‹ Critique de la raison pratiqueChapitre 31 sur 67 · XXX AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR · texte numérisé non relu

XXX AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR

vérités ne sont qu'en germe S permettraient sans doute de contester que Degérando ait bien saisi l'œuvre de Kant ; mais le même reproche, en admettant qu'il soit fondé, pourrait être fait à plusieurs de ceux qui, en France et en Allemagne, se sont occupés du kantisme et il porte sur l'interprétation plutôt que sur l'exposition du système. Tous ceux qui, après avoir étudié dans les sources la philosophie allemande de 1780 à 1803, liront l'ouvrage de Degérando, conviendront qu'il la fait connaître d'une façon aussi exacte et aussi détaillée qu'on pouvait le souhaiter alors et beaucoup mieux même que plus d'un historien postérieur.

En 1808, Degérando revint sur la philosophie de Kant dans le rapport historique sur les progrès de la philosophie depuis 1789, présenté à l'Empereur par la classe d'histoire et de littérature ancienne de l'Institut. Aucune nation de l'Europe, disait-il, n'a réuni un ensemble aussi complet de travaux sur l'histoire de la philosophie ; seule l'Allemagne nous a présenté un brillant système, celui de Kant, qui, sur un problème insoluble, a produit les efforts les plus hardis peut-être que la métaphysique ait tentés depuis Aristote; on a admiré l'ensemble systématique qui unit toutes les parties de sa doctrine, applaudi à une foule d'analyses ingénieuses, d'aperçus féconds, éprouvé une sorte d'enthousiasme pour cette morale stoïque et désintéressée qui bannit du code de nos devoirs tous les calculs de l'égoïsme. En même temps Degérando signalait les travaux de Stapfer,qui avait cherché à mettre la partie la plus épurée de la doctrine de Kant en harmonie avec le christianisme.

En 1805, Prévost, dans ses Fssais de philosophie, disait que la philosophie de Kant était connue en France par des abrégés assez clairs et assez bien faits pour qu'on pût en juger, mais que les esprits ne semblaientpas disposés à l'accueillir; il indiquait, dans le cours de son ouvrage, quelques points qui lui paraissaient avoir été bien mis en lumière par Kant. La même année, D. de Tracy, trouvant dans le grand ouvrage

* Ces deux derniers points se trouvent dans le 3» volume où Jeu Considérations sur le crilicisme tiennent prés de ÎJO i>agos.

LA PHII.OSOPHIB DE KANT BN FRANCE DE 1773 A 1814 XXXI

de Degérando un respect excessif pour les préjugés populaires que nous croyons, disait-il, peut-être à tort, communs en Allemagne, et une tendance trop marquée à parler des Français comme de gens légers, volages, impatients, reculant à la vue d'un in-4°. très inférieurs à leurs voisins, répondait à son tour aux disciples de Kant qui accusent les Français d'ignorer et de dédaigner la doctrine de leur maître : « Beaucoup de personnes parmi nous, disait il. connaissent les idée? de Kant, quelques-unes les adoptent; mais le plus grand nombre les rejette et les néglige, parce que, cultivant beaucoup l'étude de l'intelligence humaine, nous pensons en général que ces idées reposent sur une connaissance très imparfaite de nos facultés intellectuelles et que nous n'aimons pas à nous occuper de ce qui nous parait porter sur une base fausse. » Il est d'ailleurs persuadé que ce sont là précisément les raisons dont se sont servis les amis de Degérando, pour l'engager à ne pas publier les traductions qu'il avait déjà faites ^ Le jugement porté par D, de Tracy est, dans ses grandes lignes, accepté par presque tous les idéologues : nous avons déjà cité celui de Lancelin; Laromiguière parle du vice de quelques modernes dont les écrits semblent vouloir faire revivre la barbarie du moyen âge*. Thurot' avoue que Kant a traité quelques-unes des questions les plus difficiles de la métaphysique avec une sagacité peu commune, mais il ne voit dans son système que des combinaisons de notions abstraites, d'autant plus profondes qu'elles sont plus vides. Daunou se montre plus sévère encore et Portails n'est guère plus indulgent. En revanche, les adversaires des idéologues, ceux qui cherchent à faire accepter des doctrines nouvelles, en parlent avec beaucoup d'estime. Chateaubriand le cite, dans le Génie du christianisme, comme ayant combattu Locke et Condillac,

* Logique, p. 287 (note).

« Ce qui est assez curieux, c'est que prenant Villers à la lettre, s'appuyant en outre sur Slapfer et sur la traduction latine de Schmidt- Physeldek, il combat Kant comme allant plus loin |ue Gassendi, Locke et Condillac (5« éd., II, 160).

3 Daunou dit de lui que Reid, Kant, Platon, Leibnitz, ne lui étaient pas moins familiers que Condillac, etc.

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et demande plus tard à Barchou de Penhoëii de le renseignei sur sa philosophie; Gall et Spurzheim le louent et acceptent sa doctrine sur la liberté*; Ampère, dès 1805, discute les réflexions de M. de Biran avec un Genevois qui est grand partisan de Kant. En 1812, écrivant à Biran qu'on n'a aucune idée de Kant si l'on s'en rapporte à Degérando, à Villers ou à D. de Tracy, il affirme que si Kant s'est trompé dans les conséquences, il a profondément marqué les faits primitifs et les lois de l'intelligencehumaine*. Cuvier, qui avait eu pour maître Schwab, l'adversaire de Kant, avait cependant prorais à Villers de faire un compte rendu de son ouvrage dans la Décade et il lui écrit en 1802 pour lui demander ce que pensent les kantistes de ce que l'on fait en France et lui annoncer que « nos matérialistes, n'ayant pas voulu des noumènes et de l'entendement pur, vont être obligés d'avaler la transsubstantiation^ » Stapfer cherche à lui gagner des adhérents, écrit pour la Biographie universelle les articles Kant et Villers ; la Société philosophique fondée dès 1811 compte parmi ses membres, outre Royer-Collard, M. de Biran et Cousin, Cuvier qui avait étudié avec Schwab, Ampère, Degérando et Stapfer, Guizot qui se vantait d'avoir été élevé à l'école de Lessing : elle eut plus d'une fois l'occasion d'exposer, de discuter et d'accepter en tout ou en partie les doctrines de Kant.

Nous arrivons enfin au plus illustre des écrivains qui ont admiré Kant et l'ont fait admirer, à M""' de Staël.

Dans son livre sur la Littérature, M°" de Staël accusait les littérateurs allemands de manquer de goût. A Villers, qui le lui reproche, elle répond, le 1" avril 1802, qu'elle trouve Locke très conciliable avec Kant; elle est d'accord absolument avec lui sur les conséquences qu'il tire du système qui fait tout dépendre des sensations et qui dégrade l'âme au lieu de l'élever, mais elle distingue Diderot et Helvétiusde Rousseau, de Montesquieu et raèmede Voltaire en son bon temps. Quant àCondillac, c'est un homme qui lui paraît avoir par-

♦ Des dispositions innées de l'âme et de l'esprit, 1811, pages 178 et 181.

» B. Saint-Hilaire, Philosophie des deux Ampère.

• Isler, p. 60.

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