‹ Critique de la raison pure (volume 2)Chapitre 125 sur 136 · ECLAIRCISSEMENT · texte numérisé non relu

ECLAIRCISSEMENT

Les catégories de la modalité ont ceci de particulier qu'elles n'augmentent nullement, comme détermination de l'objet, le concept auquel elles sont jointes comme prédicats, mais qu'elles expriment seulement le rapport à la faculté de connaître. Quand le concept d'une chose est déjà tout à fait complet, je puis encore demander si cette chose est simplement possible, ou si elle est réelle, ou,, dans ce dernier cas, si elle est en outre nécessaire. Pas une détermination de plus n'est conçue par là dans l'objet lui-même, mais il s'agit seulement de savoir quel est le rapport de cet objet (et de toutes ses déterminations) avec l'entendement et son usage empirique, avec le ju-

gement empirique et avec la raison (dans son application à l'expérience).

C'est précisément pour cela que les principes de la modalité ne font rien de plus que d'expliquer les concepts de la possibilité , de la réalité et de la nécessité dans leur usage empirique, et en même temps aussi de restreindre les catégories à l'usage purement empirique, Sans en admettre et en permettre l'usage transcendentaJ. En effet, si elles n'ont pas seulement une valeur logique et ne se bornent pas à exprimer analytiquement 1^ forme de la pensée , mais qu'elles se rapportent aux ^^sesj à leur possibilité, à leur réalité ou à leur nécessité, il faut qu'elles s'appliquent à l'expérience possible à son unité synthétique, dans laquelle seule sont doués les objets de la connaissance.

Le postulat de la possibilité des choses exige donc ^ue le concept de ces choses s'accorde avec les conditions formelles d'une expérience en général. Mais celle-ci, à Savoir la forme objective de l'expérience en général, con- 'tient toute synthèse requise pour la connaissance des objets. Un concept qui contient une sjmthèse doit être "ftenu pour vide et ne se rapporte à aucun objet si cette synthèse n'appartient à l'expérience, soit comme emprun- "•ée de l'expérience, auquel cas ce concept s'appelle un concept empirique, soit comme condition à priori de l'ex- 3)érience en général (de la forme de l'expérience), auquel <îas il est un concept pur, mais qui appartient pourtant à l'expérience, puisque son objet ne peut être trouvé que dans l'expérience. En effet, d'où peut-on tirer le caractère de la possibilité d'un objet pensé au moyen d'un concept synthétique à priori, si ce n'est de la synthèse qai constitue la forme de la connaissance empirique des

objets? C'est sans doute une condition logique nécessaire que, dans, un concept de ce genre, il n'y ait point de contradiction, mais il s'en faut que cela suffise pour constituer la réalité objective du concept, c'est-à-dire la possibilité d'un objet tel qu'il est pensé par le concept. Ainsi, il n'y a point de contradiction dans le concept d'une figure renfermée entre deux lignes droites, car les concepts de deux lignes droites et de leur rencontre ne renferment la négation d'aucune figure; Timpossibilité ne tient pas au concept en lui-même, mais à la construction de ce concept dans l'espace, c'est-à-dire aux conditions de l'espace et de sa détermination, conditions qui, à leur tour, ont leur réalité objective, c'est-à-dire se rapportent à des choses possibles , puisqu'elles contiennent à priori la forme de l'expérience en général.

Montrons maintenant l'utilité et l'influence considérable de ce postulat de la possibilité. Quand je me représente une chose qui est permanente, de telle sorte que tout ce qui y change appartient seulement à son état, je ne puis par ce seul concept connaître qu'une telle chose est possible. Ou bien, quand je me représente quelque chose qui est de telle nature que, dès qu'il est posé, quelque autre chose le suit toujours et inévitablement, je puis sans doute le concevoir sans contradiction; mais je ne saurais juger par là si une propriété de ce genre (comme causalité) se rencontre dans quelque objet possible. Enfin, je puis me représenter des choses (des substances) diverses, constituées de telle sorte que l'état de l'une entraine une conséquence dans l'état de l'autre, et réciproquement ; mais qu'un rapport de ce genre puisse convenir à certaines choses, c'est ce que je ne saurais déduire de ces concepts, lesquels ne contiennent qu'une

synthèse purement arbitraire. Ce n'est donc qu'autant qoe ces concepts expriment à priori les rapports des perceptions dans chaque expérience que l'on reconnaît leur réalité objective, c'est-à-dire leur vérité transcendentale, et cela, il est vrai, indépendamment de l'expérience, mais non pas indépendamment de toute relation à la forme d'une expérience en général et à l'unité synthétique dans laquelle seule des objets peuvent être connus empiriquement »

Que si l'on voulait se faire de nouveaux concepts de substances, de forces, d'actions réciproques, avec la matière que nous fournit la perception, sans dériver de l'expérience même l'exemple de leur liaison, on tomberait alors dans de ^ures chimères et l'on ne pourrait reconnaître la possibilité de ces conceptions fantastiques €iu moyen d'aucun critérium, puisque l'on n'y aurait I)oint pris l'expérience pour guide et qu'on ne les en aurait point dérivées. Des concepts factices* de cette espèce be sauraient recevoir à priori^ ainsi que les <5atégories, le caractère de leur possibiUté, comme conditions d'où dépend toute expérience, mais seulement à posteriori^ comme étant donnés par l'expérience ellemême. Où leur possibilité doit être connue à posteriori et empiriquement, ou elle ne peut pas l'être du tout. Une substance qui serait constamment présente dans l'espace, mais sans le remplir (comme cet intermédiaire entre la matière et l'être pensant que quelques-uns ont voulu introduire), ou une faculté particulière qu'aurait notre esprit de prévoir l'avenir (et non pas seulement de le conclure), ou enfin la faculté qu'il aurait d'être en commerce

