‹ Critique de la philosophie de Thomas BrownChapitre 41 sur 43 · I. — Morale sociale · texte numérisé non relu

I. — Morale sociale

Division des devoirs envers autrui. « Nos devoirs généraux envers tous nos semblables peuvent se réduire à deux grandes classes : les uns négatifs, les autres positifs. Ceux-là consistent à s'abstenir de tout ce qui peut nuire aux autres, ceux - ci à s'occuper activement de leur bonheur. Les devoirs de la première classe, ou du moins le plus grand nombre, sont compris sous la dénomination de justice , ceux de la seconde , sous la dénomination de bienveillance. » (Leç. 83.)

1° Justice. Elle consiste à ne point nuire au prochain; or, comme nous pouvons l'attaquer dans sa personne, dans sa propriété, dans l'affection de ceux qui l'aiment, dans sa réputation, dans ses croyances, dans sa vertu et dans sa tranquillité d'esprit, l'auteur traite successivement :

1° Du meurtre. {Leç. 83.)

2° Du vol. (Ibid.) Sous ce chef Brown examine et pose les principes de la propriété, qu'il considère

comme la base de toute institution civile et politique et comme la condition de tout développement social.

3° De l'adultère. (Leç. 84.)

4° De la médisance et de la calomnie. (Ibid.)

5° De la véracité. (Ibid.)

6° De la séduction , directement par les discours et indirectement par les mauvais exemples. (Leç. 85.)

7° Du plaisir malin ou du manque de tact qui, par des allusions préméditées ou maladroites, rappellent des souvenirs fâcheux ou éveillent des prévisions capables de troubler la paix intérieure de l'âme. (Ibid.)

8° Bienveillance. « C'est la nature qui a mis la bienveillance dans le cœur- de l'homme; ce généreux penchant a le double caractère de nous faire désirer le bonheur de tous, et de parler à la conscience avec toute l'autorité du principe moral, en nous imposant comme devoirs les actes d'une importance et d'une utilité véritables. » (Leç. 86.)

Les hommes peuvent être considérés comme membres de la famille, de la société civile et de la société humaine , et sont par conséquent unis entre eux par les liens de la parenté, de l'amitié, de la bienfaisance, des conventions, de la police et de l'humanité.

A ces relations correspondent autant de devoirs

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différents, que Brown expose suivant leur importance respective :

1° Devoirs des époux entre eux, des parents envers leurs enfants, des enfants envers leurs parents, et enfin des enfants entre eux. (Leç. 88.)

2° Devoirs d'amitié. (Leç. 89.)

3° Devoirs de reconnaissance. (Ibid.)

4° Devoirs d'honneur et de probité dans les conventions et dans les contrats. (Leç. 90.)

5° Devoirs des citoyens. (Leç. 90-91.) Dans ces deux leçons l'auteur s'élève à de hautes considérations sur la nature, le but et les bases du gouvernement, sur la fiction d'un prétendu contrat social, sur les limites du pouvoir, et enfin sur le droit de résistance à l'oppression , droit imprescriptible et qui devient, en certaines circonstances, un devoir sacré que la lâcheté décline, mais que la vertu courageuse embrasse en gémissant, mais avec une sainte intrépidité.

6° Enfin devoirs d'humanité.

Dans toute cette partie du cours, Brown ne dit presque rien qui le distingue des autres philosophes; et nous avons dû nous borner à une simple énumération des matières.

Il est cependant un point sur lequel il diffère de certains moralistes : c'est qu'il considère tous les devoirs de bienveillance comme des devoirs stricts.

« En traitant des devoirs , je me suis abstenu

à dessein de parler de ce qu'on appelle communément des droits ; et cela pour la meilleure des raisons : c'est que devoir et droit, au sens strict des mots, sont, en morale du moins, choses corrélatives. L'un est l'exacte mesure de l'autre : s'il est de mon devoir de rendre un service à quelqu'un , c'est le droit de celui-ci de l'obtenir de moi. Il n'y a qu'une émotion morale, qu'un sentiment d'approbation qui constitue pour la conscience le droit ou le devoir, selon que, dans la considération d'un acte quelconque, nous pensons à celui qui en est l'auteur, ou à celui qui en a été l'objet. Il ne s'agit pas ici de la force que la sanction légale ajoute à certains devoirs particuliers , force qu'il peut être utile d'étendre ou de restreindre à volonté; il n'est ici question que des devoirs moraux; or, dans tous les cas possibles, le devoir moral implique un droit égal, et le droit moral un devoir correspondant.

« Il est vrai que la loi civile a établi une distinction entre les devoirs, en imposant les uns par des moyens coactifs qu'elle n'emploie pas pour assurer l'accomplissement des autres; mais cette intervention des lois, tout avantageuse qu'elle soit, ne change rien à l'essence des devoirs eux-mêmes, qui sont antérieurs à toute institution légale, parce qu'ils ont leur principe dans la nature morale de l'homme.

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« Pourquoi la loi exige-t-elle par la contrainte l'accomplissement de certains devoirs, tandis qu'elle abandonne les autres au libre arbitre et à la moralité des individus eux-mêmes? c'est qu'il est facile de déterminer les uns dans toutes leurs circonstances , tandis qu'il est impossible d'appliquer aux autres une sanction fixe et équitable. Il est assez facile , dans la plupart des cas , d'apprécier le degré de criminalité d'un acte d'injustice; mais serait-il également facile de dire combien de torts dans un bienfaiteur peuvent affaiblir et peut-être même anéantir ses droits à la reconnaissance d'un premier service accordé? Une investigation judiciaire en pareille matière porterait le trouble dans la famille et dans l'État, et ferait beaucoup plus de mal que de bien. Aussi le législateur a-t-il sagement fait d'abandonner l'exercice de la reconnaissance à la moralité de chacun, et d'assurer l'accomplissement de la justice par la crainte des châtiments. »

« C'est sur cette distinction établie par les lois civiles entre les devoirs, et sur cette distinction seulement, que repose la division des droits en droits parfaits et en droits imparfaits : division introduite par les jurisconsultes et adoptée par ces moralistes qui , ne pouvant s'élever au-dessus des habitudes et des préjugés de leur temps, se sont laissé induire en erreur par le langage

technique de la jurisprudence. Il est certain que l'emploi de ces termes a donné naissance à l'erreur de croire qu'il y a dans les droits eux-mêmes, considérés comme droits moraux, un degré plus ou moins grand de perfection et d'urgence morale. Mais il est évident que, moralement parlant, il n'existe pas de distinction semblable; j'irai même jusqu'à dire que, s'il y avait lieu d'établir de pareilles divisions, les droits que l'on considère comme légalement parfaits auraient souvent moins de force morale que ceux qu'on range dans la classe opposée. Il n'existe pas d'homme, j'aime à le croire, qui ne ressentît plus de remords d'avoir laissé mourir en prison pour une dette insignifiante un bienfaiteur auquel il devait toute son influence, que d'avoir manqué d'exactitude dans l'accomplissement de quelques conditions peu importantes d'un contrat dont il n'ignorait pas que les termes avaient été clairement définis par la loi et l'obligation stricte parfaitement établie. » (Leç. 94.)

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