Ici, comme en tout, le mal est l'abus du bien
Ressentiment animal
232. Quand on nous fait du mal, la nature nous dispose à résister et à rendre la pareille. Indépendamment de la douleur corporelle, i'esprit est blessé, et nous éprouvons un désir de nous venger sur fauteur du mal ou de l'offense ; c'est ce que nous appelons colère ou ressentiment. Il faut distinguer entre le ressentiment subit et instinctif et le ressentiment refléebi : celui-ci ne provient que d'une offense réelle ou supposée; le premier naît d'un simple dommage. Ces deux sortes de ressentiments s'élèvent dans notre àme, soit que le dommage ou l'offense nous concerne , soit que l'un ou l'autre regarde les personnes qui nous intéressent. (5).
288: Dans tout animal qui a reçu de la nature le pouvoir de nuire à. son ennemi, nous voyons un eftbtt pour rendre le mal qu'on lui l'ail une souris même
i T. VI, p. :s-,/. -, T. VI, p 83
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PRINCIPES ANIMAUX. 5g
mordra si elle ne peut fuir Quelques-uns des animaux les plus intelligents peuvent être provoqués à une colère furieuse et la conserver longtemps. Plusieurs montrent, dans la défense de leurs petits, une violente animosité dont ils donnent à peine un signe quand il ne s'agit que de leur propre salut; d'autres repoussent les attaques contre le troupeau auquel ils appartiennent : les abeilles défendent leurs ruches, les bêtes féroces leurs tanières et les oiseaux leurs nids. Ce ressentiment soudain agit dans les hommes comme le mouvement instinctif qui les porte à recouvrer leur équilibre quand ils l'ont perdu ; il augmente souvent la force musculaire Le mouvement pour recouvrer l'équilibre est défensif; le ressentiment subit est offensif (i). 234 11 s'exerce quelquefois contre les objets inanimés (2).
235. La raison uous dit que c'est l'offense , et non le dommage, qui est le légitime objet du ressentiment; mais le ressentiment animal prend les devants (3).
Passion.
236. La passion n'exprime pas un état constant et habituel de l'àme , mais quelque chose d'accidentel et de passager comme une tempête (4).
237. Elle donne souvent au corps un degré de force et d'agilité bien supérieur à celui qu'il possède dans les
moments ordinaires Elle dirige notre esprit vers les
objets dont elle est occupée, et nous laisse à peine la liberté de songer à autre chose; elle augmente notre
(i) T VI. p. 85-fc. (3) T. VI. p. 89-90.
'2' T VI. r 87. ,. T. VI. p. y*.
bO PRINCIPES ANIMAUX.
pénétration pour tout ce qui peut la satisfaire , et nous aveugle sur tout ce qui peut la contrarier (i).
238. Les passions ne sont pas une certaine classe de principes d'action, mais un certain degré de véhémence, auquel les affections et les désirs peuvent être portés (2).
239. Le désir, l'aversion , l'espérance, la crainte , la joie, la tristesse , sont les modifications de tous les principes d'actions (3).
Disposition.
240. C'est un état de l'esprit qui , pendant toute sa durée, nous incline à obéir de préférence à certains
principes d'actions Les principes qui ne sont pas
périodiques ont eux-mêmes une sorte de flux et de reflux, causés par les dispositions successives dans lesquelles tombe l'esprit. Parmi les principes d'actions, il en est qui ont entre eux de l'affinité ; en sorte que, quand l'un gagne de l'influence, il excite tous ceux qui ont avec lui cette ailinité (4). Les dispositions d'esprit sont dues soit à cette ailinité, soit à des événements heureux et malheureux, soit à l'état du corps. De là la bonne et la mauvaise humeur; de là encore la confiance en soi-même et la timidité (5).
241. II est une confiance qui vient de ce qu'on s'attribue des talents ou des vertus qu'on n'a pas , ou qu'on attache une trop grande valeur à quelque avantage qu'on possède. Cette confiance est l'orgueil proprement dit, qui est la source d'une foule de vices odieux , tels
VI, p. Uj , T VI, p
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PRINCIPES ANIMAUX. 6l
que l'arrogance, l'injuste mépris des autres, la présomption et l'amour-propre (i).