' Gedichtete Begriffe.

d'idées avec d'autres hommes, quelque éloignés qu'ils fussent, ce sont là des concepts dont la possibilité esl tout à fait sans fondement, puisqu'elle ne peut être fondée sur l'expérience et sur les lois connues de l'expérience, et que sans elle ils ne sont plus qu'une liaison arbitraire de pensées qui, quoique ne renfermant aucun* contradiction, ne peut prétendre à aucune réalité objec: tive, par conséquent à la possibilité d'objets tels qUi ceux que l'on conçoit ainsi? Pour ce qui est de la réalitii il va sans dire qu'on ne saurait çn concevoir une in con creto sans recourir à l'expérience, puisqu'elle ne peut s^ rapporter qu'à la sensation comme matière de l'expérience, et non à la forme du rapport, avec laquelle l'esprit pourrait toujours jouer dans ses fictions.

Mais je laisse de côté tout ce dont la possibilité ne peut être déduite que de la réalité dans l'expérience, et je n'examine ici que cette possibilité des choses qui se fonde sur des concepts à priori. Or je persiste à soutenir que de ces concepts les choses ne peuvent être tirées en elles-mêmes, mais seulement comme conditions formelles et objectives d'une expérience en général.

Il semble à la vérité que la possibilité d'un triangle puisse être connue en elle-même par son concept (il est certainement indépendant de l'expérience); car dans le fait nous pouvons lui donner un objet tout à fait à priori^ c'est-à-dire le construire. Mais comme cette construction n'est que la forme d'un objet, le triangle ne serait toujours qu'un produit de l'imagination, dont l'objet n'aurait encore qu'une possibilité douteuse, puisqu'il faudrait, pour qu'il en fût autrement, quelque chose de plus, à savoir que cette figure fût conçue sous les seules conditions sur lesquelles reposent tous les objets de l'expé-

rience. Or la seule chose que joigne à ce concept la représentation de la possibilité d'un tel objet, c'est que l'espace est une condition formelle à 'priori d'expériences extérieures, et que cette même synthèse figurative par laquelle nous construisons un triangle dans l'imagination, est absolument identique à celle que nous produisons dans l'appréhension d'un phénomène, afin de nous en faire un concept expérimental. Et ainsi la possibilité des quantités continues, et même des quantités en général^ les concepts en étant tous synthétiques, ne résulte jamais de ces concepts eux-mêmes, mais de ces concepts considérés comme conditions formelles de la détermination des objets dans l'expérience en général. Où trouver en effet des objets qui correspondent aux concepts, sinon dans l'expérience, par laquelle seule des objets nous sont donnés ? Toutefois, nous pouvons bien, en envisageant la possibilité des choses simplement par rapport aux conditions formelles sous lesquelles quelque chose est en général déterminé comme objet dans l'expérience, la connaître et la caractériser sans recourir préalablement à l'expérience même, et par conséquent tout à fait à priori; mais ce n'est toujours que relativement à l'expérience et dans ses limites que nous la connaissons et la caractérisons.

Le postulat, relatif à la connaissance de la réalité des choses, exige une perception^ par conséquent une sensation, accompagnée de conscience (non pas il est vrai immédiatement), de l'objet même dont l'existence doit être connue; mais il faut bien aussi que cet objet s'accorde avec quelque perception réelle suivant les analogies de l'expérience, lesquelles représentent toute liaison réelle dans une expérience en général.

On ne saurait trouver, dans le simple conçut d une

284 ANALYTIQUE TRANSGENDENTALE

chose, aucun caractère de son existence. En effet encore que ce concept soit tellement complet que riei ne manque pour concevoir une chose avec toutes ses dé terminations intérieures, l'existence n'a aucun rappon avec toutes ces déterminations ; mais toute la questioi est de savoir si une chose de ce genre nous eçt donnés de telle sorte que la perception en puisse toujours procéder le concept. Le concept précédant la perception s gnifie la simple possibilité de la chose; la perception ^ fournit au concept la matière est le seul caractère d réalité. Mais on peut aussi connaître l'existence d' chose avant de la percevoir, et par conséquent d'uM manière relativement à priori^ pourvu qu'elle s'accorde avec certaines perceptions suivant les principes de lenr liaison empirique (les analogies). Alors, en effet, l'existence de la chose est liée avec nos perceptions dans une expérience possible, e1^ nous pouvons, en suivant le fil de ces analogies, passer de notre perception réelle à la chose dans la série des perceptions possibles. C'est ainsi que nous connaissons, par la perception de la limaille de fer attirée, l'existence d'une matière magnétique pénétrant tous les corps, bien qu'une perception immédiate de cette matière nous soit impossible à cause de la cons titution de nos organes. En effet, d'après les lois de k sensibilité et le contexte de nos perceptions, nous arrive rions à avoir dans une expérience l'intuition immédiat de cette matière, si nos sens étaient plus délicats ; mai la grossièreté de ces sens ne touche en rien à la form< de l'expérience possible en général. Là donc où s'étend L perception et ce qui en dépend suivant des lois empiri ques, là s'étend aussi notre connaissance de l'existeno des choses. Si nous ne commençons par l'expérience

OU si nous ne procédons en suivant les lois de l'enchaînement empirique des phénomènes, c'est en vain que nous nous flatterions de deviner ou de pénétrer l'existence de quelque, chose.

