‹ Critique de la doctrine de KantChapitre 88 sur 90 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

Là se termine V Analytique des principes, non cependant sans que Kant insiste, encore une fois, en finissant, sur la déclaration, qu'il a tant de fois répétée, de l'invalidité de toute application des concepts de l'entendement, ou catégories, à la détermination d'objets qui ne correspondent pour nous à aucune intuition sensible. Les objets de ce genre sont, dit-il, catégoriquement impossibles. Nous savons cependant qu'il n'en est pas, à ses yeux, de certaines affirmations (jugements synthétiques a priori) portant sur des relations d'ordre général du monde des phénomènes, comme de celles qui confèrent l'existence à des objets conçus sans intuition qui leur réponde, mais qui ne laissent pas d'être définies, dans notre esprit, par des relations exemptes de contradictions intrinsèques. Expliquons-nous. Les premières de ces relations dont nous parlons sont principalement celles que Kant appelle les analogies de l'expérience. Permanence de la substance, entière connexion des phénomènes, c'est-à-dire la matière et son invariabilité, la causalité indissoluble et la séquence inflexible des phénomènes universellement solidaires. Nous ne connaissons, quanta nous, aucune explication, aucune justification que Kant ait essayé de donner de la certitude (|u'il attribuait à ces jugements, qui, s'ils relèvent de. la Raison n'en relèvent infailliblemenl (|u";nil;inl «|iif l<'

philosophe interprète est infaillil)le lui-même. Kant nous dit bien que ces analogies sont des conditions de la possibilité de l'expérience ; mais c'est lui qui fait son siège pour comprendre ainsi Texpérience. D'autres philosophes portent d'autres jugements sur la nature de la matière et sur le principe de l'action. Le critique de la Raison pure a oublié de dire pourquoi sa critique ne le pouvait tromper dans l'aflirmation de la nécessité de jugements à priori qui n'étaient après tout que les siens!

Les autres relations dont nous parlons sont celles qui servent à définir des êtres identiques et permanents dont la nature est conçue, grâce à des généralisations et à des inductions, en raisonnant sur les lois des phénomènes et d'après certaines propriétés des êtres empiriquement donnés. Nous avons reconnu, en discutant les arguments de Kant contre les théories des psychologues et des métaphysiciens, que l'adversaire de ces théories atteignait sans doute et ruinait des démonstrations de tels ou tels principes invoqués, et surtout telles formules de ces principes, consacrées par la tradition, mais n'infirmait pas les conclusions, considérées en elles-mêmes et corrigées dans leur expression absolutiste, c'est-à-dire du vice même dont les "réfutations de Kant étaient entachées profondément ; en sorte que, pas plus dans ses négations de l'ancienne métaphysique que dans l'affirmation de son absolutisme à lui, Kant n'a pu séparer sa Critique d'avec le réel dogmatisme de son attitude philosophique contre la philosophie antérieure. Ce n'est pas que le public s'y soit tout à fait laissé prendre, et qu'il ait fait un autre accueil aux thèses propres du critique qu'à celles d'un dogmatiste quelconque ; l'opinion ne s'en est pas moins établie, que ce que Kant avait entendu abattre, en fait de doctrines, était bien et dûment renversé.

L'introduction et le premier livre de la Dialectique, qui fait suite à V Analytique, dans la Critique de la Baison pure, ne sont guère encore que la continuation de VAnahjtique des principes, et nous présentent le même singulier caractère de l'opposition, établie systématiquement, entre les principes professés pour la critique et la valeur objective qu'on songerait naturellement à leur attacher. Mais tout à l'heure il s'agissait des Concepts de l'Entendement, ou catégories, ce sera maintenant des Idées de la Raison: nouveau titre et sujet pareil, car les idées et les concepts s'appliquent, il est facile de le voir, aux mêmes objets, dont la réalité est disputée: et la distinction de l'entendement et de la raison est toute factice. La Dialectique ne commence proprement qu'avec l'examen particulier, contradictoirement aux thèses de l'ancienne métaphysique, des idées de l'âme, du monde et de Dieu, et ces idées ont exactement les mêmes objets controversés que les concepts de réflexion, comme les nomme Kant, auxquels on attribue la réalité quoiqu'ils dépassent l'intuition possible. Nous avonsconsacré la première partie de notre étude aux questions dialectiques; achevons, dans la seconde, de nous rendre compte des principes [)ropres de Kant, indépendamment de toute critique des doctrines antérieures.

