LA PHILOSOPHIE DE KANT EN FRANCE DE 1773 A 1814 XXXVII
pratique, quand M. Alcan nous a proposé de publier le présent ouvrage : aous avons fait une traduction nouvelle et nous l'avons comparée à celles que nous avions déjà faite?, pour choisir sur chaque passage celle qui nous paraîtrait la plus exacte. Nous avons eu sous les vaux rexcellente traduction latine de Born, la traduction française de Barni, ]^ traduction anglaise d'Abbot. Comme il n'3' a pas, dans deux langues différentes, deux mots correspondants qui expriment et éveillent exactement les mêmes idées chez ceux qui sont le plus habitués à en faire usage, nous avons fort souvent essayé de rappeler toutes les idées élémentaires que réunit un mot allemand en citant les mots français, anglais ou latins, qui en éveillent chacun un certaih nombre. Nous avons fait tous nos efforts pour profiter des travauc de nos prédécesseurs et rendre le texte d'une façon aussi exacte et aussi précise que possible, en évitant les fausses interprétations qui peuvent provenir de l'emploi d'un même terme pour rendre deux mots différents (cf. TFj7/kiihr, p. 132; blosse, p. 2; gesetsliches^ p. 4; unbedingt, p. 16; Zwangei \tithigung,ç. 54; VerUindttng ei Verknùplung, Bestimmungsgi-und et Trieifcder, p. 134; Gesinnung, p. 178, etc.), en remplaçant, par les noms auxquels ils se rapportent, les nombreux pronoms qui donnent souvent lieu à des équivoques chez Kant, en coupant, quand on pouvait le faire sans inconvénient pour le sens, les longues phrases surchargées d'incidentes. Nous avons consulté quelques personnes qui font de l'étude de l'adlemand leur occupation spéciale et nous les remercions ici des indications utiles qu'elles nous ont quelquefois données ; nous avons surtout à remercier M. Boutroux, qui a bien voulu examiner avec nous quelques-uns des endroits où nous avons cru devoir rendre tout autrement que nos prédécesseurs les mots et les expressions de Kant. Nous nous sommes servi du texte de Hartenslein, nous avons consulté les éditions de Rosenkranz et de Kehrbach : les notes du texte marquées par un astérisque sont de Kant, les autres, destinées à justj^er l'interprétation que nous en avons donnée, sont numérotées et portent nos initiales. D'autres notes, devant servir de commentaire philosophique, ont été placées à la fin du volume. Les mots en italique, dans notre traduction, sont ceux que Kant a mis en gros caractères dans le texte.
Cet ouvrage est intitulé simplement Critique de la raison pratique en général et non Critique de la raison pure pratique, comme semble l'exiger le parallélisme de la raison pratique avec la raison spéculative ; le motif en sera suffisamment indiqué par ce traité lui-même. 11 doit uniquement établir qu'il y a une raison pure pratique et il en critique dans cette vue tout le pouvoir (Vermogen) pratique. Si cette entreprise réussit, il n'est pas besoin de critiquer le pouvoir par lui-même^ pour savoir si la raison, en s'attribuant prôsomptueusement un tel pouvoir, ne se dépasse [iibersteige) pas elle-même (comme cela arrive à la raison spéculative). En effet, si elle est réellement pratique, en tant que raison pure, elle prouve sa réalité et celle de ses concepts par le fait même, et tout raisonnement subtil {Verniinfteln)y niant
KANT, Crit. de la rais. prat. 1
la possibilité pour elle d'être pratique, est fait en pure perte {ist vergehlich) *.
Avec ce pouvoir est aussi fermement établie désormais la liberté trancendantale en prenant cett« expression au sens absolu que réclamait, dans son usage du concept de causalité, la raison spéculative pour échapper à l'antinomie où elle tombe inévitablement lorsque, dans la série de la liaison causale, elle veut concevoir V inconditionné (UnbeJingte). Ce concept, la raison spéculative ne pouvait le poser que problématiquement, comme non impossible à penser, sans en affirmer (sichern) la réalité objective, et uniquement pour ne pas être attaquée dans son essence et plongée dans un abîme de scepticisme, à cause de la prétendue impossibilité de ce qu'elle doit au moins faire valoir comme concevable [denkhar).