Mais l'idéalisme élève une forte objection contre ces règles de la démonstration médiate de l'existence ; c'est donc ici le lieu de le réfuter (a).

Réfutation de Vidéalisme

L'idéalisme (j'entends l'idéalisme matériel) est la théorie qui déclare l'existence des objets extérieurs dans l'espace ou douteuse et indémontrable, ou fausse et impossible. La première doctrine est l'idéalisme problématique de Descartes, qui ne tient pour indubitable que cette affirmation empirique (assertio): je suis; la seconde est l'idéalisme dogmatique de Berkeley, qui regarde l'espace avec toutes les choses dont il est la condition inséparable comme quelque chose d'impossible en soi, et par conséquent aussi les choses dans l'espace comme de pures fictions. L'idéalisme dogmatique est inévitable quand on fait de l'espace une propriété appartenant aux choses en soi ; car alors il est, avec tout ce dont il est la condition, un non-être \ Mais nous avons renversé le principe de cet idéalisme dans l'esthétique transcendentale. L'idéalisme

(a) Cette réfutaton de l'idéalisme est une addition de la seconde édition. ,

* Ein Unding,

problématique, qui n'affirme rien à cet égard, mais qui seulement allègue notre impuissance à démontrer par l'expérience immédiate une existence en dehors de la nôtre, est rationnel et annonce une façon de penser solide et philosophique, qui ne permet aucun jugement décisif tant qu'une preuve suffisante n'a pas été trouvée. La preuve demandée doit donc établir que nous n'imaginons pas seulement les choses extérieures, mais que nous en avons aussi V expérience; et c'est ce que l'on ne peut faire qu'en démontrant que notre expérience intérieure, indubitable pour Descartes, n'est possible elle-même que sous la condition de l'expérience extérieure.

Théorème

Ija simple conscience, mais empiriquement déterminée, de ma propre existence, prouve V existence des objets extérieurs dans V espace.

PREUVE

J'ai conscience de mon existence comme déterminée dans le temps. Toute détermination suppose quelque €hose de permanent dans la perception. Or ce permanent {a) ne peut pas être une intuition en moi. En effet,

(a) J'ai suivi ici la nouvelle rédaction que Eant, dans la dernière note de la préface de sa seconde édition (voir plus haut, p. 41), prie le lecteur de substituer à cette phrase du texte : c Or ce permanent ne peut être quelque chose en moi, puisque mon existence dans le temps ne peut être déterminée que par lui-même. » J. B.

POSTULATS DE Lk PENSÉE EMPIRIQUE 287

tous les principes de détermination de mon existence qui peuvent être trouvés en moi, sont des représentations, et, à ce titre, ont besoin de quelque chose de permanent qui soit distinct de ces représentations, et par rapport à quoi leur changement, et par conséquent mon existence dans le temps où elles changent, puissent être déterminés (a). La perception de ce permanent n'est donc

(a) A la correction à laquelle je viens de me conformer, Kant a joint, Uiss la note rappelée plus haut, les observations suivantes, qui trouvent ci leur vraie place :

« On objectera sans doute contre cette preuve, que je n*ai immédiateï^ent conscience que de ce qui est en moi, c'est-à-dire de ma représentation des choses extérieures, et que par conséquent il reste toujours ^certain, s'il y a ou non hors de moi quelque chose qui y corresponde, ^ais j'ai conscience par V expérience intérieure de mon existence dans « temps (par conséquent aussi de la propriété qu'elle a d'y être détermi- ^ble), ce qui est plus que d'avoir simplement conscience de ma représen- ^tion, et ce qui pourtant est identique à la conscience empirique de mon 'Oàstence^ laquelle n'est déterminable que par rapport à quelque chose 'Cdstant hors de moi et lié à mon existence. Cette conscience de mon ^:3dstence dans le temps est donc identiquement liée à la conscience d'un ^apport à quelque chose hors de moi, et par conséquent c'est l'expérience et non la fiction, le sens et non l'imagination, qui lie inséparablement l'extérieur à mon sens intérieur ; car le sens extérieur est déjà ^ar lui-même une relation de l'intuition à quelque chose de réel exis- ^nt hors de moi, et dont la réalité, à la différence de la fiction, ne repose que sur ce qu'il est inséparablement lié à l'expérience intérieure ^Ue-même, comme à la condition de sa* possibilité, ce qui est ici le cas. Si à la conscience intellectuelle que j'ai de mon existence dans cette représentation : je suis, qui accompagne tous mes jugements et tons les suîtes de mon entendement, je pouvais joindre en même temps une dé- ^rmination de mon existence par Vintuition intellectuelle, la conscience ^'im rapport à quelque chose d'extérieur à moi ne ferait pas nécessairement partie de cette détermination. Or cette conscience intellectuelle précède sans doute, mais l'intuition intérieure, dans laquelle seule mon existence peut être déterminée, est sensible et liée à la condition du temps, et cette détermination, et par conséquent l'expérience intérieure -«Ile-même, dépendent de quelque chose de permanent, qui n'est pas en moi, et par conséquent ne peut être que dans quelque chose hors de moi, avec quoi je dois me considérer comme étant en relation. La réalité ^a sens extérieur est ainsi nécessairement liée à celle du sens intérienr

288 ' ANALYTIQUE TRANSCEMDENTALE

possible que par une chose existant hors de moi, et non pas seulement par la représentation d'une chose extérieure à moi. Par conséquent la détermination de mon existence dans le temps n'est possible que par l'existence de choses réelles que je perçois hors de moi. Mais, comme cette conscience dans le temps est nécessairement liée à la conscience de la possibilité de cette détermination du temps, elle est aussi nécessairement liée à l'existence des choses hors de moi, comme à la condition de la détermination du temps ; c'est-à-dire que la conscience de ma propre existence est en même temps une conscience immédiate de l'existence d'autres choses hors de moi.

