‹ Critique de la raison pure (volume 3)Chapitre 42 sur 57 · CRITIQUE DE TOUTE THÉOLOGIE SPÉCULATIVE · texte numérisé non relu

CRITIQUE DE TOUTE THÉOLOGIE SPÉCULATIVE

temps de mettre de côté toutes les assertions contraires, qu'elles soient athées^ déisies ou anthropomorphiques^ ce qui est très-aisé dans un examen critique de ce genre, puisque les mêmes preuves qui démontrent l'impuissance de la raison humaine à l'endroit de l'affirmation de l'existence d'un tel être, suffisent nécessairement aussi pour démontrer la vanité de toute assertion contraire. En effet comment veut-on s'assurer par la pure spéculation de la raison qu'il n'y a pas d'être suprême, comme principe premier de tout, ou qu'aucune des propriétés que nous nous représentons, d'après leurs effets, comme analogues aux réalités dynamiques d'un être pensant, ne lui convient, ou que, dans ce dernier cas, elles seraient soumises aussi à toutes les restrictions que la sensibilité impose inévitablement aux intelligences que nous connaissons par expérience ?

L'être suprême demeure donc pour l'usage purement spéculatif de la raison un simple idéal, mais un idéal îzempi de défauts \ un concept qui termine et couronne toute la connaissance humaine. La réalité objective de ce concept ne peut être prouvée par cette voie, mais elle ne peut pas non plus être réfutée; et, s'il y a une théologie morale capable de combler cette lacune, la théologie transcendentale, qui jusque-là n'était que problématique, montre alors combien elle est indispensable en déterminant le concept de cette théologie et en soumettant à une censure incessante une raison assez souvent abusée par la sensibilité et qui n'est pas toujours d'accord avec ses propres idées. La nécessité, l'infinité, l'unité,

' FûierfreUê.

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l'existence hors du monde (non comme &me du monde)^ l'éterm'té sans les conditions du temps, Tomniprésence sans les conditions de l'espace, la toute-puissance, etc., ce sont là des prédicats purement transcendentaux, et par conséquent le concept épuré de ces prédicats, dont a besoin toute théologie, ne peut être tiré que de la théologie transcendentale.

Appendice à la dialectique tranBcendentale

De Vusage régulateur des idées de la raison pure

L'issue de toutes les tentatives dialectiques de la raison pure ne confirme pas seulement ce que nous avons. déjà prouvé dans l'analytique transcendentale, à savoir que tous ceux de nos raisonnements qui prétendent sortir du champ de l'expérience possible sont illusoires et sans fondement; mais elle nous enseigne aussi cette particularité, que la raison humaine a un penchant naturel à dépasser ces limites, et que les idées transcendentales lui sont tout aussi naturelles que les catégories à l'entendement, avec cette différence seulement que, tandis que les dernières conduisent à la vérité, c'est-à-dire à l'accord de nos concepts avec l'objet, les premières ne produisent qu'une apparence, mais une apparence inévitable, dont on ne peut découvrir l'illusion que par la critique la plus pénétrante.

Tout ce qui est fondé sur la nature de nos facultés doit être approprié à une fin et d'accord avec leur légi-

DE l'usage Régulateur des idées 229

time usage ; il ne s'agit que d'éviter ici tout malentendu, 6t de trouver la direction propre de ces facultés. Les idées transcendentales doivent donc avoir, suivant toute présomption, leur bon usage etconséquemmentleur usage immanent^ bien que leur sens puisse être méconnu, qu'elles puissent être prises pour des concepts de choses réelles, ^t devenir transcendantes dans l'application et par là trompeuses. En effet ce n'est pas l'idée en elle-même, mais seulement son usage qui peut être, par rapport à tonte l'expérience possible, transcendant ou immanent^ suivant que l'on applique cette idée ou bien directement -à un objet qui est censé lui correspondre, ou bien seulement à l'usage de l'entendement en général par rapport aux objets auxquels il a affaire ; et tous les vices de sul)reption doivent toujours être attribués à un défaut de jugement, jamais à l'entendement ou à la raison.

