PREMIERE SECTION
Oiecipline de la raison pure dans l'u«a§pe
dog^matique
Les mathématiques donnent le plus éclatant exemple d'une heureuse extension de la raison pure par elle-mêmer^ et sans le secours de l'expérience. Les exemples sont^ contagieux, surtout pour cette faculté, qui se flatte naturellement d'avoir toujours le même bonheur qu'elle a eu dans un cas particulier. Aussi la raison pure espèret-elle pouvoir s'étendre, dans son usage transcendental, avec autant de bonheur et de solidité qu'elle l'a fait dans son usage mathématique, surtout en appliquant ici cette même méthode qui lui a été là d'une si évidente utilité.
U nous importe donc beaucoup de savoir si la méthode qui conduit à la certitude apodictique, et que dans cette dernière science on appelle mathématiqtie, est identique à celle qui sert à chercher cette même certitude dans la philosophie et qui y devrait être appelée dogmatique.
La connaissance philosophique est la connaissance ra- Umnelle par concepts^ et la connaissance mathématique la connaissance rationnelle par construction des concepts. Construire un concept, c'est représenter * à pHori l'intuition qui lui correspond. La construction d'un concept exige donc une intuition non etnpirique^ qui par conséquent, comme intuition, soit un objet singulier, mais qui n'en exprime pas moins, comme construction d'un concept (d'une représentation générale), quelque chose d'universel qui s'applique à toutes les intuitions possibles appartenant au même concept. Ainsi je construis un triangle en représentant l'objet correspondant à ce concept soit par la simple imagination dans l'intuition pure, soit même, d'après celle-ci, sur le papier dans l'intuition empirique, mais dans les deux cas tout à fait à priori, sans en avoir tiré le modèle de quelque expérience. La figure particulière ici décrite est empirique, et pourtant elle sert à exprimer le concept sans nuire à son universalité, parce que, dans cette intuition empirique, on ne songe jamais qu'à l'acte de la construction du concept, auquel beaucoup de déterminations sont tout à fait indifférentes, comme celles de la grandeur, des côtés et des angles, et que l'on fait abstraction de ces différences qui ne changent pas le concept du triangle.
* Darsiellen, Je voudrais rendre ce mot par un terme spécial (celui de représenter répondant déjà à vorstelkn), mais je n'en trouve point dans notre langue. Exposer ou exhiber ne présenteraient ici aucun sens. J. B.
288 MÉTHODOLOGIE TRAHSCEHDKIITALK
Là connaissance philosophique considère le paitieidier uniquement dans le général, et la connaissance mathématique le général dans le particulier, même dans le singulier, mais à priori et au moyen de la raison, de teOe sorte que, comme ce singulier est déterminé d'iqvès certaines conditions générales de la construction, de même Tobjet du concept auquel ce singulier ne correspond que comme son schème doit être conçu comme unirer* sellement déterminé.
C'est donc dans cette forme que consiste la différence essentielle de ces deux espèces de connaissances ratioDnelles; elle ne repose pas sur la différence de leur matière ou de leurs objets. Ceux-là ont pris l'effet ponr la cause qui ont cru distinguer la philosophie des madié^ matiques en disant qu'elle a simplement pour objet la qualité^ tandis que celui des mathématiques est la quantité. La forme de la connaissance mathématique est la cause qui fait que cette connaissance se rapporte uniquement à la quantité. Il n'y a en effet que le concept de la quantité qui se laisse construire, c'est-à-dire représenter à priori dans l'intuition ; les quaUtés ne se laissent représenter dans aucune autre intuition que dans FintuitioD empirique. Aussi une connaissance rationnelle de ces qualités n'est-elle possible qu'au moyen de concepts. Ainsi personne ne saurait tirer d'ailleurs que de l'expérience une intuition correspondant au concept de la réalité; on n'y arrivera jamais de soi-même à priori et antérieurement à la conscience empirique que nous en avons. On peut faire de la forme conique un objet d'intuition sans le secours d'aucune expérience et d'après le seul concept, mais la couleur de ce cône devra être donnée d'avance dans telle ou telle expérience. Je ne puis représenter le
concept d'une cause en général dans l'intuition que dans un exemple que me fournisse l'expérience. D'ailleurs la philosophie traite de la quantité aussi bien que les mathématiques, par exemple de la totaUté, de l'infinité, etc. De leur côté les mathématiques s'occupent aussi de la différence des lignes et des surfaces comme d'espaces de diverses qualités, -de la continuité de l'étendue comme de l'une de ses qualités. Mais, bien que dans les cas de ce genre les mathématiques et la philosophie aient un objet commun, la manière de le traiter par la raison n'est pas du tout la même dans les deux sciences. Tandis que la philosophie s'en tient simplement à des concepts généraux^ les mathématiques ne peuvent rien faire avec un simple concept, mais elles se hâtent de recourir à l'intuition, où elles considèrent le concept in concreto^ non pas pourtant d'une manière empirique, mais dans une intuition qu'elles ont représentée à jt?n(?ri, c'est-à-dire qu'elles ont construite^ et dans laquelle ce qui résulte des conditions générales de la construction doit s'appliquer aussi d'une manière générale à l'objet du concept construit.
