‹ Critique de la philosophy de Thomas ReidChapitre 48 sur 60 · DES JUGEMENTS CONTINGENTS · texte numérisé non relu

DES JUGEMENTS CONTINGENTS

d II est évident qu'en matière de témoignage , la balance de notre jugement est inclinée par notre constitution du côté de la confiance. Cette tendance n'augmente pas en vertu de l'expérience. On peut l'appeler, faute d'un meilleur nom , principe de crédulité (i).

La crédulité est en effet naturelle , et l'expérience ne la corrige pas. Nous regrettons que dans son traité des facultés actives l'auteur ait rapporté cette crédulité à l'imitation : « Ce ne sont pas , dit-il , en parlant des enfants, les paroles du témoin, mais sa croyance quiles fait croire, leur croyance se règle sur la sienne, s'ils doutent, il doute de même; s'il est assuré , ils partagent son assurance [1 85]. » Pour que nous imitions l'opinion d'autrui , il faut que nous commencions par croire que cette opinion est légitime : c'est donc la foi qui détermine l'imitation et non l'imitation qui entraîne la foi. Je préfère, sur ce sujet, la thèse que Reid avait adoptée dans ses Recherches sur l'entendement humain, et dans son Essai sur le jugement (2).

Enfin nous allons faire sortir du sein des onzième et douzième principes contingents une dernière faculté intellectuelle que Reid n'a fait briller un instant que pour la replonger de nouveau dans les ténèbres. « Beaucoup d'événements qui dépendent de la volonté libre de nos semblables, ne laissent pas de pouvoir être prévus avec une probabilité plus ou moins grande [119]. Dans l'ordre de la nature, ce qui arrivera ressemblera probablement à ce qui est arrivé dans des circonstances semblables [120].

Qui ne reconnaît ici ce fameux principe dinduc-

(1) T. II. p. 348-5n. 2) T. II. p. 3o8 , 348-5o ; t Y. r 118

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tion que l'auteur avait si longuement décrit dans ses Recherches sur l'entendement humain , et dont il disait entre autres choses : « La croyance à la stabilité de la nature peut s'appeler principe d'induction; car c'est sur elle que repose tout raisonnement par induction et par analogie, ainsi que toutes nos perceptions acquises (i). »

<i En dernière analyse, tous les faux raisonnements de la science dérivent du principe d'induction. Bacon a régularisé l'emploi de cette faculté : on peut appeler le Novum organum, la grammaire du langage de la nature (2). »

Comment se lait-il que dans son Traité des facultés intellectuelles il ne fasse plus à la faculté inductive que des allusions détournées, qu'il ne la nomme, qu'en passant, au milieu d'un chapitre qui lui est étranger (3)? Comment se fait-il , qu'à propos des deux principes qu'il en dérive sciemment, il n'en prononce pas même le nom , bien loin de lui accorder, dans le cadre général , le titre et le rang qui lui appartiennent?

Ainsi, après avoir reproduit les facultés de conscience , de perception, de mémoire et de connaissance nécessaire, qui sont des facultés de certitude immédiate , l'essai sur le jugement nous l'ait entrevoir trois facultésde pure croyance, qui sont la faculté inductive, la loi naturelle en autrui, et la faculté interprétative. Rfeid n'a pas méconnu la différence qui existe entre, la certitude immédiate de la conscience, delà perception, de la mémoire, des jugements nécessaires (f), et la simple probabilité de l'induction . de la foi à l'autorité d'au-

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trui(i); mais s'il avait opposé hautement et ostensiblement ces deux genres de facultés les unes aux autres, il se serait tout à fait fixé sur le sens des mots connaissance et croyance qui ont toujours flotté vaguement dans son esprit, et il eût dressé un tableau plusexactetplusméthodique des facultés intellectuelles.