Le concept de la liberté, en tant que la réalité en est prouvée (bewiesen) par une loi apodictique de la raison pratique, forme la clef de voûte de tout l'édifice d'un système de la raison pure et môme de la raison spéculative. Tous les autres concepts (ceux de Dieu et de l'immortalité qui, comme simples (blosse)* idées, demeurent sans support dans la raison spé-
^ Barni traduit -.Un'y a pas de sophisme qui puisse rendre doutmtse la possibilité de son existence ; Abbot dit de mémo : the possibility ôf Us being real ; Born : contra possibilitatem illius. — Le texte porte : die MbgAchkeit, es zu sein, qu'il faut nécessairement traduire : te possibilité d'être cela, c'est-à-dire pratique. (F. P.)
2 Nous traduisons par simples le mot biosse qu'Abbot rend par mère; en le traduisant par pures comme Baini, on s'expose à le faire confondre avec reine, qui a un sens distinct. (F. P )
culative, se rattachent à ce concept et acquièrent avec lui et par lui, de la consistance et de la réalité objective, c'est-à-dire que leur possibilité est prouvée par le fait que la liberté est réelle ; car cette idée se manifeste par la loi morale.
Cependant la liberté est aussi la seule de toutes les idées de la raison spéculative dont nous connaissons {wissen) à priori la possibilité, sans toutefois la percev oÎT (einzusehen), parce qu'elle est la condition* de la loi morale, que nous connaissons. Les idées de Dieu et d'immortalité ne sont pas des conditions de la loi morale, mais seulement des conditions de l'objet nécessaire d'une volonté déterminée par cette loi, c'est-à-dire de l'usage simplement pratique de notre raison pure. Aussi pouvons-nous affirmer que nous ne connaissons ni ne percevons, je ne dirai pas simplement la réalité, mais même la possibilité de ces idées. Toutefois elles sont les conditions de l'application de la volonté moralement déterminée à l'objet qui lui est donné à priori (le souverain bien). On peut donc et on doit en admettre la possibilité au point de vue pratique, quoiqu'on ne puisse Ihéori-
* Pour cpi'on ne songe pas k trouver ici des inconséquences, parce que je nomme maintenant la liberté la condition de la loi morale, et ';^ve je soutiens par la suite, dans ce traité, que la loi morale est la condition sans laquelle nous ne pouvons d'abord devenir consciente de la liberté, je rappellerai seulement que la liberté est sans doute la ratio essendi de la loi morale, mais que la loi morale est la ratio cognoscendi de la liberté. Car si la loi morale n'était d'abord clairement conçue (gedachl) dans notre raison, nous ne nous croirions jamais autorisés à admettre une chose telle que la liberté (quoiqu'elle n'implique pas contradiction). Mais s'il n'y avait pas de liberté, la loi morale ne se trouverait nullement en nous.
quement ni la connaître, ni la percevoir. Il suffit pour justifier cette conclusion, au point de vue pratique, que ces idées ne contiennent aucune innpossibililé interne (contradiction). Ici donc, il y a un principe d'assentiment (Fukrwahrhaltens) simplement subjectif par rapport à la raison spéculative, mais qui cependant, valable objectivement pour une raison pratique en même temps que pure, donne réalité objective et autorité [Befugniss) aux idées de Dieu et d*immortalité, par l'intermédiaire du concept de la liberté. Bien plus, il se produit une nécessité subjective (un besoin de la raison pure) de les admettre. La raison ne reçoit pas pour cela d'extension en connaissance théorique; seulement la possibilité, qui n'était auparavant qu'un pro^/t^???e, devient ici une assertion, et ainsi l'usage pratique de la raison est lié avec les éléments de la raison théorique. Ce besoin n'est pas le besoin à peu près hypothétique d'un dessein arbitraire de la spéculation, d'après lequel on devrait admettre quelque chose, si l'on veut, dans la spéculation, user aussi complètement que possible de la raison, mais c'est un besoin, aijant force de loi (gesetzliches) \ d'admettre une chose sans laquelle ne peut avoir lieu ce qu'on doit sans relâche (umiachlasslich) se proposer pour but de ses actes.
< Barni traduit par légitime. Mais le mot légitiim et le mot légale qui traduirait i)lus exactement encore le mot allemand, ont en franijais un sens tout différent de celui que Kant doimo k gesetzliches, l'adjeelif de Gesetz; aussi ne le traduirons-nous jamais ni ftar l'un ni par Vautre de ces mots. Kant emploie d'ailleurs le mot legalitHl (cU. luj, qu'il distingue de Gesctzlichkeit. (F. P.)
