CHAPITRE
Ce qui est essentiel dans la valeur morale des actions, c'est que la loi morale détermine immédiatement la volonté. Si la détermination delà volonté se produit, à vrai dire, conformément à la loi morale, mais seulement par le moyen d'un sentiment, de quelque espèce qu'il soit, qui doit (muss) être supposé pour que celle-ci devienne un principe de détermination suffisant de la volonté, par conséquent, si elle ne se produit pas en vue de la loi {um des Gesetzes tvillen) ', l'action possédera bien de la légalité [Legalitàt) ^, mais non de la moralité. Si donc l'on entend par mobile [elater animi) le principe subjectif de délermi-
• Barni ajoute uniquement, qui ne figure pas dans le teste.
3 Kant semble distinguer Legalitai et Gesetzmassigkeit. On poxirrait dire que le second terme suppose la conformité à la lettre et à l'espril de la loi, la conformité dans Tintention et dans l'action, tandis que le premier n'implique qu'une conformité à la lettre de la loidans l'action extérieure. C'est pourquoi nous avons toujours traduit littéralement le second. Cf. p. 4. (F. P.)
nation de la volonté d'un être dont la raison n'est pas déjà, en vertu de sa nature, nécessairement conforme à la loi objective, il en résultera d'abord qu'on ne peut attribuer aucun mobile à la volonté divine, et que le mobile de la volonté humaine (et de celle de tout être raisonnable créé) ne peut jamais être que la loi morale, partant que le principe objectif de détermination doit être toujours et en même temps tout à fait seul, le principe de détermination subjectivement suffisant de l'action, si celle-ci ne doit pas simplement remplir la lettre {den Buchstaben) de la loi sans en contenir l'esprit *.
Ainsi, comme on ne doit chercher en vue de la loi morale, et pour lui procurer de l'influence sur la volonté, aucun mobile étranger qui puisse dispenser de celui de la loi morale, parce que cela ne produirait qu'une pure hypocrisie, sans consistance, et si même il est dangereux de laisser seulement à côté de la loi morale quelques autres mobiles (comme celui de l'intérêt) coopérer (mitwirken) avec elle ; il ne reste simplement qu'à déterminer avec soin de quelle manière la loi morale devient un mobile, et ce qui, quand elle est un mobile, se produit dans la faculté humaine de désirer comme effet de ce principe déterminant sur cette faculté *. En effet, savoir comment une loi peut
* On peut dire de toute action conforme à la loi, qui cependant n'a i)rts élé faite en vue de la loi, qu'elle est moralement bonne simplement quant à la lettre, mais non quant à Vesprit (à Tintention).
* Nous essayons do lirxduire aussi exactement que possible cette |)brase dont, i,î s.t.s est clair, mais dont il n'est pas facile de rendre los (livoi-sos |iarlio ■;. I.e Icxle porte : und ivas, indem sie es ist, mil dcm men^clUichcn BegchmngsvGnnOgen. aïs Wvkung jenes Beslimmungs
être, par elle-même et immédiatement, principe déterminant de la volonté (ce qui cependant est le caractère essentiel de toute moralité), c'est un problème insoluble pour la raison humaine et identique avec celui qui consiste à savoir comment est possible une volonté libre. Donc nous n'aurons pas à montrer à priori pourquoi {den Grund, woher) la loi morale fournit en elle-même un mobile, mais ce que, en tant que mobile, elle produit (ou pour mieux dire, doit produire) dans l'esprit {Gemûthe)^.
Le caractère essentiel de toute détermination de la volonté par la loi morale [durchs sittliche Gesetz), c'est qu'elle soit déterminée simplement par la loi morale comme volonté libre, partant non seulement sans le concours des attraits {Antriebe) sensibles, mais même à l'exclusion de tous ceux-ci^ et au préjudice [mit Abweisung und.,. mit Âbbruch) de tous les penchants, en tant qu'ils peuvent être contraires à la loi morale. Dans cette mesure (so weit), l'effet de la loi morale comme mobile n'est donc que négatif et comme tel, ce mobile peut être connu à priori. Car tout penchant et tout attrait sensible est fondé sur le sentiment et l'effet négatif produit sur le sentiment (par le préjudice porté aux penchants), est lui-même un sentiment. Par conséquent, nous pouvons voir {einsehen) à priori que la
grundes auf dassdbe vorgehe; Born d'.t : qtiidque, dum ea dater est, in humana adpelendi facultate agatur, qua effectio illustrationis dtierminantis in eam; Barni: et quel effet elle produit alors sur notre famlté de désirer; Abbot: andwhat effcct this has iipon the faculty of dcsire. (F. P,)
* Born traduit ce mot par animo, Barni par esprit^ Abbot par mind (F. P.)
KANT, Cr. de la rais, prat- 9
loi morale, comme principe déterminant de la volonté, doit, parce qu'elle porte préjudiceà tous nos penchants, produire un sentiment qui peut être nommé de la douleur, et nous avons maintenant ici le premier, et peut-être aussi le seul cas, où nous puissions déterminer par des concepts à priori le rapport d'une connaissance (dans ce cas, d'une raison pure pratique) au sentiment du plaisir ou de la peine. L'ensemble des penchants (qui peut-être aussi peuvent être ramenés à un système supportable = ertràgliches^ ^ et dont la satisfaction s'appelle alors le bonheur personnel) forme Végoïsme = Selbstsucht {SoUpsismus)'^. L'égoïsme est ou ïamour de soi (Selbstliebe), qui consiste dans une bienveillance excessive {ûber ailes (lehenden) pour soimême (philauti a), ou hienldi satisfaction (Wohlgefallens) de soi-même [arroganîia). Le premier s'appelle spécialement amour-propre [Eigenliebe] j la seconde, présomption (Eigendilnkel)^. La raison pure pralique porte simplement préjudice à l'amour-propre en le contraignant seulement, comme étant naturel à l'homme et s'éveillant en nous avant la loi morale, à s'accorder avec cette loi ; il est alors nommé Vamour-propre raisonnable. Mais la raison terrasse complètement (schlàgt gar nieder] la présomption, puisque toutes les préten-
< Nous traduisons littéralement. Born dit: quodam modo systemato comprehendi ; Barni : à une sorte de système: Abbot; to atolerdble System. (F. P.)
2 Born traduit par insaniam colendi sui; Barni peu exactement, par amour-propre ; Abbot par self-regard. (F. P.)
3 Nous adoptons les expressions dont s'est servi Barni et dans lesquelles d'ailleurs il ne faut voir quedes approximations. Abbot emploie seflshness et sdfconceit. (F. P.)
