‹ Critique de la philosophie de Thomas BrownChapitre 35 sur 43 · I. — Lois de la suggestion relative · texte numérisé non relu

I. — Lois de la suggestion relative

La présence de deux ou de plusieurs objets conçus ou perçus en même temps fait naître dans l'esprit de nouvelles manières d'être que Brown désigne sous le titre de sentiments de relation. Ils constituent , d'après lui , le second ordre de nos états intellectuels; et il appelle suggestion relative l'opération à laquelle il les rapporte, entendant par là à peu près ce qu'on entend par les mots comparaison ou jugement.

Les rapports des objets entre eux sont innombrables , il est vrai , mais on peut les réduire en genres et en espèces. Brown les range tous en deux grandes classes : 1° en relation de coexistence; 2° en relation de succession, selon qu'ils renferment ou non la notion de temps.

Ces deux genres de relation se subdivisent l'un et l'antre en plusieurs espèces; le premier en

relations, 1" de position, 2° de ressemblance ou de différence, 3" de proportion, 4° de tfegrré, 5° de compréhension; le second en relations, 1° de succession accidentelle, c2" de succession invariable (1).

Tels sont les rapports que les objets soutiennent entre eux dans la réalité ; un regard jeté au hasard sur la nature peut en faire naître tour à tour le sentiment dans l'esprit : la vue de montagnes éloignées nous suggère , par leur position respective , l'idée de leurs rapports dans l'espace; par leur masse et leur élévation, l'idée de ressemblance et de degré ; les arbres qui s'élèvent sur leurs sommets nous montrent les proportions des rameaux aux branches, des branches aux troncs; les troupeaux qui paissent dans un enclos , le rapport du contenant au contenu. Ce sont là des relations de coexistence ; elles excluent toute idée de temps. Mais il en est d'autres d'une plus haute importance, parce que, outre l'idée de temps, elles en impliquent une autre qui est le grand mobile de la curiosité des hommes et la règle de leur activité, savoir : l'idée de puissance ou de eaûsation. Les changements qui se succèdenl en nous-mêmes ou dans le monde extérieur sont les effets du hasard ou les résultats d'un ordn

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établi sur des lois constantes. Ces rapports entre les antécédents et les conséquents sont des relations de succession; les premières renferment l'idée de temps; les secondes renferment, en outre, la notion de causalité.

La réflexion la plus légère suffit pour voir que plusieurs de ces subdivisions rentrent les unes dans les autres, et Brown lui-même ne l'ignore pas. « Je sais, dit-il, qu'en poussant un peu loin l'analyse, on pourrait en réduire quelques-unes les unes aux autres ; qu'on pourrait, par exemple, faire rentrer les deux espèces désignées par les mots proportion et degré dans celle que j'appelle compréhension ou relation d'un tout aux parties qu'il renferme; mais je sais aussi que cela ne pourrait se faire sans effort, et, dans quelques cas même, sans recourir à des raisonnements trèssubtils. Je préfère donc m'en tenir à la division que je viens de faire, les membres m'en paraissant assez distincts pour atteindre le but de toute classification (1). »

Quoi qu'en dise Browrt, nous ne croyons pas que la réduction dont il s'agit soit indifférente, ni surtout que, pour l'opérer, il soit nécessaire de recourir à des subtilités. Un arrangement scientifique rejette tout ce qui est inutile. La redondance

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ue l'esprit humain. \ \\)

\ porterait la gêne et la confusion. Toute réduction possible devient par là même nécessaire et doit être faite, coûtât -elle les plus grands efforts.

Essayons donc de substituer à cette classification des rapports une division qui, reposant sur des principes pris dans la nature même des choses, puisse échapper d'ailleurs à toute objection.

Il nous semble d'abord que l'auteur laisse dans l'ombre une classe de rapports de la plus haute importance et qu'il est impossible de méconnaître: Nous voulons parler de la relation des phénomènes au sujet des qualités ou à la substance. Cette relation, jointe à celle de causalité, embrasse, selon nous, tous les rapports possibles. Relations du mode à la substance et relations de la cause à l'effet, telle est la division générale que nous voudrions substituer à celle de Brown; elle nous paraît vraie, car, au point de vue du concret, il n'y a dans la nature que des substances , et des substances diversement modifiées ou des séries de causes et d'effets. Telle est la matière des deux principes générateurs de tous les rapports. L'un et l'autre ont une forme unique et commune , à savoir : la relation du contenant au contenu; car, au point de vue de l'abstrait et relativement à la forme que la conception des rapports revêl