Il serait sans doute plus agréable pour notre raison spéculative de pouvoir, par elle-même et sans ce détour, résoudre ces problèmes et de tenir prête cette solution, comme une lumière à suivre (^ifwic/i() pour l'usage pratique ; mais notre faculté de spéculation n'a pas été aussi bien traitée. Ceux qui se vantent d'avoir ces connaissances si hautes ne devraient pas les cacher, mais les offrir publiquement à l'examen et à la vénération {Hochschàlzung). Ils veulent prouver ; eh bien ! qu*ils prouvent donc, et la critique déposera toutes ses armes aux pieds des vainqueurs. Quid statis ? Nolint, Atqui îicet esse beatis. — Donc, puisqu'en fait, ils ne le veulent pas, probablement parce qu'ils ne le peuvent, il faut encore une lois re[)rendre nos armes, chercher dans l'usage moral de la raison, et fonder sur cet usage les concepts de Dieu^ de liberté^ d'immoi'taîitéy à la possibilité desquels la spéculation ne trouve pas de garanties suffisantes.
Ici s'explique tout d'abord aussi (auch allerersl) l'énigme de la critique, à savoir comment on peut, dans la spéculation, dénier (absprechen) la re'fl/ife objective à l'usage supra-sensible des catégories et cependant la leur reconnaître, relativement aux objets delà raison pure pratique, car cela doit paraître nécessairement inconséquent, aussi longtemps qu'on ne connaît cet usage pratique que de nom. Mais si maintenant, par une analyse complète de la raison pratique, on apprend que la réalité dont il est ici question (gedachte Realitat hier) n'implique aucune
détermination théorique des catégories, aucune extension (ie la connaissance au supra-sensible, mais qu'on veut dire seulement qu'à cet égard un objet leur appartient en tout lieu (ûberall), parce qu'elles sont contenues à priori dans la détermination nécessaire de la volonté ou liées inséparablement à son objet, l'inconséquence disparaît, puisque l'usage qu'on fait de ces concepts est différent de celui que réclame la raison spéculative. Au contraire, une confirmation à peine espérée jusque-là et très satisfaisante de la manière conséquente de penser {consequenten Denkungsart) de la critique spéculative nous apparaît maintenant ; car celle-ci nous enjoignait de ne voir dans les objets de l'expérience, pris comme tels et comprenant notre propre sujet, que des phénomènes (Erscheinungen), mais en même temps de leur laisser comme fondement des choses en soi, partant de ne prendre ni tout objet suprasensible pour une fiction, ni son concept pour un concept vide : voici maintenant la raison pratique qui, par elle-même et sans s'être concertée avec la raison spéculative, accorde de la réalité à un objet supra-sensible de la catégorie de la causalité, à la liberté (quoiqu'elle ne la lui accorde, comme à un concept pratique que pour l'usage pratique), et confirme ainsi, par un fait, ce qui dans le cas précédent pouvait être simplement pense (gedachten). En même temps, cette assertion étrange, mais incontestable de la critique spéculative, que même le sujet pensant n'est pour lui-même dans lintuition intérieure
qu'un simple phénomène, est complètement aussi confirmée dans la Critique de la raison pratique, si bien qu'il faut en venir à l'admettre, quand même elle n'aurait pas été prouvée par la Critique delà raison spéculative *.
Par là aussi, je comprends pourquoi les objections les plus graves contre la critique, quej'aie rencontrées jusqu'ici, tournent précisément autour de ces deux points capitaux (Anijeln) : d'une part, la réalité objective des catégories appliquées aux noumènes, niée dans la connaissance théorique, affirmée dans la connaissance pratique; de l'autre^ la prétention paradoxale de se considérer comme noumène en tant que sujet de la liberté, mais en môme temps comme phénomène dans sa propre conscience empirique et par rapport à la nature. Aussi longtemps, en effet, qu'on n'avait pas de concepts déterminés de la moralité et de la liberté, on ne pouvait conjecturer, d'un côté, ce qu'on voulait donner pour base comme noumène au phénomène supposé, et, d'un autre côté, s'il est même possible de s'en faire encore un concept quand auparavant on a affecte (geividmet) tous les concepts de l'entendement pur, dans l'usage théorique, exclusivement
* L'union de la causalité comme liberté, avec la causalité comme mécanisme de la nature, établies, la première par la loi morale, la seconde par la loi de la nature, mais toutefois dans un seul et même sujet, dans l'homme, est impossible si Ton ne représente l'homme, par rapport à la première, comme un être en soi, par rapport à la seconde comme un phénomène, l'être en soi étant alors représenté dans îa conscience piire^ le phénomène dans la conscience empirique. Autrôment la contradiction de la raison avec elle-même est inévitable.
aux simples phénomènes. Seule une critique détaillée de la raison pratique peut faire disparaître toute méprise (Missdeutung) et mettre en pleine lumière la manière conséquente de penser {conséquente Denkungsart) , qui en fait précisément le principal mérite.