La raison ne se rapporte jamais directement à un objet, mais simplement à l'entendement, et, par l'intermédiaire de l'entendement, à son propre usage empirique. Elle ne crée donc pas de concepts (d'objets), mais elle les ordonne seulement et leur communique cette unité qu'ils peuvent avoir dans leur plus grande extension possible, c'est-à-dire par rapport à la totalité des séries, à laquelle n'atteint pas l'entendement, qui s'occupe uniquement de l'enchaînement par lequel sont partout constituées, suivant des concepts, des séries de conditions. La raison n'a donc proprement pour objet que l'entendement et son emploi conforme à sa fin ^; et, de même que celui-ci relie par des concepts ce qu'il y a de divers dans l'objet, celle-là de son côté relie par des idées ce qu'il y

' Dessen ewedemâêgige An$teUutig.

a de divers dans les concepts, en proposant une certaine unité collective pour but aux actes de l'entendement, qui sans cela se borneraient à l'unité distributive. f^ Je soutiens donc que les idées transcendentales n'ont jamais d'usage constitutif, comme si des concepts de certains objets étaient donnés par là, et que, entendues dan» ce dernier sens, elles ne sont que des idées sophistiques (dialectiques). Mais elles ont au contraire un usage régulateur excellent et indispensablement nécessaire, celui de diriger l'entendement vers un certain but, où convergent les lignes que suivent toutes ses règles, et qui, bien qu'il ne soit qu'une idée (focm imaginantis\ c'est-à-dire un point d'où les concepts de l'entendement ne partent pas réellement, puisqu'il est placé tout à fait en dehors des limites de l'expérience possible, sert cependant à leur donner la plus grande unité avec la plus grande extension. Or il en résulte bien une illusion telle que ces lignes semblent partir d'un objet même qui serait placé en dehors du champ de la connaissance empiriquement possible (de même que les objets paraissent être derrière le miroir où on les voit); mais cette illusion (qu'on peut cependant empêcher de nous tromper) n'en est pas moins nécessaire, lorsque, outre les objets qui sont devant nos yeux, nous voulons voir aussi ceux qui sont loin derrière nous, c'est-à-dire, dans le cas présent, quand nous voulons pousser l'entendement au delà de toute expérience donnée (faisant partie de toute l'expérience possible) et le dresser ainsi à prendre l'extension la plus grande et la plus excentrique possible.

Si nous jetons un coup d'œil sur tout l'ensemble des connaissances de notre entendement, nous trouvons que la part qu'y a proprement la raison, ou ce qu'elle cherche

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à y constituer, c'est le caractère systématique de la connaissance \ c'est-à-dire sa liaison tirée d'un principe. Cette unité rationnelle présuppose J;oujours une idée, je veux dire celle de la forme d'un ensemble de la connaissance qui précède la connaissance déterminée des parties et contienne les conditions nécessaires pour déterminer à priori à chaque partie sa place et son rapport avec les autres. Cette idée postule donc une parfaite unité de la connaissance intellectuelle, qui ne fasse pas seulement de cette connaissance un agrégat accidentel, mais un système lié suivant des lois nécessaires. On ne peut pas dire proprement que cette idée soit le concept d'un objet, mais bien celui de la complète unité de ces concepts, en tant qu'elle sert de règle à l'entendement. Ces sortes de concepts rationnels ne sont pas tirées de la nature ; nous interrogeons plutôt la nature d'après ces idées, et nous tenons notre connaissance pour défectueuse, tant qu'elle ne leur est pas adéquate. On avoue qu'il se trouve difficilement de la terre pure^ de Veau purcj de Voir pur, etc.; pourtant on a besoin des concepts de ces choses (lesquels par conséquent, en ce qui concerne la pureté parfaite, n'ont leur origine que dans la raison), afin de déterminer exactement la part qui revient à chacune de ces causes naturelles dans le phénomène. C'est ainsi que l'on réduit toutes les matières aux terres (qui représentent en quelque sorte le poids), aux sels et aux substances combustibles (qui sont comme la force), et enfin à l'eau et à l'air comme à des véhicules (à des machines au moyen desquelles agissent les éléments précédents), afin d'expliquer les actions chimi-

* Dos SpstenuUiache der Erkennimsz.