Nous venons de parler d'une opposition systématique entre les principes de la Raison, pris du point de vue de la Raison elle-même, ou de ses exigences, ot Kmmvaleur positive, qui serait nulle, selon Kant, quand il s'agit des objets dont elle semble, en son essor, réclamer l'existence. L'état d'esprit singulier que dénote cette espèce d'antinomie mentale individuelle, che/ le philosophe, n'a pu manquer de causer de l'embarras ou des méprises aux interprètes de sa véritable et exacte pensée, en ce qui touche la fin ultime de la connaissance humaine possible ; et généralement on s'esl

borné à qualifier de purement inconnaissable, d'après lui-même d'ailleurs, l'être en soi suprême dont l'idée nous paraît avoir été, pour lui, plus décidément négative, et telle que la comporte la conviction qu'un philosophe peut avoir d'une illusion, œuvre de l'esprit opérant sur ses propres facultés et par conséquent inévitable, mais non pas pour cela organe de vérité. Si notre conjecture, qui n'est pas arbitraire, on va le voir, était admise, il faudrait, pour conclure sur le « secret de Kant », renforcer à la fois les termes de trois différents jugements auxquels peut donner lieu sa méthode, et qui répondent à trois aspects qu'il faut concilier: positivisme, absolutisme, mysticisme.

Le premier aspect naît d'un pacte entre la thèse philosophique de l'illusion du phénomène, et la sagesse empirique de la vie, faute de pouvoir s'élever par les concepts de l'Entendement au-dessus des objets de l'expérience; mais ce parti pris ne fait que consacrer l'illusion qu'on voudrait dissiper, car il consiste à se commander à soi-même de respecter l'illusion et de s'enfermer dans ses conditions, comme si elles étaient les lois de la réalité.

Le second aspect, opposé au premier, a son origine dans la Raison qui vise à s'affranchir des conditions et cherche l'absolu par le procédé de l'ascension de condition en condition jusqu'à l'inconditionné dans chaque genre, et puis à l'Inconditionné pur; et c'est une espèce d'illusion inverse de l'autre, où la pensée ne trouve pas mieux son repos, parce que l'objet de ce noumène, idée pure, est indéterminable.

Le troisième aspect est celui du noumène moral. Le noumène purement rationnel ne pouvait être absolu, sans contradiction, à cause du phénomène, — aussi la contradiction est-elle reprochable à Kant, qui, dans certains passages, s'y est réellement exposé, — mais le

LES TROIS ABSOLUS DE LA RAISON ET LE PUR LNCONDITIONNÉ 411 noumène moral, cause libre, échappant au déterminisme des phénomènes en un sens que l'Inconditionné := X ne saurait assumer, parce qu'il n'a justement, avec eux, que ce rapport, qu'il les conditionne, résout, quoique mystérieux, la question capitale de la vie humaine, justifie l'impératif catégorique, empiriquement absurde parce qu'il commande l'impossible, et fait entrevoir à Kant le siège antique de l'incompréhensible et nécessairement surhumaine perversion des principes d'action, et des maximes, soustraites à l'empire de la raison, parce que, dans notre condition présente: « Il n'est point de source intelligible pour nous d'où le mal moral ait pu venir primitivement dans la nature humaine » \

Que Kant ait parlé habituellement des absolus où la Raison selon lui s'élève, inconditionné et noumènes, comme si c'étaient là des réalités, non des produits abstraits de ce pouvoir de remonter la série des conditions, qui s arrête malgré l'impossibilité logique de s'arrêter, et conclut ainsi, ne pouvant conclure, c'est incontestable; mais Kant a bien aussi parlé, comme d'objets réels, des objets de l'intuition sensible, quoiqu'il les tînt pour de pures apparences. Il faut donc attacher plus d'importance qu'on n'a coutume de le faire aux endroits de sa théorie de la Raison oîi il caractérise l'objet dernier de cette faculté comme illusoire. Nous devons, il est vrai, séparer, pour les bien comprendre, les passages caractéristiques, d'avec des explications plus obscures (|ui les entourent; mais ils sont en eux-mêmes assez clairs.

Une curieuse et instructive distinction entre le transcendantal et le transcendant se place au début de l'Introduction de la Dialectique transcendantale . Ce n'est pas le transcendant al, qui est le princij)e d'illusion, c'est le transcendant. Le premier regarde nos facultés

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