‹ Critique de la doctrine de KantChapitre 85 sur 90 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

LEIBNIZ CONTRE RANT. — LES MÉTHODES ENTRE LESQUELLES SE DIVISE LA PENSÉE DE KANT.

Une seconde partie de Winalytique des principes reprend et développe sous le titre de Note sur l'amphibolie des concepts réfléchis, les arguments contre la philosophie intellectualiste, c'est-à-dire fondée sur des concepts, et tout particulièrement contre le Leibnitianisme. On y retrouve, sur ce dernier point, le même manque d'informations sur les fondements historiques et psychologiques de la philosophie moderne, par conséquent sur la vraie nature et la raison d'être de la monadologie et du système de l'harmonie préétablie, c'est-à-dire du définitif et du plus éminent produit de la spéculation dans la voie ouverte par Descartes. Kant ignore tout ce qui avait précédé le leibnitio-Wolfianisme et l'école de Locke, les questions sur lesquelles avait porté le grand effort philosophique du xvii'' siècle : celle du primutn cognitwn (le cogito), celle de l'unité ou de la pluralité des substances, et de leur communication possible, s'il en est plus d'une, c'est-à-dire les débats sur la nature de la causalité, avant Hume qui devait nier les causes. Et Kant ne les a point, quoiqu'on ait paru le croire, rétablies; car il a seulement porté à l'absolu, sous le titre de jugement a priori, la causalité dont Hume jugeait exactement comme lui empiriquement.

Il s'agit maintenant, dans la Note dont il nous reste à

nous occuper, de reproduire avec quelque détail en plus, les raisonnements de Kant contre V intellectualisme et de mieux expliquer ce que signifie dans son langage le « lieu Iranscendantal d'un concept, à prendre ou dans la sensibilité ou dans l'entendement pur». Il conviendrait, dit-il, d'introduire dans la science une nouvelle doctrine qui s'appellerait la topique tmnscendantale, et qui serait, pour la philosophie, « une protection contre les prétentions trompeuses de Tentendement pur, et contre les erreurs qui en résultent ». On voit se dessiner de mieux en mieux, dans cette caractéristique reprise de la réfutation de Vamphibolie de la réflexion, le trait capital de la rupture de Kant avec toute la philosophie antérieure : trait profondément dogmatique de sa part, et non pas simplement critique, comme on se le représente d'ordinaire, amoindri, sous la forme des réfutations des thèses classiques de la psychologie et de la théologie rationnelles, et déguisé par la fausse apparence que leur auteur a lui-même donnée à son attitude de théorie en formulant, pour la pratique, des postulats que cette théorie refuse d'accepter pour des objets réels.

Comment la théorie infirme la croyance aux postulats, nous l'avons vu partout où nous avons suivi Kant discutant la valeur objective des idéaux et des postulats, et la niant rigoureusement. Mais à quelle extrémité atteint, en ce sens, ce que nous avons le droit d'appeler la négation de la philosophie, c'est ce (|u'oii iic peut bien voir qu'en dégageant de leur obscurité les termes kantiens de la conclusion de V Anal t/ tique, pour les comparer aux termes communs et faciles à (UMinir (|ui peuvent marquer la fin en tout 1(miii)s poursuivie pailes philosophes sans distinction d'écoles. Ils non! jamais travaillé à autre chose, — en présence des |)Im'nomènes, dont il n'est possible de connaître ou do