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ques des matières entre elles suivant l'idée d'an mécanisme. En effet, bien que l'on ne s'exprime pas réellement ainsi, cette in^ence de la raison sur les divisions des physiciens n'est pas difficile à apercevoir.

Si la raison est une faculté de dériver le particulier du général, alors de deux choses l'une : ou bien le général est déjà certain en soi et donné; dans ce cas il n'exige que du jugement pour faû'e la subsomption, et le particulier est nécessairement déterminé par là. C'est ce que j'appellerai l'usage apodictique de la raison. Ou bien le général n'est admis que d'une manière problématique et il n'est qu'une simple idée; le particulier est certain, mais l'universalité de la règle par rapport à cette conséquence est encore un problème: on rapproche alors de la règle plusieurs cas particuliers, qui tous sont certains, afin de voir s'ils en découlent, et dans ce cas, s'il y a apparence que tous les cas particuliers qu'on peut trouver en dérivent, on conclut à l'universalité de la règle, puis de celle-ci à tous les cas qui ne sont pas donnés en soi. C'est ce que je nommerai l'usage hypothétique de la raison.

L'usage hypothétique de la raison, qui se fonde sur des idées admises comme concepts problématiques, n'est pas proprement constitutif; je veux dire qu'il n'est pas de telle nature qu'à juger en toute rigueur on en puisse déduire la vérité de la règle générale prise pour hypothèse. En effet comment veut-on connaître toutes les conséquences possibles, qui, dérivant d'un même principe, en prouvent l'universaUté ? Cet usage n'est donc que régulateur, c'est-à-dire qu'il sert à mettre, autant qu'il est possible, de l'unité dans les connaissances particulières et à rapprocher ainsi la règle de l'universalité.

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L'usage hypothétique de la raison a donc pour objet l'unité systématique des connaissances de l'entendement, •et cette unité est la pierre de touche de la vérité des règles. Réciproquement l'unité systématique (comme simple idée) n'est qu'une unité prùjetée^ que l'on ne peut envisager comme donnée, mais seulement comme problématique, et qui sert à trouver un principe au divers et à l'usage particulier de l'entendement, et par là à diriger celui-ci vers les cas qui ne sont pas donnés, en le mettant d'accord avec lui-même.

Mais on voit aussi par là que l'unité synthétique ou rationnelle des connaissances diverses de l'entendement est un principe logique, qui sert, là où l'entendement ne suffit pas seul aux règles, à lui venir en aide au moyen d'idées, et en même temps à donner à la diversité de ses règles l'unité d'un principe (une unité systématique) et par là une liaison aussi étendue que possible. Mais de décider si la nature des objets, ou la nature de l'entendement, qui les connaît ainsi, est destinée en soi à l'unité systématique, et si l'on peut dans une certaine mesure la postuler à priori^ même abstraction faite d'un tel intérêt de la raison, et dire par conséquent que toutes les connaissances possibles (y compris les connaissances empiriques) ont leur unité rationnelle et sont soumises à des principes communs d'où elles peuvent être dérivées, malgré leur diversité, ce serait là un principe tramcendental de la raison, qui rendrait l'unité systématique nécessaire, non plus seulement d'une manière subjective et logique comme méthode, mais d'une manière objective. Expliquons cela par un cas de l'usage de la raison. Parmi les diverses espèces d'unité auxquelles on arrive en suivant les concepts de l'entendement se trouve aussi

cette unité de la causalité d'une substance qu'on appelle force. Les divers phénomènes d'une même substance montrent au premier aspect tant d'hétérogénéité que l'on commence nécessairement par y admettre presque autant de forces qu'il s'y manifeste d'eflfets, comme dans l'âme humaine la sensation, la conscience, l'imagination, le souvenir, l'esprit, le plaisir, le désir, etc. Une maxime logique ordonne d'abord de restreindre autant que possible cette diversité apparente, en tâchant de découvrir par la comparaison l'identité cachée, en cherchant, par exemple, si le souvenir ne serait pas l'imagination unie à la conscience, si l'esprit et le discernement ne seraient pas l'entendement et la raison. L'idée d'une faculté foi^ damentakj dont la logique ne démontre pas d'ailleurs l'existence, est au moins le problème d'une représentation systématique de la diversité des facultés. Le principe logique de la raison exige que l'on constitue autant que possible cette unité, et plus les phénomènes de telle faculté et de telle autre seront trouvés identiques entre eux, plus il sera vraisemblable qu'ils ne sont que les manifestations d'une seule et même faculté qui peut être appelée (comparativement) leur faculté fondamentale. De même pour les autres.