Premier scolie. On remarquera dans la preuve précédente que le jeu de l'idéaUsme est retourné, à bien plus

pour la possibilité d'une expérience en général ; c'est-à-dire que j'ai tout aussi sûrement conscience qu'il y a hors de moi des choses qui se rapportent à mon sens, que j'ai conscience d'exister moi-même d'une manière déterminée dans le temps. Quant à savoir quelles sont les intuitions données auxquelles des objets correspondent réellement hors de moi, et qui par conséquent appartiennent au sens extérieur^ et non à l'imagination ; c'est ce qui, dans chaque cas particulier, doit être décidé d'après les règles qui servent à distinguer l'expérience en général (même l'expérience interne) de l'imagination ; mais le principe est toujours qu'il y a réellement une expérience extérieure. On peut encore ajouter ici la remarque suivante : la représentation de quelque chose de permanent dans l'existence n'est pas identique à la représentation permanente; celle-ci, en effet, peut être très-changeante et très- variable, comme toutes nos représentations et même celles de la matière, et cependant elle se rapporte à quelque chose de permanent, qui par conséquent doit être une chose distincte de toutes mes représentations, une chose extérieure, dont l'existence est nécessairement comprise dans la détermination de ma propre existence et ne constitue avec elle qu'une seule expérience, qui n'aurait jamais lieu intérieurement, si eUe n'était pas aussi extérieure (en partie). Quant au comment, nous ne pouvons pas plus l'expliquer ici que nous ne pouvons expliquer comment nous coicevons en général ce qui subsiste dans le temps et par sa simultanéité avec le variable produit le concept du changement. >

juste titre, contre ce système. Celui-ci admettait que la seule expérience immédiate est l'expérience interne, et que Ton ne fait que conclure de là à l'existence de choses extérieures, mais qu'ici, comme dans tous les cas où l'on conclut d'effets donnés à des causes déterminées^ la conclusion est incertaine, parce que les causes des représentations peuvent aussi être en nous-mêmes, et que peutêtre nous les attribuons faussement à des choses extérieures. Or il est démontré ici que l'expérience extérieure est proprement immédiate *, et que c'est seulement au moyen de cette expérience qu'est possible, non pas, il est . vrai, la conscience de notre propre existence, mais la détermination de cette existence dans le temps, c'est-à-dire l'expérience interne. Sans doute la représentation je suis, exprimant la conscience qui peut accompagner toute pensée, est ce qui renferme immédiatement en soi l'existence d'un sujet; mais elle n'en renferme aucune connaissance, par conséquent aucune connaissance empirique, ou, en d'autres termes, aucune expérience. Il faut pour cela, outre la pensée de quelque chose d'existant, l'intuition, et ici l'intuition interne; c'est par rapport à cette intuition, c'est-à-dire au temps, que le sujet doit être déter-

* La conscience immédiate de l'existence de choses extérieures n'est pas supposée, mais prouvée dans le théorème précédent, que nous puissions apercevoir ou non la possibilité de cette conscience. La question touchant cette dernière serait de savoir si nous n'avons qu'un sens interne, et pas de sens extérieur, mais simplement une imagination extérieure. Or il est clair que, même pour que nous puissions nous imaginer quelque chose comme extérieur, il faut que nous ayons d'éjà un sens externe, et qu'ainsi nous distinguions immédiatement la simple réceptivité d'une intuition externe de la spontanéité qui caractérise cette imagination. En effet, supposer que nous ne faisons qu'imaginer un sens externe, ce serait anéantir la faculté même d'intuition qui doit être déterminée par l'imagination.

miné ; et cela même exige nécessairement des objets extérieurs, de telle sorte que l'expérience interne elle-même n'est possible que médiatement et par le moyen de l'expérience externe.

Deuxième scolie. Tout usage expérimental de notre faculté de connaître dans la détermination du temps s'accorde parfaitement avec cette preuve. Non-seulement nous ne pouvons percevoir aucune détermination de temps que par le changement dans les rapports extérieurs (le mouvement) relativement à ce qui est permanent dans l'espace (par exemple le mouvement du soleil relativement aux objets de la terre) ; mais nous n'avons même rien de permanent que nous puissions soumettre, comme intuition, au concept d'une substance, sinon la matière; et, quoique (1) cette permanence ne soit pas tirée de l'expérience extérieure, mais qu'elle soit supposée à prion comme c'est la condition nécessaire de toute détermination du temps, elle sert à ce titre même à déterminer le sens interne relativement à notre propre existence pai l'existence des choses extérieures. La conscience de moimême dans la représentation Je, n'est point du tout une intuition, mais une représentation purement intellectuelle de la spontanéité d'un sujet pensant. Ce Je ne contien donc pas le moindre prédicat d'intuition, qui, en tant qu( permanent, puisse servir de corrélatif à la déterminatioi du temps dans le sens interne, comme est par exemple VimpénétraUliU de la matière, en tant qu'intuition em pirique.

