‹ Critique de la philosophy de Thomas ReidChapitre 21 sur 60 · RAISONNEMENT · texte numérisé non relu

RAISONNEMENT

1 32. Nous attribuons à la raison deux offices ou deux degrés : l'un consiste à juger des choses évidentes par elles-mêmes , l'autre a tirer de ce jugement des conséquences qui n'ont pas cette évidence ; le premier est la

(1) T. V, p. i3.. (3) T. V, p. i35-ii6

36 KAISONNBMENT.

Jonction propre et la seule fonction du sens commun. La plus nombreuse partie des hommes ne possède pas d'autre degré de raison. Le sens commun est un pur don du ciel , l'éducation ne saurait le communiquer; la raison a son enseignement et ses règles , mais ces règles présupposent le sens commun (i).

133. Il y a une différence réelle entre raisonner et juger : raisonner est ce procédé de l'esprit, par lequel nous passons d'un premier jugement à un autre, qui en est la conséquence. Le jugement et le raisonnement sont confondus dans la langue vulgaire sous le nom de raison : le jugement est l'assentiment que nous donnons à une proposition intuitive ou déduite; c'est le raisonnement qui opère la déduction (2).

134. Cette faculté que nous appelons raison , et par laquelle les hommes adultes et d'un esprit sain se distinguent des brutes , des idiots et des enfants , a été regardée dans tous les siècles, par les savants et lesignorants, comme remplissant le double office de régler notre croyance et de diriger nos actions (3).

135. Toute action délibérée est accomplie comme moyen ou comme fin. On n'a jamais contesté qu'une des fonctions de la raison ne fût de déterminer les moyens les plus propres à atteindre les différents buts que nous nous proposons; et il y a des buts que la raison seule peut nous faire concevoir, c'est l'intérêt bien entendu et le devoir (4).

J36. Il ) n un goûl naturel et un goût acquis : cela

Mj T. Y |. j • (3) T. VI, p. 1 ta

■ T V p. ao3 (4) T. VI, p. 1 •■

GOUT ÏHTEtiàcTEEL. 37

est vrai du goût physique comme du goût intellectuel. L'un et l'autre sont également soumis à l'influence de l'habitude. — Parmi nos goûts naturels, les uns sont purement animaux , comme le goût des couleurs vives et brillantes, du bruit, des tours de force ou d'adresse; les autres sont rationnels ou intellectuels , tels que l'amour et l'admiration qui s'attachent à ce qui a une excellence réelle. Dans chaque opération du goût il y a un jugement et un sentiment; c'est le jugement qui détermine le sentiment. La beauté n'est pas dans l'âme du spectateur, mais dans l'excellence de l'objet. — De même qu'il y a une beauté originelle dans certaines qualités morales ou intellectuelles, de même il y a une beauté dérivée dans les signes naturels de ces qualités (i).

137. Tous les objets du goût sont beaux , désagréables ou indifférents. Il y a des berutés de mille espèces : celle d'une démonstration, d'un poëme, d'un édifice, d'un air, d'une forme. — Rien n'excelle dans quelque ordre de choses que ce soit, qui n'ait sa beauté (2).

138. Le goût intérieur est dans son état de perfection , lorsque ce sont les choses qui ont le plus d'excellence dans leur espèce qui lui plaisent, et celles d'une nature contraire qui lui déplaisent. L'homme qui a du goût pour des choses obscènes , grossières, extravagantes, a un goût dépravé. L'influence de la coutume , de l'imagination et des associations d'idées est également considérable sur l'un et l'autre goût (3).

139. Le goût est susceptible de progrès suivant l'âge : chez les enfants il se borne aux couleurs brillantes, aux ornements éclatants, aux formes régulières, aux

bruits, aux figures de bonne humeur, et aux expressions d'une gaieté folle. Plus tard, leur goût s'attache aux tours d'agilité , de force et d'adresse ; plus tard encore aux fables et aux histoires, dont ils commencent à entrevoir la beauté morale; aux caractères et aux actions. Leurs facultés morales et intellectuelles commencent à s'éveiller, et chaque faculté produisant de nouvelles idées, met en lumière de nouvelles beautés, et agrandit la sphère du beau (i).

