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CHAPITRE XXXI

î^'AMPHIBOLIE DES CONCEPTS DE RÉFLEXION. — CRITIQUE DU LEIB- NITIANISME PAR KANT.

Un appendice de V Anahjtiqiie des principes ^ pour objet de dévoiler « La confusion de l'usage empirique et de l usage transe endantal de l'entendement ». La confusion, que Kant appelle V Amphibolie des concepts de réflexion, n'est autre chose que l'application de la raison, suivant la méthode commune des philosophes, à la définition soit dogmatique, soit hypothétique, des objets inaccessibles à l'expérience. Cette méthode consiste, comme dit Kant, fort justement, dans une étude et une comparaison (œuvre de réflexion, par conséquent) des concepts et des jugements qui se peuvent porter sur les rapports des choses afin d'en tirer des conclusions. Kant nomme arbitrairement transe endantal, suivant la terminologie de son invention, cet usage de l'entendement qui est simplement transcendant ^ tel que les philosophes ont coutume de le comprendre, c'est-à-dire dépassant l'expérience ; et lorsqu'il en réprouve la méthode comme opposée à celle de Vusage empirique, seul légitime, c'est la philosophie entière qu'il condamne, et non pas seulement les prétentions des métaphysiciens à la démonstration apodictique de leurs doctrines.

Rapportant, selon son habitude, à ses quatre catégories les jugements dans lesquels il se propose de rele-

ver la confusion du transcendantal et de l'empirique, Kant en distingue quatre classes suivant qu'ils s'appliquent aux rapports i° d'unité ou de pluralité, 2° de concordance ou de contrariété, 3° d'interne ou d'externe, 4" de forme ou de matière. Mais l'exposition des jugements et des théories selon qu'ils dépendent d'un point de vue ou de l'autre est tellement écourtée qu'elle en devient fort difficile à bien entendre, tandis que les exemples (dans trois catégories sur quatre) des cas signalés de confusion et d'erreur sont empruntés au leibnitianisme, et portent sur trois points essentiels de doctrine par où tranche la méthode de Kant avec toute la philosophie antérieure en Allemagne. Le premier porte sur le principe leibnitien des indiscernables, au fond sur le principe d'individuation ; le second sur le monadisme et sur la définition de la monade à l'aide des attributs de la conscience ; la troisième sur la réalité des choses comme données en elles-mêmes dans l'espace et dans le temps. Sur ce dernier sujet, l'opposition des méthodes chez Kant et chez Leibniz est la plus fondamentale qui se puisse, et c'est aussi celle qui existe entre Kant et toute philosophie qui voit dans le monde phénoménal autre chose qu'un système d'apparences. 11 est donc vraisemblable que l'auteur de la Critique a tenu a finir la partie, qu'on peut appeler parfaitement dogmatique de son ouvrage, par la négation la plus formelle de l'être en soi du monde et par l'interdiction signifiée à l'entendement de tout essai d'en dépasser, à l'aide de ses concepts, la connaissance empirique.

L'unité et la pluralité. — « Supposons qu'un objet nous soit présenté en différents temps, avec les mêmes déterminations internes (quantité et qualité), il est, dit Kant, tant que nous le considérons comme un objet du pur entendement, une seule et môme chose et non

