CHAPITRE PREMIER
DES PRINaPES DE LA RAISON PURE PRATIQUE § 1. — DéanttloB.
Des principes pratiques sont des propositions renfermant une détermination générale de la volonté, à laquelle sont subordonnées plusieurs règles pratiques. Ils sont subjectifs ou forment des maximes, quand Id condition est considérée par le sujet comme valable seulement pour sa volonté; mais ils sont objectifs et fournissent des lois pratiques, quand la condition est reconnue comme objective, c'est-à-dire comme valable pour la volonté de tout être raisonnable.
ScOLtS
Si l'on admet que la raison pure puisse contenir en soi un fondement pratique, c'est-à-dire suffisant pour la détermination de la volonté, il y a des lois pratiques ; sinon, tous les principes pratiques ne seront
que de simples maximes. Dans la volonté, affectée pathologiquement (pathologisch-afficirien), d'un être raisonnable, il peut y avoir conflit {Widerstreit) entre les maximes et les lois pratiques reconnues par l'être lui-même. Quelqu'un peut, par exemple, se faire une maxime de ne jamais essuyer une injure sans en tirer vengeance et s'apercevoir cependant en même temps que ce n'est pas là une loi pratique, mais seulement sa propre maxime; qu'au contraire cette proposition, prise comme règle pour la volonté de tout être raisonnable, dans une seule et même maxime, ne pourrait être d'accord avec elle-même. Dans la connaissance de la nature (Naturerkenntniss) , les principes de ce qui arrive (par exemple le principe de l'égalité de l'action et de la réaction dans la communication du mouvement) sont en même temps des lois de la nature ; car l'usage de la raison y est théorique et déterminé par l'essence {Beschaffeuheit) de l'objet. Dans la connaissance pratique, c'est-à-dire dans celle qui a simplement à faire à des principes déterminants de la volonté, les principes (Grundsàtze) que l'on se fait, ne sont pas encore pour cela des lois auxquelles on soit inévitablement soumis, parce que la raison doit en pratique s'occupor du sujet, c'est-à-dire de la faculté de désirer, dont la nature particulière peut occasionner dans la règle des modifications diverses. — La règle pratique est en tout temps un produit de la raison, parce qu'elle prescrit l'action comme moyen d'arriver à l'effet, qui est un but. Mais cette règle est, pour un être chez qui la raison n'est pas tout à
fait seule le principe délerminant de la volonté, un impératif, c'est-à-dire une règle qui est désignée par « un devoir » {ein SoUen), exprimant la nécessité objective de l'action et signifiant que, si la raison déterminait complètement la volonté, l'action se produirait infailliblement d'après cette règle. Les impératifs ont donc une valeur objective et sont totalement différents des maximes, qui sontdes principes subjectifs. Mais les impératifs déterminent ou bien les conditions de la causalité de l'être raisonnable, en tant que cause efficienle et simplement par rapporta l'effet et aux moyens suffisants pour l'atteindre {Zulànglichheit zu derselben), ou ils déterminent seulement la volonté, qu'elle soit ou non suffisante pour l'effet. Les premiers seraient des impératifs hypothétiques et contiendraient de simples préceptes de savoir-faire {Geschicklichkeit) ; les seconds seraient au contraire catégoriques et formeraient seuls des lois pratiques. Des maximes sont donc, il est vrai, des principes (Grundsàtze), mais non des impératifs. Quant aux impératifs eux-mêmes, s'ils sont conditionnels, c'est-à-dire s'ils ne déterminent pas la volonté, uniquement en tant que volonté, mais seulement en vue d'un effet désiré, c'est-à-dire s'ils sont des impératifs hypothétiques, ils forment, il est vrai, des préceptes {Vorschriften) pratiques, mais non des lois. Les lois doivent déterminer suffisamment la volonté en tant que volonté, avant même que je me demande si j'ai la puissance nécessaire pour produire un effet désiré, ou ce qu'il faut faire pour le produire; partant, elles doivent être catégoriques, sans quoi
elles ne sont pas des lois, parce qu'il leur manque {fehlt) la nécessité qui, pour être pratique, doit être indépendante des conditions pathologiques et par conséquent des conditions attachées fortuitement à la volonté. Dites à quelqu'un, par exemple, qu'il doit daas sa jeunesse travailler et faire des économies, pour n'être pas misérable dans sa vieillesse; c'est là un précepte pratique, exact et en même temps important de la volonté. Mais on voit facilement que la volonté est ici dirigée vers quelque autre chose, dont on suppose qu'elle a le désir; et, quanta ce désir, il faut s'en rapporter à l'agent lui-même (dièses Begehren muss manihm, dem Thàter selbst, ûberlassen), soit qu'il prévoie d'autres ressources, en dehors de celles qu'il peut acquérir lui-même, qu'il n'ait aucun espoir de devenir vieux, ou qu'il pense, en cas de misère, pouvoir un jour se contenter avec peu de chose [schlecht behelfenzukônnen). La raison, qui seule peut donner naissance à toute règle devant renfermer la nécessité, met aussi dans ce précepte, qui est sien, de la nécessité (car sans cela il ne serait pas un impératif), mais ce n'est qu'une nécessité subjectivement conditionnée, et elle ne peut être supposée à un degré égal dans tous, les sujets. Or, pour que la raison puisse donner des lois {%u ihrer Geselzgehung)^ il faut qu'elle ait simple-' ment (bloss) besoin de se supposer elle-même, parce que ' la règle n'est objective et n*a une valeur universelle que si elle est valable sans aucune des conditions subjectives et accidentelles qui distinguent un être raisonnable d'un autre. Dites à quelqu'un qu'il ne doit
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jamais faire de fausses promesses, voilà une règle qui coDcerne simplement sa volonté, que les intentions que l'homme peut avoir soient ou non réalisées par elle; le simple [blosse) vouloir est ce qui doit êire déterminé complètement à priori par celte règle. S'il se trouve ensuite que cette règle est pratiquement juste, c'est une loi, parce qu'elle est un impératif catégorique. Donc les lois pratiques n*ont rapport qu'à la volonté, indépendamment de ce qui est effectué par sa causalité, et on peut (/fflnn) * faire abstraction de cette dernière (comme appartenant au monde des sens) pour les avoir dans toute leur pureté.