Les forces comparativement fondamentales doivent être à leur tour comparées entre elles, afin qu'en découvrant leur accord, on les rapproche d'une seule force radicalement, c'est-à-dire absolument fondamentale. Mais cette unité rationnelle est simplement hypothétique. On n'affirme pas qu'une telle force doive être trouvée en en effet, mais qu'on doit la chercher dans l'intérêt de la raison, c'est-à-dire afin de ramener à certains principes les diverses règles que l'entendement peut fournir, et que,

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partout où cela est possible, il faut chercher à introduire ainsi dans la connaissance une unité systématique. Mais on aperçoit, en faisant attention à l'usage transcendental de l'entendement, que cette idée d'une force fondamentale en général .n'est pas seulement déterminée comme un problème pour l'usage hypothétique, mais qu elle offre une réalité objective par laquelle l'unité systématique des diverses forces d'une substance est postulée et un principe apodictique de la raison est constitué. En effet, sans avoir encore cherché l'accord des diverses forces, et même après avoir échoué dans toutes les tentatives faites pour le découvrir, nous présupposons cependant qu'il doit y avoir un accord de ce genre. Et ce n'est pas seulement, comme dans le cas cité, à cause de l'unité de la substance ; mais, là même où il y a plusieurs substances, bien que jusqu'à un certain point analogues, comme dans la matière en général, la raison présuppose l'unité systématique de diverses forces, puisque les loisparticulières de la nature rentrent sous des loi» plus générales, et que l'économie des principes n'est pas seulement un principe économique de la raison, mais une loi interne de la nature.

Dans le fait on ne voit pas comment un principe logique de l'unité rationnelle des règles pourrait avoir lieu, si l'on ne présupposait un principe transcendental au moyen duquel cette unité systématique est admise à priori comme nécessairement inhérente aux objets mêmes. En effet de quel droit la raison pourrait-elle vouloir, dans son usage logique, traiter comme une unité cachée la diversité des forces que la nature nous fait connaître, et les dériver, autant qu'il est en elle, de quelque force fon-

i;M:i DIALECnQUE tràkscendektale

daroentale, s*il lui était loisible d accorder qa'il est également possible que toutes les forces soieot hétén^nes. et que Tanité systématique de \&xr dmvatîon ne soit pas conforme à la nature? car alors elle agirait contrairement à sa destination en se proposant pour but une idée tout à fait opposée à la constitution de la nature. On ne peut pas dire non plus qu elle ait tiré d^abord de la constitution contingente de la nature cette unité conforme à ses principes. En effet la loi de la raison qui veut qu on la cherche est nécessaire, puisque sans cette loi il n'y aurait plus de ndson, sans raison plus d'usage régulier de Fentendenient, sans cet usage plus de marque suffisante de la vérité em^que, et que par conséquent nous devons, en vue de celle-ci, présupposer Tunité systématique de la nature comme ayant une valeur objective et comme nécessaire.

Cette supposition transcendentale, nous la trouvons cachée d'une manière étonnante dans les principes des philosophes, bien qu'ils ne ly aient pas toujours reconnue ou ne se la soient pas avouée à eux-mêmes. Qu toutes les diversités des choses individuelles n'excluent pas l'identité de l'espèce, que les diverses espèces doivent être traitées comme les différentes déterminations d'un petit nombre de genres, et ceux-ci comme dérivant de classes plus élevées encore : que par conséquent il faille chercher une certaine unité systématique de tous les concepts empiriques possibles, en tant qu'ils peuvent être dérivés de concepts plus élevés et plus généraux ; c'est là une règle d'école ou un principe logique sans lequel il n y aurait plus d'usage de la raison, puisque nous ne pouvons conclure du général au particulier qu'autant que

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nous admettons en principe des propriétés générales des choses sous lesquelles rentrent les propriétés particulières.