plusieurs (identité numérique) ». Si cela signifiait simplement que nous jugerions en général que c'est le même objet qu'on nous présente, ce serait un parfait et insignifiant truisme. Kant veut dire que, pour le pur entendement, il ne serait pas admissible que la question se posât en pareil cas de savoir si c'est bien le même objet qui nous a été présenté et non pas plusieurs en tout semblables mais distincts numériquement, chacun d'eux lin, et réunis, /?/?/.9ip?/r5. Ce dernier jugement est cependant une matière d'entendement aussi claire qu'il y en ait et immédiatement dépendante de la catégorie de quantité. En s'adressant chez nous au pur entendement, Kant entend que nous fassions abstraction de tout ce qui pourrait entrer de sensible sous les conditions du temps et de l'espace, par conséquent dans les déterminations de quantité et de qualité de V objet ; il ajoute qu'«?< même point de vue, nous devons retrancher de notre concept de l'objet des idées de répétition, de similitude et de nombre. Il n'y reste donc aucune idée, ni rien d'intelligible, sous les termes de pluralité et de nombre, et nous ne devons rien supposer dans l'être en soi qui permette la division. Celte négation de la distinction des objets solo numéro confirme notre interprétation des noumènes comme une sorte de conception éléatique, un système, encore que mal éclairci, d'unité absolue, exclusive de toute diversité dans le noiimène. On a débattu, en Allemagne, la question de savoir si le kantisme admettait des noumènes différents pour l'objetif et le subjectif 11 est étrange qu'on ait dû la poser. La vérité est que cette doctrine n'est pas débrouillée pour le lecteur.

Kant émet l'opinion que la thèse de Videntité des indiscernables a été suggéré à Leibniz parce qu' « il prenait les phénomènes pour des choses en soi, intelligibilia, objets du pur entendement, quoique, à raison de

la nature confuse de leurs représentations, il leur assignât le nom de phénomènes ; et, de ce point de vue, dit Kant, i^on pinncipium identitatisindivisibilium ne peut être contesté ».

Mais la pensée de Leibniz est fort différente et inspirée non par raison logique, ou pour répondre au concept de Tètre considéré en lui-même, mais au contraire parla considération de l'ordre du monde et de la raison suffisante dans la coordination des phénomènes. Il importe, en effet, de remarquer que Leibniz n'appliquait pas le principe des indiscernables aux êtres quant à leur essence; autrement comment aurait-il admis la pluralité, et môme infinie, des monades ? Les monades vérifiaient le principe en cela seulement qu'on n'en pourrait trouver deux dans l'univers, qui ne différassent en quelque point quant à leurs états actuels de qualité ou d'action.

Il n'y a point, lisons-nous, dans sa célèbre polémique contre Clarke et les newtoniens, « il n'y a point dans la nature deux êtres réels absolus indiscernables, parce que, s'il y en avait, Dieu et la nature agiraient sans raison en traitant l'un autrement que l'autre... Cette supposition de deux indiscernables, comme de deux portions de matière qui conviennent parfaitement ensemble paraît possible en termes abstraits ; mais elle n'est point compatible avec l'ordre des choses, ni avec la sagesse divine, où rien n'est admis sans raison... J'avoue que si deux choses parfaitement indiscernables existaient, elles seraient deux, mais la supposition est fausse et contraire au grand pi'incipe de la raison* ».

Ces derniers mots nous montrent Leibniz admeltanl la distinction des êtres solo numéro, et ce n'est |)as du tout la môme chose de penser que deux objets ne pcu-

I. Correspondance de Lcibni: el de Clarke, càujuièmc ccril de M. I.cibiu:. art. 3-6.

vent pas être absolument identiques, ou de décider que, s'ils étaient identiques, elles ne pourraient pas être distinctes l'une de l'autre. C'est une autre inexactitude, de la part de Kant, et des plus inexplicables, de dire que Leibniz appelait les êtres en soi des phénomènes à raison de l'obscurité de leurs représentations. Mais ce sont les substances composées, ce sont nos sensations, comparativement à la nature imperceptible du fond des êtres, que Leibniz appelle des phénomènes et qualifie d'obscurs, et l'on ne fait pas ordinairement un autre emploi que celui-là du mot phénomène quand on parle des substances et de leurs propriétés sans rien préjuger du fondement de l'existence et de son rapport à la sensation.