Cela suffit à expliquer pourquoi, dans cet ouvrage, les concepts et les principes de la raison pure spéculative, qui ontdéjà subi cependantleurcritiqueparticulière, sont soumis de nouveau encore à l'examen. Ce procédé ne convient pas bien, dans d'autres cas, à la marche systématique par laquelle on constitue une science (puisque les choses jugées peuvent à bon droit être citées, mais non être mises de nouveau en discussion). Dans le cas présent, cependant, il était permis et même nécessaire, parce que la raison est considérée au moment où elle passe à un emploi de ces concepts, tout différent de celui qu'elle en faisait auparavant. Ce passage rend une comparaison de l'ancien et du nouvel usage nécessaire pour bien distinguer la nouvelle voie (G/m) de la précédente et faire remarquer en même temps la connexion (Zusammenhang) de l'une et de l'autre. Aussi des consiijérations de cette espèce, entre autres celles qui mi pour objet, une fois encore, le concept de la liberté dans l'usage pratique de la raison pure, ne doivent-elles pas être considérées comme une parenthèse [Einschiebsel) \ servant presque unique-
2 Born dit instar épisodiorum, et Bami comme des épisodes ; Abhot emploie justement le terme interpolation. (F. P.)
ment à combler les lacunes du système critique de la raison spéculative (car ce dernier est complet à son point de vue), et comme des étais et des nrcsboulants ajoutés après coup à une construction trop rapidement faite, mais bien comme de véritables membres qui rendent visible la cohésion du système et font percevoir maintenant dans leur forme réelle (m ihrerrealen Darstelhing), des concepts qui ne pouvaient, dans la Critique de la raison pure (dort), être représentés que d'une manière problématique. Cette remarque s'applique spécialement au concept de la liberté, à propos duquel il faut remarquer avec étonnement que bon nombre d'hommes se vantent de le percevoir très bien (ganz wohl einzusehen) et d'en pouvoir expliquer la possibilité, en le considérant simplement au point de vue psychologique, tandis que, s'ils l'avaient d'abord examiné avec soin au point de vue transcendantal, ils auraient reconnu non seulement qu'il est indispensable (seine Unentberlichkeit) comme concept problématique pour l'usage complet de la raison spéculative, mais encore qu'il est absolument incompréhensible. Si ensuite ils étaient passés à l'usage pratique de ce concept, ils auraient dû en venir d'eux-mêmes précisément â une détermination de ce concept, relativement à ses principes, identique à celle à laquelle ils ont aujourd'hui tant de peine à donner leur assentiment {zu luelcher sic sich so ungern verstehen ivollen). Le concept de la liberté est la pierre d'achoppement de tous les empi-
ristes \ mais aussi la clef des principes pratiques les plus sublimes pour les moralistes critiques, qui comprennent par là la nécessité de procéder rationnellement. C'est pourquoi je prie le lecteur de ne pas parcourir d'un œil distrait {mit jluchtigen Auge) ce qui est dit de ce concept à la fin de l'Analytique.
Un système commecelui de la raison pure pratique, développé ici par la critique de cette raison, a-t-il coûté beaucoup ou peu de peine, surtout pour ne pas manquer le vrai point de vue d'où l'ensemble peut en être exactement esquissé (vorgezeichnet) ? Je dois en laisser juger ceux qui se connaissent à ce genre de travail. Cesystème suppose à la vérité les Fondements de la MétapJnjsique des mœurs, mais seulement dans la mesure oii ceux-ci nous font faire préalablement connaissance avec le principe du devoir, en indiquent une formule déterminée et la justifient'; pour le reste, il se suffit par lui-même {besteht durch sich selhst). La division de toutes les sciences pratiques n'a
* Barni traduit pair empiriques ; nous préférons conserver la forme (Empiriften) employée par Kant. C'est ce que font d'ailleurs Born et Abbot. (F. P.)
* Un critique qui voulait trouver quelque chose à blâmer dans cet écrit a touché plus juste qu'il ne l'a peut-être pensé lui-même, en disant qu'on n'y établit aucun principe nouveau; mais seulement une formule nouvelle de la moralité. Mais aussi qui voudrait introduire un nouveau principe de toute moralité, et le découvrir également le premier ? comme si avant lui le monde avait été, à propos de la nature du devoir, dans une ignorance ou dans une erreur générale ! Mais celui qui sait ce que signilie pour le mathématicien une formule qui détermine, d'une manière tout à fait exacte et sans laisser de place à l'erreur {nichl verfehlen lassl), ce qu'il yak faire pour résoudre un problème, ne regardera pas comme insignittante et inutile une formule qui rend le môme service pour tout devoir en général.