Que l'on donne à un philosophe le concept d'un triangle, et qu'on le laisse chercher à sa manière le rapport de la somme des angles de ce triangle à l'angle droit. H n'a rien que le concept d'une figure renfermée entre trois Ugnes droites, et dans cette figure celui d'un nombre ^al d'angles. Or il aura beau réfléchir sur ce concept, il n'en tirera rien de nouveau. H peut analyser et éclaircir le concept de la ligne droite, ou celui d'un angle, ou celui du nombre trois, mais non pas arriver à d'autres propriétés qui ne sont pas contenues dans ces concepts. Mais que l'on soumette cette question au géomètre. Il com-
290 MÉTHODOLOGIE TRANSGENDENTALE
menée par construire un triangle. Comme il sait que deux angles droits pris ensemble valent autant que tous les angles contigus qui peuvent être tracés d'un point sur une ligne droite, il prolonge un côté de son triangle, et obtient ainsi deux angles contigus qui sont égaux à deux droits. U partage ensuite Tangle externe, en tirant une ligne parallèle au côté opposé du triangle, et voit qu'il en résulte un angle externe contigu qui est égal à un angle interne, etc. U arrive ainsi par une chaîne de raisonnements, toujours guidé par l'intuition, à une solution parfaitement claire et en même temps générale de la question.
Mais les mathématiques ne construisent pas seulement des quantités (quanta)^ comme la géométrie ; elles construisent aussi la pure quantité {qtuintit(xtem)j comme daas l'algèbre, où l'on fait complètement abstraction de la nature de l'objet, lequel doit être conçu d'après uo tel concept de quantité. Elles choisissent alors une cer-^ taine notation de toutes les constructions de quantité^ en général (de nombres, conmie de l'addition, de la soustraction, de l'extraction des racines, etc.) (1); et, après avoir désigné le concept général des quantités d'après les différents rapports de ces quantités, elles représentent dans l'intuition, d'après certaines règles générales, toute opération engendrée et modifiée par la quantité. Quand il s'agit de diviser une quantité par une autre, elles combinent les caractères de toutes les deux suivant
(1) Dans le texte Vetc€Btera et le signe de la parenthèse sont placés après le mot sotMtraetian, an lien de l'être après les mots extraction des racines; mais c'est là évidemment un erratum, que j'ai dû corriger dans ma traduction. J. B.
la forme qui désigne la division, etc., et elles parviennent ainsi, au moyen d'une construction symbolique, tout aussi bien que la géométrie avec sa construction ostensive (des objets mêmes), là où la connaissance discursive ne pourrait jamais atteindre à l'aide de simples concepts.