Mais que cette harmonie se trouve aussi dans la nature, c'est ce que supposent les philosophes dans cette règle scolastique si connue, qu'il ne faut pas multipHer les principes sans nécessité {entia prœter necessitaiem non esse muttipUcanda), On veut dire par là que la nature même des choses offre une matière à l'unité rationnelle, et que la diversité infinie en apparence ne doit pas nous empêcher de soupçonner derrière elle l'unité des propriétés fondamentales d'où dérive la variété au moyen de diverses déterminations. Bien que cette unité ne soit qu'une idée, elle a été de. tout temps recherchée avec tant d'ardeur qu'il a paru plus urgent de modérer que d'encourager le désir de l'atteindre. C'était déjà beaucoup pour les chimistes d'avoir pu ramener tous les sels à deux espèces principales, les acides et les alcalins ; ils cherchent aussi à ne voir dans cette diflférence qu'une variété ou les diverses manifestations d'une seule et même matière première. On a cherché à ramener peu à peu à trois, puis enfin à deux les diverses espèces de terres (qui forment la matière des pierres et même des métaux); mais non content de cela, on ne peut se défaire de la pensée de soupçonner derrière ces variétés une espèce unique, et même un principe commun aux terres et aux sels. On serait peut-être tenté de croire que c'est là un procédé purement économique de la raison, pour s'épargner de la peine autant que possible, et un essai hypothétique, qui, quand il réussit, donne de la vraisemblance par cette unité même au principe d'explication supposé. Mais il est très-facile de distinguer un dessein aussi in-

téressé de l'idée d'après laquelle chacun suppose que cette unité rationnelle est conforme à la nature même, et que la raison , ici ne prie pas, mais commande, bien qu elle ne puisse déterminer les limites de cette unité.

S'il y avait entre les phénomènes qui s'oflfrent à nous une si grande diversité, je ne dis pas quant à la forme (car ils peuvent se ressembler sous ce rapport), mais quant à la matière, c'est-à-dire à la variété des êtres existants, que même l'intelligence humaine la plus pénétrante ne pût trouver, en les comparant les uns avec les autres, la moindre ressemblance entre eux (c'est là un cas que l'on peut bien concevoir), il n'y aurait plas place alors pour la loi logique des espèces; il n'y aurait même plus de concept de genre, ou de concept général^ et par conséquent plus d'entendement, puisque l'entende- — ment n'a affaire qu'à des concepts généraux. Le principe logique des genres suppose donc un principe transcen^ dental, pour pouvoir être appliqué à la nature (par où^^ je n'entends ici que les objets qui nous sont donnés). Sui — vaut ce principe, dans la diversité d'une expérience possible l'homogénéité est nécessairement supposée (bien^ que nous n'en puissions déterminer le degré à priari)^ parce que, sans cette homogénéité, il n'y aurait plus de concepts empiriques, partant plus d'expérience possible.

Au principe logique des genres, qui postule l'identité, est opposé un autre principe, celui des espèces, qui, malgré l'accord des choses sous un même genre, a besoin de leur variété et de leurs diversités, et qui prescrit à l'entendement de ne pas faire moins attention aux espèces qu'aux genres. Ce principe (de pénétration ou de discernement) tempère beaucoup la légèreté du premier (de l'esprit), et la raison se trouve placée ici entre deux in-

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térèts opposés : d'une part celui de Vextenmn (de la généralité) par rapport aux genres, et d'autre part, celui de la compréhension (de la déterminabilité) par rapport ji la variété des espèces, puisque dans le premier cas Tentendement pense beaucoup de choses sous ces concepts, tandis que dans le second il pense davantage sous chacun d'eux. Cette opposition se manifeste même dans les méthodes très-diverses des physiciens : les uns (particulièrement les spéculatifs), ennemis pour ainsi dire de la diversité, cherchent toujours l'unité du genre, tandis que les autres (surtout les esprits empiriques) travaillent incessamment à diviser la nature en tant de variétés, qu'il faudrait presque désespérer d'en juger les phénomènes d'après des principes généraux.

