pose, nous le savons, comme la condition suprême du monde phénoménal; car l'obscure relation de ce principe aux phénomènes n'a point été définie, et, en tout cas, ne doit jamais s'entendre dans le sens théologique d'une création, c'est-à-dire du rapport d'un créateur conscient à son œuvre volontaire. D'ailleurs, ne faudrait-il pas, nous dit Kant, que les phénomènes fussent alors plus que des phénomènes, des choses en soi? Nous croyons que ce singulier passage est une sorte d'amorce placée là pour le logement des objets idéaux de la Raison pratique, liors de l'expérience possible. Un interprète du kantisme qui, d'un côté, détournerait sa vue de la mystérieuse superstructure élevée par l'Inconditionné au-dessus du monde phénoménal, qui, d'un autre côté, se rendrait compte du réel infinitisme des phénomènes en leur enchaînement nécessaire, sans possibilité aucune de concevoir Vacte de commencement du changement dans le Permanent absolu de la Substance, et qui enfin accorderait sérieusement aux phénomènes cette existence réelle (jue Kant leur reconnaît lorsqu'il a à se prononcer sur le critérium de la réalité, mais que Kant leur dénie quand il considère qu'ils ne sont
rien en soi, cet interprète, disons-nous, ne pourra faire autrement que d'envisager la théorie de la substance, unie à la théorie de la causalité, de ce philosophe comme se résumant dans la plus commune espèce du panthéisme sans Dieu : celle où Ton emprunte à Spinoza, purement et simplement, le système de la Nature éternellement naturante et naturée, Absolu Permanent, source indivisible, invariable, unique de tous les modes possibles de l'existence divisée et développée dans les infinis de l'espace et du temps.
L'empêchement à une telle interprétation du kantisme, nous ne pouvons pas néanmoins le méconnaître, n'est pas ailleurs que dans la doctrine de l'impératif moral et de la liberté ; mais notre examen critique de l'idéal de la Raison pure, des antinomies et des postulats, a mis, croyons-nous, deux points en parfaite lumière : 1° que Kant a absolument refusé, en théorie, toute valeur objective aux déterminations que l'idéal et les postulats réclameraient pour la satisfaction des vues pratiques auxquelles ils se rapportent; 2" que la liberté morale fondement sine qua non du devoir, du devoir qui est lui-même la condition du bonheur, est une pure chimère quand nous en cherchons l'application, ou simplement la possibilité, dans le monde des phénomènes, parce que leur enchaînement dans ce monde est invariablement déterminé et ne peut s'ouvrir à aucun accident. Il n'existe qu'une porte de sortie [)our l'agent libre, et, par conséquent, qu'une voie de salut pour sa moralité et pour ses espérances: elle dépend du l'ail incompréhensible, ([ue ses actes, qu'il croit libres dans l'ordre du temps et des contingences, mais qui, libres, ne peuvent l'être dans cet ordre-kà, le soient cependant hors du temps et de l'espace, dans une région ou sa personne existe en qualité de nownène. Mais y a-l-il tMi beaucoup de scctatciu's du kantisme i[ui aient cru faire
partie de ces noiimènes? Et ceux-là, s'il y en a, se demandent-ils sérieusement s'ils ont dans l'esprit quelque chose de plus que des mots, quand ils supposent qu'un acte accompli dans le cours du temps, en des circonstances et avec des idées qui toutes impliquent le temps, est, d'une autre part, un acte libre accompli hors du temps par le même agent ? — ou croient-ils au fond que les choses du temps sont une pure fantasmagorie, encore bien que nous ne puissions rien penser hors du temps ? Alors, que ne le disent-ils ?
Troisième analogie de l'expérience. Kant ne nous donne guère sous ce titre qu'un complément d'explication des deux lois de la Substance et de la Cause au point de vue de la solidarité absolue que, lelles qu'il les comprend, elles établissent entre tous les phénomènes. Mais la classification artificielle, par quoi il rattache les trois analogies aux trois termes de sa catégorie de Relation, l'oblige à trouver une loi qui corresponde au troisième terme de cette catégorie et qui a pour litre : Communauté (Réciprocité entre l'actif et le passif).