découvrir par l'expérience ni l'origine, ou la cause, ni la nature (le fond, les ultimes éléments de composition, la substance), ni les fins générales, — qu'à se faire, à l'aide des concepts universels de l'entendement, comparés aux faits d'observation, des idées de ce que les phénomènes sont ou signifient sous ces différents rapports. 11 n'importe ici nullement de distinguer, entre les penseurs, ceux qui ont pensé pouvoir démontrer leurs vues, ou qui ont douté, ou qui ont cru, ou môme enfin qui ont cherché la cause, la substance et la fin hors des phénomènes, parce que tous en somme se livraient à la même recherche, et nul n'avait et ne pouvait avoir, outre les phénomènes et leurs lois empiriques, à sa disposition que ses concepts. Mais tout cela, l'objet véritable et constant de la philosophie, c'est ce que Kant réprouve comme usage incorrect de Tentendement, tandis qu'il admet Texistence de certains objets qu'il regarde comme des sujets donnés en soi, quoique soustraits à toute expérience. 11 faudrait n'accorder ce titre de Yen soi qu'à des objets situés hors du monde phénoménal (hors du temps et de l'espace), retenir les applications de l'entendement dans les limites de l'empirisme, et ne pas vouloir « contrairement à la destination de l'entendement, que les objets, qui sont les intuitions possibles, se conforment aux concepts, et non les concepts aux intuitions possibles, sur lesquelles seules peut reposer leur validité objective ».

Le caractère de cette sentence est parfaitement positiviste. On peut lui appliquer ce terme de positivisme créé trente ou quarante ans après la Critique de la Raisonpure, par un philosophe original qui s'était abstenu de la lire. C'est à peine si la justesse en est diminuée par le fait que Kant admettait, exigeait même qu'il y eût, sous les phénomènes, des noumènes, car il ne

posait pas ces noumènes comme des objets réels, et c'était de sa part une contradiction palpable de leur prêter des fonctions de causes dans le monde phénoménal.

La conclusion de la Note finale sur Vmnphibolie, c'està-dire sur la coutume des philosophes d'étendre les concepts plus loin que ne va l'expérience, est destinée à l'explication de cette erreur, telle que la voit Kant. Les derniers mots définissent delà plus étrange façon, c'est-à-dire comme de faux noumènes, les communs concepts ontologiques qui, en effet, ne sont pas assez dépouillés à son gré de tous les attributs imaginables de l'existence ; ils n'ont pas le droit d'être vraiment en soi !

« La cause de cette erreur » — de celle qui nous fait constituer par la pensée des objets comme possibles, que nulle intuition ne peut nous rendre sensibles — « c'est que l'aperception, et avec elle la pensée, précède chez nous tout ordre déterminé possible des représentations. Nous pensons quelque chose en général et nous le déterminons, à un point de vue, suivant un mode de sensibilité, mais, en même temps, nous distinguons de ce mode particulier d'intuition, l'objet général abstraitement représenté. 11 nous reste de là une certaine façon de déterminer l'objet par la pensée seulement, qui ne répond qu'à une forme logique sans contenu aucun, mais qui semble néanmoins s'aj)])!!querà un mode d'exister de l'objet comme en i^oi(/intfmenon), sans qu'il y entre rien de l'intuition, qui ne pourrait être donnée que par les sens, »

Ainsi Kant th)nne lui-même aux créations ontologiques de la pensée, à celles qu'il désap|)rouve, aussi bien qu'aux siennes propres, le nom de nottnirnrs. Klli^s ont en effet cola (hî commun (lu'elh's ne soni pas matière d'intuition. Mais il y a entre elles, celle dillé-

rence, que celles des philosophes, ou peuvent être regardées simplement comme hypothétiques, et de nature à admettre sous telles et telles conditions une manifestion sensible, ou, dans tous les cas, sont posées comme répondant pour notre esprit, quoique en dehors des formes imaginables, à des relations réelles d'ordre supérieur ; au lieu que les noumènes de Kant ne sont pas seulement soustraits à toute vérification empirique dans Tordre actuel, mais encore étrangers à tout ordre possible qui comporterait des rapports de temps et de lieu dans l'existence. Et cependant Kanl jette Tinterdiction sur les premiers de ces noumènes, et prend pour lui les seconds qui sont, à plus juste titre que les premiers, des formes logiques sans contenu, et dont il n'obtient pas, lui non plus, la pensée autrement que par des concepts, et par les plus abstraits qu'il y ait. Il aurait dû, sur ce motif avant tout, condamner, quoi qu'il en fut des noumènes des philosophes, les noumènes transcendantaux de l'entendement pur, qui ne comportent aucune détermination possible par les catégories.