dans l'intelligence, on peut réduire toutes les relations à un type universel, qui nous paraît être le rapport du tout aux parties, ou du contenant au contenu. Cette assertion , nous pourrions la justifier en nous appuyant sur un principe posé par Brown même : d'après lui, la suggestion relative n'est rien autre chose que la faculté de juger; or un jugement s'exprime par une proposition , et il n'y a que deux sortes de propositions possibles : ou bien c'est une définition , ou bien une proposition proprement dite. Dans le premier cas, on n'a qu'une seule idée sous des termes différents, dans le second nous avons bien deux idées, mais l'une faisant partie de l'autre, de sorte que le terme qui, dans toute proposition, unit l'attribut au sujet, peut se représenter par l'un des trois signes algébriques = , + ou — . Ces deux derniers n'exprimant qu'un seul et même rapport sous un point de vue différent, tout se réduit à deux relations, l'une d'égalité ou plutôt d'identité, l'autre de supériorité. Mais ces deux rapports ne sont-ils pas identiques à ceux d'un tout à un autre tout qui lui est égal, et à ceux d'un tout à une partie des éléments qu'il renferme? Une proposition, un jugement, ou, pour parler comme Brown, un acte de suggestion relative se réduit donc à la perception d'un rapport du contenant au contenu.

de l'esprit HUMAIN. 12]

La réduction n'offrait donc pas les difficultés devant lesquelles Brown a semblé reculer; elle était au contraire très-facile, puisque nous venons de voir les rapports de toute dénomination rentrer naturellement dans celui du contenant au contenu : non - seulement les rapports de proportion et de degré, mais tous en général, et les rapports de coexistence aussi bien que ceux de succession ; car, pour n'omettre aucune des autres relations énumérées par Brown, qu'est-ce qu'une relation de ressemblance, de position, de succession fortuite et succession invariable? Dire qu'une chose ressemble à une autre, n'est-ce pas dire que dans l'idée de la première se trouve tout ce qui est contenu dans l'idée de la seconde? Placer un corps dans l'espace et un événement dans le temps, n'est-ce pas les grouper autour de certains points fixes, dans un milieu déterminé et dans des limites circonscrites par la pensée? Observer un phénomène de causation, n'est-ce pas voir la cause dans l'effet, et l'effet dans la cause? Et qu'on n'objecte pas ici que la force causatriee ne s'épuise pas dans un exercice déterminé de sa puissance; une pareille objection nous jette hors de la question : une cause qui n'agit point n'est plus une cause; une cause, c'est l'effet se produisant, et un effet la cause se manifestant.

Au point de vue du subjectif el de l'abstrait,

toute relation, sous quelque dénomination qu'on la désigne , se résout donc dans un rapport d'un tout à un autre tout , -ou d'un tout à ses parties , et plus simplement dans un rapport du contenant au contenu.

Tels sont les reproches que nous adressons à Brown.

Toutefois, pour être juste envers lui, il faut dire qu'en plusieurs endroits il a soupçonné la nécessité de quelques-unes des réductions que nous venons d'essayer. Il les indique même quelquefois , mais ce ne sont que des observations isolées; et la critique la plus indulgente ne pourrait s'en autoriser à conclure que l'auteur, en jetant au hasard ces vérités, en ait senti toute l'importance.

Nous maintiendrons donc ce que nous avons déjà dit; la classification et la nomenclature essayées par Brown sont défectueuses ; sa théorie des rapports est tout à fait manquée. La question de la matière et de la forme de toute relation en général n'est pas même indiquée; aussi n'est -il arrivé à aucun de ces principes généraux qui embrassent tous les cas particuliers; il n'a pas vu que les rapports du mode à la substance, de la cause à l'effet, et enfin du contenant et au contenu renferment toute la théorie des relations considérées soit dans les objets, soit dans l'esprit humain

Mais si l'ensemble de la doctrine laisse à désirer, hâtons-nous de dire que tous les détails témoignent d'une sagacité pénétrante et d'une profondeur peu commune.

II. — Réduction de certaines facultés prétendues à la suggestion relative.

Cette faculté de saisir les rapports, à lai pu 'lie les philosophes ont donné tant de noms différents, est, suivant Brown, primitive et indécomposable; et de même qu'il a montré que la conception , la mémoire, l'imagination et l'habitude ne sont que des fonctions de la suggestion simple, de même il fait rentrer dans la suggestion relative le jugement, le raisonnement et l'abstraction.

