LA PHILOSOPHIE DE KANT EN FRANCE DE 1773 A 1814 XI
l'artillerie en 1780, tint garnison à Toul, puis à Metz^ enfin à Strasbourg où il fut témoin des cures magnétiques de Mesmer et publia un roman, le Magnétiseur amoureux (1787). En même temps il étudiait le grec, l'hébreu et composait des essais dramatiques. Il accueillit la Révolution avec enthousiasme, mais se refroidit bientôt et Ht connaître ses opinions dans divers opuscules, dont le dernier intitulé, De la Liberté (Metz 1791), eut trois éditions, mais l'obligea à quitter la France en 1792. Après avoir vainement essayé d'y rentrer, il se fit immatriculer comme étudiant à Gôttingue et entra en relations avec les professeurs Eichhorn, Heyne, Kâstner, Sartorius, Spittler et, Schlôzer, le célèbre historien. En 1797, il faisait paraître à Berlin les Lettres Westphaliennes du Comte de R. M. à Madame de H. sur plusieurs sujets de philosophie, de littérature et d'histoire — et contenant la description pittoresque d'une partie de la Westphalie. Dans cet ouvrage, qui est iucontestablement de Villers',il était question du magnétisme animal et de la philosophie kantienne : Jacobi trouva les lettres charmantes et M™« de Staël les lut avec un grand intérêt*. Villers pensa alors à se rendre en Russie, oij son plus jeune frère avait déjà trouvé une patrie; mais en passant par Lûbeck, il y rencontra la fille de Schlôzer, mariée à de Rodde, un marchand qui devint sénateur et bourgmestre; il contracta une liaison qui dura toute sa vie avec cette femme, que M™« de Staël, en 1803, appelait une grosse Allemande, dont elle n'avait pas encore percé les charmes.
Il s'appliqua dès lors à l'étude de la littérature allemande et surtout de la philosophie de Kant, il se donna pour tâche de faire connaître l'une et l'autre à la France. Un émigré français, Baudus, avait fondé à Altona une gazette, qui avait paru de juillet 1795 à janvier 1796, puis s'était fixé à Hambourg où il groupa comme rédacteurs du Spectateur du Nord^ tous les émigrés qui avaient quelque talent. Rivarol y vivait
Jatiren 180G bis 1814, Hamburg, 1845; W. von Bippen, Cb. von Villers, und saine deutschen Bestre.hungen, Preuss. Jahrbiicher, Bd. 27, p. 288- 307 ; Isler. Briefe ?ài Ch. de Villers, Zweite Ausgabe, Hamburg, 1883.
• Voyez Islcr, op. cit. Xi, 149, 288 et Villers, Philosopbie de Kant.
3 Isler. op. cit., p. 149 et 288-
Xn AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR
alors et y publiait le Discours préliminaire du nouveau Dictionnaire de lalangue française, qu'il ne devait jamais achever. M"" deGenlis y séjournait; Delille y arrivait en 1799, Sénac de Meilhan y vivait quelque temps; Chênedollé, l'abbé Louis et l'abbé de Pradt, Talleyrand pouvaient y rencontrer Jacobi et Klopstock. Villers fut le principal collaborateur de Baudus ' : il donna une notice littéraire sur Kant et sur l'état de la métaphysique en Allemagne au moment où Kant avait commencé à y faire sensation. Il vantait l'incroyable variété des connaissances de Kant en physiologie, en histoire naturelle, en astronomie, en mathématiques, dans les belles-lettres et les différentes branches de la philosophie : il montrait que Kant avait conjecturé l'existence d'Uranus découvert vingtsix ans plus tard par Herschell, qu'il avait pris une place distinguée parmi les métaphysiciens etfixé sur lui l'attention générale par l'écrit intitulé, Unique base possible à une démonstration de l'existence de Dieu, dont il avait depuis lors complètement désavoué la doctrine. L'importance de la dissertation inaugurale de 1770 *, l'influence exercée sur Kant par la lecture des Essais de Hume sur la nature humaine y sont fort bien marquées. L'apparition de la Critique de la Raison pure était signalée comme un événement qui devait produire dans le monde philosophique une révolution aussi étonnante, mais moins orageuse que celle qui se préparait dans le monde politique. Reinhold était présenté comme ayant réussi à faire goûter au public savant, en 1786 et 1787, la nouvelle philosophie. Tout en signalant l'appui que Kant semblait avoir donné par cet ouvrage à ceux qui disaient hautement que la métaphysique n'est au fond qu'une chimère, Villers montrait que Kant avait ouvert de nouvelles routes au raisonnement, qu'il avait rétabli, en s'appuyant sur la moralité, de nouveaux arguments pour l'existence de Dieu, la réalité de notre libre arbitre, l'immortalité de nos âmes; mais il lui paraissait cependant que ce puissant athlète était plus vigou-
* Voyez Sainte-Beuve^ Ghâtoaubriand et son groupe littéraire, vol. II ; de Lescure, Rivarol et la Société française pendant la Hévolulion et l'émigration.
2 Voyez p. IL