Si maintenant nous passons, du point de vue de l'entendement pur, pour lequel Kant réclame l'identité des indiscernables, au point de vue de la sensibilité et de l'application de l'entendement aux objets sensibles, il observe, ce qui est incontestable, que la pluralité et la diversité numérique des objets de l'expérience externe nous sont données à percevoir dans l'espace et grâce à la division de l'espace lui-même en parties distinctes, quoique absolument égales et similaires ; mais il ne s'ensuit pas de là qu'on ne puisse concevoir des choses comme distinctes, encore bien qu'identifiables quant à leur essence et à leurs qualités, et n'occupant pas des lieux différents qui nous les fassent paraître séparées. Il suffirait que le concept de ces choses, en lui-même, n'impliquât pas l'étendue ; et tel est précisément le cas en ce qui touche le concept de la monade, parce que la représentation de l'étendue n'est exigée que par l'idée des positions respectives des monades, quand l'application des catégories d'espace et de quantité à la catégorie de qualité autorise l'assimilation de ces substances simples à des points géométriques.

La concordance et la contrariété. — Poursuivant sa méthode de séparation des deux points de vue de l'usage de l'entendement, Tun pour la conception des intelligibles, Fautre et le seul légitime pour la représentation des objets empiriques, Kant affirme que «lorsque la réalité est représentée par le pur entendement seulement (i^ealitas noimienon), nulle opposition ne peut être conçue entre les réalités, c'est-à-dire nulle relation telle que, si elles étaient enconnexité dans un sujet, ces réalités devraient annihiler les effets les unes des autres : d"où, par exemple 3 — 3 ;=: o. Au contraire, le réel dans les phénomènes (realitas phaenomenon) comporte parfaitement des oppositions mutuelles. S'ils sont connexes en un certain sujet, l'un peut annihiler les effets de l'autre, en tout ou partie. Tel est le cas, par exemple, où deux forces motrices, dirigées sur une même ligne droite, tirent ou poussent un point en deux sens opposés ; ou encore celui où le plaisir contre-balance une certaine quantité de peine ». Voilà tout ce que Kant juge à propos de dire sur cet important sujet de la contradiction des phénomènes, et sa pensée nous semble, quoiqu'il n'y paraisse pas songer, aboutir à la même conséquence que la thèse précédente, c'est-à-dire à la négation du multiple et du divers dans l'ordre nouménal. En effet, si, dans l'ordre phénoménal, les phénomènes admettent des contrariétés, c'est qu'ils sont divers, et étant divers et connexes entre eux, il ne se peut qu'ils n'en admettent pas ; car toute détermination est laite d'affirmation et de négation (de/îmtio fit pcr gemts et difrentiam}\ il est donc impossible qu'un phénomène ne se trouve pas en opposition avec d'autres phénomènes. Or, il en serait de même dans l'ordre nouménal, si les objets, dans cet ordre, étaient divers ; mais n'étant pas divers, ils ne comportent entre eux aucune op|)osilu)n, parce qu'ils excluent toute relation.

Ainsi nous ne sortons pas de la doctrine de Tun et de l'identique. Les questions que se pose Kant, à ce point de vue de l'entendement, pur, hors du monde phénoménal, sont vaines. Et pourquoi parler des intelligibles, des noumènes ? Ce pluriel n'est pas permis. On a dû nécessairement, il est vrai, les supposer multiples, quand on leur a confié la perpétration des actes libres; mais, d'une autre part, on les a doublement soustraits à toute détermination possible : tantôt à la définition, parce qu'il n'}^ a que le divers qui se puisse définir et que nous nions la division des noumènes et par conséquent tous rapports entre eux ; tantôt à l'existence même, en refusant de les tenir pour des objets pour nous etdans nos théories. Mais ces deux manières de répondre à la question : qu'est-ce qu'un noumène ? ne sont pas différentes au fond ; car c'est la même chose de supprimer une connaissance ou ses conditions nécessaires.

Les deux autres genres de rapports que Kant envisage à son double point de vue de l'usage de l'entendement, ou pur ou théorique : le rapport de Vinterne à Vexte7iie et de la forme à la matière, doivent tout leur intérêt, dans cet examen, à cette circonstance qu'ils amènent de nouveau le leibnitianisme en parallèle avec le kantisme et achèvent de nous montrer l'accord de la pensée de Kant, en conclusion, avec la thèse fondamentale de son vrai et unique disciple, Schopenhauer: findivisibilité du réel, l'apparence pure et l'illusion de ce qui est divisé, c'est-à-dire l'individualité et la causalité.