§ 2. — Xhéorùtne I.
Tous les principes pratiques qui supposent un objet (matière) de la faculté de désirer, comme principe déterminant de la volonté, sont empiriques et ne peuvent fournir de lois pratiques.
J'entends par matière de la faculté de désirer, un objet dont la réalité est désirée. Si le désir de cet objet est antérieur à la règle pratique et s'il est la condition par laquelle nous en faisons un principe, je dis [en premier lieu) que ce principe est alors en tout temps empirique. Car le principe déterminant du libre choix [WlUkûhr) * est alors la représentation d'un objet et le
* Barni dit, Il faut faire abstraction ; rien ne justifie cette expression. Born dit, d'ailleurs, abducere possumus; Abbot, we ma^ disregard. (F. P.)
* Barni traduit par volonté et confond ainsi deux choses diflférenles. Bom se sert à'arbitrium; Abbot, de «c/iotce». Nous emploierons, pour traduire TTiïïfcuAr, /i6re cfcoix, souvent /i6re orfttïre, jamais vclonté. (F. P.)
3â ANALYTIQUE DE LA RAISON PURE PRATIQUE
rapport de cette représentation au sujet, par lequel la faculté de désirer est déterminée à réaliser cet objet. Mais un tel rapport au sujet s'appelle le plaisir pris à la réalité d'un objet. Le plaisir devait (miisste) donc être supposé comme condition de la possibilité de la détermination du libre choix {Willkûhr). Mais on ne peut connaître à priori d'aucune représentation d'un objet, quelle qu'elle soit, si elle sera liée auplaisir^ à la peine {Unlust) ou si elle sera indifférente. Donc, en pareil cas, le principe déterminant du libre choix {Willkûhr) doit toujours être empirique, comme aussi par conséquent le principe pratique matériel, qui le supposait comme condition.
Puisque {en second lieu) ^ un principe, qui ne se fonde que sur la condition subjective de la capacité de sentir [Empfànçjlichkeit) du plaisir ou de la peine (qui ne peut jamais être connue qu'empiriquement et ne peut être supposée à un degré égal chez tous les êtres raisonnables), peut bien servir, il est vrai, de maxime propre au sujet qui la possède, mais ne peut servir de loi pour cette capacité elle-même * parce qu'il manque de la nécessité objective qui doit être reconnue àpriori)^ un tel principe ne peut jamais fournir une loi pratique.
§ 3. — Xhéorème II.
Tous les principes pratiques matériels sont, comme tels, d'une seule et même espèce et se rangent sous
' Le texte porte fii/r dièse sélbst... nicht zum Geselze dienem kann; dièse se rapporte évidemment à Empfunglichkeil, et non à Subject^ comme le veulent Barni et Abbot. (F. P.)
le principe général de l'amour de soi ou du bonbjLir {Gluckseligkeit) personnel.
Le plaisir provenant de la représentation de l'existence d'une chose, en tant qu'il doit être un principe déterminant du désir de cette chose, se fonde sur la ccprtcité de sentir {Empfànglichkeit) du suieijT^msquWdépend de l'existence {Dasein) d'un objet ; partant, il appartient au sens * et non à l'entendement, qui exprime un rapport de la représentation à un objet, d'après des concepts, mais non un rapport de la représentation au sujet d'après des sentiments {Gefûhlen). Il n'est donc pratique qu'en tant que la sensation agréable {Annehnlichkeit), que le sujet attend de la réalité de l'objet, détermine la faculté de désirer. Or, la conscience qu'a un être raisonnable de l'agrément de la vie {von der Annehmlichkeit des Lebens) accompagnant sans interruption toute son existence, est le bonheur et le principe de prendre le bonheur pour principe suprême de détermination du libre choix {Willkuhr), est le principe de l'amour de soi. Donc, les principes matériels, qui posent le principe déterminant du libre choix [Willkûhr) dans le plaisir ou la peine qu'on peut éprouver de la TéaWié de quelque ohieï,sou[ d'une seule et même 7iature^ en tant qu'ils appartiennent tous ensemble au principe de l'amour de soi ou du bonheur personnel.