pas été ici ajoutée en comp/eWw^ comme cela aétéfait dans la Critique de la raison spéculative : il y a, decette omission, un motif valable dans la nature même du pouvoir de la raison pratique. Car la détermination spéciale des devoirs, commedevoirs des hommes, en vue de leur division, est possible seulement quand le sujet de cette détermination (l'homme^ a été connu d'après sa nature réelle, au moins dans la mesure où cela est nécessaire par rapport au devoir en général. Mais cette détermination n'appartient pas à une Critique de la raison pratique en général, qui n'a qu'à indiquer d'une manière complète les principes de la possibilité, de l'étendue {Umfang) et des limites de la raison pratique, sans référence spéciale à la nature humaine [ohne hesondere Beziehinig auf die menschUche Nature), La division appartient donc ici au système de la science, non à celui de la critique.
J'ai, dans lesecond chapitredel'Analytique, donné, je l'espère, satisfaction à un critique ami de la vérité, mordant (sc/ïfl7'/<en) et cependant toujours digne de considération, qui objectait que, dans les Fondements de la Métaphysique des mœurs, le concept du bien n avait pas été établi (comme cela eût été nécessaire dans son opinion) avant le principe moral ".
* On pourrait encore m'objecter que je n'ai pas non plus expliqué luparavant le concept de la faculté de désirer {BegehrungsvermOgens) )u du sentiment du plaisir, bien que ce reproche soit injuste, parce ju'on devrait supposer raisonnablement que cette explication a été lonnée dans la psychologie Mais la déUnilion pourrait, il est vrai, i être posée de manière à donner le sentiment du plaisir pour prinîipe à la détermination de la faculté d© désirer (comme en effet cela
J'ai également tenu conaptede quelques autres objections, qui me sont venues d'hommes auxquels la recherche de la vérité tient manil'estement à cœur (car ceux qui n'ont devant les yeux que leur ancien système et qui ont déjà arrêté à l'avance ce qui doit être approuvé ou désapprouvé, ne me demanderont aucune expHcation qui pourrait embarrasser le chemin de leur opinion privée = ihrer Privatabsicht im Wege sein kônnte). Et c'est ainsi que j'en userai désormais.
Quand nous avons à étudier une faculté particulière de l'âme humaine liaus ses sources, son contenu, ses limites, nous ne pouvons certes pas, en
se produit d'ordinaire), et ainsi le principe suprême de la philosophie pratique devrait nécessairement se présenter comme empirique (empirisch ausfalienj, ce qu'il s'agit cependant d'abord de résoudre et ce qui est complètement contredit (widerkgtj dans cette Critique. Aussi, je veux donner ici cette explication comme elle doit l'être, pour laisser indécis, comme il convient en commençant, ce point contesté. La vis est pour un être, le pouvoir d'agir selon les lois de la faculté de désirer. La Faculté de désirer est, pour le môme être, le pouvoirt/'^/re/jar ses représmlations {Vorstellungen), cause (Ursacke) de la n'olité des objets de ces représentations. Le plaisir est lareprésenlation de l'accord de t'otijet ou délation avec les conditions subjectives de la vie, c'est-à-dire avec le pouvoir de causalité d'une représentcUion par rapport à la réalité de son objet (ou à la détermination des forces dusujel pour l'action quileproduit = zur Handlung es hervorzubringen). Je n'ai pas, en vue de la critique, besoin de plus de concepts empruntés à la psychologie : le reste est fourni par la critique elle-même. On s'aperçoit aisémonl (jue cette explication laisse indécise la question de savoir si le plaisir doit toujours être pris pour principe de la faculté de désirer, ou bien si, sous certaines conditions, il ne fait que suivre la dôLerminalion de cette dernière; car elle ne comprend que des signes (lauter Merkmalen) de l'entendement pur, c'est-à-dire de catégories, qui ne contiennent rien d'empirique. C'est une précaution qui mérite fort d'être recommandée dans la philosophie tout entière, quoiqu'elle soit souvent négligée, que colle de ne pas préjuger les questions (seinen (/r(/ie;7e;i... nicht vorzugreifen) par une définition hasardée, avant d'avoir fait du concept
raison de la nature de la connaissance humaine, faire autrement que de commencer par les parties de cette faculté, par une exposition exacte et (autant que cela est possible, dans l'état actuel des éléments déjà acquis) complète de ces parties. Mais il faut encore faire attention à une autre chose {ist noch eine ziveite Àiiftnerksamkeit) plus philosophique et architectonique, il faut saisir exactement {richtig zu fassen) Vidée du tout, et eu partant de là, considérer dans la faculté de la raison pure, toutes ces parties dans leurs rapports réciproques, en les faisant dériver du concept de ce tout ' . Cet examen et cette garantie {GewuhrJeisiung) ne sont possibles que pour ceux qui ont la connaissance la plus approfondie du système. Quant à ceux qui se sont rebutés à la première recherche et, qui par suite, ayant estimé que ce n'était pas la peine d'acquérir cette connaissance, n'arrivent pas au second degré, c'est-à-dire à la vue
une analyse complète, qui souvent n'est obtenue que très tard. On remarquera aussi que, dans le cours de la critique (dans celle de la raison théorique aussi bien que dans celle de la raison pratique) il se présente différentes occasions de suppléer à certaines lacunes dans l'ancienne méthode (Gange) dozimatique de la philosophie, et de corriger des erreurs qu'on ne peut remarquer si l'on n"a pas fait des concepts un usage rationnel qui M'applique à leur ensemble (aufs Ganze dersetbe (a).
