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LE POSSIBLE, LE RÉEL ET LE NÉCESSAIRE

Les Analogies de l'expérience sont suivies des Postulats de la pensée empirique en général. Kant réunit sous ce titre imprévu de postulats, des définitions de notions: le possible, le réel et le nécessaire, dont Fusage devrait paraître assez déterminé pour lui dans le cours de la Critique \ car il a prétendu, nous le savons, démontrer que l'intuition empirique est le critère unique du réel, et, d'autre part, que tous les phénomènes du temps sont nécessaires, en vertu de leur enchaînement invariable de la loi de causalité. L'idée à se faire du possible, en ce qui touche la production des phénomènes, ne peut dès lors être douteuse, et puisque tous les phénomènes sont nécessaires, il ne peut y avoir de possibles que les nécessaires.

Une théorie de ces notions se trouve amenée ici, dans la Critique, uniquement parce que Kant a fait de la Modalitè une catégorie, et que cette catégorie a pour ses trois termes ces trois notions. Mais leur signification et leur examen n'implique aucun rapport qui n'appartienne soit à la catégorie de Qualité pour le côté logique, soit aux catégories de Devenir et de Causalité pour le côté dynamique des grandes questions qu'elles soulèvent. Elles n'exigent pas la recherche d'un fondement qui leur soit propre ; et, en effet, Kant n'en suppose aucun.

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Il définit le possible sous la forme de ce postulat : Tout ce qui s accorde avec les coîiditions formelles de l'expérience (dans rintuition et dans les concepts) est possible. Cette formule est contredite par le postulat de la nécessité, qui vient plus loin. En fait, nous pensons à tous moments à la possibilité d'une multitude de choses dont nous imaginons la production comme future, et qui ne contredisent en rien ni la nature et la facilité de notre représentation ou perception à leur égard (voilà pour Vijituition), ni pour l'aptitude que nous avons à les comprendre (voilà pour les concepts)., ni même enfin les conditions générales auxquelles nous avons coutume de voir les rapports des phénomènes successifs se conformer. Cependant ces choses n'arrivent pas. Faut-il dire, d'après le postulat, qu'elles étaient possibles ? Cependant, de ces deux propositions contradictoires, avant l'événement, et qui portent sur des possibles : A arrivera, A n' arrivera pas , c'est la seconde qui s'est réalisée, et celle-ci ayant été inévitable en vertu du principe de causalité de Kant, celle-là n'était pas possible.

Ce raisonnement emploie le mot possible en un sens universellement usité ou supposé dans notre continuelle imagination des futurs contingents. Kant ne définit pas ce mot, à moins qu'on ne prenne le postulat pour une définition, ce qui serait peut-être le mieux. Mais alors on ne voudra pas se payer d'une définition purement nominale, et on demandera ce que c'est qui répond in re, pour le philosophe, à ce terme usuel employé pour la désignation des choses pensées comme futures, qui tantôt arrivent et tantôt n'arrivent pas ? A cette question un philosophe déterministe n'est ordinairement pas embarrassé pour répondre que le sens du mot possible est tout relatif à notre état de doute ou d'ignorance touchant des faits à venir, (jui sont en eux-mêmes |)récléterminés. Pourcpioi Kant iTa-l-il pas l'ail la mémo Re.nouvieu. — Kant. 20

déclaration ? Mais le postulat n'aurait plus été admissible en ce cas, l'équivoque sur le mot possible se dénonçant elle-même.

Kant mentionne à peine, en passant, l'autre condition de la possibilité, celle qui porte à peu près exclusivement sur la spéculation et les concepts. Elle est profondément différente de la première qui s'applique aux futurs contingents. Aussi dépend elle d'une autre catégorie. Il n'y a de possibles, s'il s'agit de la réalité objective d'une relation supposée, ou de la vérification d'un concept par l'expérience, que les faits présumés pour la vérité ou pour l'attente desquels il n'y a nulle contradiction dans cette relation ou dans ce concept. Nous avons discuté les cas de violation de cette loi à propos des antinomies kantiennes. Nous savons que Kant a dit l'admettre, tout en faisant son plan pour ne la point observer.

Le deuxième postulat de la pensée empirique se rapporte à la Réalité. 11 a pour formule : Ce qui est en connexion avec les conditioïis matérielles de V expérience (la sensation) est réel. Ce postulat stipule, ainsi l'explique Kant, que « pour qu'il y ait connaissance de la réalité des choses, il faut qu'il y ait perception, donc sensation et conscience, non pas à la vérité immédiatement, ou de l'objet lui même dont il s'agit de connaître l'existence, mais au moins d'une connexion entre cet objet et quelque perception réelle, suivant les analogies de l'expérience qui déterminent en général toutes les combinaisons réelles en matière d'expérience ». Ces analogies sont les lois d'inhérence, de causalité et de communauté, dont il a été traité plus haut.