Quelle peut être la cause de ces positions si diverses oii se trouvent ces deux artisans de la raison, dont l'un procède suivant des concepts, tandis que l'autre a recours à des intuitions qu'il représente à priori conformément aux concepts? D'après les théories transcendentales établies plus haut, cette cause est claire. Il ne s'agit pas ici de propositions analytiques qui puissent être engendrées par une simple analyse des concepts (en quoi le philosophe aurait sans doute l'avantage sur son rival), mais de propositions synthétiques, lesquelles, il est vrai, doivent être connues à priori. En effet je n'ai point à re^ garder ce que je pense réellement dans mon concept du triangle (je n'y pense rien de plus que ce que contient la définition) ; il faiit au contraire que j'en sorte pour passer à des propriétés qui ne résident pas dans ce con- <%pt, mais qui cependant lui appartiennent. Or je ne puis le faire qu'en déterminant mon objet d'après les conditions, soit de l'intuition empirique, soit de l'intuition pure. Dans le premier cas (en mesurant, par exemple, les angles du triangle) je n'aurais qu'une proposition empirique, qui ne contiendrait aucune universalité, encore moins aucune nécessité, et ce n'est pas de propositions ^mblables qu'il est question. Mais le second procédé est la construction mathématique, ici la construction géométrique, au moyen de laquelle j'ajoute dans une intuition pore, aussi bien que dans une intuition empirique, la diversité qui appartient au schème d'un triangle en gêné-
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rai, par conséquent à son concept, par où certainement des propositions synthétiques universelles doivent être construites.
Je philosopherais donc vainement sur le triangle, c'est-à-dire j'y réfléchirais en vain d'une manière discur-^ sive, sans faire un seul pas au delà de la définition, par laquelle cependant il était juste de commencer. Il y a, à la vérité, une synthèse transcenàentale formée de purs concepts, qui ne réussit qu'au philosophe, mais qui ne concerne jamais qu'une chose en général, sous quelques conditions que la perception de cette chose appartienne à l'expérience possible. Mais dans les problèmes mathématiques il n'est nullement question de cela ni en général de l'existence ; il n'y est question que des propriétés des objets en soi, en tant seulement que ces propriétés sont unies au concept de ces objets.
Nous n'avons cherché par l'exemple cité qu'à montrer clairement quelle grande différence il y a entre l'usage discursif de la raison qui se fonde sur des concepts e^ l'usage intuitif qui se fonde sur la construction des cal^' cepts. Or on se demande naturellement quelle est ^ cause qui rend nécessaire ce double usage de la raiso^ et à quelles conditions on peut reconnaître si c'est le pr*^ mier ou le second qui a lieu.
Toute notre connaissance se rapporte en définitive * des intuitions possibles, car ce n'est que par Pintuiti^^^ qu'un objet est donné. Or ou bien un concept à pric^ (un concept qui n'est pas empirique) contient déjà nt^^ intuition pure, et alors il peut être construit; ou biea ^ ne contient rien que la synthèse d'intuitions possibles q«* ne sont pas données à priori, et alors on peut bien pd^ lui former un jugement synthétique et à priori, mais dis^
^cursif, c'est-à-dire uniquement fondé sur des concepts, et non pas intuitif, c'est-à-dire fondé sur la construction du concept.
Or de toutes les intuitions il n'y en a aucune qui soit donnée à priori^ si ce n'est la simple forme des phénomènes, l'espace et le temps, et un concept de l'espace et du temps, considérés comme quanta^ peut être représenté à priori dans l'intuition, c'est-à-dire construit, ou bien conjointement avec leur qualité (leur figure), ou bien simplement dans leur quantité (la simple synthèse de la diversité homogène) par le nombre. Mais la matière des phénomènes, par laquelle des choses nous sont données vdans l'espace et dans le temps, ne peut être représentée que dans la perception, par conséquent à posteriori. Le seul concept qui représente à priori ce contenu empirique des phénomènes, c'est le concept de la chose en général, et la connaissance synthétique que nous en avons à priori ■m peut rien fournir de plus que la simple règle de la synthèse de ce que la perception peut donner à posteriori, mais jamais l'intuition de cet objet réel, parce que celle-ci 4oit être nécessairement empirique.
Les propositions synthétiques qui s'appliquent à des choses en général dont l'intuition ne peut être donnée à gniori, sont transcendentales. Les propositions transcen- <ientales ne peuvent donc jamais être données par la construction des concepts, mais seulement suivant des concepts à priori. Elles contiennent simplement la règle -d'après laquelle une certaine unité synthétique de ce qui ne peut être représenté intuitivement à priori (des perceptions) doit être cherchée empiriquement. Mais elles ne sauraient représenter à priori dans quelque cas aucun <de leurs concepts ; elles ne peuvent le faire qu'df posterimy
au moyen de l'expérience, qui n'est possible que d'après^ ces propositions synthétiques.