140. Les objets du goût, suivant Addisson et Akenside , sont la nouveauté , la grandeur et la beauté (2).

Nouveauté.

141. Nous sommes constitués de telle sorte, qu'un objet nouveau nous cause du plaisir par sa nouveauté même, s'il n'est pas par lui-même désagréable. — Nous sommes faits pour l'action et pour le progrès (3).

142. La curiosité est un principe capital de notre constitution, et c'est la nouveauté qui est son aliment. Ce principe est, selon toute apparence, la véritable source du plaisir que la nouveauté nous cause (4)-

143. On peut comparer la nouveauté à ce chiffre de l'arithmétique qui augmente considérablement la valeur de ceux à la suite desquels on le place , mais qui tout seul ne signifie rien du tout (5).

Grandeur

I44. L'émotion causée par les objets grands esl sé-

rieuse , mégère et solennelle (6).

1) T. V, r. 3og l \ v "'■l

(3) T \ r Hït-a r V, p a65

145. De tous les objets que notre intelligence peut contempler, l'Etre suprême est le plus grand; l'émotion qu'il excite est ce qu'on appelle la dévotion , sentiment qui impose à l'homme des résolutions magnanimes, et qui le dispose aux actes les plus héroïques de la vertu ( i).

1 46. La grandeur n'est autre chose qu'un degré d'excellence qui mérite notre admiration Les attributs

de l'esprit sont l'objet naturel de l'estime; lorsqu'ils sont portés à un degré extraordinaire, ils deviennent l'objet de l'admiration (2).

147. Le sublime, dans le style, résulte à mon avis de l'expression naturelle de l'admiration et de l'enthousiasme (3).

148. Les vastes cieux, les planètes qui s'y meuvent , la terre et les mers immenses qui la baignent, ne se montrent à nous comme vraiment grands que lorsque nous les considérons comme l'œuvre de Dieu (4).

149. Un grand ouvrage n'est autre chose que l'ouvrage d'un grand pouvoir, d'une grande sagesse et d'une grande bonté , travaillant dans une grande fin. Or le pouvoir, la sagesse et la bonté sont des attributs de l'esprit, et nous attribuons à l'ouvrage la grandeur qui n'appartient qu'à l'artiste (5).

1 50. Après Dieu et ses ouvrages , ce que nous admirons le plus , ce sont les grands talents et les vertus héroïques (6).

151. Les objets des sens ne sont grands que parce qu'ils sont les effets ou les signes des qualités intellectuelles (7).

Beauté.

152. Parmi les qualités sensibles, la couleur, la forme , le sou , le mouvement , sont susceptibles de beauté ; il y a des beautés de style et des beautés de pensée, des beautés dans les arts et des beautés dans les sciences, dans les actions, dans les affections et dans les caractères — Je crois la beauté aussi diverse que les objets où elle se rencontre; mais ces objets ont pour caractère commun i° d'exciter en nous une émotion agréable; i° de nous faire croire qu'il existe en eux quelque perfection , ou quelque excellence réelle (i).

1 53. L'analyse du sentiment du beau rend les mêmes éléments que celle du sentiment du doux : on y trouve d'abord une émotion agréable , puis la conviction qu'il existe au dehors une qualité réelle qui en est la cause (2).

'154. L'anatomiste aperçoit dans le corps humain des beautés de mécanisme et de prévoyance qui sont à jamais voilées au regard de l'ignorant (3).