DES MOBILE 5 DB LA RAISON PUIîB PRATIQUE 131
lions à l'estime de soi-même (SeJhHschàtzung) i,.(]u précèdent l'accord avec la loi morale, sont nulles et illégitimes {ohne aile Befmjniss), puisque même lacer titude d'une intention*, qui soit en accord avec cette loi, est la première condition de la valeur de la personne (comme nous le montrerons bientôt plus clairement.) La tendance à s'estimer soi-même appartient donc aux penchants auxquels porte préjudice la loi morale, en tant que cette appréciation de soi-même repose simplement sur la moralité. La loi morale terrasse donc la présomption. Mais comme cette loi est quelque chose de positif en soi, à savoir la forme d'une causalité intellectuelle, c'est-à-dire de la liberté, elle est en même temps un objet de respect {Achtung) quand, en opposition avec le contraire (Widerspiele) subjectif, à savoir avec nos inclinations, elle affaiblit (schw'dcht) la présomption; elle est un objet du plus grand respect quand elle la terrasse complètement, c'est-à-dire l'humilie; par conséquent aussi le principe d'un sentiment positif qui n'est pas d'origine empirique, et qui est connu à 'priori. Donc le respect pour la loi morale est un sentiment qui est produit par un principe intellectuel, et ce sentiment est le seul que nous connaissons parfaitement à priori ^ et dont nous pouvons apercevoir [einsehen] la nécessité.
Nous avons vu, dans le précédent chapitre, que tout ce qu^ se présente comme objet de la volonté, anté-
* Barni dit : estime de soi-même ; Abbot : to self-esteem ; Bom : omnia jura observandi sui ipsius. (F. P. )
» Traduction littérale de die Gewissheit einer Gesinnung. Born donne ipsa seittentiœ cerliludo; ]ieirn\, la conscience d'une intention; Abbot the certainty of a state of mina. (F. P.^
rieurement à la loi morale, est exclu des principes déterminants de la volonté que nous avons nommés {unter dem Namen] le bien inconditionné* , par cette loi elle-même qui est la condition suprême de la raison pratique, et que la simple forme pratique, qui consiste dans l'aptitude des maxrmes à une législation universelle, détermine d'abord ce qui est bon en soi et absolument (schlechterdings) et fonde la maxime d'une volonté pure, qui seule est bonne à tous égards. Or, nous trouvons notre nature, comme êtres sensibles, constituée de telle sorte que la matière de la faculté de désirer (les objets du penchant, soit de l'espérance, soit de la crainte), s'impose d'abord et que notre moi {Selbst) patholôgiquement déterminable, bien qu'il soit tout à fait impropre par ses maximes à une législation universelle, s'est efforcé cependant, comme s'il formait notre moi tout entier, de faire valoir d'abord ses prétentions comme premières et originelles {ersten iind urspriinglichen). On peut nommer cette tendance à se faire soi-même, d'après les principes subjectifs de détercàination de son libre arbitre [Willkûhr), principe objectif de détermination de la volonté (Willens)^ en général, Vamoiir de soi {Selhstliebe) qui, s'il se donne pour législateur et comme principe pratique inconditionné, peut s'appeler prg'so?r2]9<ion {Eigendiinkel]. Or la loi morale, qui seule est vraiment (c'est-à dire à tous égards) objective, exclut tout à fait l'influence de
* Nous traduisons ainsi et non par absolu comme Barni le mot Unbedingt. Voyez p. 16. (F. P.)
2 On voit par l'opposition établie ici parKant, qu'on ne peut traduire par le même mot volorité, les expressions Wille ou Willen et Willkûhr Voyez p. 31, 42, 48, 74. (F. P.)
l'amour de soi sur le principe pratique suprême et porte un préjudice infini à la présomption, qui prescrit comme des lois les conditions subjectives de l'amour de soi. Mais ce qui porte préjudice à notre présomption dans notre propre jugement, nous humilie. Donc la loi morale humilie inévitablement tout homme, quand il compare avec cette loi la tendance sensible de sa nature. Ce dont la représentation, comme principe déterminant de notre volonté, nous humilie dans notre propre conscience, excite, en tant qu'il est positif et principe déterminant, le respect par soi-même. Donc la loi morale est aussi subjectivement un principe [Grund] de respect. Or comme tout ce qui se rencontre dans l'amour de soi, appartient au penchant, que tout penchant repose sur des sentiments, partant que tout ce qui porte préjudice à tous les penchants réunis dans l'amour de soi, a par cela même, nécessairement une influence sur le sentiment, nous comprenons comment il est possible de savoir (einsehen) a priori que la loi morale, en excluant les penchants et la tendance [Hang) à en faire la condition pratique suprême, c'est-à-dire l'amour de soi, de toute participation à la législation suprême, puisse exercer sur le sentiment uue action (Wirkung) qui, d'un côté est simplement négative, et de l'autre, relativement au principe restrictif delà raison pure pratique, est positive. Mais il ne faut pas pour cela admettre, sous le nom de sentiment pratique ou moral, une espèce particulière de sentiment qui serait antérieur à la loi morale et lui servirait de fondement.
L'action négative sur le sentiment (du désagréable), est, comme toute influence sur le sentiment et comme tout sentiment en général, pathologique. Gomme effet (Wirkung)de la conscience de la loi morale, par conséquent relativement à une cause intelligible, c'est-àdire au sujet de la raison pure pratique, comme législatrice suprême, ce sentiment d'un sujet raisonnable, affecté par des penchants, s'appelle humiliation (mépris intellectuel), mais relativement au principe positif de cette cause, à la loi, il s'appelle en même temps respect pour la loi. Il n'existe pour cette loi aucun sentiment^ mais dans le jugement de la raison, quand la loi écarte une résistance de la route, l'obstacle écarté est estimé à l'égal d'une action (Befôrderung) positive de la causalité. C'est pour cela que ce sentiment peut aussi être nommé un sentiment de respect pour la loi morale, c'est pour ces deux raisons réunies qu'il peut être nommé un sentiment moral.
Donc de même que la loi morale est un principe formel de détermination de l'action par la raison pure pratique, de même qu'elle est aussi sans doute un principe matériel mais objectif de détermination des objets de l'action sous le nom du bien et du mal {iinter dem Namen des Guten und Bôsen), elle est encore un principe subjectif de détermination, c'est-à-dire un mobile*
< Barni ajoute : présentée comme, qui n'est pas dans le texte et qu'il ne nous a pas plus qu'à Born et à Abbot, semblé nécessaire d'ajouter. (F. P.)
• Kant distingue nettement ici le Bestimmungsgrund du Triebfeder. Aussi avons-nous toujours traduit le premier par principe de déterminalion et réservé pour le second l'expression de mobile. Voyez p. 31, 38, 4b, 54. (F. P.)