(1) Je modifie un peu, à partir d'ici, la liaison et la rédaction du rest de cette phrase, afin de la rendre plus logique et plus claire, tout e: reproduisant fidèlement la pensée de Fauteur. J. B.

Troisième scolie. De ce que l'existence d'objets extérieurs est nécessaire pour qu'une conscience déterminée de nous-mêmes soit possible, il ne s'ensuit pas que toute représentation intuitive de choses extérieures en renferme en même temps l'existence, car cette représentation peut bien être le simple effet de l'imagination (comme il arrive dans les rêves ou dans la folie); mais elle n'a lieu que par la reproduction d'anciennes perceptions extérieures^ lesquelles, comme nous l'avons montré, ne sont possibles que par la réalité des objets extérieurs. II a donc suffi de prouver ici que l'expérience interne en général n'est possible que car l'expérience externe en général. Quant à savoir si telle ou telle prétendue expérience ne serait pas une simple imagination , c'est ce que l'on découvrira au moyen de ses déterminations particulières et à l'aide des critériums de toute expérience réelle.

Enfin, pour ce qui est du troisième postulat, il se rapporte à la nécessité matérielle dans l'existence, et non à la nécessité purement formelle et logique dans la liaison des concepts. Or, comme nulle existence des objets des sens ne peut être connue tout à fait à priori, mais seulement d'une manière relativement à priori, c'est-à-dire par rapport à quelque autre objet déjà donné, qui ne peut toujours se rapporter qu'à une existence comprise quelque part dans l'ensemble de l'expérience, dont la perception donnée est une partie, la nécessité de l'existence ne peut jamais être connue par des concepts, mais seu-

lement par la liaison qui l'uiiit avec ce qui est perçu suivant les lois générales de l'expérience. D'un autre côt^y comme la seule existence qui puisse être reconnue pomr nécessaire sous la condition d'autres phénomènes, es* celle des effets résultant de causes données d'après les lois de la causalité, ce n'est pas de l'existence des choses (des substances), mais seulement de leur état que nous pouvons connaître la nécessité, et cela, en vertu des lois empiriques de la causalité, au moyen d'autres états donnés dans la perception. D suit de là que le critérium de la nécessité réside uniquement dans cette loi de l'expérience possible, à savoir que tout ce qui arrive est déterminé à priori dans le phénomène par sa cause. Nous ne connaissons donc que la nécessité des effets naturels dont les causes nous sont données; le signe de la nécessité dans l'existence ne s'étend pas au delà du champ de l'expérience possible, et même dans ce champ il ne s'applique pas à l'existence des choses comme substances, puisque celles-ci ne peuvent jamais être considérées comme des effets empiriques ou comme quelque chose qui arrive et qui naît. La nécessité ne concerne donc que les rapports des phénomènes suivant la loi dynamique de la causalité, et que la possibilité, qui s'y fonde, de conclure à priori de quelque existence donnée (d'une cause) à une autre existence (à l'effet). Tout ce qui arrive est hypothétiquement nécessaire; c'est là un principe qui soumet le changement dans le monde à une loi, c'està-dire à une règle de l'existence nécessaire, sans laquelle il n'y aurait pas même de nature. C'est pourquoi le principe : rien n'arrive par un aveugle hasard (m mundo non^ datur casus) est une loi à priori de la nature. Il en est de même de celui-ci : il n'y a pas dans la nature de né-

oessité aveugle, mais une nécessité conditionnelle, par conséquent intelligente (non datur fatum). Ces deux principes sont des lois qui soumettent le jeu des changements à une nature des choses (comme phénomènes), ou, ce qui revient au même, à l'unité de l'entendement, dans lequel ils ne peuvent appartenir qu'à l'expérience considérée comme unité synthétique des phénomènes. Ds sont tous deux dynamiques. Le premier est proprement une conséquence du principe de la causalité (sous les analogies de l'expérience). Le second appartient aux principes 4e la modalité, qui ajoute à la détermination causale le concept de la nécessité, mais d'une nécessité soumise à une règle de l'entendement. Le principe de la continuité interdisait dans la série des phénomènes (des changements) tout saut (m mundo non datur saUm), et en même temps, dans l'ensemble de toutes les intuitions empiriques dans l'çspace, toute lacune, tout hiatus entre deux phénomènes (non datur hiatus) ; car on peut énoncer ainsi le principe : il ne peut rien tomber dans l'expérience qui prouve un vacuum, ou qui seulement le permette comme une partie de la synthèse empirique. En effet, pour ce qui est du vide que Ton peut concevoir en dehors du champ de l'expérience possible (du monde), il n'appartient pas au ressort du pur entendement, qui prononce uniquement sur les questions concernant l'application des phénomènes donnés à la connaissance empirique, et c'est un problème pour la raison idéaliste, laquelle sort de la sphère d'une expérience possible pour juger de ce qui environne et limite cette sphère même; c'est par conséquent dans la dialectique transcendentale qu'il doit être examiné. Nous pourrions aisément représenter ^es quatre principes (in mundo non datur hiatus, non da-

tur saîtus, non datur casus, non datur fatum), comnK tous les autres principes d'origine transcendentale, dans leur ordre, conformément à l'ordre des catégories, et assigner à chacun sa place ; mais le lecteur déjà exercé le fera de lui-même, ou trouvera aisément le fil conducteur nécessaire pour cela. Ils s'accordent tous d'ailleurs en ce point qu'ils ne souffrent rien dans la synthèse empirique qui puisse porter atteinte à l'entendement et à l'enchaînement continu de tous les phénomènes, c'est-àdire à l'unité de ses concepts. Car c'est en lui seulemçqt qu'est possible l'unité de l'expérience où toutes les perceptions doivent avoir leur place.