1 55. Nos jugements sur la beauté sont instinctifs ou rationnels : nous trouvons dans le plumage varié des oiseaux une beauté qui nous plaît, mais que nous ne pouvons définir. Le goût instinctif du beau varie dune espèce à une autre , comme le goût physique, et est approprié dans chacune à sa destination particulière. C'est probablement lui qui détermine chaque animal à s issocier avec ceux de son espèce, à fixer sa demeure parmi certains objets plutôt que parmi d'autres, et à construire son habitation d'une certaine manière. Ces! proba

GOUT INTELLECTUEL. 4l

blement aussi aux variétés du même goût, dans les individus d'une même espèce , qu'il faut attribuer la préférence qu'ils montrent dans le choix d'une compagne, aussi bien que l'amour qu'ils témoignent et les soins qu'ils prodiguent à leurs petits. Le jugement que nous portons sur une belle machine est un jugement rationnel; le jugement instinctif se change en jugement rationnel, toutes les fois que nous découvrons la perfection secrète dont la beauté de l'objet n'est que le symbole(i). \ 56. C'est une excellence réelle qui plaît au goût dans un poème , dans un tableau , dans un morceau de musique. Il n'est point de perfection morale, intellectuelle ou physique, qui n'agrée à la personne qui la contemple. Ce qui est grand est l'objet propre de l'admiration; ce qui est beau , l'objet propre de l'amour et de l'estime. La beauté primitive appartient en propre aux qualités de l'esprit, et si les qualités des objets sensibles sont belles , c'est uniquement comme signes , expressions ou effets des premières (2).

157. La beauté appartient aux qualités morales qui sont les objets propres de l'amour et des affections douces , comme à la pureté , à la douceur, h la complaisance, à l'humanité , à l'amour de la patrie, aux affections de famille; la grandeur appartient aux vertus qui excitent l'admiration, comme à la magnanimité, à l'empire sur soi-même, au courage (3).

158. Les vertus, en tant que vertus, excitent l'approbation de la faculté morale; en tant qu'elles excitent l'admiration et l'amour, elles affectent le sens du beau (4).

(i)T.V,p. 284-7. (3)T- VP- 39i-'!)''

159. Les qualités intellectuelles ont une excellence réelle; certaines qualités et certains talents que nous rapportons au corps , ont aussi une beauté et une grâce qui nest point dérivée, comme la santé, la force, l'agilité, l'adresse (i).

160. Les esprits échappent à notre vue; nous n'apercevons que les empreintes qu'ils déposent sur la face de la nature : c'est à travers ce milieu que se révèlent à nous la vie, l'activité, les qualités morales et intellectuelles des autres êtres (2).

161 . Il n'est pas une des qualités du son qui ne soit le signe de quelque perfection dans l'instrument ou dans l'exécution. La beauté du son est a la fois le signe et l'effet de cette perfection , et la perfection de la cause est la seule raison assignable de la beauté de l'effet (3).

162. Toute mélodie qui plaît est une imitation des tons de la voix humaine dans l'expression d'un sentiment, ou de quelque autre bruit naturel, et la musique, comme la poésie , est un art d'imitation ( /j).

163. En ce qui touche les couleurs et les mouvements des êtres inanimés , il est des cas où le sens de la beauté me paraît purement instinctif: c'est de la sorte que les Couleurs brillantes et les mouvements rapides me semblent plaire aux enfants et aux sauvages. Pour les personnes d'un goût plus développé, les mouvements el les couleurs peuvent tirer leur beauté de plusieurs principe^. Les COuleiirS des objets nat nrels sont

(l) T. \ |>. I V . p ny

ordinairement des signes de leurs qualités bonnes ou mauvaises (i).

164. De quoi se compose dans la figure humaine, et surtout dans celle des femmes, cette beauté que tout le monde aime et admire? Des symboles par lesquels se manifestent les affections douces. Toute marque de douceur, d'amabilité et de bienveillance est une beauté; au contraire, tout indice d'orgueil, de passion, d'envie et de malignité est une laideur (2).

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