Venons aux jugements nécessaires. Dans le cours de ses ouvrages, Thomas Reid fait remarquer de temps en temps des propositions qu'il regarde comme marquées du caractère de nécessité : on s'attendait à les voir figurer toutes clans le tableau des jugements nécessaires; quelques-unes sont oubliées. Nous avons recueilli ces dernières et les avons joinies à la liste dressée par Reid lui-même , afin de la compléter. Ces connaissances sont celles delà divisibilité de la matière à l'infini , de son impénétrabilité, de l'espace pur et du temps absolu [ i2.i, 122, 123, 124].

Malgré l'omission que je viens de signaler, le chapitre sur les jugements nécessaires annonçait, de la part de Reid, l'intention de dresser un tableau complet de ces notions qui avaient été jusque- là éparses dans les traités de philosophie, et dont Platon et Descartes n'avaient donné que des exemples. Mais n'eston pas en droit de contester le caractère de nécessité attribué à quelques-unes de ces connaissances? Et d'abord la divisibilité de la matière à l'infini n'est-elle pas sujette à toutes les objections que Bayle a si habilement refaites sur le canevas laissé par Zenon? Peut-on regarder comme néeessaire une connaissance

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qui conduit à l'absurde? D'un autre côté, l'impénétrabilité de la matière est une hypothèse; c'est celle des atomes. Nous nous représentons la matière comme composée de petites fractions , adéquates aux plus petites fractions de l'espace : une fois qu'en vertu de cette supposition , nous avons comblé une partie de l'espace par une partie de matière, nous sommes obligés de mettre toute autre partie delà matière dans toute autre partie de l'espace, parce que nous comprenons que les parties de l'espace sont impénétrables les unes aux autres. Ce que nous appelons l'impénétrabilité de la matière est donc une hypothèse faite sur le modèle de l'impénétrabilité réciproque des parties de l'espace, qui est la seule nécessaire. Dans l'hypothèse qui compose la matière de points mathématiques, de monades ou de forces simples, que devient l'impénétrabilité de la matière?

Nous admettons la nécessité des notions d'espace pur et de temps absolu , parce que les objets de ces notions sont marqués du caractère de nécessité. Il n'en est pas de même de la plupart des autres principes reproduits par Thomas Reid. Les philosophes ont confondu, avec les véritables notions nécessaires, une multitude de propositions tau tologiqu es où l'altribiil ii!' fait que répéter le sujet; et c'est surtout par ce côté que la philosophie a été vulnérable. Par exemple , quand la percep tion extérieure nous a révélé qu'une chose existe, atODSnous besoin qu'une antre l'acuité vienne nous apprendre que cette chose existe , pour que nous formions ce be| axiome . ce qui est esl . ou : il est impossible que la même chose soit et ne soil pas; ce -qui revient a «lire : ce qui esl est. Quelques philosophes ont appelé cette proposition le premier principe delà connaissance, et

ont déclare que, sans elle, on ne pouvait faire un pas dans la science. Mais Descartes , et après lui les graves logiciens de Port-Royal, avait déjà condamné la stérilité de cette proposition. « Elle est, disait le premier, de bien peu d'importance , et ne nous rend de rien glus savants. La façon dont on réduit les autres propositions à celle-ci, est superflue et de nul usage (i). » « On ne voit pas de rencontre, disaient les seconds , où ce principe puisse jamais servir à nous donner aucune connaissance (2). » Et, en effet , la question n'est pas de savoir si ce qui est est, mais quelles sont les choses qui sont. Nous pouvons ramener à une tautologie du raêmn genre l'axiome suivant : il est impossible que ce qui a été fait ri ait pas été fait ; c'est-à-dire : ce qui a été a été- Vaines et frivoles propositions où l'esprit s'affirme à luimême qu'il sait ce qu'il sait; triste avancement dans les sciences , semblable au mouvement d'un bataillon qui marque le pas. Après ces formules, qui par leur généralité font encore illusion, et affectent une apparence de règle et d'axiome , il fallait bien arriver à ces propositions singulières qui en sont la traduction : Davus est Davus etnon OEdipus; un bateau est un bateau et pas autre chose j et Catérus , le contemporain et l'un des adversaires de Descartes, les proclame fort sérieusement des principes nécessaires (3). Locke avait trop beau jeu contre de pareils axiomes; la polémique qu'il a dirigée, après Hobbes et Gassendi , contre les idées innées . pouvait également combattre et détruire la plupart des prétendus axiomes nécessaires. Ces principes ne sont

(i) Œuvres philosophiques île (3) Œuvres philosophiques de Descartes, T. IV, p. i5G. Descartes, T. II, p. 5

(a) La Logique ou l'Art de penser, IVe partie, chap. VII.