Par cette définition, assez obscure, de l'aperception du réel, Kant exclut, d'un côté, la possibilité de connaître le réel sans supposer une perception sensible au

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bout, et toip chose à percevoir, et il donne accès d'un autre coté à des hypothèses aventurées ou fausses, telles que celle dont il donne lui-même pour exemple l'existence d' « une matière magnétique pénétrant tous les corps, que l'on regarderait comme prouvée par Texpérience de l'attraction exercée sur la limaille de 1er ».

Cette définition du réel appartient à la première comme à la seconde édition de la Critique. Il est donc certain qu'elle nous montre, dans la pensée de Kant, cette même contradiction, de quelque manière qu'on la veuille expliquer, entre son idéalisme de fondement et son critérium empirique de la réalité phénoménale, qui devait éclater à tous les yeux quand il jugea â propos de rédiger, avec tout l'appareil de la scolastique, une solennelle « réfutation de l'idéalisme ». Nous avons examiné plus haut cette malheureuse entreprise de compléter la thèse de la sensation, mode unique possible de la connaissance du réel par son corollaire réaliste : la certitude de la connaissance d'un réel externe, indépendante de nos représentations''. Kant n'a point varié dans sa définition du réel.

Le \.vo\?,\h\WQ postulat de la pensée empirique est celui de la Nécessité: « Ce qui, en sa connaissance avec le réel, est déterminé par les conditions r/énérales de l'expérience est (existe comme) nécessaire y>. On est d'abord en peine de comprendre cette définition, car tout ce qui arrive est sans aucun doute en connexion avec le réel, et non moins certainement déterminé, en tout ou en partie, d'ans sa production, par les lois générales de Texpérience. Nous disons en tout ou en partie, c'est (|ue la question est là. Si, avec Kant, il faut sous-entendre :

1. \ . ci-dessus, cliap. vu, cl le chapitre xxxii. cidcssoiis.

déterminé en tout, la formule signifie : ce qui est nécessaire est nécessaire ; car une chose qui arrive, et qui, venant comme liée au réel déjà donné, est en outre déterminée par des conditions générales, voilà ce que nous comprenons très bien quand nous parlons d'une chose qui arrive comme nécessaire. En ce cas, pourquoi Kant n'articule-t-il pas nettement, à titre de postulat, la proposition: Tout ce qui arrive est nécessaire"^ Si, au contraire, il fallait entendre que les conditions générales déterminent en partie les événements, et ceci est vraiment une loi qui s'impose, on laisserait une part d'accident dans les phénomènes. C'est le jugement pratique, celui que la nature oblige de porter empiriquement, dans leurs actes et dans leurs pensées, ceux-là même qui en contestent en théorie la vérité.

Le postulat de la nécessité de Kant se rapporte uniquement à la liaison des événements, quoique, dans la forme, il s'applique à ce qui est ou existe comme nécessaire. La question de la nécessité des jugements (liaisons logiques), ainsi que plus haut celle de la possibilité logique, est écartée ; c'est-à-dire que Kant laisse hors de l'examen et de la critique le terrain fondamental où se posent le plus profondément, et se doivent le plus essentiellement étudier les conditions d'adhésion ou d'inadhésion possibles de l'esprit à des thèses proposées, et, en particulier, à celles qui prononcent sur l'existence de sa propre liberté, et, par voie de conséquence, sur la nécessité ou l'ambiguïté possible des événements futurs où des volontés interviennent. Il considère ainsi objectivement, ce qu'il n'a pas le droit de faire, la loi de causalité comme une loi « apriori de la nature », qui gouverne l'enchaînement des phénomènes, effets et causes, universellement et comme in abstracto, et il pose « quatre principes qui s'accordent, dit-il, en ceci simplement : qu'ils ne souffrent rien dans

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la synthèse empirique qui s'élève contre l'entendement et qui infirme la loi de cohésion continue de tous les phénomènes, c'est-à-dire l'unité des concepts ; car c'est par l'entendement seul que devient possible l'unité de l'expérience dans laquelle toutes les perfections doivent avoir leur place ».

Ces principes sont le plein, le continu, point de hasard, point de fatalité : « In miindo non datur hiatus, non datursaltm, non datur casiis, non datur fatum. »

De ces quatre articles un seul peut nous surprendre : la négation du fatum. Kant entend, par cette proscription, d'ailleurs commune, d'un mot, qu'il n'existe pas pour le monde telle chose qu' « une nécessité aveugle, mais bien une nécessité conditionnelle et, par conséquent, intelligible ». Nous savons que cette réserve est faite en faveur de l'hypothèse d'un principe intelligible qui serait la condition des conditions du monde, la ;?e- C(?55z7e selon Kant, d'après sa définition, et intrinsèque ment prise, ne diffère pas de l'idée qu'on se fait de la fatalité dans ses effets, qui sont l'invariable enchaînement de prédétermination de tous les événements'.

I. Analyticjiie transccndanlalc, 1, II, cliap. ir, scct. 3, n" \\ Les postulais fie la pensée empirique en cjénéral.

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