‹ Critique de la raison pratiqueChapitre 49 sur 67 · EXAMEN CRITIQUE DB L'ANALYTIQUE · texte numérisé non relu

EXAMEN CRITIQUE DB L'ANALYTIQUE

peut être déterminée dans le temps, et par conséquent soumis aux conditions nécessitantes' du temps passé, qui, par conséquent ne sont plus au pouvoir du sujet, quand il doit agir. Ils impliquent par conséquent à vrai dire la liberté psychologique (si l'on veut employer ce mot pour un enchaînement simplement intérieur des représentations de l'àme), mais aussi la nécessité naturelle, et par conséquent ne laissent pas subsister une liberté transcendantaUf qui doit être conçue comme l'indépendance à l'égard de tout élément empirique et par conséquent de la nature en général, considérée soit comme objet du sens interne, simplement dans le temps, soit comme objet du sens externe en même temps dans l'espace et dans le t^mps. Sans cette liberté (dans le dernier sens, qui est le sens propre), qui seule est pratique à priori^ aucune loi morale, aucune imputation d'après une loi morale n'est possible. C'est même pour cela qu'on peut nommer aussi le mécanisme de la nature toute nécessité des événements se produisant dans le temps d'après la loi naturelle de la causalité, quoiqu'on n'entende pas par là que des choses qui sont soumises à ce mécanisme, doivent être de réelles machines matérielles. On a seulement en vue ici la nécessité de la connexion des événements dans une série de temps (Zeitreihe), comme elle se développe d'après la loi de la nature, soit que l'on nomme le sujet où a eu lieu ce développement (Ablauf)^ Automaton materiale^ quand l'ê Ire-machine est mû paf

' Nous traduisons ainsi avec Baroi : unter nothwendiû machendgn Bidingungm. (F. P.)

la matière ou avec Leibnitz, Automaton spirituale, quand il est mû par des représentations, et si la liberté de notre volonté n'était pas autre que la dernière (que la liberté psychologique et comparative, non aussi la liberté transcendantale, c'est-à-dire absolue), elle ne vaudrait guère mieux au fond que la liberté d'un tournebroche, qui lui aussi quand il a été une fois remonté, accomplit de lui-même ses mouvements.

Pour lever maintenant la contradiction apparente entre le mécanisme de la nature et la liberté dans une seule et même action pour le cas supposé, on doit se souvenir de ce qui a été dit dans la Critique de la raison pure ou de ce qui s'en suit. La nécessité naturelle, qui ne peut subsister conjointement avec la liberté du sujet, dépend simplementdes déterminations de lachose qui est soumise aux conditions de temps, par conséquent uniquement des déterminations du sujet agissant comme phénomène. Donc, sous ce rapport, les principes déterminants de chaque action de ce sujet résident dans ce qui appartient au temps passé et n'est plus en son pouvoir (en quoi il doit comprendre aussi ses actions déjà faites et le caractère qui, à ses propres yeux peut, par là, être déterminé pour lui, comme phénomène). Mais le même sujet, ayant, d'un autre côté, conscience de lui-même comme d'une chose en soi, considère aussi son existence, en tant qu'elle n'est pas soumise aux conditions du temps^ et se regarde luimême comme pouvant être déterminé seulement par des lois, qu'il se donne par sa raison elle-même. Dans cette existence qui lui est propre, rien n'est, pour lui, an-

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lérieur à la détermination de sa volonté, mais toute action et en général tout changement de détermination de son existence conformément au sens interne, même toute la succession de son existence, comme être sensible, ne doit être considérée dans la conscience de son existence intelligible que comme conséquence et jamais comme principe déterminant de sa causalité comme noumène. A cet égard, l'être raisonnable peut, de toute action contraire à la loi et accomplie par lui, quoique, comme phénomène, elle soit suffisamment déterminée dans le passé et comme telle inévitablement nécessaire, dire avec raison, qu'il aurait pu ne pas le faire; car elle appartient, avec tout le passé qu'elle détermine, à un phénomène unique du caractère qu'il se donne à lui-même et d'après lequel il s'attribue à lui-même comme à une cause indépendante de toute sensibilité, la causalité de ces phénomènes.

