LA RÉALITÉ. - LA SUBSTANCE. - LE NOL^IÈNE
jection à sa théorie des noiimènes. Mais il n'en est pas ainsi, dit-il, parce que ce quelque chose, auquel l'entendement rapporte le phénomène de sa représentation, « est un objet transcendant seulement; ce qui signifie un quelque chose ^=x, duquel, en la présente constitution de notre entendement, nous ne pouvons rien connaître, mais qui sert, en qualité de corrélatif de l'unité de l'aperception, à fournir l'unité du divers de l'intuition sensible, à l'aide de laquelle l'entendement unit ce divers dans le concept d'un objet ». Cette phrase obscure veut dire apparemment que Xx en question procure le moyen de mettre une idée indéterminée mais absurde à la place déjà occupée par une idée définie, mais de l'ordre phénoménal, ou de relation. Kant ne se dissimule nullement, que cette idée indéterminée, qu'il croit nécessaire, n'est à vraie dire qu'une idée négative : x=^o \
« Le concept d'un noumène, dit-il, n'est pas j)ositif, n'est pas la connaissance définie de quelque chose ; il implique seulement la pensée de quelque chose, abstraction faite de toute forme de l'intuition sensible. Mais, pour qu'un noumène puisse signifier un objet réel distinct de tous les phénomènes, ce n'est pas assez que j'afFranchise ma pensée de toutes les conditions de l'intuition sensible, il faut que j'aie ([uelque raison d'admettre une espèce d'intuition autre que l'intuition sensible. » Kant admet la possibilité d'une telle intuition, et que cette possibilité ne peut être prouvée ; que cependant le concept du noumène n'est pas seulement exempt de contradiction ; qu'il est nécessaire, pour que la raison dépasse l'entendement et atteigne la chose on soi dont l'abord est impossible à l'intuition sensible ; et, après tout cela : « Nous ne pouvons comprendre la possiblité de tels noumènes, et tout ce qui peut se trouver au delà de la sphère des phénomènes est (pour
nous) vide. Nous avons un entendement qui, 'problématiquement, s^étend au delà de cette sphère, mais d'intuition point, non pas même la conception d'une intuition possible... Le concept d'un noumène est donc purement limitatif, bon pour retenir les prétentions de la sensibilité dans ses limites propres, donc d'un usage négatif seulement... 11 n'existe pas de principes à l'aide desquels les concepts de purs et purement intelligibles objets puissent trouver leur application, parce qu'on ne saurai! imaginer aucune manière dont ils pourraient être donnés. La pensée problématique qui leur fait la place libre sert uniquement, comme un espace vide, à limiter la sphère des principes empiriques sans renfermer ni même indiquer d'autres objets de connaissance en dehors de leur sphère. »
Kant maintient, dans cette théorie étrange des noumènes, le partage que nous lui avons vu ci-dessus établir entre deux sortes de réalité, })uisque c'est bien ainsi qu'il faut rendre cette idée: « Quand nous disons que les sens nous représentent les objets tels qu'ils apparaissent, et l'entendement tels qu'ils sont, ces derniers mots ne se doivent pas prendre en un sens transcendautal, mais bien empirique ; ils désignent les objets tels qu'ils doivent êlre représentés comme objets de l'expérience, dans la connexion régulière des phénomènes, non pas comme ils peuvent être en tant qu'objets du pur entendement, sans relation à une expérience possible et, par conséquent, à nos sens. C'est un sujet qui nous demeurera toujours inconnu. Nous ne saurons même jamais si une telle connaissance transcendantale (extraordinaire) est possible, au moins comme comprise dans nos catégories communes. Pour nous, la raison et la sensibilité ne peuvent déterminer les objets à moins qu'elles ne soient réunies. Si nous les séparons, nous avons des intuitions sans concepts, ou des concepts sans
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intuitions, dans les deux cas, des représentations qui ne peuvent se rapporter à des objets détinis. » On pourrait aisément prendre cette déclaration pour celle d'un philosophe qui, las et désabusé de la poursuite des absolus, déciderait de ne plus accorder sa confiance qu'à l'observation et aux phénomènes sensibles; il faut donc se rappeler qu'elle est de celui qui regarde l'inconditionné, objet de la raison, comme nécessaire autant qu'il est impossible en qualité d'objet de l'entendement, et les objets de l'intuition sensible aussi certainement réels qu'il est certain que ni eux ni les concepts que nous leur appliquons ne sont capables de nous représenter des choses en soi'.
Nous croyons pouvoir conclure que, parlant de la substance on des substances, delà chose en soi, des choses en soi, c'est toujours de quelque chose comme des noumènes et d'êtres soustraits aux conditions du temps, que Kant entend parler. Substance et noumène semblent donc être pour lui termes synonymes. On peut se demander pourquoi il a adopté et détourné de son sens antique cette dénomination hellénique des exemplaires intelligibles des choses, mais non pas des sujets de phénomènes, encore moins des sujets libres, sièges de volonté telles que les volontés humaines. L'identification de l'àme libre avec un pur intelligible est un genre d'abstraction antiplatonicien au j)lus haut degré, car c'est toujours en corrélation avec les passions de l'iime que la liberté a été conçue afin d'expliquer la déviation de la raison. Pour le néoplatonisme, la condition de l'âme humaine était son état de séparation d'avec son intelligible pur demeuré dans l'hypostase de l'Intelligible suprême où elle doit le rejoindre à l'époque du retour. Ce serait un contresens, à ce point de vue,
I. Analytique transcendanlalc, 1. Il, cliap. m: Fowlrmciit de la ilisliiirli.m de tous les sujets en phénomènes et noumèncs.