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tandis que la raison pure pratique, par le fait qu'elle aiiéanlit toutes les prétentions de l'amour de soi, en opposition avec elle, donne de l'autorité à la loi qui seule maintenant a de l'influence. Il est à remarquer ici que, de même que le respect est une action [Wirkung) sur le sentiment, partant sur la sensibilité d'un cire raisonnable, il suppose les êtres, auxquels la loi morale impose le respect i, sensibles, par conséquent finis (dièse Sinnlichkelt. . . die EndJichkeitvoraiissetze) ; et que le respect pour la loi ne peut être attribué à un être suprême ou même à un être libre de toute sensibilité et chez lequel, par conséquent, la sensibilité ne peut être un obstacle pour la raison pratique.
Ce sentiment (sous le nom de sentiment moral), est donc exclusivement produit par la raison. Il ne sert ni à juger les actions ni à fonder la loi morale objective mais simplement comme mobile à faire une maxime de cette loi en elle-même. Mais quel nom s'adapterait mieux à ce sentiment singulier, qui ne peut être comparé à aucun sentiment pathologique? Il est d'une nature si particulière, qu'il paraît être exclusivement aux ordres de la raison et même de la raison pure pratique.
Le respect s'applique toujours uniquement aux personnes, jamais aux choses. Les choses peuvent exciter en nous de Vinclination (Neigiing) et même de Vamour\ si ce sont des animaux (par exemple des chevaux, des chiens, etc.), ou aussi de la crainte, comme la mer, un
' Nous trarUiisons littéralement le passage, denen das moralische Gesetz Achtung anfudegt. Barni supprime sans raison Achtung et traduit auxquels s'impose la loi morale. (F. P.^
DES MOBILES DE LA RAISON PURE PRATlQtJE 137
volcan, une bête féroce, mais jamais de respect. Une chose qui se rapproche beaucoup (schon nàher tritt) de ce sentiment, c'est Vadmiration et l'admiration comme affection^ c'est-à-dire l'étonnement {Erstaunen), peut aussi s'appliquer aux choses, aux montagnes qui se perdent dans les nues, à la grandeur, à la multitude et à l'éloignement des corps célestes, à la force, et à l'agililé de certains animaux, etc. Mais tout cela n'est point du respect. Un homme peut être aussi pour moi un objet d'amour, de crainte ou d'une admiration qui peut même aller jusqu'à l'étonnement et cependant n'être pas pour cela un objet de respect. Son humeur badine, son courage et sa force, la puissance qu'il a d'après son rang parmi ses semblables, peuvent m'inspirer des sentiments [Enfindungen) * de ce genre, mais il manque toujours encore le respect intérieur à son égard. Fontenelle dit : Devant un grand seigneur, je m'incline j mais mon esprit ne s incline pas. Je puis ajouter : Devant un homme de condition inférieure, roturière et commune {nicdrigen, biirgerlich-gemeinen 31anny , en qui je perçois une droiture de caractère portée à un degré que je ne me reconnais pas à moi-même, înon esprit sHncline, que je le veuille ou non, et si haut que j'élève la tête pour ne pas lui laisser oublier ma supériorité. Pourquoi cela? C'est que son exemple me présente une loi qui rabaisse ma présomption, quand je la compare avec ma conduite, c'est qu'il m'est prouvé
' Sur la traduction de ce mot, voyez note 2, p. 135. (F. P )
2 Barni traduit d'une façon peu précise: Devant l'humble bourgeois.
Born dit mieux : homine humili atque ignobili ; et Abbot ; on humble,
plain man. (F. P.)
par le fait que Ton peut obéir à cette loi, et par conséquent la pratiquer (Befolgung, mithin die Thunlichkeit desselben). Or, je puis être conscient d'avoir en moi une égale droiture de caractère, le respect n'en subsiste pas moins. Car, toute bonté (ailes Gule) chez l'homme étant toujours imparfaite, la loi rendue visible (ansc/îrtwlich) par un exemple, humilie cependant toujours mon orgueil : car l'imperfection, qui pourrait bien aussi s'attacher à l'homme que je vois devant moi, m'étant bien moins connue que la mienne, il m'apparaît dans un jour plus pur et me sert de mesure. Le respect est un tribut que nous ne pouvons refuser au mérite, que nous le voulions ou non; si nous pouvons ne pas le laisser paraître extérieurement, nous ne pouvons nous empêcher cependant de l'éprouver intérieurement.
Le respect est si peu un sentiment de plaisir qu'on ne s'y laisse aller qu'à contre-cœur à l'égard d'un homme. On cherche à trouver quelque chose qui puisse en alléger le poids, une raison quelconque de blâme pour se dédommager de l'humiliation qui a été causée par un tel exemple. Les morts eux-mêmes, surtout si l'exemple qu'ils donnent parait ne pouvoir être imité, ne sont pas toujours à l'abri de cette critique, Bien plus (sogar), la loi morale elle-même, dans sa majesté solennelle^ est exposée à ce que les hommes tournent contre elle les efforts qu'ils font pour se défendre du respect {ist diesem Bestreben, sich der Achtung dagegen %ii erwehren, ausgesetzt), Pense-t-on qu'il faille attribuera une autre causé notre désir de rabaisser la loi morale
à notre penchant familier? que nous prenions toutes les peines possibles pour faire de cette loi un précepte favori de notre propre intérêt bien entendu, pour d'autres raisons que pour nous débarrasser [los werden) de ce respect effrayant, qui nous montre si sévèrement notre propre indignité? Mais il y a si peu en cela par contre un sentiment de peine que, si l'on a une fois renoncé à la présomption et donné à ce sentiment de respect une influence pratique, on ne peut se rassasier de contempler la majesté de cette loi et l'âme croit s'élever d'autant plus qu'elle voit cette loi sainte plus élevée au-dessus d'elle et de sa nature fragile. Sans doute de grands talents et une activité proportionnée à ces talents peuvent produire aussi du respect ou un sentiment analogue, cela est même tout à fait propre à leur être offert [austàndig es ihnen %u widmen], et il semble qu'en ce cas l'admiration soit identique avec ce sentiment. Mais si l'on y regarde de plus près, on remarquera que, comme le résultat demeure toujours incertain quand il s'agit dans l'habileté de faire la part du talent naturel et de la culture acquise par le travail personnel, (a raison nous représente cette habileté comme étant probablement le fruit de la culture, partant comme un mérite qui rabaisse notablement notre présomption et nous fait des reproches à ce sujet, ou nous impose un exemple à suivre dans la mesure où il nous est approprié. Ce n'est donc pas simplement de l'admiration que ce respect que nous manifestons pour une telle personne (et qui, à proprement parler, s'adresse à la loi que son exemple nous présente),G'est ce qui est confirmé
aussi par ce fait que le commun des admirateurs, s'il croit avoir été renseigné de quelque façon sur le mauvais côté du caractère d'un tel homme (comme de Voltaire, par exemple), renonce à tout respect pour lui, tandis que le vrai savant {Gelehrte) ' éprouve encore toujours ce sentiment au moins pour ses talents, parce qu'il est lui-même engagé dans une œuvre et dans un étal (Beriif) qui lui fait une loi, dans une certaine mesure, d'imiter son exemple.