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pas innés, disait-il, puisque les éléments dont ils se composent ne le sont pas (i). Il aurait pu ajouter : ces principes ne sont pas nécessaires , puisque le sujet n'est pas marqué du caractère de nécessité, et que l'attribut ne fait que répéter le sujet.

. Par ces motifs, nous effacerions de la liste de Reid les principes grammaticaux [i25], les axiomes logiques [126] , les axiomes mathématiques , dans lesquels 1) confond à tort les définitions [127]. Quand nous analyserons pe qu'il appelle le goût intellectuel, nous ferons voir que les axiomes du goût [1 28] ne sont pour lui que le résultat de facultés intellectuelles qui figurent déjà autre part, et de sentiments excités par les objets que saisissent ces facultés.

Nous admettons comme ventés nécessaires les premiers principes de morale [1 29].

Quant aux principes métaphysiques [ i3o ] , noirs sommes étonnés de retrouver, dans le premier, un jugement que l'auteur nous a déjà donné comme principes de vérité contingente. Il nous dit ici ; « Les pensées dont nous avons la conscience ont un sujet que nous appelons esprit [i3o]. » Et de l'autre part il avait dit : « Les pensées dont j'ai la conscience sont les pensées d un être que j'appelle mon esprit, ma personne, moi [1 1 o]. » C'était alors une vérité contingente , comment sest-eilr transformée? Descartes, après avoir laissé échapper son enthymème : Copito, ergo sum, s'est hâté de le retirer il avait voulu dire que la notion de sa penser et cette de sou existence lui viennent en même temps (a). Il

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n'y a là qu'un seul et indivisible l'ait de conscience , où nous n'établissons de différence que par abstraction. La notion de notre existence , sous quelque forme qu'elle se manifeste , est rapportée à une cause suffisante , quand on l'attribue à la conscience ; c'est donc un jugement contingent.

Dans l'exposé du premier principe métaphysique , l'auteur ajoute ces mots: «Les qualités sensibles qui sont l'objet de nos perceptions, ont un sujet que nous appelons corps [i3o]. » Mais le dédoublement de la matière en substance et qualité est une fiction à laquelle Descartes et Leibnitz ont opposé des hypothèses différentes. Le premier n'admet pour réalités que l'étendue et la pensée; le second, que des forces simples. Il n'y a plus rien ici qu'on puisse diviser en dessus et dessous, en substance et qualité. Nous ne savons de la matière que ceci : les objets que nous percevons par le ministère de nos sens existent réellement, et ils sont tels que nous les percevons. C'est précisément le cinquième principe de vérité contingente posé par Reid [i i3]; c'est la pure description du fait de perception. Nous ne pouvons reconnaître en tout cela aucune vérité nécessaire. Quant à l'énoncé ordinaire du principe de substance , il revient à ces termes : Tout dessus suppose un dessous ; je l'accorde, mais la question est de savoir s'il y a dans la matière un dessus et un dessous. Dès que vous posez un dessus , par cela même vous avez posé le dessous , et le prétendu axiome nécessaire de la substance n'est plus qu'une proposition tautologique, où la condition hypothétique du sujet aftècte l'attribut qui ie répète