Qu'est-ce en effet que le jugement? rien autre chose que le sentiment de rapport qui suit la perception ou la conception de deux ou de plusieurs objets extérieurs, ou bien de deux ou de plusieurs affections de l'àme.

Qu'est-ce à son tour que le raisonnement? une suite de jugements consécutifs, et par conséquent une série plus ou moins longue de suggestions relatives. C'est donc à tort qu'on a essayé <l»' faire du jugement et du raisonnement deux facultés particulières.

L'abstraction doit être également retranchée de

la liste des pouvoirs intellectuels. « Cette prétendue faculté, dit-il, telle qu'elle a été décrite par les philosophes , non-seulement n'existe pas , mais ne peut pas même exister; parce que les fonctions qu'on lui attribue impliquent contradiction (1).

En effet, de deux choses l'une : l'esprit, dans l'abstraction, subit ou non l'influence directe de la volonté; la première supposition ne s'appuie que sur un paralogisme; elle pose en fait ce qui est en question ; l'acte de l'esprit, par lequel une idée se sépare d'une autre, précède toujours et nécessairement l'action supposée de la volonté. En un mot, on abstrait avant de vouloir abstraire. Quand la volonté intervient, l'abstraction a déjà eu lieu, l'influence de la volonté ne peut donc s'exercer sur rien de «fixe et de déterminé, et ne peut être qu'indirecte. L'analyse sans doute a le privilège de décomposer une idée complexe, d'en séparer les éléments, en un mot, d'abstraire; mais en cela elle n'obéit qu'à certaines lois constitutives de l'entendement, lois générales qui ne constituent pas une faculté spéciale, mais qui sont identiques à celles qui président à la perception des rapports.

« Dans le fait, les idées abstraites , qu'on- re-

(1) Lcç, 51 , p. 335

ni: l'esprit humain. 125

garde comme les produits d'une faculté particulière, ne sont autre chose que des sentiments de rapports de ressemblance , du moins ne formentelles qu'une partie du procédé de la suggestion relative. Nous percevons deux objets : une pierre, par exemple, et un arbre; si nous cherchons à les comprimer, nous éprouvons en nous une double sensation, une sensation de résistance. A cette propriété commune de nous affecter de la même manière nous donnons le nom de dureté, et c'est ce rapport de ressemblance senti par nous qui, rapporté à des objets semblables, se convertit en une abstraction de l'esprit. Si nous sommes capables de sentir les ressemblances, l'abstraction est sûrement déjà achevée, et par conséquent n'a pas besoin, pour avoir lieu, de l'intervention d'une autre faculté (1). »

Sans doute on accorde à Brown que l'abstraction n'est qu'un mode de la suggestion relative; mais s'il n'était tombé dans une erreur à laquelle nous avons déjà fait allusion, s'il n'avait pas oublié que toute notion renferme nécessairement un jugement, ce n'est point dans la suggestion relu tire qu'il eût fait rentrer l'abstraction, mais dans la suggestion simple; c'est à la conception ou même à la perception qu'il l'eût identifiée.

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Qu'est-ce en effet que l'abstraction ? n'est-elle pas la condition sine qua non de toute conception ? n'en est-elle pas la forme même? Les philosophes, il est vrai, ont coutume de ne considérer comme abstraites que certaines idées simples et très-souvent générales ; mais la compréhension ou l'extension des idées changent-elles rien à leur mode de formation ? Toute idée complexe ou non, générale ou particulière, n'est -elle pas nécessairement abstraite, même l'idée individuelle? car, pour que celle-ci se forme dans l'esprit, ne faut-il pas qu'elle soit séparée, abstraite de tout ce qui n'est pas elle? Nier cette abstraction, c'est refuser aux idées la possibilité de jamais naître dans l'entendement.

Nous n'avons pas à rechercher ici si Brown lui-même ne s'est point arrêté trop tôt dans la voie des réductions, et s'il n'a point fermé trop vite sa liste des facultés intellectuelles.

Nous devons faire remarquer seulement qu'en introduisant en Ecosse une philosophie nouvelle pour ses compatriotes , il a réellement atteint le but qu'il s'était proposé, savoir : de montrer dans quelles erreurs étaient tombés ses prédécesseurs, en distinguant dans le langage ce qui est identique dans la réalité. Pour s'en convaincre, il suffit de se rappeler le catalogue des facultés intellectuelles adoptées par Reid et D. Stewart.