Le respect pour la loi morale est donc le seul mobile moral et en même temps le seul mobile moral qui soit incontesté {unhezweifelte), et ce sentiment ne s'applique à aucun autre objet qu'au principe de cette loi. La loi morale détermine d'abord, objectivement et immédiatement, la volonté dans le jugement de la raison; mais la liberté dont la causalité peut être déterminée simplement par la loi, consiste précisément à réduire {einschrànkt)^, tous les penchants, partant l'estimation de la personne elle-même à la condition de l'observation de sa loi pure. Or cette réduction a un effet sur le sentiment {{Gefûhl) et produit un sentiment {Empfindung]^ de peine, qui peut être connu à pWon par la loi morale. Gomme c'est là un effet simplement ?ie^a(i/'qui, résultant de l'influence d' une raison purepratique, porte préjudice avant tout à l'activité du sujet, en tant qu'il a des penchants pour principes de détermination, par conséquent à l'opinion qu'il se fait de sa valeur person-
1 Born traduit ce mot par dodus ; Barni, par instruU ; Abbot, par icholar. (F. P.) * Barni traduit ce mot par restreindre. (F. P.) •Voyez, pour l'emploi de de cette expression, n. 2, p. 135.
nelle (qui se réduit à rien, s'il n'est en accord avec la loi morale), l'effet de cette loi sur le sentiment est simplement l'humiliation, que nous pouvons sans doute percevoir (einsehen) à priori, sans toutefois pouvoir connaître par elle la force de la loi pure pratique comme mobile, mais seulement la résistance aux mobiles de la sensibilité. Cependant comme cette même loi est objectivement, c'est-à-dire dans la représentation de la raison pure, un principe immédiat de détermination de la volonté et que par conséquent cette humiliation n'a lieu que relativement à la pureté de la loi, l'abaissement [Herabsetzimg) des prétentions de l'estimation morale de soi-même, c'est-à-dire l'humiliation du (fàié sensible, est une élévation de l'estimation morale, c'est-à-dire pratique, de la loi elle-même du côté intellectuel, en un mot le respect pour la loi est aussi un sentiment, positif par sa cause intellectuelle, qui est connu à prioriK Car tout ce qui diminue les obstacles à une activité, en favorise par cela même le développement. Mais reconnaître la loi morale, c'est avoir conscience d'une activité de la raison pratique d'après des principes objectifs,quine révèle pas son effet dans des actions, simplement parce que des causes subjectives (pathologiques) l'en empêchent. Donc le respect pour la loi morale doit aussi être considéré tomme un effet positif, mais indirect de cette loi sur le sentiment, en tant qu'il* affaiblit l'influence contrariante
< Voyez p, 133.
* Le texte de Rosenkranz porte jener ; Hartenstein y substitue jcnes. Barni traduit comme s'il y avait jener. Nous suivons Hartenstein et faisons de jenes un pronom neutre {cela) qui rappelle l'idée exprimée pdiVAchtung. (F. P.)
{hinderndend) des penchants en humiliant la présomption, partant comme principe subjectif de l'activité, c'est-à-dire comme un mobile qui nous pousse à obéir à cette loi et comme un principe pour les maximes d'une conduite conforme à la loi. Du concept d'un mobile découle celui d'un intérêt, qui ne peut jamais être attribué à un être autre que celui qui est doué de raison et signifie un mobile ds la volonté, en tant qu'il est représenté par la raison. Gomme c'est la loi ellemême qui, dans une volonté moralement bonne, doit être le mobile, Vintérêt moral est un intérêt, pur et indépendant des sens, qui vient de la simple [blossenj raison pratique*. Sur le concept d'un intérêt se fonde aussi celui d'une maxime. Une maxime est donc véritablement morale seulement lorsqu'elle repose sur le simple intérêt que l'on prend à l'observation de la loi. Mais ces trois concepts, celui d'un mobile, celui d'un intérêt et celui d'une maxime ne peuvent être appliqués qu'à des êtres finis. Car ils supposent tous ensemble une limitation de la nature d'un être, puisque la nature subjective de son l:bre arbitre (Willkiihr) ne s'accorde pas d'elle-même avec la loi objective d'une raison pratique ; ils supposent un besoin d'être excités à l'activité, parce qu'un obstacle intérieur s'oppose à cette activité. Par conséquent, ces trois concepts ne peuvent être appliqués à la volonté divine.
Il y a ainsi quelque chose de particulier dans l'estime illimitée pour la loi moiaie pure, dépouillée de
* Barni ne trêiduil pas le mot reines placé devant Intéresse, et rend par pure le mot blossen. Nous avons , comme Abbot, traduit littéralement. (F. P.)
tout avantage, telle que la présente à notre obéissance la raison pratique, dont la voix fait trembler même le criminel le plus hardi et l'oblige à se cachera son aspect {vor seinem Anblicke)* , de sorte qu'on ne doit pas s'étonner de trouver impénétrable, pour la raison spéculative, l'influence d'une idée simplement intellectuelle sur le sentiment et d'être obligé de se contenter si l'on peut encore à priori si bien voir (einsehen) qu'un tel sentiment est inséparablement lié à la représentation de la loi morale dans tout être raisonnable et fini. Si ce sentiment du respect était pathologique et par conséquent un sentiment du plaisir fondé sur le seris interne^ il serait inutile de chercher à découvrir une liaison de ce sentiment avec quelque idée à priori. Mais c'est un sentiment qui a simplement rapport à la pratique et dépend de la représentation d'une loi, exclusivement d'après sa forme et non à cause d'un objet quelconque de cette loi, partant il ne peut être rapporté ni au plaisir ni à la douleur, et cependant il produit par l'obéissance à la loi un intérêt que nous nommons moral; de même que la capacité {Fàhigkeity de prendre un tel intérêt à la loi (ou le respect pour la loi morale même), est proprement le sentiment moral.
La êonscience d'une libre soumission de la volonté à la loi, unie cependant à une coercition (Zwang) inévitable qui est exercée sur tous les penchants, mais seulement par notre propre raison, est donc le respect
' Nous traduisons liUéralement- L'image est singulière : il s'agit de la raison pratique dont la voix peut bien faire trembler; mais dont on ne sait trop comment fuir l'aspect. (F. P.)