Pour juger synth^tiquement d'un concept, il faut sortir de ce concept, et recourir à l'intuition dans laquelle il est donné. En efifet, si l'on s'en tenait à ce qui est contenu dans le concept, le jugement serait purement analytique, et il ne serait qu'une explication de la pensée suivant ce qui y est déjà réellement contenu. Mais je puis aller do concept à l'intuition, pure ou empirique, qui y correspond, afin de l'y examiner in concreto et de reconnaître à priori ou à posteriori ce qui convient à l'objet de ce concept. Dans le premier cas, on a la connaissance rationneUe et mathématique, qui se fait par la construction du concept; et dans le second, on a simplement la connaissance empirique (mécanique), qui ne peut jamais donner des propositions nécessaires et apodictiques. Ainsi je pourrais analyser mon concept empirique de l'or sans rien gagner par là que de pouvoir énumérer tout ce que je pense réellement sous ce mot, d'où résulte sans doute une amélioration logique dans ma connaissance, mais non pas^ une augmentation ou une addition. Mais je prends la matière qui se présente sous ce nom et j'y joins des perceptions qui me fournissent diverses propositions synthétiques, mais empiriques. Pour ce qui est des concepts mathématiques, je construirais, par exemple, celui d'un triangle, c'est-à-dire que je le donnerais à priori dans l'intuition, et de cette manière j'acquerrais une connaissance synthétique, mais rationnelle. Mais quand le concept transcendental d'une réalité, d'une substance, d'une force, etc., est donné, il ne désigne ni une intuition empirique, ni une intuition pure, mais simplement la syn* thèse des intuitions empiriques (qui par conséquent ne^
peuvent pas être données àprion); et, comme la synthèse ne peut passer à priori à l'intuition qui lui correspond, il n'en peut résulter non plus aucune proposition syuthéti(fue déterminante, mais seulement un principe de la synthèse* d'intuitions empiriques possibles. Une proposition transcendentale est donc une connaissance rationnelle synthétique fondée sur de simples concepts, et par conséquent discursive, puisque c'eât par là seulement qu'est possible toute unité synthétique de la connaissance empirique, mais qu'aucune intuition n'est donnée par là à priori,
n y a donc deux usages de la raison, qui, malgré l'universalité de la connaissance et sa génération à priori^ deux choses qui leur sont communes, sont cependant très-différents dans leur marche. C'est que dans le phénomène, ou dans ce par quoi tous les objets nous sont donnés, il y a deux éléments : la forme de l'intuition (l'espace et le temps), <jui peut être connue et déterminée tout à fait à priori^ et la matière (le physique), ou le contenu, qui signifie un quelque chose qui se trouve dans l'espace et dans le temps, et par conséquent une existence qui correspond à la sensation. Quant à la dernière, qui ne peut jamais être donnée d'une manière détermmée qu'empiriquement, nous ne pouvons avoir à
* Au moyen du concept de la cause je sors réellement du concept empirique d'un événement (où quelque chose arrive), mais sans parvenir à l'intuition qui représente in concreto le concept de la cause ; je vais seulement aux conditions de temps en général qui pourraient être tofouvées dans l'expérience conformément au concept de la cause. Je prwjède donc simplement suivant des concepts, et je ne puis procéder P^ la construction des concepts, puisque le concept est une règle de a synthèse des perceptions, lesquelles ne sont pas des intuitions pures, ^ par conséquent ne peuvent être données à priori.