* Voici la phrase dans sa dernière partie : und aus derse'ben aUe jene Theiîe ihrer wech'^ehseitipen Beziehurtgaufeinander, vermittelst der Ableilung derselbenvon dem Begriffe jenes Gansen^ineitiem reinetn VernunftvermOçje ins Auge zu fassen. — Bom traduit ainsi : ex eaque omnes partes ac singulœ in mutua lUarum ad se invincem rdatione derivandis Us conccptu illius totius, m facultate para rationali consideretur. — La traduction d'Abbot et surtout celle de Bom tiennent trop peu de compte du texte. (F. P.)
a) Barni fait rapporter derselbe à raison, et tradait par f ensemble de la raison, La phrase indique plutôt, conune l'aeir aassi Abbot, qo'fl se rapporte à concepts. (F, P.)
d'ensemh\e{Uebersicht), qui est un retour synthétique sur ce qui avait été d'abord donné par l'analyse, il n'y a rien d'étonnant qu'ils trouvent partout des inconséquences, bien que les lacunes qu'ils supposent {vermuthen lassen) n'existent pas dans le système même, mais seulement dans la marche incohérente {unzusammcnhûngenden) de leur propre pensée.
Je n'appréhende nullement pour ce traité le reproche de vouloir introduire une langue nouvelle y parce que la connaissance dont il y est question présente elle-même un caractère plus populaire. Ce reproche ne pouvait, même à propos de la première Critique, venir à l'esprit de quelqu'un qui ne se serait pas borné à feuilleter l'ouvrage, mais qui l'aurait approfondi. Forger des mots nouveaux, là où la langue ne manque pas d'expressions pour des concepts donnés, c'est prendre une peine puérile pour se distinguer de la foule, sinon par des pensées nou velles et vraies, du moins par une nouvelle pièce cousue sur un vieil habit. Si donc les lecteurs de cet écrit connaissent des expressions plus populaires, qui cependant soient aussi bien appropriées à la pensée que les miennes me paraissent l'être, ou bien s'ils se sentent la force {sieh getrauen) de démontrer à peu près h futilité {Nichtigkeit) de ces pensées ellesmêmes, et parlant aussi celle de l'expression, ils m'obligeraient beaucoup dans le premier cas, car je ne souhaite que d'être compris, et dans le second cas, ils mériteraient bien de la philosophie. Mais aussi longtemps que ces pensées restent debout, je
doute beaucoup que des expressions plus appropriées et cependant plus communes, puissent être trouvées pour elles*.