2 Nous traduisons ainsi ce mot avec Abbot, et non par faculté, comme Barni et Born. (F. P.)
pour la loi. La loi qui exige et en même temps inspire ce respect n'est autre, comme on le voit, que la loi morale (car aucune autre n'exclut tous les penchants de l'exercice d'une influence immédiate sur la volonté) *. L'action qui, d'après cette loi, à l'exclusion de tout principe de détermination tiré du penchant, est objectivement pratique, s'appelle devoir et le devoir, en raison de cette exclusion, contient dans son concept une contrainte (Nôthigung) pratique, c'èst-à-dire une détermination à certaines actions, si peu volontiers [so ungerne) qu'on la prenne. Le sentiment, qui résulte de la conscience de cette contrainte, n'est pas pathologique, cemme un sentiment qui serait produit par un objet des sens, mais seulement pratique, c'est-à-dire possible par une détermination antérieure (objective) di3 la volonté et une causalité de la raison. Il ne contient donc en soi, comme soumission à une loi, c'est-àdire comme commandement (ce qui indique coercition pour le sujet sensiblement affecté) aucun plaisir; mais en tant que tel, il contient plutôt du déplaisir attaché à l'action. En revanche, comme cette coercition est exercée simplement par la législation de notre propre raison, il contient aussi quelque chose qui élève {Erhebung), et l'effet subjectif sur le sentiment, en tant que la raison pure pratique en est la cause unique, peut donc s'appeler, relativement à cette élévation, simplement approbation de soi-même (SelbsthilligungJ, [)arce
< Traduction de ce passage : von der Unmittelbarkeit ihres Einflusses auf den Willen : Abbot donne, From exercising any direct influence on the wiU : Barni, De l'influence immëdiale gu'eMe exerce sur la volonté. (F. P.)
DES MOBILES DE liA RAISON PURE PRATIQUE 145
qu'on se reconnaît déterminé à cela en dehors de tout intérêt, simplement par la loi et qu'on a conscience bien plutôt d'un intérêt tout autre, produit subjectivement par cela même, qui est purement pratique et libre, qu'un penchant ne nous conseille pas de prendre à une action conforme au devoir, mais que la raison nous ordonne absolument d'y prendre par la loi pratique, qu'elle y produit réellement; et c'est pourquoi il mérite un nom tout à fait particulier, à savoir celui de respect.
Le concept du devoir réclame donc objectivement de l'action l'accord avec la loi, et subjectivement de la maxime del'action, le respect pour la loi comme le mode de détermination unique de la volonté par la loi. Et c'est là-dessus que repose la différence entre la conscience d'avoir agi conformément au devoir {pflichlmàssig) et d'avoir agi par devoir {ans Pflicht)^ c'est-à-dire par respect pour la loi. La première manière d'agir (la lé^ galité = Legalitàt) est encore possible quand même des penchants auraient été simplement les principes déterminants de la volonté, la seconde {la moralité), la valeur morale '^ doit être placée exclusivement en cela que l'action a lieu par devoir, c'est-à-dire purement et simplement en vue de la loi*.
' Banii traduit der moralische Werth par qui seide donne aux actions une valeur moraie. Nous traduisons littéralement. (F. P.)
- Si Ton examine soigneusement le concept du respect pour les personnes, comme il a élé antérieurement orésenté, on s'apercevra que toujours il repose sur la conscience d'un devoir que nous montre un exemple, et que, par conséquent, le respect ne peut jamais avoir qu'un fondement moral; qu'il est très bon et même, au point de vue psychologique, très utile pour la connaissance dos hommes, de faire attention partout où nous em{)loyons cette expression, à la défé- KAKT, Cr. de la rais, prat 10
Il est de la plus haute importance, dans tous les jugenients moraux, d'examiner avec attention et avec une exactitude extrême le principe subjectif de toutes les maximes, pour que toute moralité des actions soit posée dans la nécessité d'agir par devoir et par respect pour la loi, non par amour et par inclination pour ce que les actions doivent produire. Pour des hommes et pour tous les êtres raisonnables créés, la nécessité morale est contrainte (Nôthigung), c'est-à-dire obligation (yerbindlichkeit) et toute action fondée là-dessus doit être représentée comme un devoir et non comme une manière d'agir qui, par elle-même, nous plaît déjà ou qui peut devenir agréable pour nous. Gomme si nous ne pouvions jamais en venir à ce point que, sans ce respect pour la loi qui est lié à la crainte ou au moins à l'appréhension de la transgresser, nous soyons capables, comme la divinité supérieure à toute dépendance, d'entrer de nous-mêmes, par un accord devenu en quelque sorte naturel pour nous et ne devant jamais être troublé, de notre volonté avec la loi morale pure (qui, par conséquent, comme nous ne serions jamais tentés de lui être infidèles, cesserait tout à fait alors d'être un commandement pour nous), en possession d'une sainteté de la volonté.
La loi morale est en effet pour la volonté d'un être parfait [allervollkotnmensten) une loi de sainteté, mais pour la volonté de tout être fini et raisonnable, c'est une loi de devoir, de contrainte morale, qui le détermine
rence secrète, digne d'admiration et pourtant assez fréquente, que l'homme manifeste dans ses jugements pour la loi morale.
à agir par respect pour cette loi et par soumission au devoir. Un autre principe subjectif ne doit [muss) pas être pris pour mobile, car autrement l'action peut sans doute ige présenter, comme le prescrit la loi, mais bien que conforme au devoir, elle n'a pas lieu par devoir, l'intention, dont il s'agjt essentiellement pourtant dans cette législation, n'en est pas morale.
Il est très beau de faire du bien aux hommes par amour pour eux et par bienveillance sympathique, ou d'être juste par amour de l'ordre, mais ce n'est pas là encore pour notre conduite la véritable maxime morale, qui est appropriée à notre situation parmi des êtres raisonnables, comme hommes^ si nous nous permettons, comme des soldats volontaires, de nous mettre par un orgueil chimérique {mit sloher Einhildiing) bien audessus de la pensée du devoir et de vouloir, comme indépendants du commandement, faire simplement d'après notre propre plaisir ce pour quoi aucun commandement ne nous serait nécessaire. Nous sommes soumis à une discipline de la raison et nous ne devons, dans toutes nos maximes, ni oublier la soumission à cette dernière, ni en rien retrancher, ni diminuer avec une présomption égoïste l'autorité de la loi (quoique ce soit notre propre raison qui la lui donne), en plaçant le principe déterminant de notre volonté, quoique conformément à la loi, en autre chose cependant que dans la loi ellemême et dans le respect pour cette loi. Devoir {Pflicht) et obligation {Schuldigkeit)^ sont les dénominations
' Nous traduisons ainsi ce dernier mot, avec Barni et Abbot, quoiqu'il fzùUe le distinguer de VerbincUichkeit^ que nous avons traduit par
que seules nous devons donner à notre rapport à la loi morale. Nous sommes sans doute des membres législateurs d'un royaume moral, qui est possible par la liberté et qui nous est représenté par la raison pratique comme un objet de respect, mais en même temps nous en sommes les sujets et non le souverain, et méconnaître notre position inférieure comme créatures, rejeter présomptueusement l'autorité de la loi sainte, c'est déjà faire défection à la loi en esprit, quand même on en remplirait l-a lettre.