296 MÉTHODOLOGIE TRANSGENDENTALE
priori que des concepts indéterminés de la synthèse de sensations possibles, en tant qu'elles appartiennent à l'unité de l'aperception (dans une expérience possible). Quant à la première, nous pouvons déterminer à prim nos concepts dans l'intuition, puisque par une synthèse uniforme nous nous créons les objets mêmes dans l'espace et dans le temps, en les considérant simplement comme des quanta. Le premier usagé de la raison se fonde sur des concepts, puisque nous n'y pouvons rien faire de plus que de ramener sous des concepts des phénomènes, considérés dans leur contenu réel, qui ne peuvent être déterminés qu'empiriquement, c'est-à-dire à posteriori (mais conformément à des concepts comme à des règles d'une synthèse empirique). Le second usage se fonde sur la construction des concepts, puisque ces concepts, se rapportant déjà à une intuition àpriori^ peuvent être pour cette raison même donnés dans l'intuition pure d'une manière déterminée à priori et indépendamment de tout datum empirique. Examiner tout ce qui est (une chose dans l'espace ou dans le temps), pour savoir si et jusqu'à quel point cette chose est ou n'est pas un quantum, si par conséquent une existence ou un défaut d'existence y doit être représenté, jusqu'à quel point ce quelque chose (qui remplit l'espace ou le temps) est un premier substratum ou une simple détermination, si son existence a un rapport à quelqu'autre chose comme à sa cause ou à son eflFet, si enfin elle est isolée ou si elle est unie à d'autres choses quant à son existence par le lien d'une dépendance réciproque; examiner, en un mot, la possibilité de cette existence, sa réalité et sa nécessité ou leurs contraires, tout cela appartient à cette
eonnadssance rationnelle par concepts ^ qui est appelée phUosophiqtie. Mais déterminer à priori dans l'espace une intuition (une figure), diviser le temps (la durée), ou simplement connaître ce que présente d'universel la synthèse d'une seule et même chose dans le temps et dans l'espace, et, comme résultat, la quantité d'une intuition en général (le nombre), c'est là une opération rationnelle *^ nui se fait par la construction des concepts et qui s'appelle matkématiqtie.
Le grand succès qu'obtient la raison au moyen des mathématiques nous conduit tout naturellement à pré- -sumer que la méthode employée par cette science, sinon la science même, réussirait aussi en dehors du champ des quantités. On la voit en eflFet ramener tous ses concepts à -des intuitions qu'elle.peut donner à priori, et se rendre par là, pour ainsi parler, maîtresse de la nature, tandis que la philosophie pure avec ses concepts discursifs à priori divague sur la nature, sans pouvoir faire de leur réalité un objet d'intuition à priori et leur donner par là du crédit. Aussi les maîtres en cet art n'ont-ils jamais paru manquer de confiance en eux-mêmes, et le public a-t-il toujours beaucoup attendu de leur habileté, toutes les fois qu'ils se sont mis à l'œuvre. En effet, comme ils ont à peine philosophé sur leurs mathématiques (œuyre difficile), la différence spécifique qui existe entre un usage <le la raison et un autre ne leur est pas venue à l'idée. Des règles vulgaires et empiriquement appliquées, qu'ils tirent de la raison commune, leur tiennent lieu d'axiomes.
yernHnfterkenntnise ans Begriffeti. — * Vemunftgeschâfte.
Ils ne s'inquiètent nullement de savoir d'où ont pu leur venir les concepts d'espace et de temps dont ils s'occupent (comme des seuls quanta primitifs), et il leur parait inutile de cTiercher l'origine des concepts purs de l'entendement et par là la sphère de leur légitime application; ils se contentent de s'en servir. En tout cela ils font très-bien, dès qu'ils ne transgressent pas les limites qui leur sont assignées, je veux dire les bornes de la nature. Autrement ils se laissent peu à peu glisser du champ de la sensibilité sur le terrain mal assuré des concepts purs et même transcendentaux, où ils ne trouvent ni terre solide qui les supporte, ni eau qui leur permette de nager {instabilia tellus^ innabiUs unda), et où leuK pas fugitifs ne laissent pas la moindre trace, tandis que dans les mathématiques ils ouvrent une grande routi que la postérité la plus reculée peut encore suivre ave< confiance.
Puisque nous nous sommes fait un devoir de détermi ner exactement et avec certitude les limites de la rai son pure dans l'usage transcendental, mais que cette fa culte a ceci de particulier que, malgré les avertissement les plus pressants et les plus clairs, elle se laisse leur rer par l'espoir de parvenir, par de là les limites des expérience^, dans les attrayantes contrées de l'intellectuel il est nécessaire de lui enlever encore en quelque sorte la dernière ancre d'une espérance fantastique, en lu: montrant que l'application de la méthode mathématique dans cette espèce de connaissance ne peut lui procurei le moindre avantage, si ce n'est peut-être celui de lui dé couvrir plus clairement ses propres défauts; que h géométrie et la philosophie sont deux choses tout à far
différentes, bien qu'elles se donnent là main dans la science de la nature, et que par conséquent les procédés de l'une ne peuvent jamais être imités par l'autre.