242. 11 est une défiance qui est le contraire de l'élévation, qui détend les ressorts de notre àme, et glace tous les sentiments capables de nous conduire à de nobles entreprises. La défiance peut naître de la mélancolie, sorte de maladie de l'âme, qui procède de l'état du corps, qui jette une nuit lugubre sur tous les objets de la pensée, affaiblit tous les ressorts de l'activité, et donne souvent naissance à des rêves bizarres et absurdes, comme celui de Simon Brown, qui croyait n'avoir plus dame (2).
243. Ces principes sont ainsi nommés parce qu'ils ne peuvent exister que dans un être raisonnable. Leurs opérations requièrent non-seulement la volonté, mais encore le jugement ou la raison. Ces principes sont au nombre de deux : l'intérêt bien entendu et le devoir (3).
Intérêt bien entendu.
244. Quand nous apprenons à saisir le lien des événements et les conséquences de nos actions, et que nous embrassons d'un seul coup d'œil notre existence passée, présente et future, nous corrigeons nos premières idées du bien et du mal , et nous nous élevons à la notion de l'intérêt bien entendu (4).
245. Un homme peut manger par simple appétit , et c'est ainsi que mangent ordinairement les brutes; il
(1) T. VI, p. 108 (3) T. VI, p. 119-22.
0 T. vi. P. io§iio. |) r vr. P i>3-.>.4
peut manger pour flatter sou goût, bien qu'il ne sente pas l'aiguillon de la faim . et probablement les brutes peuvent l'imiter encore sur ce point; enfin il peut manger pour raison de santé, quand ni l'appétit , ni le goût ne l'y invite : la brute ne paraît pas capable de suivre cet exemple (i).
246. 11 peut arriver qu'un appétit soit combattu par un intérêt éloigné, ou par une considération de bienséance ou de devoir. Dans ce cas, l'homme ne pourrait soustraire sa volonté à l'influence d'un puissant appétit, s'il n'avait pas l'empire de soi. Les animaux n'ont pas un pareil empire, et dans leur constitution, c est la passion actuelle la plus forte qui triomphe toujours (a).
247. Le commerce et l'invention des instruments sont deux idées dont les bêtes ne sont pas capables (3).
248. Un chien peut s'abstenir de manger ce qui est devant lui par la crainte du châtiment qu'on lui a infligé en pareille circonstance, mais il ne s'en abstiendra pas par considération de santé ni pour quelque avantage éloigné. Un singe ayant été enivré se brûla le pied et ne voulut plus boire que de l'eau pure : c'eût là le point le plus élevé auquel les facultés dos bêtes puissent atteindre (»f).
St-ns du devoir.
249. i" L'intérêt bien entendu ne serait pas une règle de conduite suffisamment claire; 3° .il n élèverait pap le caractère de l'homme au degré de perfection
dont il est susceptible; V il ne pmcu ici ait pas à lui
(î) T. VI. p. 3:>. 3, T. VI, p. 366-.
(a) T. VI. P. 3g ',.. (4 T VI, p m.
seul tout le bonheur qu'il procure quand il est associé h un autre principe rationnel (i).
250. La notion du devoir est trop simple pour être définie (2).
251. Le devoir se distingue : i° de l'intérêt; 20 de l'honneur; 3° de l'éducation , de la mode , des préjugés et des habitudes (3).
252. Le mot devoir exprime ce que les Grecs appelaient xo xalov, et les Latins honestum (4).
253. La notion du devoir ne représente ni une qualité de l'acte, ni une qualité de l'agent, mais une relation entre l'agent et l'acte (5).
254. Il est nécessaire que la personne obligée soit douée d'entendement, de volonté, et de quelque degré de puissance active (6).
255. Nous ne sommes pas obligés à l'action d'autrui , c'est-à-dire à l'action qui ne dépend pas de notre volonté (7).
256. Notre espèce possède une faculté originelle en vertu de laquelle, quand nous sommes arrivés à l'âge de raison , non-seulement nous acquérons la notion du bien et du mal en général, mais encore nous reconnaissons que certains actes sont bons et certains autres mauvais (8).
257. Toute action humaine considérée sous le point de vue moral, nous paraît bonne, mauvaise ou indifférente (g).