Avec cette façon de voir (hiemit) s'accorde fort bien la possibilité d'un commandement comme celui-ci : Aime Dieu par -dessus tout et ton prochain comme toimême^. Car il existe, comme commandement, le respect pour une loi qui commande l'amour et n'abandonne pas à un choix arbitraire le soin de nous en faire un principe. Mais l'amour de Dieu est impossible comme penchant (comme amour pathologique), car Dieu n'est pas un objet des sens. L'amour envers les hommes est possible, à vrai dire, mais il ne peut être commandé, car il n'est au pouvoir d'aucun homme d'aimer quelqu'un simplement par ordre. C'est donc simplement Vamour pratique qui est compris dans ce noyau de toutes les lois. Aimer Dieu signifie dans cette acception exécuter mlontiers ses commandements ; aimer le prochain signifie pratiquer volontiers tous ses
obligation; mais nous ne voyons aucune autre expression qui puisse être employée. Born se sort de debilum. (F. P.)
* Le principe rtu bonheur personnel, dont quelques-uns veulent faire le principe suprême de la moralité, forme un contraste frappant avec celte loi. Ce principe s'énoncerait ainsi: Aime-loi par-dessus tout et Dieu et ton prochain pour l'amour de {um .. willén) loi-mème.
devoirs envers lui. Mais l'ordre qui nous en fail une règle ne peut pas non plus commander d'avoir cette intention (GesinniingY dans les actions conformes au devoir, mais simplement d'y tendre. Car le commandement que l'on doit faire quelque chose volontiers est en soi contradictoire, parce que si nous savons déjà par nous-mêmes ce que nous sommes obligés de faire, si nous avions, en outre, conscience de le faire volontiers, un commandeuient à cet égard serait tout à fait inutile, et si nous le faisons, non pas de notre plein gré (gerne), mais seulement par respect pour la loi, un commandement, qui fait justement de ce respect le mobile de la maxime, agirait précisément d'une façon contraire à l'intention ordonnée. Cette loi de toutes les lois présente donc, comme tout précepte mO" rai de l'Evangile, l'intention morale* dans toute sa perfection, de même qu'elle est comme un idéal de la sainteté que ne peut atteindre aucune créature, et qui cependant est le modèle (Urbild) dont nous devons nous efforcer de nous rapprocher par un progrès ininterrompu, mais infini. Si une créature raisonnable pouvait jamais en venir à ce point d'accomplir tout à fait volontiers (gerne) toutes les lois morales, cela signifierait qu'il ne peut se trouver, même une fois en elle la possibilité d'un désir qui l'excite à s'en écarter, car la victoire sur un tel désir coûte toujours un sacrifice au
< Sur la traduction de ce mot, voyez la note 1, p. 151. (F. P.) =^ Nous traduisons liltcralement Vexpreasion siltliche Gesinnung, qui a un sens précis chez Kant, et que Barni rend, à tort, ce semble, par moralité. Born donne mentem moraletn-, Abbot, the moral disposition (F. P.).
sujet et nécessite par conséquent une coercition sur soi-même {Selbstzwang)f c'est-à-dire une contrainte interne [innere NôthigungY pour ce qu'on ne fait pas tout à fait volontiers. Mais une créature ne peut jamais parvenir à ce degré d'intention morale. Gomme, en effet, elle est une créature, partant toujours dépendante par rapport à ce qu'elle réclame pour être complètement contente de son état, elle ne peut jamais être tout à fait libre de désirs et de penchants. Or, les penchants et les désirsj qui reposent sur des causes physiques, ne s'accordent pas d'eux-mêmes avec la loi morale qui a de tout autres sources; par conséquent ils rendent toujours nécessaire, relativement à euxmêmes, de fonder l'intention de ses maximes sur la contrainte (Nôthigung) morale, non sur un attachement empressé, mais sur le respect que rédame l'obéissance à la loi, quoique ce respect se produise malgré nous («wgerne), non sur l'amour qui ne craint aucun refus intérieur de la volonté à l'égard de la loi. Mais il faut cependant faire de ce dernier, c'est-à-dire du simple amour de la loi (qui cesserait alors d'être un ordrCj et la moralité, élevée subjectivement à la sainteté, d'être vertu) le but constant, bien qu'inaccessible, de ses efforts. En effet, dans ce que nous estimons hautement*, mais que toutefois (à cause de la conscience de notre fai-
< 11 est difficile de rendre en français les termes de Iwang et de Nôthigung Bami les traduit par le seul mot contrainte; Born, par cûactione tut ipsius, hoc est, interna; Abbot par sdf-compulsion, in~ ward constraint. Voyez n. 1, p. 54. (F. P.)
2 11 n'y a aucune raison pour traduire comme Barni, par-dessus tout, puisque le texte porte ho(^schiUzen. Born dit quod magni facimus ; Abbot, highty esteem. {F. P.)
blesse) nous craignons, la crainte respectueuse, par la facilité plus grande à lui donner satisfaction, se change en inclination (Ziineicjung) et le respect en amour : ce serait au moins la perfection d'une intention consacrée à la loi, s'il était jamais possible à une créature de l'atteindre.