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On sait que le premier semble s'être attaché à augmenter indéfiniment le nombre de nos facultés : la conscience, la sensation, la perception, la croyance, la mémoire, la conception, l'abstraction, le jugement, le raisonnement et le goût intellectuel sont, pour le philosophe de Glascow, autant de facultés distinctes.

D. Stewart, son disciple , en compte presque autant : voici la liste qu'il en donne dans ses Esquisses (1); encore n'énumère-t-il que les plus importantes : 4° La conscience, 2° la perception externe , 3n l'attention , 4° la conception , 5° l'abstraction , 6° l'association des idées , 7° la mémoire , 8° l'imagination, 9° le jugement et le raisonnement.

Il suffit d'un coup d'œil jeté sur ces deux catalogues pour voir que ces deux auteurs ne se sont inquiétés ni de l'ordre de génération ni môme de l'existence des facultés qu'ils ont énumérées.

La classification de Brown, au contraire, échappe à la plupart des objections sous lesquelles succombent celles de ses deux prédécesseurs. En effet, il ne reconnaît que trois facultés distinctes : la sensation, la suggestion simple et \& suggestion relative. On peut, comme nous l'avons déjà dit, reprocher à cette classification un vice capital ,

I Esquisses de philosophie morale, p. I2.

celui d'oublier que la suggestion relative, qui n'est rien autre chose que le jugement, est lacondition sine qua non de toute opération intellectuelle; mais ce défaut excepté, il n'est pas difficile de voir que la division de Brown est autrement scientifique que les simples énumérations de ses devanciers ; et ce qui nous porte encore à la trouver de beaucoup préférable, c'est qu'elle a pour elle l'autorité d'un philosophe d'une sagacité et d'un jugement incontestables, de Destutt de Tracy.

Dire qu'elle a pour elle cette imposante autorité, c'est dire trop peu, car, à proprement parler, la théorie de Brown n'est rien autre chose que la théorie du philosophe français; entre elles il n'y a absolument de différence que dans les mots; pour s'en convaincre, il suffit de les mettre l'une à côté de l'autre.

De nos « idées ou perceptions , dit Destutt de Tracy, les unes sont des sensations proprement dites, les autres des souvenirs, d'autres des rapports que nous apercevons, d'autres enfin des désirs que nous éprouvons.

« La faculté de penser ou d'avoir des perceptions renferme donc les quatre facultés élémentaires appelées la sensibilité proprement dite, la mémoire, le jugement et la volonté; et si de l'examen de ces quatre -facultés il résulte qu'elles suffisent à former toutes nos idées, il sera con-

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stant qu'il n'y a rien autre chose dans la faculté de penser (1). »

Si l'on compare cette classification à celle de Brown, on verra que l'une est parfaitement identique à l'autre; car la sensation, la mémoire et le jugement sont au fond la môme chose que la sensa t ion , la suggestion simple et la suggestion relative. Nous avons vu, en effet, que sous la première de ces deux dernières dénominations Brown n'a réellement traité que de ce qui concerne la mémoire, et dans la seconde de ce qui appartient au jugement. Si l'on ajoute à cela qu'il range tout ce qui se rapporte à la volonté sous li1 titre général à' émotions, dénomination qu'il substitue au mot désirs, employé par Destutt de Tracy, il sera impossible d'imaginer une identité plus complète. Nous avons vu d'ailleurs que le philosophe écossais avait emprunté au disciple de Ccndillac un Grand nombre de vérités de détail; il est donc évident que les Leçons sur la philosophie de l'esprit humain ne sont rien autre chose qu'un commentaire et un développement des Éléments d'idéologie.

Quand on songe que précisément à l'époque où la philosophie française était combattue et décriée ;i Paris, elle était à Edimbourg professée, applau-

l Idéologie; extrait raisonné ch. Ier

die et regardée comme une nouveauté hardie et comme un pas immense fait dans la carrière des sciences métaphysiques, on a lieu de s'étonner du sort des systèmes philosophiques dont la vogue et le succès dépendent quelquefois d'un degré de latitude de plus ou de moins.