En terminant l'analyse de la deuxième analogie, que nous venons d'examiner, Kant ajoute à l'idée de cause un trait que nous ne devons pas omettre ici, qui ôte à l'acte le caractère individuel qui lui est toujours attribué (|uand on afl'ecte à sa production un moment déterminé du temps. Il assimile la cause au devenir, et le devenir au concept mathématique que l'abstraction lui substitue lorsqu'il est regardé comme continu : « Toute transition qui a lieu d'une chose à une autre dans le temps, pour notre perception, est réellement une détermination du temps pendant que cette perception s'opère ; et comme le temps est toujours, et en toutes ses parties, une quantité, la production d'une perception en tant (jue quantité, traverse, comme le temps, tous les
degrés (dont nul ncsUe phis petit) dei>uis zéro jusqu'à un degré déterminé. » Nous avons traité plus haut la question de la continuité mathématique. Il suffit de remarquer ici que la divisibilité infinie d'une perception réelle devrait répondre à l'existence successive d'une suite réelle de petites perceptions réelles, dont aucune ne serait la plus petite, ce qui est absurde. Mais c'est, selon Kant, la manière apriorique de comprendre la loi du changement. Et il en est de la cause comme de la perception : « Le temps est une quantité continue, et il est la condition de la progression continue de l'existence i de même, l'entendement, au moyen de Tunité de Faperception, est une condition a priori de la possibilité d'une détermination continue des places occupées par les phénomènes dans le temps, et cela à travers une série de causes et d'eflets. Les premières donnent inévitablement l'existence aux autres, et rendent aussi la connaissance empirique des rapports de temps, pour tous les temps, universellement, et, en conséquence, objectivement valable. » Ainsi, de l'idée mathématique de la quantité continue dans le temps, Kant déduit la quantité continue dans la progression de l'existence, et, de V universalité de celte idée, appliquée à la série des causes, il conclut son objectivité. C'est exactement le contraire du critérium que nous l'avons vu partout ailleurs déclarer le seul véritable pour s'assurer du caractère objectif d'une pensée: l'expérience.
La continuité rend l'individualité impossible ; la communauté, troisième analogie de l'expérience, va rendre impossible en outre toute initiative de l'agent. Ce principe a pour formule : « Les substances, en tant que coexistantes, sont toutes en état de complète communauté, c'est-à-dire de réciprocité, les unes aux autres » ; — ou comme le porte la seconde édition :
« Les substances, en tant qu elles peuvent être perrurs
comme coexistantes clans l'espace, sont toujours réciproquement affectées les unes par les autres. »
L'idée d'influence réciproque, ajoutée dans la seconde formule, entrait certainement dans l'esprit de la première. Le sens du mot communauté, est, en effet, expliqué par Kant dans le sens d'un commerce ou d'une communion, qu'il appelle dynamique, et qui exprime la condition que voici : « Il doit y avoir, outre la pure existence, quelque chose par quoi A détermine pour B sa place dans le temps, et B, réciproquement sa place pour A, parce que c'est de cette manière seulement que ces deux substances peuvent être représentées empiriquement comme coexistantes. Rien, en eff'et, ne peut déterminer la place de quelque chose dans le temps, si ce n'est cela même qui est la cause de sa détermination. Toute substance doit donc renfermer en soi la causalité de certaines déterminations dans une autre substance, et, en même temps, les effets de la causalité de cette autre substance; c'est-à-dire qu'elles doivent toutes, immédiatement ou médiatement, être en communion dynamique entre elles, pour que leur coexistence soit dans le cas d'être reconnue par une expérience possible. » Kant essaie de démontrer que la donnée simultanée de deux objets est impossible à constater quand on ne suppose entre eux aucune liaison. Il semble cependant que le fait d'une liaison, tel, par exemple, que l'établit la loi de la lumière, — sans laquelle ils ne seraient perçus visuellement ni ensemble ni séparément, — ne prouve pas que, la lumière étant donoée, ces objets ne puissent être vus simultanément, soit par le moyen d'une synthèse de deux images en un même champ, quand leur vue sinuiltanée n'exige aucun mouvement des muscles de l'œil, soit par l'épreuve de leur perception successive indifférente, quand le regard va de A en B ou de B en A, autant de fois
ANALOGIES DE L'EXPÉRIENCE, SUBSTANTLALITÉ, CAUSALITÉ 347 qu'on le désire, ce qui, d'après Kant lui-même, est la manière de reconnaître leur présence simultanée. Il semble également qu'un aveugle qui lient quelque chose d'une main et quelque autre chose de l'autre n'a pas besoin d'une expérience spéciale pour être certain de l'existence simultanée de ces choses. Et enfin, ni pour la vision ni pour le tact, aucun rapport particulier d'influence entre deux objets simultanément perçus n'intervient pour que nous prenions connaissance à la fois de l'un et de l'autre.