Cette considération n'a pas ici pour but de ramener le commandement évangélique cité plus haut à des concepts clairs, afin de prévenir le fanatisme religieux (i?e/2^?o«ssc/ra?ârmem), relativement à l'amour de Dieu, mais de déterminer exactement l'intention morale, immédiatement aussi par rapport aux devoirs envers les hommes, et d'arrêter, ou si c'est possible, de prévenir un fanatisjne simplement morale qui infecte beaucoup d'esprits. Le degré moral, où est placé l'homme (et autant que nous pouvons le savoir, toute créature raisonnable), c'est le respect pour la loi morale. L'intention' qui lui est imposée pour observer la loi, c'est de l'observer par devoir, non par un penchant volontaire {freiwilliger), ni même par un effort non commandé et volontiers tenté par lui-même, et l'état moral dans lequel il peut toujours être, c'est la vertu, c'està-dire l'intention morale dans la lutte et non la sainteté dans }& possession présumée (vermeinten) d'une parfaite pureté des intentions de la volonté. C'est à un pur {lauter) fanatisme moral, à un accroissement de la présomption qu'on dispose les esprits, en les excitant à des ac-
' Bami troduit le mot Gesinnung p&T disposition; Born par mens; Abbot par disposition. Nous préférons employer le mot intention, dont le sens est plus précis et convient mieux pour l'expression de la pensée de Kant. (F- P.)
tions présentées comme nobles, sublimes, magnanimes et en les jetant par là dans cette illusion que ce n'est pas le devoir, c'est-à-dire le respect pour la loi, dont ils devraient supporter le joug (qui cependant est doux, puisque c'est la raison elle-même qui nous l'impose), quand même ce serait à regret {ungern)y qui constitue le principe déterminant de leurs actions et qui les humilie encore pendant qu'ils la suivent (qu'ils lui obéissent), mais qu'on attend d'eux ces actions comme un pur mérite (Verdienst) et non comme un devoir. Car non seulement, en imitant de tels actes, d'après un tel ]»rincipe, ils n'auraient pas le moins du monde satisfait à l'esprit de la loi, lequel consiste dans la soumission de l'intention à la loi et non dans la conformité [Gesetxmàssigkeity des actions à la loi (quel que soit le principe), mais en posant le mobile pathologiquement (dans la sympathie ou même dans l'amour de soi), non moralement (dans la loi), ils produisent de cette façon une manière de penser frivole, superficielle, fantastique d'après laquelle ils attribuent une bonté spontanée (freiwilligen) k leur esprit {Gemûths)^ qui n'aurait besoin ni d'aiguillon ni de frein, pour lequel aucun commandement ne serait nécessaire, et ils oublient à ce sujet leur obligation {Schuldigkeit)* à laquelle ils devraient cependant songer avant de songer au mérite. Sans doute, les actions des autres, qui ont été accomplies avec un grand esprit de sacrifice {Aufopferung) et simplement par amour du devoir, peu-
< Sur la traduction de ce mot, voyez n. 1 , p. 4 et 127. (F. P.) « Sur la traduction de ce mot, voyez n. 1, p. 147. (F. P.)
vent être vantées comme des fails nobles et sublimes, mais seulement autant qu'il y a encore là des traces qui permettent de conjecturer qu'elles ont été faites entièrement par respect pour le devoir et non par un mouvement du cœur {aus Herzensanfwallungen). Mais si on veut les présenter à quelqu'un comme des exemples à suivre, on doit alors absolument employer comme mobile le respect pour le devoir = Achtung fur Pflicht (comme le seul sentiment moral véritable), ce précepte sévère et saint qui ne permet pas à notre vain amour de nous-mêmes (Selbstliebe) de se jouer avec des impulsions [Antrieben) pathologiques (en tant qu'elles sont analogues à la moralité) et de nous enorgueillir de noire mérite (uns auf verdienstlichen Werth was %u Gute au thun). Si nous cherchons bien, nous trouverons déjà, pour toutes les actions qui sont dignes d'éloges, une loi du devoir qui commande et ne nous laisse pas choisir à notre gré ce qui pourrait être agréable à notre tendance (Hang). C'est là le seul mode de représentation {Darsiellungs^ art) qui forme l'âme moralement, parce que c'est le seul qui soit capable de principes solides et exactement déterminés.
Si le fa7iatisme (Schwàrmereiy , dans sa signification la plus générale, entreprend, d'après des principes, de dépasser {einenach Grundzàtzenunternommene Ueberschreitung) les limites de la raison humaine, \e fanatisme moral entreprend de dépasser les limites que la raison pure pratique pose à l'humanité, en nous défendant de placer
< Sur ce mot, voyez p. 126 (P. P.)
le principe subjectif de déterminalion des actions conformes au devoir, c'est-à-dire leur mobile moral, ailleurs que dans la loi elle-même et l'intention, qui par là est placée dans les maximes, ailleurs que dans 1p respect pour cette loi, partant en nous ordonnant de prendre la pensée du devoir,qui détruit toute arrogance (Arroganz) comme tout vain amour desoi, ^our principe de vie suprême^ de toute la moralité dans l'humanité. S*il en est ainsi, ce ne sont pas seulement les romanciers ou les éducateurs sentimentaux = empfindelnde Erzieher (bien qu'ils s'emportent beaucoup encore contre la sensiblerie), mais parfois les philosophes euxmêmes, bien plus les plus austères de tous, les stoïciens qui ont introduit, à la place d'une discipline morale, sobre mais sage, un fanatisme morale quoique le fanatisme des derniers soit plus héroïque, celui des premiers plus fade et plus attendrissant; et l'on peut, sans hypocrisie, répéter en toute vérité,de la doctrine morale de l'Evangile, qu'elle a la première, par la pureté du principe moral, mais en même temps par sa convenance {Angemessenheit) avec les limites des êtres finis, soumis toute bonne condmie {Wohlverhalten) de l'homme à la discipline d'un devoir qui, placé sous ses yeux, ne les laisse pas s'égarer dans des perfections morales imaginaires, et qu'elle a posé des bornes de l'humilité*
» Nous rendons ainsi avec Born Lébensprincip, et noTi comme Barni et Abbot, par principe vital, expression qui a un sens déterminé et tout différent dans notre langue philosophique. (F. P.)
2 Nous traduisons littéralement le passage die sie nicht xmter moralischen getrâumten VoUkommenheiten schw&rmen lUsst . . Schranken der Demuth gesetz habe. — Barni donne: Ne lui permet pas de s'attribuer une perfection morale chimérique et d'avoir ainsi rappelé à la modestie
[c'est-à-dire de la connaissance de soi-même), à la présomption et à l'amour de soi, qui tous deux mécon- Qaissent volontiers leurs limites.
Devoir! nom sublime et grand, toi qui ne renfermes rien en toi d*agréable, rien qui implique insinuation, mais qui réclames la soumission, qui cependant ne nenaces de rien de ce qui éveille dans l'âme (Gemûthé) une aversion naturelle et épouvante, pour mettre en mouvement la volonté, mais poses simplement une loi jui trouve d'elle-même accès dans l'âme [Gemûthey 3t qui cependant gagne elle-même malgré nous, la vénération (sinon toujours l'obéissance), devant laquelle se taisent tous les penchants, quoiqu'ils agissent contre elle en secret; quelle origine est digne de toi et où trouve-t-on la racine de ta noble tige, qui repousse fièrement toute parenté avec les penchants, racine dont il faut faire dériver, comme de son origine, la condition indispensable de la seule valeur que [es hommes peuvent se donner à eux-mêmes?