Le champ de la possibilité est-il plus grand que celui qui contient tout le réel, et celui-ci à son tour est-il plus grand que celui de ce qui est nécessaire? ce sont là de belles questions, dont la solution est synthétique, mais qui ressortissent uniquement au tribunal de la raison. En effet, elles reviennent à peu près à demander si toutes choses, comme phénomènes, appartiennent à l'ensemble et au contexte d'une seule expérience dont toute perception donnée est une partie, et qui, par conséquent, ne peut être liée à d'autres phénomènes, ou bien si mes perceptions peuvent appartenir (dans leur enchaînement général) à quelque chose de plus qu'à une seule expérience possible. En général, l'entendement ne donne à priori à l'expérience que la règle, suivant les conditions subjectives et formelles, soit de la sensibilité, soit de l'aperception, qui seules rendent possible cette expérience. Quand même d'autres formes de l'intuition (que l'espace et le temps), ou d'autres formes de l'entendement (que la forme discursive de la pensée, ou celle de la connaissance par concepts) seraient ppssibles, nous ne pourrions

d'aucune façon nous eu faire une idée et les comprendre; et, le pussions-nous, toujours n'appartiendraient- elles pas à l'expérience comme à la seule connaissance où les objets nous sont donnés. Peut-il y avoir d'autres perceptions que celles qui en général constituent l'ensemble de notre expérience possible, et par conséquent peut-il y avoir un tout autre champ de la matière? c'est ce que l'entendement ne saurait décider, n'ayant affaire qu'à la synthèse de ce qui est donné. D'ailleurs la pauvreté de ces raisonnements ordinaires par lesquels nous produisons un grand empire de la possibilité dont toute chose réelle (tout objet d'expérience) n'est qu'une petite partie, cette pauvreté saute aux yeux. Tout réel est possible ; de là découle naturellement, suivant les règles logiques de la conversion, cette proposition toute particulière : quelque possible est réel, ce qui paraît revenir à ceci : il y a beaucoup de choses possibles qui ne sont pas réelles. D semble à la vérité que Von puisse mettre le nombre du possible au-dessus de celui du réel, puisqu'il faut que quelque chose s'ajoute à celui-là pour former celui-ci. Mais je ne connais pas cette addition au pos- ^ble ; car ce qui devrait y être ajouté serait impossible. Xa seule chose qui pour mon entendement puisse s'ajouter à l'accord avec les conditions formelles de l'expé- "îience, c'est la liaison avec quelque perception ; et.ce qui est lié avec une perception suivant des lois empiriques, est réel, encore qu'il ne soit pa^ immédiatement perçu. Mais que dans l'enchaînement général avec ce qui m'est donné dans la perception, il puisse y avoir une autre série de phénomènes, par conséquent plus qu'une expérience unique comprenant tout, c'est ce que l'on ne peut conclure de ce qui est donné, et ce que l'on peut encore

moins conclure sans que quelque chose soit donné, puisque rien en général ne se laisse penser sans matière. Ce qui n'est possible que sous des conditions simplement possibles elles-mêmes, ne l'est pas à tous égards. Mais c'est à ce point de vue général que l'on envisage la question, quand on veut savoir si la possibilité des choses s'étend au delà du cercle de l'expérience.

Je n'ai fait mention de ces questions que pour ne laisser aucune lacune dans ce qui appartient, suivant l'opinion commune, aux concepts de l'entendement. Mais dans le fait, la possibilité absolue (qui est valable à tous égards) n'est pas un simple concept de l'entendement, et ne peut être d'aucun usage empirique ; elle appartient uniquement à la raison, qui dépasse tout usage empirique possible de l'entendement. Aussi avons-nous dû nous contenter d'une remarque purement critique, laissant d'ailleurs la chose dans l'obscurité jusqu'à ce que nous la reprenions plus tard pour la traiter d'une manière plus étendue.

Avant de clore ce quatrième numéro et avec lui le système de tous les principes de l'entendement pur, je dois indiquer encore le motif qui m'a fait appeler du nom de postulats les principes de la modalité. Je ne prends pas ici cette expression dans le sens que lui ont donné .quelques philosophes récents, contrairement à celui des mathématiciens, auxquels elle appartient proprement, c'est-à-dire comme signifiant une proposition que l'on donne pour immédiatement certaine, sans la justifier ni la prouver. En effet, accorder que des propositions synthétiques, si évidentes qu'elles soient, puissent, sans déduction et à première vue, emporter une adhésion absolue, c'est ruiner toute critique de l'entendement.

Comme il ne manque pas de prétentions hardies, auxquelles ne se refuse pas même la foi commune (mais sans être pour elles une lettre de créance), notre entendement serait ouvert à toutes les opinions, sans pouvoir refuser Son assentiment à des sentences qui, quelque illégitimes q^u'elles fussent, demanderaient, avec le ton de la plus parfaite assurance, à être admises comme de véritables ^txiomes. Quand donc une détermination à priori s'ajoute synthétiquement au concept d'une chose, il faut nécessairement joindre à une proposition de ce genre, sinon "Une preuve, du moins une déduction de la légitimité de -cette assertion.