Tandis que trois philosophes français attachaient leurs noms à ceux de Beid et de D. Stewart, la gloire de Destutt de Tracy se partageait entre trois professeurs écossais ; car, s'il faut en croire W. Hamilton, « Brown n'est pas le seul métaphysicien écossais qui se soit approprié, sans en mot dire, un grand nombre d'analyses psychologiques de l'école de Condillac. De Tracy, pour son compte, aurait bien souvent le droit de venir réclamer son propre bien auprès du Dr John Joung, professeur de philosophie au collège de Belfast, dont les doctrines, souvent identiques à celles de Brown, ne sont pas les fruits de cette merveilleuse originalité à laquelle il voudrait nous faire croire, à nous qui savons les sources où l'un et l'autre allaient puiser. Toutefois il ne faut pas oublier que les leçons de ces deux professeurs n'ont été publiées qu'après leur mort, et que , par conséquent, elles ne doivent pas être jugées avec la même sévérité que pourraient l'être des ouvrages soumis par les auteurs mêmes à la critique du public. Nous devons faire remarquer aussi que

de l'esprit humain. 131

le Dr Joung était le disciple de feu M. le professeur Milne de Glascow, dont les théories philosophiques avaient, comme on le sait, la plus grande analogie avec celles de M. de Tracy. Je lis dans l'éloquent éloge de M. Mignet que ce philosophe si sagace était , aussi bien que Kant, écossais d'origine du clan de Stutt, (Stott) (1). »

Nous ne refuserons rien au patriotisme de sir W. Hamilton ; nous lui accorderons pour compatriotes Destutt de Tracy, et même Kant; mais, puisqu'il laisse percer avec tant d'à-propos cette fine pointe d'orgueil national, nous ferons aussi nue observation en passant, et nous dirons à l'honneur du caractère français que, pendant qu'en France d'illustres professeurs consacraient tout leur génie à propager les doctrines et la gloire des métaphysiciens étrangers , sans réclamer pour eux-mêmes la moindre part de l'esprit et du bon sens qu'ils leur prêtaient bien souvent, trois professeurs écossais introduisaient dans leur pays une partie de la philosophie française, et, quoique se bornant à la commenter, ne daignaient pas même citer les noms de ceux auxquels ils empruntaient et acceptaient pour eux-mêmes tous les honneurs de l'originalité.

Puisque W. Hamilton a soulevé une si déplo-

I Reid's collected writings with Humilions noirs and dissertations. Suppt. diss., \>. 868.

rable question, nous devons dire ici la vérité tout entière. Nous ignorons ce qu'il en est de MM. Milne et John Joung; mais pour ce qui concerne Brown, nous regrettons d'être forcé d'avouer qu'en cherchant dans tous ses livres les noms des auteurs français auxquels il doit le plus, nous n'avons trouvé nulle part le nom de Destutt de Tracy, ni celui de Laromiguière, quoique nous ayons de fortes raisons de croire que les leçons de ce dernier lui étaient parfaitement connues (\).

Et non-seulement Brown ne cite pas ses autorités; mais il semble même assez souvent chercher à donner le change au lecteur. Nous pourrions en citer des exemples; mais pour faire connaître le procédé qu'il emploie, nous l'étudierons dans W. Hamilton , qui lui - même l'a pratiqué d'une manière assez ingénieuse, quoique avec moins de succès.

Nous n'aurons ici qu'à rappeler ce que nous avons déjà dit. On sait que la question de savoir si la conscience est une faculté proprement dite, a excité en Ecosse des discussions très-vives; l'opinion de Brown triompha, et W. Hamilton lui-même finit par l'adopter. On doit savoir que, sur ce point, il prend à Brown son langa^o

(1) La théorie de la généralisation est la même dans Brown et Laromiguière. L'anglais de l'un paraît souvent n'être qu'une traduction du français île l'autre.

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même, et que toute sa polémique contre la philosophie de l'inconditionnel et de l'absolu repose sur les principes qu'il lui emprunte. Mais W. 11amilton tient à honneur de ne rien devoir à son prédécesseur; il s'efforce donc de sauver les apparences et de faire croire qu'il avait puisé sa doctrine dans Aristote lui-même, en citant des passages grecs qu'il torture pour leur faire rendre ce qu'ils ne contiennent pas peut-être (1).

Atque hos, ne qua forent pedibus vesligia redis, Cauda in speluneam tractos, versisque viarum Indieiis raplos. saxo occultabat opaco.

Tel est le procédé de W. Hamilton; tel est aussi quelquefois celui de Brown : s'il développe une théorie de Gondillac, il cite un passage de Voltaire; s'il emprunte une découverte à Destult île Tracy, il fait la critique de quelque phrase de Gondillac, qui paraît en contradiction avec ce qu'enseignait son disciple.

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