Rendu viEK. — Kant. ^'»
d'imaginer l'accord d'un acte libre opéré dans le sein de l'Intelligible, avec un acte déterminé dans le temps, chez l'être temporel, pour des motifs et dans des circonstances que le premier, hors du temps, doit ignorer. La liberté concevable dans l'ordre phénoménal, le seul dans lequel il soit possible d'envisager des données, des faits accomplis, des prévisions, des comparaisons et des mobiles d'action, des raisons de choisir, n'est plus que l'apparence fallacieuse d'un acte illusoirement séparé de l'enchaînement et de l'ensemble de tous les événements qui, représentés dans le temps, n'existent pas en soi. Quoi de moins intelligible que cette duplication d'un sujet, la conscience temporelle, dont le double intemporel, le noumène, n'a rien des propriétés de ce sujet, n'admet rien des conditions de leur application (l'espace et le temps), et néanmoins en conserve, en remplit la fonction principale, i^ous les mêmes rapports, qui lui sont étrangers.
L'absurdité de cette hypothèse n'a-t-elle pas été pour elle une sauvegarde contre les sévérités de la critique? A-t-on toujours osé la bien comprendre ? Quels qu'aient pu être les motifs de Kant pour déguiser, sous un néologisme inutile, l'idée qu'il se faisait réellement de toute substance, le néologisme lui a certainement rendu un service. 11 a permis au lecteur d'oublier, là où se trouvait l'emploi naturel de ce terme commun de substance, qu'il s'agissait, sous ce nom, d'un être en soi incognoscible, hors de l'espace et du temps, — et, selon lui, substratum commun peut-être des objets matériels et des phénomènes mentaux, — non de ce que la philosophie substantialiste entend d'ordinaire par ce mot appliqué aux choses elles-mêmes du monde phénoménal ; et de croire ensuite là où le terme de noumène, être intelligible pur, en prenait la place, que ce terme ne désignait rien de bien dilFérent de ce qu'on appelle àe purs esprits,
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détachés de la partie grossière des êtres sensibles, mais assimilables aux êtres intelligents dont on ne laisse pas d'imaginer des fonctions de conscience, de mémoire et d'action qui impliquent le temps. Or, il n'en est rien, et on ne s'est pas généralement assez rendu compte du rôle attribué à l'idée du noumène pour une cosmolooie transcendcmtale .
Ce rôle est, par rapport à l'explication de l'essence réelle ou en soi des êtres du monde phénoménal (quand on ne les considère pas comme de purs phénomènes c'est-à-dire comme des représentations de choses dans l'espace et dans le temps et qui ne sont rien en soi), le même qui a été attribué pour définir l'essence la plus profonde de la divinité, au dieu premier des antiques sectes gnostiques et de l'alexandrinisme. Cette essence hypostatique radicale était celle de Vêtre supérienr à l'être^ sans qualités et sans îiom possible. Elle rappelait l'Un pur des éléates, presque à l'aurore de la philosophie, et anticipait de dix-huit siècles l'être du non-être de l'hégélianisme. Ainsi se vérifie, pour une certaine métaphysique, le mot de Schopenhauer sur les effets des passions humaines dans l'histoire: Semper eadem sed aliter, h' agnosticisme de notre époque a le même sens logique que le gjiosticisme de l'an premier de notre ère, et représente une aspiration moins opposée que ne la disent les mots. Or l'idée de l'Inconditionné incognoscible de Kant ne vise pas un objet dilférent du Sur-Etre innommable de la Gnose, puisque il est la condition universelle des choses sans pouvoir affecter lui même aucune qualité qui ferait, de l'Absoki qu'il est, un relatif; et ce que nous disons maintenant, pour revenir à l'idée du ?ioumène, c'est que, substituée à l'idée de substance, — ou servant à la définir, si on le préfère ainsi, — elle exprime, par rapport aux objets phénoinéiiniix quelconques, matériels ou spirituels, qui ?ie sont pas m
soi, la nature de IVw. soi latent que leur apparence suppose, et qui est, par rapport à eux, pris séparément, cela même qu'est le grand Inconditionné par rapport à l'univers. Le rapport est du connu à Tabsolument inconnu, du conditionné sensible, apparent, au conditionnant nécessaire, indéterminable ; du réel des apparences au réel pur qui n'admet pas d'intuition possible pour les conditions de notre sensibilité et de notre entendement.
Sur la thèse générale, ainsi conçue, deux questions sembleraient ne se pouvoir éluder. Le noumène, en son acception, la plus étendue, substance de l'univers, somme de substances, en apparence au moins divisées, est-il un et simple, est-il divers et multiplié, pour le développement de la nature ? et quel est le vrai sens de la réalité, qui nous est montrée suspendue entre le jugement empirique, jugement recommandé au nom de l'expérience, et la doctrine transcendantale, dont le caractère de néant des phénomènes, une fois reconnu, réclame la franche et nette application ?
Sur le premier point, l'unité ou la division du principe nouménal superposé à la nature, nous ne voyons pas que Kant ait voulu aborder le problème. Peut-être a-t-il pensé que la question ne se pouvait envisager que relativement au monde phénoménal, parce que, sous les conditions, où ce monde est placé, du temps et de l'espace, il peut seul se prêter aux divisions, et que l'être nouménal dès lors n'en comporte point. D'ailleurs le déterminisme intégral des phénomènes fait déjà leur unité, comment le principe qui en contient les conditions serait-il multiple? Il ne reste qu'une difficulté, mais on ne saurait se la déguiser: si certains des agents, nécessairement et en tout déterminés de ce monde des phénomènes, sont des agents libres, en tant que leurs actes sont des actes du noumène de leurs consciences, faut-il qu'il existe pour cela des noumènes multipliés