Mais les principes de la modahté ne sont pas objectivement synthétiques, puisque les prédicats de la possibilité, <le la réalité et de la nécessité n'étendent pas le moins •du monde le concept auquel ils s'appliquent, en ajoutant quelque chose à la représentation de l'objet. Ils n'en sont pas moins Synthétiques, mais ils ne le sont que d'une manière subjective, c'est-à-dire qu'ils appliquent au concept d'une chose (du réel), dont ils ne disent rien d'ailleurs, la faculté de connaître où il a son origine et son siégé. Si ce concept concorde simplement dans l'entendement avec les conditions formelles de l'expérience, son objet est appelé possible; s'il est lié à la perception (à la sensation comme matière des sens) et qu'il soit déterminé par elle au moyen de l'entendement, l'objet est dit réel; si enfin il est déterminé par l'enchaînement des perceptions suivant des concepts, l'objet se nomme nécessaire. Les principes de la modalité n'expriment donc, touchant un concept, rien autre chose que l'acte de la faculté de connaître par lequel il est produit. Or on appelle postulat dans les mathématiques une proposition pratique qui

298 ANALYTIQUE TRANSCEJSDENTALE

ne contient rien que la synthèse par laquelle nous nous donnons d'abord un objet et en produisons le concept; par exemple : décrire d'un point donné, avec une ligne donnée, un cercle sur une surface. Une proposition de ce genre ne peut pas être démontrée, puisque le procédé qu elle exige est précisément celui par lequel nous produisons d'abord le concept d'une telle figure. Nous pouvons donc avec même droit postuler les principes de la modalité , puisqu'ils n'étendent pas leur concept des choses* mais qu'ils se bornent k montrer comment en général il est lié ici à la faculté de connaître.

Remarque générale sur le stjstème des principes (a)

C'est une chose très-remarquable que la catégorie seule ne puisse nous faire apercevoii* la possibilité d'aucune chose , mais que nous ayons toujours besoin- d'une intuition pour y découvrir la réalité objective du concept pur de l'entendement. Que l'on prenne, par exemple, les catégories de la relation. Comment l"" quelque chose peut-il exister uniquement comme sujet, et non pas comme simple détermination d'autre chose, c'est-à-dire

* Par la réalité d'une chose j'affirme sans doute plus que la possibilité, mais non pas dans la chose; en effet, la chose ne saurait contenir dans la réalité plus qu'il n'était contenu dans sa possibilité complète. Mais, comme la possibilité n'était qu'une positwn de la chose par rapport à l'entendement (à son usage empirique), la réalité est en même temps une liaison de cette chose avec la perception.

(a) Cette remarque est une addition de la seconde édition.

comment peut-il être substance; ou 2^ comment, parce que quelque chose est, une autre chose doit-elle être; par conséquent, comment quelque chose en général peut-il être cause ; ou 3^ comment, quand plusieurs choses sont, par cela que l'une d'elles existe, une chose suit-elle les autres et réciproquement, et comment un commerce de substances peut-il s'établir ainsi? c'est ce que de simples concepts ne sauraient nous montrer. Il en est de même des autres catégories, par exemple de la question de savoir comment une chose peut être identique à plusieurs ensemble, c'est-à-dire être une quantité, etc. Tant qu'on manque d'intuition, on ne sait pas si par les catégories on pense un objet, ou si même en général quelque objet peut leur convenir ; par où l'on voit qu'elles ne sont pas du tout des connaissances ^ mais de simples formes de pensée ^ servant à transformer en connaissances des intuitions données. — Il en résulte aussi qu'aucune proposition synthétique ne peut être tirée des seules catégories. Quand je dis, par exemple, que dans toute existence il y a une substance, c'est-à-dire quelque chose qui ne peut exister que comme sujet, et non pas comme simple prédicat, ou qu'une chose est un quantum, il n'y a rien là qui puisse nous servir à sortir d'un concept donné et à le rattacher à un autre. Aussi n'a-t-on jamais réussi à prouver, par de simples concepts purs de l'entendement une proposition synthétique, celle-ci par exemple : tout ce qui existe accidentellement a une cause. La seule chose que l'on pourrait faire serait de prouver quej, sans cette relation, nous ne saurions comprendre l'existence de l'accidentel, c'est-à-dire connaître àprwri

* Oedankenformen,

par l'entendement l'existence d'une telle chose; mais il ne s'ensuit pas que cette relation est aussi la condition de la possibilité des choses mêmes. Si l'on veut se rappeler notre preuve du principe de causalité, on remarquera que nous n'avons pu le prouver que par rapport à des objets d'expérience possible : tout ce qui arrive^ (tout événement) suppose une cause; nous n'avons pu ainsi le prouver que comme un principe de la possibilité de l'expérience , par conséquent de la connaissance d'un objet donné dans VintuUion empirique, et non par de simples concepts. On ne peut nier cependant que cette proposition : tout ce qui est accidentel doit avoir une cause, ne soit évidente pour chacun par de simples concepts ; mais alors le concept de l'accidentel est déjà entendu de telle sorte qu'il ne contient pas la catégorie de la modaUté (comme quelque chose dont la non-existence se peut concevoir), mais celle de la relation (comme quelque chose qui ne peut exister que comme conséquence de quelque autre) ; et, dans ce cas, la proposition est certainement identique : tout ce qui ne peut exister que comme conséquence a sa cause. Dans le fait, quand nous voulons donner des exemples de l'existence accidentelle, nous en appelons toujours à des changements, et non pas simplement à la possibilité de concevoir le contraire *. Or le changement est un événement qui, comme

* On peut concevoir aisément la non-existemce de la matière, mais les anciens n'en concluaient pourtant pas sa contingence. Mais la vicissitude même de l'existence et de la non-existence d'un état donné d'une chose, en quoi consiste tout changement, ne prouve pas du tout la contingence de cet état, en quelque sorte par la réalité de son contraire ; par exemple le repos d'un corps, qui suit le mouvement, ne prouve pas la contingence du mouvement de ce corps, par cela que le repos est le contraire du mouvement. Car ce contraire n'est ici opposé à l'autre que

tel, n'est possible que par une cause, et dont par conséquent la non-existence est possible en soi, et l'on reconnaît ainsi la contingence par cela que quelque chose ne peut exister que comme effet d'une cause. Quand donc une chose est admise comme contingente, c'est une proposition analytique de dire qu'elle a une cause.