Ce ne peu t être rien de moins que ce qui élève Thomme lu-dessus de lui-même (comme partie du monde sensible), ce qui le lie à un ordre de choses que l'entendement seul peut concevoir et qui en même temps commande (unter sich hat) à tout le monde sensible et avec lui à l'existence, qui peut être déterminée empiriquement, de l'homme dans le temps, à l'ensemble de toutes les fins (qui est uniquement conforme à ces lois
— Abbot traduit plus exactement la dernière partie par that it aiso set Ihe bounds of humility. (F. P.)
• Born emploie, pour traduire ce mot, dont le sens est d'ailleurs assez vague, animo; Barni, ûme; et Abbof, mind. (F. P.)
pratiques et inconditionnées comme la loi morale. Ce n'est pas autre chose que \ai personnalité , c'est-à-dire la liberté et Tindépendance à Tégard du mécanisme de la nature entière, considérée cependant en même temps comme un pouvoir d*un être qui est soumis à des lois spéciales, n'est-à-dire aux lois pures pratiques données par sa propre raison, de sorte que la personne, comme appartenant au monde sensible, est soumise à sa propre personnalité, en tant qu*elle appartient en même temps au monde intelligible. Il n'y a donc pas à s'étonner que l'homme, appartenant à deux mondes, ne doive considérer son propre être, relativement à sa seconde et à sa plus haute détermination*, qu'avec vénération et les lois auxquelles il est en ce cas soumis, qu'avec le plus grand respect.
Sur cette origine se fondent quelques expressions qui désignent la valeur des objets d'après des idées morales. La loi morale esi sainte (inviolable). L'homme sans doute est assez profane* {unheilig genug), mais Vhumanitéf dans sa personne, doit être sainte pour lui. Dans la création tout entière, tout ce qu'on veut [will) et ce sur quoi on a quelque pouvoir peut être employé simplement comme moyen; l'homme seulement, et avec lui toute créature raisonnable, esl fin en soi. C'est qu'il est le sujet de la loi morale, qui est sainte, en vertu
< Born et Barni se servent de destinatio et de destination. Nous préférons traduire, comme nous l'avons fait, le mot Bestimmung. Abbot se sert de characteristic. Voyez la n. i, p. 144. (F P.)-
2 Nous employons ce mot comme synonyme de non-saint, dans le sens que Born donne au mot profanus, au lieu de traduire assez inexactement, comme Barni, par Vhomme n'est pas saint. Abbot dit unholy enough. (F. P. )
de l'autonomie de sa liberté. Pour cette raison, toute volonté, même la volonté propre à chaque personne, dirigée sur la personne elle-même, est astreinte à la condition de l'accord avec V autonomie de l'être raisonnable, c'est-à-dire à ne le soumettre à aucun but qui n'est pas possible d'après une loi pouvant tirer son origine de la volonté du sujet passif {leidenden) luimême, par conséquent à ne jamais employer le sujet simplement comme moyen, mais conjointement avec elle-même comme fin*. Nous imposons cette condition avec raison, même à la volonté divine, relativement aux êtres raisonnables qui sont dans le monde comme ses créatures, puisqu'elle repose sur la personnalité, par laquelle seule elles sont des fins en soi.
Cette idée de la personnalité qui éveille le respect, qui nous met devant les yeux la sublimité de notre nature (d'après sa détermination), en nous faisant remarauer en même temps le défaut d'accord de notre conduite avec elle, et en abaissant par cela même la présomption, est naturelle, même à la raison humaine la plus commune, et aisément remarquée. Tout homme, même médiocrement honorable (ehrlicher), n'a-t-il pas trouvé quelquefois qu'il s'est abstenu d'un mensonge, d'ailleurs inoffensif, par lequel il pouvait ou se tirer luimême d'une affaire désagréable ou procurer quelque avantage à un ami cher et plein de mérite, pour avoir le à.ïo\.i[dûr{en) de ne pas se mépriser en secret à ses propres
' Barni dit, du sujet mime qui souffre l'action. (F. P.)
3 Noua traduisons ainsi sondern sugleich selbst als Zweck. Born dit:
Sei simtd qua fine ipso utendi; liarni ne rend pas zugleich selbst; Abbot
donne but as ilself also, conçut rmtly, an end. (F. P.)
yeux? Est-ce qu'un honnête homme n'est pas soutenu, dans les plus grands malheurs de la vie, qu'il pouvait éviter si seulement il avait pu se mettre au-dessus du devoir, par la conscience d'avoir en sa personne maintenu l'humanité dans sa dignité (Wûrde), de l'avoir honorée, de n'avoir pas de raison de rougir de lui-même à ses propres yeux et pour craindre le spectacle intérieur de l'examen de conscience (Selbstprûfung) ? Geiie consolation n'est pas le bonheur, elle n'en est pas même la plus petite partie. Car aucun homme ne souhaitera d'avoir l'occasion de l'éprouver, ne souhaitera peut-être pas même une vie dans de telles circonstances. Mais il vit et ne peut supporter d'être à ses propres yeux indigne de vivre. Cette tranquillité intérieure est donc simplement négative par rapport à tout ce qui peut rendre la vie agréable, c'est-à-dire qu'elle écarte le danger (nàmlich sie isl die Abhaltung der Gefah') de décroître en valeur personnelle, quand on a complètement déjà renoncé à la valeur de sa situation ', Elle est l'effet d'un respect pour quelque chose qui est tout à fait autre que la vie et auprès duquel au contraire, en comparaison et en opposition, la vie avec tout son charme {Annehmlichkeit) n'a aucune valeur. Il ne vit plus que par devoir, non parce qu'il trouve le moindre agrément à vivre.
Tel est le véritable mobile de la raison pure pratique ;
' Nous traduisons ainsi le passage, nachdem der seines Zustandes von ihm schon ganslich aufgegeben worden. Born donne posteaquam de pretio condiiionis sxiœ penitus desperassent ; Barni après avoir perdu tout le reste ; Abbot after everything dse that is vaiuablc has been lost. Voyei ce que Kantdit, p. 150. (F. P.)
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La majesté du devoir n'a rien à faire avec la jouissance de la vie; elle a sa loi propre, elle a son tribunal particulier et quand même on voudrait secouer ensemble les deux choses, pour les mêler et les présenter comme un remède à l'âme malade, elles se sépareraient aussitôt d'elles-mêmes; si elles ne le faisaient pas, la première n'agirait plus du tout, et quand même la vie physique y gagnerait quelque force, la vie morale s'évanouirait sans retour»