Le second principe métaphysique de Reid est celui-

i Tout e«j qui cornuii ui.v iiV\i.4er est produit par

une cause [i3o]. » Il ne nous est pas donné, en effet , de comprendre que l'être sorte du néant. De là deux maximes, l'une païenne : ce qui existe a toujours existé ; l'autre chrétienne : ce monde a commencé, mais le Créateur lui préexiste. Le fond commun des deux maximes est celui-ci : il y a un être éternel. Le principe de Reid est donc mis sous une forme trop particulière , car c'est une question de savoir si quelque chose commence véritablement d'exister. Mais, répondra-t-on, les changements sont des commencements d'existence , au moins pour les phénomènes , et sous ce rapport il est permis da dire : Tout ce qui commence d'exister est produit par une cause. Sous cette forme le principe signifie : Tout changement présuppose un être pouvant changer par lui-même ou par autrui. Or, au dedans de nous , l'idée de pouvoir est donnée par la conscience; au dehors elle est supposée par l'induction. Ce qui dépasse l'expérience et l'induction dans le principe qui précède, est donc ceci : tout changement présuppose un être , c'est-à-dire : il y a un être qui n'a pas commencé, ou il y a un être éternel.

Quant au troisième principe métaphysique de Reid «que l'intelligence et le dessein dans Y effet, prouvent un dessein et une intelligence dans la cause [i3o],» il rentredansle second. La question qui divise le paganisme et le christianisme est précisément de savoir si le monde est un effet , c'est-à-dire s'il a commencé. S'il n'a pas commencé, il a toujours été ce qu'il est, ou il a toujours eu le pouvoir de l'être. S'il a commencé, un autre pouvoir l'a précédé. De toutes façons , il y a un être éternel. ("est là le point d'accord de toutes les religions et la vraie connaissance nécessaire. Faire dériver la croyana à la création du monde , de l'idée que le mondé est un

effet , c'est tourner dans un cercle. Cette croyance nous vient de la nécessité où nous sommes d'admettre la toute-puissance de Dieu , et de ne la borner que par l'absurde. Or, si c'était le lieu , je montrerais que la création a laquelle certains esprits répugnent n'est pas plus difficile à comprendre que la formation qu'ils accordent.

Que laisserons-nous donc subsister des connaissances nécessaires mentionnées par Thomas Reid , soit dans l'essai sur le jugement , soit ailleurs? i° la notion d'un espace pur; 2° celle d'un temps absolu; 3° celle d'un être infini ; 4° les conceptions géométriques ; 5° les conceptions morales.

Ces connaissances sont-elles purement subjectives ou s'adressent-elles à quelque élément objectif? Protagoras et David Hume adoptent la première solution ; Platon se prononce pour la seconde , non-seulement à l'égard des notions que nous appelons nécessaires , mais même pour les simples notions générales de l'expérience, et il fait des types incréés de la grandeur et de la cluité (i). Entre ces deux doctrines exclusives se placent celles de Descartes et de Reid, qui font un choix. Pour Descartes, la conception de l'espace ou de l'étendue ( il prend ces deux mots comme synonymes ) , et la conception de l'être infini , sont les seules auxquelles correspondent des réalités extérieures,- les autres conceptions, même celle du temps, ne sont rien en dehors de notre esprit (2). Pour Reid « toutes les vérités nécessaires sont des vé- » rites abstraites, à l'exception d'une seule, celle de » l'existence de Dieu , qui est à la fois une vérité de

(1) Phe.lon, XIX , XLIX. Descartes, T. I'r, p. 253 aS3, et

;•.>) Œuvres Philosophiques de T. III. p. 368.

» fait et une vérité nécessaire [i3i]. » Jl semble insinuer par là que ni la notion de temps, ni même celle d'espace, ne sont des vérités de fait, c'est-à-dire des vérités objectives. Il aurait donc étendu la subjectivité plus loin encore que Descartes. Pour nous, tout en admettant avec Descartes et Reidque la conception de l'idéal géométrique et la conception de l'idéal moral sont des nécessités subjectives, qui n'existent pas en dehors de la pensée humaine et de la pensée divine , nous reconnaissons une nécessité objective dans l'espace et le temps comme dans l'être infini.

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