CHAPITRE XXXIII
Portons des regards sans prévention sur la nature et sur le contenu véritable de nos connaissances scientifiques, comparées à ce qu'il est possible à chacun de penser au sujet d'un être donné en soi, sans qu'il ait à se préoccuper des raffinements de la spéculation philosophique à ce sujet, maison se rendant bien positivement compte de ce que Ton sait et de ce que l'on ne fait qu'inférer et conclure. II est aisé de voir que la généralisation des synthèses de qualités et de relations connues par l'observation et l'expérience, la constance dans le temps, l'extension dans l'espace, de ces synthèses, plus ou moins complexes, plus ou moins liées les unes aux autres, constituent l'intelligible substance de tout ce que nous déterminons par la pensée, et que nous nommons des êtres. Donnons à tout ce qui est qualité ou relation l'acception la plus large, matériels ou spirituel que nous en appelions les modes ou espèces ; analysons ou synthétisons nos objets de connaissance, nous n'avons pas d'autre idée de l'existence, si ce n'est des idées abstraites qui présupposent la première comme fondement de fait.
L'intuition sensible, quand elle est possible pour nous, d'un être donné, — ou d'une chose, ainsi que nous nommons indistinctement la plupart des êtres,
dont nous n'atteignons pas le fond, — n'est rien qu'une suscitation de propriétés passant à l'acte en l'être que nous sommes nous-même, à la rencontre de certaines propriétés correspondantes des choses. L'intuition ne présente à aucun degré, en aucun sens, les images de ces dernières propriétés, ou des êtres auxquelles elles appartiennent, elle en offre seulement des signes ; et le mot intuition, X\vé spécialement de notre propriété de vision, comprend, par extension verbale, les autres qualités sensibles de nos organes. Ce sont ces qualités qui, grâce à leurs formes puissamment objectives, et à leur correspondance avec les états ou affections des êtres externes, si différents soient-ils, qui sont les signes admirables, et nécessaires sans doute, mais enfin les signes seulement des qualités et des relations ou de leurs synthèses données hors de nous : hors de nous, et en nous, selon les occasions, pour tout ce qu'il nous est possible de percevoir, ou d'imaginer d'existant extérieurement.
Ces vérités étaient inconnues à Kant, de qui Tesprit, demeuré à cet égard dans un état pour ainsi dire antérieur à la révolution cartésienne, croyait encore voir dans l'objet sensible l'apparition d'une substance qui fût quelque autre chose que l'être lui-même avec son essentiel attribut, qu'il s'agit seulement de définir. Au lieu de cet en soi réellement intelligible, que Kant, à cause de la variabilité et des contingences des phéno mènes, ne voulait pas qui fut le véritable, il en imagina un autre, indéterminable, abstrus et plus qu'abstrus, qu'il nomma justement intelligible parce qu'il cessait de l'être ; et nous disons à dessein qu'il Vimagina, cl non qu'il le conçut, parce qu'il admit, comme on l'a vu, (|u\)ii n'en saurait former aucun concept. Il se flattait de comprendre, au contraire, l'existence possible d une faculté d'intuition, différente de riiiluilion sensible, el
qui serait capable de faire percevoir cet en soi occulte. L'idée de l'intuition, ainsi généralisée de façon a renfermer plusieurs espèces, dont l'une ?ion seiisible, était, nous avons pu nous en rendre compte dans le chapitre du Fondement de la distinction de tous les sujets e?i phénomènes et noumèiies^ et encore ailleurs, une sorte de gage dans l'esprit de Kant, pour tenir la gageure philosophique de l'existence de quelque chose ([ui est impensable, qui n'a rien de réel pour la méthode de la connaissance, pour la critique, mais enfin qui serait néanmoins quelque chose, si, comme il n'est pas défendu de le croire possible, il en apparaissait quelque part, hors des conditions du monde actuel, une image ^ Une image ! Alors donc une apparition sensible, externe de ce qui, par définition, n'est pas sensible? Eh! sans doute; quelle autre idée que celle-là nous en pourrions-nous faire ?
On prend quelquefois le terme d'intuition dans un sens intellectuel, ou, plus exactement, métaphorique, pour désigner l'espèce de contemplation immédiate et certaine d'une vérité ou d'un être par la conscience, ainsi que l'ont entendu divers philosophes. Mais si Kant l'avait entendu de la sorte, il pouvaitle dire et s'en expliquer, tandis que c'est là, au contraire, un sens explicitement repoussé par la défense qu'il intime à l'entendement de donner à des pensées objectives une extension qui dépasse l'intuition sensible. En supposant qu'il existe une autre intuition que celle-là, Kant nous défend donc de la rechercher. Comment la rechercherions-nous d'ailleurs, n'ayant qu'une idée négative de