L'explication de la manière dont se produisent dans l'esprit les hypothèses ontologiques est exacte, et même naïve sous des termes savants. C'est bien ainsi que les philosophes et c'est ainsi que le commun des hommes usent de lafacultédeconcevoir des êtres possibles. Il n'y a plus qu'à savoir lesquels de ces êtres conçus sont faux ou réels, réellement possibles ou impossibles. Aussi est-ce de cela justement que disputent les philosophes. Kant a-t-il démontré que leurs conceptions ne sauraient jamais être justes et vérifiables en de nouvelles conditions des choses? Il s'est, au contraire, prononcé plus d'une fois avec énergie sur l'inij^ossibilité de démontrer les propositions négatives de celles-là mêmes dont il réfutait les démonstrations. A quel titre alors peut-il

dénier aux théories le droit aux hypothèses, et refuser aux croyances la faculté de demander leur justification à des théories ?

Si nous considérons le système kantien du point de vue où nous place la répudiation de \ intelle ctualhme, nous le trouvons assimilable à un positivisme qui entreprendrait de se justifier par la critique de la raison, — ce dont Técole positiviste du xix'' siècle a méconnu la nécessité logique; — car ce mot, intellectualisme n'a pas pour Kant le sens qu'on lui prêterait aujourd'hui plus volontiers, le sens d'une doctrine indifférente au sentiment, mais bien d'une philosophie qui vise aux connaissances transcendantes : « Faute d'être instruit de la topique tramcendantale (ci-dessus définie), et trompé par l'amphibolie des concepts de réflexion, l'illustre Leibniz créa un système intellectuel du inonde ; il crut du moins connaître la nature interne des choses, grâce à la comparaison de tous les objets avec l'entendement seulement, avec les concepts formels et abstraits de son esprit... 11 intellectualisa les phénomènes, exactement comme Locke les sensibilisait par son système de noogojiie, si l'on veut me passer ce mot. Au lieu de regarder l'entendement et la sensibilité comme deux sources tout à fait distinctes de représentations, mais qui ne peuvent fournir de jugements valides sur les choses qu'autant qu'on les unit l'une à l'autre, ces deux grands hommes n'en voulurent reconnaitre (ju'une, celle qui, d'après l'opinion de chacun, s'appliquait immédiatement aux choses en soi, tandis que l'autre ne pouvait rien que se produire soit d'accord, soit en désaccord avec les représentations de la première. »

Partant de cette mise ex aequo de la sensation et de l'entendement, qui est le renversement pur cl sinq)le du premier principe de la philosophie syiilhétiqur du xvir siècle, Kant formule contre le si/strmr inlellectuel

de Leibniz la suite des objections précédemment indiquées, qui ne portent point contre les concepts mêmes dont sa doctrine a procédé, mais contre l'illusion prétendue qui fait prendre les phénomènes pour des choses :

1° Contre le principe des indiscernables, parce que Leibniz aurait cru, de ce que des concepts sont identi- (|ues, que des objets phénoménaux jugés d'après ces concepts le sont également;

2° Contre le principe que des réalités ne sont jamais logiquement contraires les unes aux autres, parce que rien n'est plus commun dans la nature que la destruction mutuelle des phénomènes ;

3" Contre la monadologie, parce que la distinction de l'interne et de l'externe ne se doit pas faire par rapport au seul entendement, alors que toute substance doit avoir son interne à elle, et que nous ne connaissons que le nôtre qui est l'état des représentations et sa détermination interne ;

4° Contre l'harmonie préétablie, parce que la monade n'étant que représentation interne, il ne pouvait y avoir, aux yeux de Leibniz, de causes transitives entre les monades ; il avait donc à chercher une cause influant sur toutes ensemble, et procurant leur commerce mutuel ;

5° Contre le «système du temps et de l'espace», parce qu' « intellectualisant les formes de la sensibilité », Leibniz faisait de l'espace et du temps « la forme intelligible de la liaison des choses en soi, regardait ces choses mêmes comme des substances intelligibles, voulait faire passer les concepts pour des phénomènes », et méprisait l'intuition pour la connaisance des choses.