* Je crains plus (que celle obscurilé = UnversidndUchkcil) qu'on se méprenne ici ou là sur quelques expressions que j'ai choisies avec le plus grand soin, pour empêcher qu'on ne saisisse mal fnicht verfchlen su lassenjle concept auquel elles s'appliquenl. Ainsi dans la table des catégories de la raison pratique, sous le titre de la modalité, lepermii (Erlaxibte) et le défendu (Unerlauble) (le possible et l'impossible prati» quement et objectivement) ont à peu prés le môme sens dans le langage ordinaire que la catégorie suivante du devoir et de l'oppose au devoir (Fflicht, PflicfUwidrigen) ; mais ici, les premiers termes doivent signifler ce qui est en accord ou en contradiction avec un précepte pratique simplement possible (comme, par exemple, la solution de tous les problèmes de la géométrie et de la mécanique); les secon<i3, ce qui soutient le môme rapport fin solcher Besiehung aufj avec une loi qui réside rétUevient ddiiis la raison en général ; et cette différence de signilicalion n'est pas complètement étrangère au langage ordinaire, bien qu'elle soit quelque chose d'inusité. Par exemple, il est défendu funerlauble) à un orateur, en tant qu'orateur, de forger de nouveaux mots ou des constructions nouvelles ; cela est permis, dans une certaine mesure, au poète ; dans aucun de ces deux cas, on ne pense au devoir. Car si quelqu'un veut perdre la réputation d'orateur, personne ne peut l'en empêcher. Il n'est question ici que de la distinction des impératifs en principes de détermination fBestimmungsgrunde) problémaiiques, assertoriques et apodictiques. De môme, dans la note où j'ai opposé les unes aux autres les idées morales de perfection pratique, d'après les diff^érentes écoles philosophiques, j'ai distingué l'idée de la sagesse de celle de la sainteté, bien que j'aie déclaré ferkldrt) qu'essentiellement fim Grunde) et objectivement, elles étaient identiques. Mais en cet endroit, je n'entends par là que la sagesse que l'homme (le Stoïcien) s'arroge fanma^tst) et, par conséquent, je la prends subjectivement comme une propriété attribuée à l'homme, (Peut-être l'expression de vertu, dont le Stoïcien faisait si grand cas, pourrait-elle mieux caractériser son école.) Mais l'expression d'un postulat de la raison pure pratique pourrait encore occasionner une méprise plus grande, si Ton en confondait la signification avec celle des postulais de la mathéinc'.lique pure, qui entraînent avec eux une certitude apodictique. Ces derniers postulent la possiMiY^ d'une acfton dont auparavant, à priori, théoriquement et avec une pleine certitude, on a reconnu l'objet fGcgenstand) comme possible. Le premier postule la possibilité d'un objet luimême (de Dieu et de rinunortalité de l'âme), d'après des lois pratiques apodictiques et, par suite, uniquement au profit d'une raison pratique ; car cette certitude de la possibilité postulée n'est pas du tout théorique,
De cette manière donc les principes à priori de deux pouvoirs de l'âme (Gemuths), de la faculté de connaître et de la faculté de désirer, seraient découverts et déterminés quant aux conditions, à l'étendue et aux limites de leur emploi; ainsi serait établi le seul fondement solide d'une philosophie systématique, théorique et pratique, aussi bien que de la science.
Ce qui pourrait arriver de plus fâcheux pour ces travaux {Bemiihungen}, ce serait que quelqu'un fît cette découverte imprévue qu'il n'y a nulle part et qu'il ne peut y avoir aucune connaissance à priori. Mais il n'y a aucun danger de ce côté. Ce serait tout à fait comme si quelqu'un voulait prouver par la raison qu'il n'y a pas de raison. Car nous disons que nous connaissons une chose parla raison, seulement quand nous avons conscience que nous aurions pu la connaître, même si elle ne nous avait pas été présentée ainsi dans l'expérience ; partant, connaissance rationnelle et connaissance à priori sont choses identiques. D'un principe d'expérience vouloir tirer de la nécessité {ex pumice aquam) et avec celle-ci
n'est par conséquent pas non plus apodictique, c'est-k-diro qu'ello n'est pas une nécessité reconnue par rapport à Tolyet, mais une supposition nécessaire par rapport au sujet, par l'observation {Befo gung) do ses lois objectives, mais pratiques ; par conséquent, elle n'est qu'une hypothèse nécessaire. Je n'ai pas su trouver de meilleure expression pour cotte nécessité subjective, mais vraie ot inconditionnée {unbedingte) (o) do la raison.
(a) Uarni traduil co mot par absolue, et il se sert fort souvent da c«tt6 expression, lorsque Kant emploie le mol un'edingt ; on fausse aiobi, ce semble, la |)ODséo do Kanl, qii se sert intenlionn«'lleuienl du mol i-n ce cas el a employé ailleurs le mot absolu, es metUat ua terme positif à la place d'un terme essealiellemADt néuatif. (F. P.)