Avec tout cela s'accordent parfaitement aussi les sentences de ce merveilleux pouvoir qui est en nous et que nous nommons conscience. Un homme peut travailler avec autant d'art qu'il le veut [kûnsteln, so viel als er ivill) à se représenter une action contraire à la loi dont il se souvient, comme une erreur faite sans intention, comme une simple imprévoyance qu'on ne peut jamais entièrement éviter, par conséquent comme quelque chose où il a été entraîné par le torrent de la nécessité naturelle, et à se déclarer ainsi innocent, il trouve cependant que l'avocat qui parle en sa faveur ne peut réduire au silence l'accusateur qui est en lui s'il

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a conscience qu'au temps où il commettait l'injustice, il était dans son bon sens, c'est-à-dire qu'il avait l'usage de sa liberté. Quoiqu'il s'explique sa faute par quelque mauvaise habitude, qu'il a insensiblement contractée en négligeant de faire attention à lui-même et qui est arrivée h un tel degré de développement qu'il peut considérer la première comme une conséquence naturelle de cette habitude, il ne peut jamais néanmoins ainsi se mettre en sûreté (sichern) contre le blâme intérieur (Selbsttadel) et le reproche qu'il se fait à lui-même. C'est là-dessus aussi que se fonde le repentir qui se produit à l'égard d'une action accomplie depuis longtemps, chaque fois que nous nous en souvenons : c'est-à-dire un sentiment de douleur produit par l'intention morale ' , qui comme tel est pratiquement vide, puisqu'il ne peut servir à faire que ce qui est arrivé ne le soit pas et serait même absurde (comme Priestley, fataliste véritable et procédant avec logique (conséquent), l'a déclaré; et en raison de cette franchise il mérite plus d'approbation que ceux qui, soutenant en fait le mécanisme et en paroles la liberté de la volonté, veulent toujours être considérés comme faisant entrer la liberté dans leur système syncrétique, sans rendre concevable la possibilité d'une telle imputation). Mais, comme douleur, le repentir est tout à fait légitime, parce que la raison, s'il s'agit de la loi de notre existence intelligible (de la loi morale), ne re-

' Barni traduit: Empfindung et Gesinnung par sentiment. Nous préférons traduire le premier mot par sentiment (cf. n. 2, p. 135), le second par intention, comme nous l'avons généralement fait ailleurs. (F. P.)

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connaît aucune distinction de temps et se demande seulement si l'événement m'appartient comme fait (That), et alors elle y attache toujours moralement ce même sentiment {Empfindung) , que l'action se passe à présent ou qu'elle soit faite depuis longtemps. Car la vie sensible a, par rapport à la conscience intelligible de son existence (de la liberté), l'unité absolue d'un phénomène {Phànomens) qui, en tant qu'il contient simplement des phénomènes Erscheinungen ' de l'intention qui concerne la loi morale (du caractère) ne doit pas cire jugé d'après la nécessité naturelle qui lui appartient comme phénomène, mais d'après la spontanéité absolue de la liberté. On peut donc accorder que, s'il était possible pour nous d'avoir de la manière de penser d'un homme, telle qu'elle se montre par des actions internes, aussi bien qu'externes, une connaissance assez profonde (so tiefe Einsicht)^ou.r que chacun de ses mobiles, même le moindre, fût connu en même temps que toutes les occasions extérieures qui agissent sur ces derniers, on pourrait calculer la conduite future d'un homme avec autant de certitude qu'une éclipse de lune ou de soleil, et cependant soutenir en même temps que l'homme est libre. Si nous étions encore capables d'un autre coup d'oeil (qui sans doute ne nous est pas du tout accordé, mais à la place duquel nous n'avons que le concept rationnel), c'est-à-dire d'une intuition intellectuelle du même sujets nous nous apercevrions cependant que toute cette chaîne de phéno-

• Born et Barni traduisent de même Phllnomcn et Erscheinung-, Abhol donne phenomenon et manifeslalion. [V. P.)

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mènes, par rapport à toul ce qui ne concerne toujours que la loi morale dépend de la spontanéité du sujet comme chose en soi, spontanéité dont la (von deren) détermination ne peut être en aucune façon expliquée physiquement. A défaut de cette intuition, la loi morale nous affirme cette distinction de la relation de nos actions comme phénomènes à l'être sensible de notre sujet et de la relation par laquelle cet être sensible est lui-même rapporté au substratum intelligible qui est en nous. — Par cette considération, naturelle à notre raison, quoique inexplicable ', on peut justifier aussi des jugements qui, portés en toute conscience {Gewissenhaftigkeit)^ paraissent cependant, à première vue, être tout à fait contraires à toute équité. Il y a des cas où des hommes, même avec une éducation qui a été profitable à d'autres, montrent cependant dès l'enfance une méchanceté si précoce, et y font des progrès si continus dans leur âge mûr qu'on les prend pour des scélérats de naissance fgehorne) et qu'on les tient, en ce qui concerne leur façon de penser, pour tout à fait incorrigibles ; et toutefois on les juge pour ce qu'ils font et ce qu'ils ne font pas, on leur reproche leurs crimes (Verbrechen] comme des fautes [Schuld], bien plus, euxmêmes (les enfants) trouvent ces reproches tout à fait fondés, exactement comme si en dépit de la nature désespérée du caractère (Gemûth) qu'on leur attribue, ils