Ce principe de la communauté est un de ceux où le dogmatisme kantien s'accuse le plus arbitrairement pour l'achèvement d'un système préconçu; car il ne s'agit pas, remarquons-le bien, de formuler des rapports d'harmonie générale entre les substances les plus diverses, tels qu'en établissent les lois de la gravitation, de la chaleur, de la lumière ; en mécanique, la loi de l'action et de la réaction, etc. C'est l'unité de la substance qu'il s'agit de parfaire en expliquant ce que sont les substances. Dans le cours de l'explication des deux premières analogies, il n'a été question de la substance qu'au singulier. Les substances paraissent dans l'énoncé du principe de la troisième. D'où viennent-elles ? où ont-elles été définies? C'est au monde phénoménal que se rapportent les théories de la substance et de la causalité, et nous savons que les phénomènes ne sont pas des choses en soi. Nous le savons, et d'un autre côté, on n'a pas laissé de supposer, d'une manière générale, sous les phénomènes, des substances. Ce mystère s'éclaircit, autant du moins qu'il comporte la lumière, par la théorie qui nous présente les substances du montic phénoménal comme ne possédant l'existence que solidairement avec leur tout, et, à notre égard, comme impossibles à percevoir dans leur simultanéité aiilrem(>nl qu'à raison de leurs inlluences réciproques, grâce aux-
quelles les objets s'offrent toujours et partout à nous comme composés.
Si nous comprenons bien cette dernière thèse, nous pouvons la prendre par un autre côté, lui faire dire ou lui ajouter ceci : que tout ce qui vient à notre perception, et qui n'est pas successif pour elle, n'est formé que d'objets dont la simultanéité tient uniquement à l'état de composition où ils se trouvent, et à leurs mutuelles influences, petits ou grands que soient les espaces où ils se trouvent resserrés ou disséminés ; en sorte que la perception réellement séparée d'aucun ne nous est possible. 11 semble bien que la simultanéité implique la division, car on n'afïirme l'existence de choses comme simultanées qu'en tant qu'on les prend séparément, mais il n'y a pas de division réelle, si un objet ne peut être reconnu comme coexistant avec un autre que parce qu'il est affecté par cet autre, et que cet autre lui-même l'affecte. Et telle est la raison, — toujours si nous comprenons bien, — qui fait, selon Kant, que la simultanéité ne pourrait être perçue s'il n'y avait pas commimauté.
Il y a une curieuse similitude, et qui pourrait tromper, entre la position prise par Kant, déclarant que tout est lié dans la nature, et que pas une détermination dans les simultanés, n'est indépendante d'aucune autre, et la doctrine de Leibniz, son su-voia zâvxx, l'idée (|ue toute substance simple a des rapports qui expriment toutes les autres. Ce rapprochement s'étend juqu'à la méthode, en cela relativiste, d'après laquelle il ne serait possible d'obtenir la connaissance d'une chose que par rapport à d'autres. Mais la différence, profonde malgré le déterminisme intégral de Leibniz, consiste en ce que, dans sa monadologie, la monade est une substance essentiellement individuelle, une chose en soi, tirant tout de soi, spontanément, et définie par des
qualités empruntées à Tordre de la perception et de l'activité. Et quant à la méthode relativiste, elle n'est à l'usage de Kant que pour l'aider à constituer l'unité par l'action des causes réciproques et solidaires, au lieu qu'elle sert à Leibniz à définir les qualités qui composent, pour notre connaissance, les êtres en soi, individuels et vivants, qu'il a nommées les substances simples.