* F,e texte porte dem Sinns, et Kant a mis entre parenthèses pour expliquer ce mot, Gefiilil = sentiment. (F. P.)
tANT, Cr. de la rais. prat.
Corollaire
Toutes les règles pratiques matérielles placent le principe déterminant de la volonté dans la faculté inférieure de désirer^ et s'il n'y avait aucune loi simplement formelle de la volonté, qui la déterminât suffisamment, il n'y aurait lieu d'admettre aucune faculté supérieure de désirer.
SCOUE I
Il est étonnant que des hommes, d'ailleurs pénétrants [scharfsinnige), croient pouvoir distinguer la faculté inférieure de la faculté supérieure de désirer, en faisant remarquer que les représentations ^ qui sont liées au sentiment du plaisir, ont leur origine dans les seîis ou ds.r\sV e7itendeme7it. Quand onchercheles principes déterminants du désir et qu'on les place dans un agrément {Annehmliclikeit) qu'on attend de quelque chose, il n'importe pas du tout de savoir d'où vient la représentation de cet objet qui procure du plaisir, mais seulement desavoir jusqu'à quel point elle est agréable. Que si une représentation ayant son siège et son origine dans Tentendement, ne peut déterminer le libre choix (Willkiihr), que parce qu'elle suppose un sentiment déplaisir dans le sujet, il dépend toujours complètement de la nature du sens interne [inneren Sinnes), qu'elle soit le principe déterminant du libre choix, c'est-à-dire qu'il faut que ce sens puisse être agréablement affecté par elle. Les représentations des objets peuvent encore être de nature
aussi diverse qu'on le voudra, elles peuvent être des représentations de l'entendement, de la raison ellemême en opposition aux représentations des sens, le sentiment du plaisir par lequel seul elles forment proprement le principe déterminant de la volonté {l'agrément, la satisfaction qu'on en attend et qui pousse l'activité à la production de l'objet) est d'une seule et même espèce, non seulement en tant qu'il ne peut jamais être connu qu'empiriquement, mais aussi en tant qu'il affecte une seule et même force vitale (Lebcnskraft), se manifestant dans la faculté de désirer, et il ne peut différer sous ce rapport, que par le degré, de tout autre principe de détermination. Gomment pourrait-onautrementcomparer, au point de vue de la grandeur (Grosse), deux principes de détermination différant totalement par le mode de représentation, pour prendre de préférence celui qui affecte au plus haut degré la faculté de désirer? Le même homme peut rendre^ sans le lire, un livre instructif pour lui qu'il n'a qu'une seule fois entre les mains, pour ne pas manquer une partie de chasse, s'en allerau milieu d'un beau discours pour ne pas arriver en retard à un repas, abandonner une conversation raisonnable (eine Unterhaltiuig durch vernûnftige Gesprdche) que d'ailleurs il apprécie beaucoup, pour aller s'asseoir à la table de jeu ; il peut même repousser un pauvre, qu'il lui est d'ordinaire agréable de secourir, parce qu'il n'a en ce mon-ent en poche que juste ce qu'il lui faut d'argent pour payer son entrée à la comédie. Si la détermination de la volonté repose sur le sentiment de l'agrément ou du désagrément [Unannehmlichkeit) qu'il attend d'une
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cause quelconque, le mode de représentation par lequel il est affecté lui est totalement indifférent. Quelle est l'intensité, la durée de cette satisfaction, dans quelle mesure peut-on facilement l'acquérir et la renouveler, voilà seulement ce qui lui importe pour se décider à faire un choix. Il est tout à fait indifférent à celui qui a besoin d'or pour une dépense, de savoir si la matière, si l'or a été extrait de la montagne ou retiré du sable lavé, pourvu qu'il soit accepté partout pour la même valeur ; de même aucun homme ne demande, quand il s'agit simplement, pour lui de l'agrément de la vie (ati der Annehmiichkeit des Lebens)ySi 1rs représentations viennent de l'entendement ou des sens, mais seulement le nombre^ Vinte7isiî6 des plaisirs qu'elles lui donnent pendant le temps le plus long [auf die làngste Zeit). Ceux-là seuls qui contesteraient volontiers à la raison pure le pouvoir de déterminer 'a volontésans supposer aucun sentiment(Ge/'M/ii), peuvent s'écarter de leur propre définition au point de déclarer complètement hétérogène, ce qu'ils ont eux-mêmes auparavant rapporté à un seul et même principe. Ainsi par exemple, on observe que nous pouvons trouver du plaisir dans Vexercice pur et simple de notre force (blosser Kraftanweiidung), dans la conscience de notre force de caractère [Seelenstàrke) pour surmonter les obstacles qui s'opposent à nos projets, dans la culture des talents de l'esprit, etc.^ et nous appelons tout cela avec raison des joies et des plaisirs [Ergotzungen) plusr/5licals parce qu'ils sont, plus que d'autres, en notre pouvoir, parce qu'ils ne s'émoussent point et qu'au con-
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