Mais il est encore plus remarquable que , pour comprendre la possibilité des choses en vertu des catégories, et par conséquent pour démontrer la réalité objective de ces dernières, nous n'avons pas ^seulement besoin d'intuitions, mais même AHntuitions extérieures. Prenons, par exemple, les concepts purs de la relation^ voici ce que nous trouvons: l"" Pour donner dans l'intuition quelque chose de fixe qui corresponde au concept de la substance (et pour démontrer ainsi la réalité objective de ce concept), nous avons besoin d'une intuition dans l'espace (de l'intuition de la matière), parce que seul l'espace comporte une détermination fixe\ tandis que le temps, et par conséquent tout ce qui est dans le sens intérieur, s'écoule sans cesse. 2^ Pour présenter le changement comme intuition correspondante au concept de la causalité, il nous faut prendre pour exemple le mouvement, comme changement dans l'espace, et c'est par là seulement que nous pouvons nous rendre saisissables des changements dont aucun entendement pur ne peut comprendre la possibilité. Le changement est la liaison de déterminations contra-

logiquement et non réeUement. Pour prouver la contingence du mouvement, il faudrait prouver qu'ai* lieu d'être en mouvement dans le temps précédent, il eût été possible que le corps fût alors en repos ; il ne suffit pas qu'il l'ait été ensuite; car alors les deux contraires peuvent trèsbien coexister.

* Beharrlich besUmmt

dictoirement opposées entre elles dans l'existence d'une seule et même cliose. Or comment est-il possible que d'un état donné d'une chose résulte dans la même chose un autre état opposé au premier? c'est ce que non-seulement aucune raison ne peut comprendre sans exemple, mais ce qu'elle ne peut même se rendre intelligible sans une intuition. Cette intuition est celle du mouvement d'un point dans l'espace, dont l'existence en différents lieux (comme série de déterminations opposées) nouis fait seule d'abord percevoir le changement. En effet, pour que nons puissions concevoir même des changements intérieurs, il faut que nous nous représentions d'une manière figurée le temps, comme forme du sens intime, par une ligne, le changement intérieur par le tracé de cette ligne (par le mouvement), et par conséquent notre existence successive en différents états par une intuition extérieure. La raison en est que tout changement présuppose quelque chose de fixe dans l'intuition, même pour pouvoir être perçu comme changement, et qu'aucune intuition fixe ne se rencontre dans le sens intérieur. — 3^ Enfin, la catégorie de la communauté ne peut être comprise, quant à sa possibilité, par la seule raison ; et par conséquent la réalité objective de ce concept ne peut être aperçue sans intuition, et même sans intuition extérieure dans l'espace. En effet, comment veut-on concevoir comme possible que, plusieurs substances existant, de l'existence de Tune quelque chose résulte (comme effet) dans celle de l'autre, et réciproquement, et qu'ainsi, parce qu'il y a dans la première quelque chose qui ne peut être compris que par l'existence de la seconde, il en doive être de même de la seconde à l'égard de la première? car cela est nécessaire pour qu'il y ait communauté, mais ne

peut se comprendre de choses dont chacune subsiste d'une manière complètement isolée. Aussi Leibnitz^ tout en attribuant une communauté aux substances du monde, mais aux substances conçues comme elles peuvent l'être par le seul entendement, eut-il besoin de recourir à l'intervention de la divinité ; car ce commerce des substances lui parut justement incompréhensible par leur seule existence. Mais nous pouvons nous rendre saisissable la possibilité de la communauté (des substances comme phénomènes), en nous les représentant dans l'espace, par conséquent dans l'intuition extérieure. Celui-ci en effet contient à priori des rapports extérieurs formels comme conditions de la possibilité des rapports réels en soi (dans l'action et la réaction, par conséquent dans la réciprocité). '— n est tout aussi facile de prouver que la possibilité des choses comme quantités et par conséquent la réalité objective des catégories de la quantité ne peuvent être exposées que dans l'intuition extérieure, et ne peuvent ^tre ensuite appliquées au sens intime qu'au moyen de cette intuition. Mais, pour éviter les longueurs , je dois en laisser les exemples à la réflexion du lecteur.

Toute cette remarque est d'une grande importance, non-seulement pour confirmer notre précédente réfutation de l'idéalisme, mais surtout pour nous montrer, quand il sera question de la connaissance de soi-mêftne par la simple conscience intérieure et de la détermination de notre nature sans le secours d'intuitions empiriques intérieures, les limites de la possibilité d'une telle connaissance.

Voici donc la dernière conséquence de toute cette section : tous les principes de l'entendement pur ne sont que des principes à jt?rem de la possibilité de l'expérience;

304 ANALYTIQUE TRANSCENDE NTALE

c'est uniquement à celle-ci que se rapportent toutes le^ propositions synthétiques à priori^ et leur possibilité mêm^ repose absolument sur cette relation.

Page 1