Les principes de la Comnuinauté de Kant, complétant ceux du Permanent et de la Cause causée, sans fin, couvre, au contraire, la proposition que rien n'est individuel, et, dans cette proposition, nous retrouvons sa doctrine que les phénomènes ne sont rien et ne peuvent rien constituer qui soit en soi. Elle a pour corollaire celle-ci que Kant a pu craindre de formuler totidem verbis : Les substances du monde phénoménal ne reçoivent ce nom qu'abusivement, puisque les noumènes seuls possèdent l'existence en soi ; les choses du temps ne forment qu'un système d'apparences liées. Ce système est en effet celui que Kant a décrit dans l'exposition des Analogies de l'expérience comme s'il représentait la réalité même des choses parce qu'il est effectivement la réalité de l'expérience : « Une communauté réelle des substances dans laquelle la relation empirique de coexistence serait impossible dans notre expérience. Par ce commercium, les phénomènes, à part les uns des autres, et cependant connexes, forment un composé (composttum reale) et de tels composés deviennent possibles de bien des manières. Les trois relations dynamiques dont toutes les autres dérivent sont Vinhérnice, la cofisét/nnicr et la composition. »
Ces trois termes se rapportent respectivement aux trois principes que Kant, en terminant sur ce s»ijet, résume en ces termes :
« Que tout (•(« (|ui existe est fondé sur ce (pu est
permanent ;
« Que tout événement présuppose quelque chose, en un état antérieur, à quoi il succède en vertu d'une règle ;
« Et que, dans la diversité des coexistants, les états coexistent en relation les uns avec les autres en vertu d'une règle. »
Kant achève l'exposition de ces trois principes en déclarant que « pris ensemble, ils signifient simplement que tous les phénomènes existent dans une nature empirique, et doivent y exister, par cette raison que, sans une telle unité a priori, nulle unité de l'expérience et, par conséquent, nulle détermination des objets dans l'expérience ne seraient possibles ». La Nature est « une cohésion des phénomènes en leur existence, conformément à des règles nécessaires ou lois ; ces lois existent a priori, elles rendent la nature possible ; et les lois empiriques existent ou se découvrent par l'expérience, d'accord avec ces lois originelles qui rendent, en premier fondement, l'expérience possible ». C'est là, pour Kant, une démonstration de ces trois principes, encore bien que de tels jugements synthétiques a pripri soient indémontrables, et que, des trois, dit-il, on n'ait essayé, et d'ailleurs en vain, de démontrer qu'un seul : la proposition de la « raison suffisante ». Mais on les a toujours invoqués tacitement. On n'avait pas pour se guider le « fil des catégories »!
Cette sorte de démonstration dénote, chez le philosoj)he, une illusion singulière. L'équivoque, où il se com- ])laît sur le sens donné, d'un côté, aux principes qu'il a définis, de l'autre, à ('é qui rend pratiquement l'expérience possible aux hommes, est si étonnante qu'on a peur de ne pas comprendre sa pensée. Que le jugement d'inhérence, le jugement de causalité, le jugement des rapports, d'action réciproque et d'harmonie entre les phénomènes interviennent dans toutes nos perceptions,
ANALOGIES DE L'EXPÉRIENCE, SUBSTANTIALITÉ, CAUSALITÉ 351 c'est indubitable ; ils ne rendent pas seulement l'expérience, ils rendent seuls la connaissance des choses possible ; mais on peut aussi regarder la permanence et la variabilité comme des états relatifs des choses, et le mode lui-même, comme l'assemblage de tous les rapports muables ; c'est un point de vue qui convient parfaitement à l'expérience. Kant entend par le Permanent, ou Substance, un éternel immuable. On peut être bien persuadé que rien ne se fait sans cause, et confirmer à tout moment sa conviction qu'on a de Texistence decette loi, et ne confirmer pas moins par sa conduite et ses discours la croyance où l'on est qu'il y a du contingent; et Kant réclame comme une condition de l'expérience possible l'existence de l'enchaînement prédéterminé des phénomènes. Enfin on peut croire qu'il y a partout des liaisons et des lois de réciprocité, mais partout aussi de l'individuel et du distinct, même de l'incohérent ; et l'expérience n'en est point troublée, c'est, au contraire, ce dont elle réclame la constatation. En somme, ce que Kant entend dans cette question par l'expérience possible, c'est la possibilité que les phénomènes soient explicables comme donnés dans la Nature empirique telle qu'il la définit : Unité a priori, Substance, Cause et Communauté universelles. La preuve des trois principes tirée de ce qu'ils rendent seuls l'expérience possible n'est donc qu'une pétition de principe non moins vaste que la doctrine entière : elle signifie simplement qu'ils permettent au penseur qui les admet a priori de constituer la théorie qui lui plaît du monde de l'expérience.