Cette dernière méthode se fonde évidemment aussi sur un principe logique qui a pour but la perfection systématique de toutes les connaissances; c'est à quoi je tends lorsque, commençant par le genre, je descends aux variétés qui peuvent y être contenues, et que je cherche ainsi à donner de l'étendue au Système, de même que dans le premier cas, en remontant au genre, je cherchais à lui donner de la simplicité. En effet la sphère du concept qui désigne un genre, tout comme l'espace qu'occupe une matière, ne saurait nous faire voir jusqu'où peut aller la division. Tout genre exige donc diverses espèces^ qui à leur tour exigent diverses sous-esfèces; et, comme aucune de ces dernières n'a lieu sans avoir aussi une sphère (une extension comme concepttis communis)^ la raison veut, dans toute son étendue, qu'aucune espèce ne soit considérée en elle-même comme la dernière. Chacune en effet étant toujours un concept qui ne contient que ce^ qui est commun à diverses choses.

celui-ci ne peut être complètement déterminé et par conséquent rapporté immédiatement à un individu, ou^ en d'autres termes, il doit toujours renfermer d'autres concepts, c'est-à-dire des sous-espèces. Cette loi de la spécification pourrait être exprimée ainsi : entium varietates non temere minuendas.

Mais on voit aisément que cette loi logique n'aurait pas non plus de sens et d'application, si elle n'avait pour fondement une loi transcendentale de la spécification. Cette loi n'exige sans doute pas des choses qui peuvent devenir les objets de notre connaissance une infinité réelle de diversités : car le principe logiqtie, se bornant à affirmer TindéterminoMliU des sphères logiques par rapport à la division possible, n'y donne pas sujet ; mais elle prescrit à l'entendement de chercher, sous chaque espèce qui se présente à nous, des sous -espèces, et pour chaque différence des différences plus petites encore: car s'il n'y avait pas de concepts inférieurs, il n'y en aurait pas non plus de supérieurs. Or l'entendement ne connaît rien que par des concepts ; et par conséquent, aussi loin qu'il aille dans la division, il ne connaît jamais rien par simple intuition, mais il a toujours besoin de concepts inférieurs. La connaissance des phénomènes dans leur complète détermination (laquelle n'est possible que par l'entendement) exige une spécification de nos concepts incessamment continuée, et une progression constante vers des différences qui restent encore, mais dont on a fait abstraction dans le concept de l'espèce et à plus forte raison dans celui du genre.

Cette loi de la spécification ne peut pas non plus être tirée de l'expérience; car celle-ci ne saurait ouvrir des perspectives aussi étendues. La spécification empirique

DE l'usage RÉGULATBUII BBS IDÉES 241

Biarrote dans la distinction de la diversité, quand elle n^est pas guidée par la loi transcendentale de la spécification, qui, la précédant à titre de principe de la raison, la pousse à chercher toujours cette diversité et à ne pas cesser de la soupçonner alors même qu'elle ne se montre pas à nos sens. Pour découvrir qu'il y a des terres absorbantes de diverses espèces (les terres calcaires et les terres muriatiques), il a fallu une règle antérieure de la raison qui proposât à l'entendement ce problème de chercher la différence, en supposant la nature assez riche pour qu'on pût l'y soupçonner. En effet il n'y a d'entendement possible pour nous que sous la supposition des différences dans la nature, de même qu'il n'est possible que sous la condition que les objets de la nature aient entre eux de Thomogénéité, puisque la variété de ce qui peut être compris sous un concept constitue l'usage de ce concept et l'occupation de l'entendement

La rais4^n prépare donc à l'entendement son champ : V par le principe de Y homogénéité du divers sous des genres supérieurs ; 2® par celui de la variété de l'homogène sous des espèces inférieures; et, pour compléter l'unité systématique, elle y joint encore 3** la loi de Vaffinité de tous les concepts, c'est-à-dire une loi qui ordonne de passer continuellement de chaque espèce à chaque autre au moyen de l'accroissement graduel de la diversité. Nous pouvons nommer ces principes les principes de Yhomoffénéitéj de la spécification et de la continuité des formes. Le dernier résulte de l'union que l'on établit entre les deux premiers, lorsqu'on s'élevant à des genres supérieurs, aussi bien qu'en descendant à des espèces inférieures, ou a accompli en idée l'unité systématique ; car alors

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