' Le texte porte: In dieser Rucksicht, die unserer Vernunfl naturlich, obgleich unerMarlich ist. Born traduit: Quo quidem respectu rationi noslras naturali, quamquam inenodabili; Barni ; Par ce dernier rapport qui est familier à notre raison, bien qu'il soit inexplicable; Abbot; In this View, which is natural to our reason, though inexplicable. (E. P.)

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demeuraient aussi responsables que tout autre homme. Cela ne pourrait arriver si nous ne supposions pas que tout ce qui sort du libre choix {Willkuhr)^ d'un homme [comme sans doute toute action faite à dessein) a pour fondement une causalité libre, qui, dès la plus tendre jeunesse, exprime son caractère dans ses phénomènes (les actions). Ces phénomènes, à cause de l'uniformité de la conduite, font connaître un enchaînement naturel, qui cependant ne rend pas nécessaire la mauvaise nature de la volonté, mais qui est plutôt- la conséquence de principes mauvais acceptés librement et immuables, principes qui ne le rendent que plus mauvais {verwerflicher) et plus digne de châtiment.

Il reste encore une difficulté à propos de la liberté, en tant qu'elle doit être unie avec le mécanisme de la nature dans un être qui appartient au monde sensible, et cette difficulté, même après que tout ce qui précède a été concédé, menace encore la liberté d'une ruine complète. Mais dans ce danger une circonstance donne cependant en même temps l'espoir d'une issue encore heureuse pour le maintien [Behauptung] de la liberté, c'est que cette difficulté étreint beaucoup plus fortement (uniquement en fait, comme nous le verrons bientôt). le système dans lequel l'existence, qui peut être déterminée dans le temps et dans l'espace, est prise pour l'existence des choses en soi elles-mêmes; par conséquent elle ne nous force pas à abandonner notre hypothèse capitale de l'idéalité du temps, comme simple forme de l'intuition sensible, partant comme simple

* Sur la traduction de ce mot, voyez n. 2, p. 31. (F. P.)

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mode de représentation, propre au sujet comme appartenant au monde sensible, et elle exige ainsi uniquement que nous l'unissions à cette idée' .

Si l'on nous accorde aussi que le sujet intelligible, relativement à une action donnée, peut encore être libre, quoique, comme sujet appartenant au monde sensible, il soit soumis à des conditions mécaniques relativement à cette même action, il semble alors qu'on doive, aussitôt que l'on admet que Dieu, comme cause première universelle, est aussi la cause de V existence de la substance (proposition qui ne peut jamais être rejetée sans qu'on rejette en même temps le concept de Dieu comme être des êtres, et avec lui l'attribut qu'on lui accorde de suffire à tout et dont tout dépend en théologie), accorder aussi que les actions de l'homme ont leur principe déterminant dans ce qui est entièrement en dehors de son pouvoir, à savoir dans la causalité d'un être suprême distinct de lui, duquel dépend tout à fait son existence et toute la détermination de sa causalité. En fait si les actions de l'homme, en tant qu'elles appartiennent à ses déterminations dans le temps , n'étaient pas de simples déterminations de l'homme comme phénomène, mais des déterminations de l'homme comme chose en soi, la liberté ne pourrait être sauvée. L'homme serait une marionnette ou un automate de Vaucanson, façonné et mis en mouvement

' Le texte porte: und also nur c-r/'ordert sie mit dicser Idée zu vereinigen. Barni traduit : tout ce qu'elle demande^ c'est que l'on concilie la liberté avec celte idée: Abbot : that tins vicw be reconcikd with this idea (of freedom). I^a difflculté est de savoir à quels mots on doit rapporter sie et dieser Idée. Il semble qu'il convienne, d'a.près le contexte, de rapporter 5ie k liberté et Idéek hyptthèse. (F. P.)

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