L'interne et l'externe. — « En un objet du pur entendement, cela seul est interne qui n'a nulle relation quelconque, en ce qui regarde l'existence, avec quelque chose de différent de soi... Toute substance, comme objet du pur entendement, doit avoir des détermina-

lions internes et des forces afférentes à la réalité interne. )) On peut comprendre par ces termes qu'il n'y a rien d'externe pour le noumène, ou parce qu'il n'y a rien absolument hors de lui, ou parce qu'il n'a la perception externe de rien hors de lui.Celaméritaitgrandement d'être expliqué, car s'il existe plusieurs substances, comme semblent l'indiquer ces mots : « Toute substance comme objet du jjur entendement » on se trouve avoir demandé qu'elles soient sans relations mutuelles, étrangères les unes aux autres, ce qui est bien étrange.

En opposition avec cette vue du noumène : «Les relations internes d'une substanlia phœnomenon ne sont que des relations et la substance elle-même est une complexité de relations pures ; les substances dans l'espace ne nous sont connues que par des forces agissant dans un espace restreint, pour approcher d'autres substances des premières (attraction) ou pour les en écarter (répulsion et impénétrabilité). D'autres propriétés constitutives du concept de substance qui apparaissent dans l'espace et que nous appelions matière nous sont inconnues... Mais que puis-je penser, en fait d'accidents internes, au delà de ceux que mon propre sens interne me présente, à savoir quelque chose qui est lui-même pensée, ou quelque chose d'analogue? De là vient que Leibniz se représentant toutes les substances comme des noumènes... »

Avant de passer à ce qui est dit de Leibniz, arrêtonsnous à cette appréciation de la substance dans l'ordre phénoménal. Remarquons que ce qui concerne les propriétés de la matière et les forces est tout à fait h(^rs de la question, et que Kant avait plus que tout autre à reconnaître que, ces choses étant toutes dos représentations en nous (elle ne sont même précisément que cela suivant lui !) ce qui est à considérer avant tout, si ce n'est exclusivement, c'est la conscience, siège de ces

représentations ; car la substance, autant qu'elle puisse être quelque part, est là ; et elle soumet à notre attention la loi merveilleuse de Y interne-externe. Or, cette loi est justement celle dont il y aurait eu à s'occuper sous le titre que nous examinons. Kant a donc tenté de faire passer la conscience sous le chef de l'idée générale et indéterminée de sujet de phénomènes, qu'elle partage, avec tout ce qu'on peut penser, comme substratum de qualités.

« Leibniz se représenta toutes les substances, parce qu'il les concevait, comme des noumènes, et cela jusqu'aux éléments de composition de la matière (après en avoir retranché par la pensée tout ce qui comporte relation externe, et par conséquent la composition aussi), comme des sujets simples doués de la faculté représentative, en un mot comme des monades. » Tout est profondément erroné dans cette manière de présenter la genèse de la monadologie leibnitienne, excepté l'idée première de la monade, encore bien que si imparfaitement définie. Mais Kant n'ajoute rien à cette brève sentence.

D'abord Leibniz ne concevait nullement les substances simples comme des noumènes ni même comme des objets purement intelligibles de l'entendement, mais bien comme les atomes de la nature, sujets représentés les uns aux autres dans le temps et dans l'espace, intérieurement sensibles, en eux-mêmes objectivement sensibles pour nous, quoique en leur complexité seulement, ne nous étant abordables que par voie de composition, enfin appétitifs, actifs et passifs, suivant un mode particulier d'explication de la causalité. Tout ceci est proprement à l'antipode de l'être en soi nouménal, car c'est l'être en soi sujet et ol)jetde modifications phénoménales.

Leibniz n'a pas, comme le dit Kant, retranché ce qui

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comporte relation externe dans la monade; il a fait positivement le contraire : il a supposé, données par prédétermination dans la monade, toutes les affections internes correspondantes aux affections des autres monades dans le monde entier et dans tout le cours du temps. En ce sens tout est disposé, dans l'interne, pour répondre à Texterne, et la monade est le miroir de l'univers.