Nous venons de considérer le système kantien au point de vue positiviste qui nous le présente sous son véritable jour, là où il s'agit de l'usage exclusivement

empirique qu'on doit faire de rentendement et des concepts pour affirmer des réalités. Mais il y a, pour ce système, un second point de vue, et puis un troisième, qui sont tous deux directement opposés au premier. Le positivisme comtiste est satisfait, lui, de la réalité phénoménale ; il a d'autant moins à s'enquérir d'autres choses que de celles que nous offrent les substances composées matérielles, ou immédiatement sensibles, ou qui peuvent le devenir et de leurs propriétés, qu'il n'admet de connaissance j)Ossible que celle des relations, et, en un mot, les lois des phénomènes, en dehors desquelles sont leurs premières et dernières raisons, dont il refuse de s'occuper. Mais Kant regarde les phénomènes, de quelque espèce qu'ils soient, ou en quelque état de composition qu'ils se trouvent dans le temps et l'espace, comme ne possédant pas l'existence en soi : thèse dénuée de- sens pour le positiviste qui ne peut entendre par Fétre en soi que l'existence sous des conditions de coordination et de durée suffisamment déterminées des phénomènes.

Reste la question de savoir si des êtres qui peuvent être dits en soi dans le sens relatif de ces mots, grâce à certaines propriétés de consistance et de régularité, dans le cours des changements dont nul être n'est affranchi, peuvent en outre être regardés comme identiques à eux-mêmes, et permanents pour des temps indéfinis? Ceci est une question de philosophie spéculative. La méthode du positiviste lui fait rejeter jusqu'à la position de la question; la méthode de Kant, encore plus négative peut-être, ne reconnaît même pas que la question ait un objet réel. Mais les motifs des deux parts sont contraires. Pour le positivisme ils sont liiés de ce (|ue les phénomènes sullisenl, et sont, avec leurs lois empiriques, foule la réalité; poui' Kant ils n'ont de réalité que les a|)paiences et, n'étant rien en soi, iic peu-

vent être le fondement de rien. Voilà donc une grande divergence de vues ; il en naît une autre, en sens inverse, qui opère un complet renversement du positivisme kantien, et le l'ait passer dans la clause des doctrines de l'absolu, au moins au premier aspect; car l'absolu ne se peut définir, et c'est alors à l'agnosticisme qu'on arrive avec Kant.

Les phénomènes ne sont rien en soi, mais puisqu'il y a une apparence phénoménale il faut qu'il y ait quelque chose qui apparaît: cet argument illogique serait admissible que la thèse substantialiste ne laisserait pas d'être formellement contradictoire à ce principe de l'empirisme par lequel Kant s'interdit d'appliquer aux phénomènes les concepts de l'entendement pur. Le substantialisme est un cas de Vamphibolie de la réflexion, ainsi qu'il a nommé cette méthode aprioriste; car il n'y a pas de concept plus manifestement abstrait que celui d'un substratum de phénomènes qui ne possède point de qualités, et ne peut d'aucune manière être rendu sensible ; et les substances, ou noumènes, sont, à un plus haut degré pour Kant que pour aucun autre philosophe, des êtres indéfinissables. Il ne peut pas même les nommer des objets réels, ou des êtres. Le résumé qui ter-' mine la théorie de cette amphibolie des concepts, opposée comme une fin de non-recevoir à toute métaphysique possible, réunit, dans la plus extraordinaire combinaison d'idées mutuellement rebelles, le principe empirique de la limitation de la connaissance aux phénomènes sensibles, le principe du caractère des phénomènes comme ne possédant pas l'existence en soi, le principe apriorique de la nécessité de leur supposer des substrata, et l'impossibilité de trouver dans ces difficultés un chemin vers aucune connaissance des objets. 11 faut citer presf[ue intégralement ce curieux morceau, malgré sa longueur, et souligner les formules les plus nettes en

chaque direction. Nous prenons aussi la liberté de multiplierles paragraphes. Le premier concerne le précepte de la limitation de Tentendement par la sensibilité:

« Si, par des objets purement intelligibles, nous entendons des choses qui, sans aucun schéma de la sensibilité sont pensées par les catégories toutes pures, de tels objets sont simplement impossibles. C'est notre intuition sensible, par laquelle les objets nous sont donnés, qui est la condition de l'application objective de tous les concepts de notre entendement, et, sans cette intuition, les catpgories n'ont de relation à aucun objet. Môme si nous admettions une espèce d'intuition différente de l'intuition sensible, les fonctions de notre pensée n'auraient point de signification par rapporta elle. » — Pourquoi cela? Nous ne le voyons point. Ce qui suit immédiatement nous amène les substances, qui n'ont rien de sensible, ni même d'intelligible relativement à nos concepts :

« Si nous voulons seulement parler d'objets d'une intuition non sensible, auxquels nos catégories ne s'appliquent point et dont nous ne pouvons avoir aucune sorte de connaissance (soit intuitive, soit conceptuelle), il n'y a pas de raison pour que des noumènes, en ce sens tout négatif, ne soient pas admis. Dans ce cas, en effet, nous ne disons rien de plus que ceci: que notre intuition ne s'étend pas à toutes choses, mais seulement aux objets de nos sens, que, par conséquent, sa validité objective est limitée ; qu'zV y a place pour quelque autre espèce d'intuition, et, par là, pour ses objets. » — Kant ne pose, en ce passage, les noumènes que comme simplement possibles. Nous savons surabondamment d'ailleurs qu'il les adirme, et môme leur atlribue des actions dans le monde phénoménal. Ici, il poursuit, et passe de suite à leur caractère incognoscible :

« Mais, en ce sens, le concept d'un noumène est />ro-

hlématiquey). — Ici, c'est Kant qui souligne, — « c'est-àdire qu'il est la représentation d'une chose de laquelle nous ne pouvons dire ni qu'elle est possible, ni qu'elle est impossible, parce que nous n'avons de notion d'aucune espèce d'intuition qui ne serait pas celle qui appartient à nos sens, ni d'aucune espèce de concept autre que nos catégories; et que ni l'intuition ni les catégories n'admettent d'application à un objet extrasensible. Nous ne pouvons donc pas étendre le champ des objets de notre pensée au delà des conditions de notre sensibilité, ou admettre, en outre des phénomènes, des objets de pure pensée, c'est-à-dire des noumènes, tout simplement parce (\\xils n'ont aucune signification positive qui puisse être assignée ». — Que devons-nous penser des choses en soi, après cette analyse, car enfin, en insistant partout, à tout propos, dans tous les arguments de la Critique, sur cette affirmation, que les phénomènes n'existent pas en soi, on a nécessairement paru croire qu'il y avait des choses pourvues de ce genre d'existence ? Est-ce la vérité?

« Il faut reconnaître, continue Kant, que les catégories, par elles-mêmes, ne suffisent pas pour la connaissance des choses en soi, et que, sans les données de la sensibilité, elles ne seraient que les formes subjectives de l'entendement, et sans objet. » — Mais si les catégories ne suffisent pas et que la sensibilité par ellemême n'y puisse rien, comme on l'a toujours déclaré, par quelle opération mystérieuse y réussiraient-elles ensemble? La chose en soi ne se laisse pas saisir ainsi. Et en effet :

« Le concept d'un noumène n'est pas le concept d'un objet, mais seulement un problème inséparable de la limitation de notre sensibilité : le problème de savoir s'il ne pourrait pas exister des objets indépendants de l'intuition. La question est là, et l'on n'y peut répondre

que d'une manière incertaine, en disant que, vu que l'intuition sensible n'embrasse pas toutes les choses sans exception, il reste une place pour d'autres objets, qui ne peuvent donc pas être absolument niés, mais qui ne 'peuvent pas non plus être affirmés comme objets de notre entendement , faute pour eux d'un concept défini que puissent former nos catégories. » — Cette dernière déclaration nous laisse dans le doute invincible sur l'existence des noumènes. Ce qui suit immédiatement n'apporte aucun motif pour nous en retirer, et cependant nous présente cette fois le noumène comme un certain objet, dit transcendantal, qui est une cause: la cause du phénomène :