PRÉFACE n
aussi vouloir donner à un jugement la véritable universalité (sans laquelle il n'y a pas de raisonnement = Vemunftschluss, par conséquent pas mêmederaisonnement(Sc/i/«ss) par analogie, puisque l'analogie est au moins une universalité présumée, une nécessité objective et par suite suppose toujours l'universalité véritable), c'est une contradiction évidente. Substituer la nécessité subjective, c'est-à-dire l'habitude, à la nécessité objective qui n'existe que dans des jugements à priori, c'est refuser à la raison le pouvoir de porter un jugement sur l'objet, c'est-à-dire de le connaître, lui et ce qui lui appartient (ztikomme) ; c'est, par exemple, à propos de ce qui a suivi souvent et toujours un certain état antécédent, ne pas dire que l'on peut conclure de ceci à cela (car ce raisonnement indiquerait une nécessité objective et le concept d'une liaison à priori)^ mais seulement qu'on peut attendre des cas semblables (avec les animaux et comme eux), c'est rejeter le concept de la cause comme essentiellement (im Grunde) faux et comme une simple illusion de la pensée. Tentera-t-on de remédier à ce défaut de valeur objective et d'universalité qui en découle, en alléguant qu'on ne voit pas de motif pour attribuer à d'autres êtres raisonnables une autre espèce de représentation ? Dans le cas où ce raisonnement serait valable, notre ignorance nous rendrait plus de services que toute réflexion, pour l'extension de notre connaissance. Par cela seul, en effet, que nous ne connaissons
KANT, Cr. de la rais, prat 2
pas d'êtres raisonnables en dehors de l'homme, nous aurions le droit de leur supposer l'organisation que nous nous connaissons, c'est-à-dire -^ue nous les connaîtrions réellement. Je ne rappelle même pas ici que l'assentiment universel (Allgemeinheit des Fùrwahrhaltens) ne prouve pas la valeur objective d'un jugement (c'est-à-dire sa valeur en tant que connaissance) ; mais que même, si cet assrntiment universel se présentait par hasard, il ne pourrait fournir une preuve de l'accord avec l'objet ; que plutôt la valeur objective seule forme la base d'un accord universel et nécessaire.
Hume se trouverait fort bien de ce système d'universel empiWsfne dans les principes, car il ne désirait, comme on le sait, rien de plus que de faire attribuer à la nécessité dans le concept de la cause, au lieu d'une signification objective, un sens simplement subjectif, à savoir l'habitude, pour déniera la raison tout jugement sur Dieu, la liberté et l'immortalité, et il était certes fort capable, si on lui accordait seulement les principes, d'en tirer les conséquences avec une rigueur toute logique {mit aller logischen Bûndigkeitj. Mais Hume lui-môme n'a pas rendu l'empirisme assez universel pour y faire rentrer aussi la mathématique. Il en tenait pouranalytiques les propositions, qui, si son assertion était exacte, seraient aussi en fait apodictiques, bien qu'on n'en puisse rien conclure par rapport à un pouvoir qu'aurait la raison de porter aussi en philosophie des jugements apodictiques. à savoir des jugements qui seraient
synthétiques (comme le principe de causalité). Mais si l'on acceptait Tempirisme universel des principes, la mathématique y serait aussi comprise. Que si cette science est en contradiction avec la raison, qui n'admet que des principes empiriques, comme cela est inévitable dans l'antinomie où la mathématique prouve d'une manière irréfutable l'infinie divisibilité de l'espace que l'empirisme ne peut admettre, la plus grande évidence possible de la démonstration est en contradiction manifeste avec les prétendues conclusions tirées des principes de l'expérience et on doit demander comme l'aveugle de Cheselden : qui me trompe, de la vue ou du toucher ? (car l'empirisme se fonde sur une nécessité sentie = gefûhlten, et le rationalisme sur une nécessité perçue = eingesehenen). Ainsi l'empirisme universel se révèle comme le véritable scepticisme, que, dans un sens aussi absolu, l'on a attribué faussement à Hume*, car lui au moins laisse dans la mathématique une pierre de touche infaillible de l'expérience, au lieu que cet empirisme universel n'en laisse absolument aucune (une pierre de touche ne pouvant jamais être fournie que par des principes à priori)^ quoique l'expérience ne com-
* Les noms qui désignent les partisans d'une secte ont de tout temps donné lieu à de grandes injustices ; comme si quelqu'un disait, par exemple: N... est idéaliste, car bien que, non seulement il admette, mais encore qu'il soutienne avQC insistance qu'à nos représentations des choses extérieures correspondent des objets réels de choses extérieures, il veut toutefois que la forme de llntuition de ces choses extérieures dépende non des choses, mais seulement de l'esprit humain.
prenne pas toutefois seulement des sebtioienls, mais aussi des jugements.
Cependant, comme dans ce siècle philosophique et critique, cet empirisme peut être difficilement pris au sérieux, qu'il ne sert sans doute qu'à exercer le jugement, et à mettre dans une lumière plus éclatante par le contraste, la nécessité des principes rationnels à jmori, on peut savoir quelque gré à ceux qui se donnent la peine de s'occuper de ce travail, qui d'ailleurs n'est pas précisément instructif.