‹ Critique de la raison pure (volume 3)Chapitre 38 sur 57 · IMPOSSIBILITÉ DE LA PREUVE PHYSIQUE · texte numérisé non relu

IMPOSSIBILITÉ DE LA PREUVE PHYSIQUE

ToyoDS une chaîne d'effets et de causes, de fins et de moyens, la régalante dans l'apparition ou la disparition -des choses ; et, comme rien n'est arrivé de soi-même à l'état où il se trouve, cet état nous renvoie toujours à une autre chose comme à sa cause, laquelle à son tour appelle la même question, de telle sorte que le tout finirait par s'abîmer dans le gouffi*e du néant, si l'on n'admettait quelque chose qui, existant par soi-même originairement et d'une manière indépendante en dehors de cette infinie contingence, lui servît de soutien, et qui, cause de son origine, assurât aussi sa durée. Mais cette cause suprême (par rapport à toutes les choses du monde), quelle grandeur devons-nous concevoir en elle ? Nous ne connaissons pas le monde dans toute sou étendue ; nous pouvons encore moins estimer sa grandeur en le comparant à tout ce qui est possible. Mais qu'est-ce qui nous empêche, dès qu'une fois nous avons besoin, au point de vue de la causalité, d'un être dernier et suprême, de le placer, quant au degré de perfection, ot^ dessw de tout autre possible? Il nous est facile de le faire, bien que nous devions nous contenter de la légère es- . quisse d'un concept abstrait, en nous représentant réunies en lui, comme en une substance unique, toutes les perfections possibles, et ce concept, favorable aux exigences de la raison dans l'économie des principes, ne renferme en lui-même aucune contradiction; il sert même à étendre l'usage de la raison au milieu de l'expérience en la dirigeant vers l'ordre et la finalité, et jamais il n'est décidément contraire à l'expérience.

Cet argument mérite d'être toujours rappelé avec respect C'est le plus ancien, le plus clair et le mieux approprié à la raison commune. U vivifie l'étude de la

iii SIALEGTIQUB TRANSCEHi^EIfTAU

nature, en même temps qu'il eu tire sa propre existence et qu'il y puise toiyours de nouvelles forces. D conduit à des fins et à des desseins que notre observation n'aurait pas découverts d'elle-même, et il étend notre connaissance de la nature en nous donnant pour fil conducteur une unité particulière dont le principe est en dehors de la nature même. Cette connaissance réagit à son tour sur sa cause, c'est-à-dire sur l'idée qui l'a suggérée, et elle élève tiotre croyance en un suprême auteur du monde jusqu'à la plus irrésistible conviction.

Ce serait donc vouloir non-seulement nous retirer^ une consolation, mais même tenter l'impossible que de prétendre enlever quelque chose à l'autorité de cette preuve. La raison, incessamment élevée par des arguments si puissants et qui s'accroissent sans cesse sous sa main, quoiqu'ils soient purement empiriques, ne peut être teUement rabaissée par les incertitudes d'une spéculation subtile et abstraite, qu'eUe ne doive être arrachée à toute irrésolution sophistique comme à un songe, à la vue des merveilles de la nature et de la structure majestueuse du monde, pour parvenir de grandeur &à grandeur jusqu'à la grandeur la plus haute, et de condition en condition jusqu'à l'auteur suj^-ême et absolu de& choses.

Quoique nous n'ayons rien à objecter contre ce qu'il y a de raisonnable et d'utile dans cette manière de procéder, et que notre intention soit plutôt de la recommander et d'y encourager les esprits, nous ne pouvons cependant approuver les prétentions que cet argument pourrait élever à une certitude apodictique et à une adhésion qui n'aurait besoin d'aucune faveur ni d'aucun appui étranger. On ne saurait nuire à la bonne cause

IllPOSSmE»iTi DB Là PRNTB PfiTSIQUE iH

^n rabaissant le langage dogmatique d'an dispateor tran- <diant au ton de modération et de modestie convenable à une foi qui suffit pour le repos, mais qui ne commande pas une soumission absolue. Je soutiens donc que la preuve physico-théologique ne peut démontrer par elle seule Texistence d'un être suprême, mais qu'elle est toujours obUgée de laisser à l'argument ontologique (auquel elle ne fait que servir d'introduction) le soin de combler la lacune qu'elle laisse après elle, et que par conséquent ce dernier argument est inévitable pour toute raison humaine et qu'il est la seule preuve possible (si tant est qu'il y ait une preuve spéculative).

Les principaux moments de la preuve physico-théologique en question sont les suivants : P II y a partout dans le monde des signes manifestes d'une ordonnance réglée sur un dessein déterminé, exécutée avec une grande sagesse et formant un tout d'une variété inexprimable tant par son contenu que par la grandeur infinie de son étendue. 2** Cette ordonnance harmonieuse n'est pas inhérente aux choses du monde, mais elle ne leur appartient que d'une manière contingente, c'est-àdire que la nature de choses diverses ne pouvait pas s'accommoder d'elle-même, par tant de moyens concordants, à des fins déterminées, si elles n'avaient pas été choisies tout exprès et appropriées à ce but par un principe raisonnable, ordonnant le monde suivant certaines idées. 3** Il existe donc une (ou plusieurs) cause sage et sublime qui- doit produire le monde, non pas seulement, comme une nature toute-puissante agissant aveuglément, par sa fécondité^ mais comme une intelligence, par sa iSberti. 4"" L'unité de cette cause se conclut de celle des rapports mutuels des parties du monde, envisagées comqie

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les diverses pièces d'une œuvre d'art; elle s'en déduit avec certitude dans la sphère qu'atteint notre obsenratioD, et au delà avec vraisemblance, suivant tous les principes de l'analogie.

Nous ne chicanerons pas ici la raison naturelle sur ce raisonnement où, se fondant sur l'analogie de quelques productions de la nature avec ce que produit l'art humain, quand il fait violence à la nature et la force à se pUer à nos fins, au lieu d'agir suivant les siennes (sur l'analogie de ces productions avec nos maisons, nos vaisseaux, nos montres), elle conclut que la nature doit avoir pour principe une causalité du même genre, c'està-dire une cause douée d'intelligence et de volonté, et où elle dérive la possibiUté interne de la nature agissant spontanément (laquelle rend d'abord possible tout art et peut-être même la raison) d'un autre art encore, mais d'un art surhumain. Peut-être ce raisonnement ne soutiendrait-il pas un examen sévère de la critique transcendentale; il faut pourtant avouer que, dès qu'une fois nous devons nommer une cause, nous ne pouvons pas procéder ici plus sûrement qu'en suivant l'analogie avecdes œuvres intentionnelles de ce genre, les seules dont> nous connaissions pleinement les causes et le mode d^ production. La raison se rendrait blâmable à ses propre» yeux, si elle voulait passer de la causalité qu'elle connaît à des principes d'expUcation obscurs et indémontrables qu'elle ne connaît pas.

Suivant ce raisonnement, la finalité et l'harmonie de tant de dispositions de la nature ne prouveraient que la contingence de la forme, mais non celle de la matière, c'est-à-dire de la substance du monde. Il faudrait en effet, pour étabUr ce dernier point, qu'il pût être démontré

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