« L'entendement limite ainsi la sensibilité, sans pour cela étendre son propre champ. En avertissant la sensibilité qu'elle ne peut jamais s'appliquer aux choses en soi, mais uniquement aux phénomènes, l'entendement formule la pensée d'un objet en soi, mais comme transcendantal seulement, qui est la cause des phénomènes, qui n'est donc jamais lui-même un phénomène, et ne peut être pensé ni comme quantité, ni comme réalité, ni comme substance (puisque ces concepts requièrent toujours des formes sensibles dans lesquelles ils déterminent un objet), et de qui, par conséquent, il reste toujours impossible de savoir s'il se trouve en nous seulement, ou aussi hors de nous, et si, la sensibilité ôtée, il s'évanouirait ou subsisterait encore. » — L'attribution de la causalité au noumène, en ce passage, rend la pensée de Kant incompatible avec l'aflirmation du manque de réalité et de substance dans les (caractères de cet être singulier, qui sont donc entièrement négatifs. La contradiction est flagrante. Si la cause avait une réalité quelconque, la théorie s'abaisserait au niveau de l'idée très commune des philosophes qui ont admis, sous les phénomènes sensibles, qui tous sont subjectifs,

leur cause, mais inconnue. La cause, en ce dernier sens, est au moins une substance, et réelle, non point une pure abstraction, au lieu que, pour Kant, le noumène qui est cause étant situé hors du temps et de l'espace (si le mot situé n'est pas, en ce cas, un contresens) on ne comprend plus la cause que comme une souveraine abstraction, et la plus vide de toutes celles qu'il proscrit comme des amphibolies de la réflexion quand on en fait l'application aux phénomènes. Et que peut signifier une cause, si ce n'est pas à la production des phénomènes qu'elle s'applique? On se demande enfin ce que Kant entend par une substance, partout où il se sert librement de ce mot, si les noumènes ne peuvent être des substances? Quoi qu'il en soit, l'exposition dont nous avons suivi les méandres se termine et conclut par la déclaration agnostique renouvelée, dont nous avons assimilé le point de vue empirique à celui du positivisme, en ce qui touche la méthode:

u Si on veut appeler cet objet », — celui que Kant vient de déclarer indéterminable en nous ou hors de nous, ou par rapport à nos sens, — « si on veut, disonsnous, l'appeler noumène, par la raison que sa représentation n'est pas sensible, on en est le maître, mais, comme nous ne pouvons lui appliquer aucun des concepts de notre entendement, une telle représentation reste vide pour nous et ne sert à rien, si ce n'est à marquer les limites de notre connaissance sensible, tout en laissant vide un espace que nous ne pouvons remplir ni par l'expérience possible, ni par l'entendement pur.

« La critique de cet entendement ne nous permet donc pas de créer un nouveau champ d'objets en dehors de ceux qui peuvent s'offrir à lui comme phénomènes, essaie de nous égarer dans les mondes intelligibles, et ne fût-ce que dans la conception de tels mondes. L'erreur

OÙ nous tombons ainsi plausiblement, et qui est excusable, non justifiable, consiste à faire de l'entendement, contrairement à sa destination, un usage transcendantal, en telle sorte que les objets, qui sont les intuitions possibles, soient faits de manière à se conformer aux concepts, et non les concepts aux intuitions possibles, sur lesquelles seules peut reposer leur validité objective. » — Mais nous avons cité plus haut ce passage qui, prisa la lettre, réclamerait la réduction du domaine de la philosophie à de moindres proportions que celui des sciences ; car la portée de la physique expérimentale, aidée de son instrument mathématique, dépasse de beaucoup les connaissances véritables par l'intuition sensible. C'est que les savants étudient et découvrent des relations, et que la relation, non l'intuition, est partout l'objet de l'investigation et la vraie substance du savoir. Or, on peut spéculer sur des relations hypothétiques là où le sujet ne comporte pas des définitions de quantité. Et c'est alors la philosophie.

Hknouvikk. — Kaiil. ^*'

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