Leibniz n'a pas eu à retrancher de la monade la composition qui, dit Kant, implique relation ; car c'est la substance composée (composée de monades ou substances simples) qui est à la fois l'origine, l'œuvre, le siège et la fin de toutes les relations possibles. On se demande par l'effet de quelle distraction le critique peut se plaindre de ce que la composition est refusée aux éléments de la composition, et oublier, que l'établissement des relations estrol)jel, pour Leibniz, d'une grande théorie dont il doit pourtant se souvenir lui-même quelques pages plus loin.

Matière et forme. — Cette relation qui semble n'avoir point affaire avec les amphiboliesdes concepts de réflexion est amenée ici pour le besoin de la classification de Kant, qui exige une amphibologie en correspondance avec celle de ses catégories qu'il a inventée pour les jugements de wzofl?«/z7^^ ; et Leibniz va de nouveau être pris à parti pour avoir pensé, c'est Kant qui le dit, que la matière j^récède la forme comme pour un concept d'entendement pur, et que le temps et l'espace sonl dos déterminations des choses en soi ; au lieu que l'intuition sensible est une coiidition subjective particulière dont toute perception a priori dépend, et que, dans le phénomène, la forme précède la matière : « La possibilité mémo (h> la matière présuppose une intuition sensible l'esparc cl le temps) comme donnée. »

La dissidence des deux philosophes, en ce qu'elle a de fondamental, porte sur ce que Tun, c'est Leibniz, admet en effet comme des choses en soi les substances simples, et comme des choses réelles, données dans les deux ordres du temps et de l'espace, les substances composées qui sontles synthèsesdessimples ; tandis quel'autre, c'est Kant, n'admet, à litre de choses en soi, que celles qu'il suppose hors du temps et de l'espace, et reproche à son adversaire de traiter, comme si elles existaient en soi, des choses qui, d'après lui, ne sont que des apparences produites sous la condition de deux formes capitales d'intuition, antérieurement données, l'espace et le temps. 11 y a donc, de la part de Kant, une visible équivoque sur ce qu'on appelle être en soi ; ou de quel droit impose-l-il à l'adversaire sa propre définition ?

Mais il arrive, et ceci est le point intéressant pour l'histoire de la philosophie, que le philosophe qui prend la position d'adversaire, indépendamment de la scission principale, et pour la justifier, invente des griefs particuliers qu'il appuie sur de fausses interprétations, là où il serait possible, au contraire, et utile de chercher à concilier les doctrines. Ainsi, il est fort difficile de comprendre quelle matière peut précéder la forme, dans la doctrine de Kant, agnostique en son premier principe ; et, par contre, il n'est point exact que la matière première et la forme se puissent distinguer, si ce n'est par des abstractions, dans la doctrine de Leibniz, qui est certainement celle de la création éternelle. Ecoutons Kant:

« L'entendement demande d'abord que quelque chose soit donné (au moins en concept), quelque chose qui se prête à être ensuite déterminé d'une certaine manière ; la matière passe donc avant la forme, dans le concept du pur entendement, et c'est pourquoi Leibniz admit, en premier lieu, des choses, ce sont les monades.

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puis, dans les monades, un pouvoir interne de représentation, afin d'y fonder la relation eî^terne de ces substances et la communication de leurs états, c'est-àdire leurs représentations. L'espace et le temps étaient possibles de cette manière, le premier par le rapport des substances seulement, le second par leurs déterminations réciproques comme causes et effets. » Ceci est un arrangement de la doctrine de Leibniz, non la doctrine même. Prise à son fondement, et dans l'étroite liaison de toutes ses parties, voici ce qu'elle est:

Le fondement, c'est le Possible ; puis viennent la considération de la dernière raison des choses, le souverain principe de la raison suffisante, et enfin le concept de l'Être parfait [Monadologie, XXXVI-XLl). S'il y a, pour le leibnitianisme, une matière, dans le sens logique et le plus universel du mot, c'est Dieu ainsi défini, dont les monades nécessairement dépendent comme ses créatures, ainsi que par l'ordre qu'il a éternellement institué en elles et qui comprend d'une manière indissolubles leurs natures et leurs relations. Voilà ce qui a surtout échappé à Kant. 11 n'a pas remarqué que Dieu donnant par un seul éclair, qui anticipe tous les temps, à toutes les monades et à chacune d'entre elles, toutes les propriétés, les affections et déterminations à l'acte qui devaient leur appartenir et se produire spontanément en rapport les unes avec les autres, en cha(|ue lieu et à chaque moment du cours du monde, Dieu était, en cette doctrine, l'auteur de l'être des monades, et de leurs rapports, et des deux grands modes de développement de ces rapports, toutes choses inséparables. 11 n'entre en tout cela nulle question de matière et de lorme, ou d'antériorité de l'une ou de l'autre. Ces deux inodes, comme nous les nommons ici, le temps et l'espace, présentés, on le sait, sous l'aspect irréprochable d'ordres des choses coexistantes ou siw;cessives, sont inhérciils

RENOUVitR. — kant. ^^

à la conception monadisle, et non pas tirés de la définition des mpnades, pour établir leurs relations. Comment auraient-elles pu être définies sans partir, en fait, pour cela, de la connaissance empirique des premières lois des phénomènes dont la théorie est l'objet même de la monadologie.

L'ordre des choses spatiales et temporelles est le fait mondial avant d'être un sujet de théorie. Kant, ne pouvant nier ce fait, n'a pu s'éloigner de la théorie de Leibniz qu'en deux manières : i° en substituant le point de vue sensible au point de vue intellectuel dans la doctrine de l'espace et du temps, et en réduisant à l'intuition, caractère de nos perceptions sensibles et de nos imaginations, tout le contenu de ces catégories, qui ont cependant leur application capitale à la connaissance et à l'étude des relations de position et de succession des choses données objectivement dans le monde ; 2° en réduisant ces choses données à n'être que des apparences, tandis qu'il est très certain qu'aux yeux de Leibniz, elles étaient des substances composées réelles, placées aux lieux où nous les voyons, dans les temps où elles nous apparaissent, et sous les modes sensibles qui leur conviennent pour leurs relations et pour leurs communications. Les temps et les lieux ne peuvent être, il est vrai, que des rapports et des grandeurs dont les unités sont arbitraires, mais ils sont des rapports réels en ce qu'ils se mesurent, et nous font connaître tout le réel qui nous intéresse dans chaque espèce.

Sur le premier point, qui concerne le caractère intuitif des perceptions ou imaginations de l'étendu et du successif, nous avons déjà eu l'occasion de remarquer qu'il n'y avait nulle discordance entre les doctrines. Leibniz a préféré, pour la définition de l'espace, la qualité vue objectivement in re, et sa réalité mathéma-

tique ; mais pas plus qu'il n'a pu évidemment ignorer la forme sensible des représentations, il n'a pu penser qu'elles étaient l'image dont l'original serait dans l'objet, puisque, dans l'objet, l'étendue c'est l'ordre qu'il définissait, et qu'un ordre est un système de relations dont le caractère propre ne dépend pas des images. L'imagination et la sensation accompagnent, sans la constituer, l'idée mathématique. Ce n'est pas Leibniz qui a voulu les exclure ; mais c'est Kant qui a tenu à les prendre en considération exclusive, afin sans doute d'en placer le siège entier dans le monde phénoménal, ou dés simples apparences.

Reste don(; le second point, la question de l'idéalisme. Le grief de Kant contre Leibniz tient simplement au désir qu'il avait de réfuter, dans la doctrine de son grand prédécesseur, la plus sérieuse entreprise qu'on eut jamais tentée de concilier la méthode idéaliste avec une théorie du monde réellement et puissamment objective. La doctrine ([ue Kant y voulait substituer, bornant l'ordre phénoménal à la réalité empiri(|ue, illusoire, transportait la réalité vraie aux choses situées hors du temps et de l'espace, inconnues et inconnaissables.

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