La solidité des mathématiques repose sur des défini-^ tions, des axiomes et des démonstrations. Je me contenterai de montrer qu'aucun de ces éléments ne peut être ni fourni ni imité par la philosophie dans le sens où le mathématicien le prend; que le géomètre, en transportant sa méthode, dans la philosophie, ne construit que des châteaux de cartes; que le philosophe, en appliquant la sienne aux mathématiques, ne peut faire que du verbiage; ce qui n'empêche pas que le rôle de la philosophie dans cette science ne soit d'en reconnaître les limites, et que le mathématicien lui-même, quand son talent n'est paâ déjà circonscrit par la nature et restreint à sa sphère, ne soit obligé de tenir compte des avertissements de la philoso-^ phie et de ne pas se mettre au-dessus d'eux.
1^ Des définitions. Définir^ comme l'expression même l'indique, ne doit signifier proprement qu'exposer originairement le concept explicite ^ d'une chose en la renfermant dans ses limites*. D'après ces conditions un concept mpirique ne peut pas être défini, mais seulement expliqué. En effet, comme nous n'avons en lui que quelques caractères d'une certaine espèce d'objets des sens, nous ne;
' JJrsprûnglich darateUen den ausfuhrUchen Begri/f.
* Explicite ' signifie la clarté et la suffisance des caractères ; les Mes \ la précision, de telle sorte qu'il n'y ait pas plus de caractère» que n'en contient le concept expliche ; et originairement ' veut dire que^ cette détermination des limites ne soit pas dérivée d'ailleurs, et que par co&Béqoent elle n'ait pas besoin d'une autre preuve, ce ^ui rendrait la. prétendue définition incapable de figurer en tête de tous les jugement» sur un objet.
' Amsfûhrlichkeit — * Grenzen. — * Ursprûngïich,
âOO MÉTHODOLOGIE TRANSGEMDENTàLE
sommes jamais sûrs si, sous le mot qui désigne le même objet, ou ne pense pas tantôt plus de caractères, et tantôt moins. Ainsi dans le concept de l'or, outre le poids, la couleur, la ténacité, celui ci peut songer encore à cette propriété qu'a l'or de ne pas se rouiller, tandis que celuilà n'en sait peut-être rien. On ne se sert de certains caractères que tant qu'ils suffisent à la distinction ; mais de nouvelles observations en font disparaître quelques-uns €t en ajoutent d'autres, de telle sorte que le concept n'est jamais renfermé dans des limites certaines. Et à quoi servirait-il d'ailleurs de définir un concept de ce genre, puisque, quand il est question, par exemple, de l'eau et de «es propriétés, on ne s'en tient pas à ce que l'on conçdt sous le nom d'eau, mais que l'on y ajoute des expériences, et que le mot, avec les quelques caractères qui s'y attachent, ne peut offrir qu'une désignation et non un concept d'une chose, d'où il suit que la prétendue définition n'est qu'une expUcation de mot? En second lieu, on ne peut, à parler exactement, définir aucun concept àpnfffi) comme par exemple ceux de la substance, de la cause, du droit, de l'équité, etc. En effet je ne puis jamais être «ûr que la représentation claire d'un concept donné (encore confus) a été explicitement développée, qu'à la coû- <lition de savoir qu'elle est adéquate à l'objet. M^^ comme le concept de cet objet, tel qu'il est donné, p^^^ contenir beaucoup de représentations obscures que no^^ omettons dans l'analyse, quoique nous nous en ser^âo^^ toujours dans l'application, l'exacte étendue ^ de Wt%^ lyse de mon concept est toujours douteuse, et ne p^^
' AusfùhrUchkeit.
être rendue que probable par un grand nombre d'exemples qui s'y rapportent," mais jamais apodictiquement. certaine. Au lieu du mot définition, j'aimerais mieux employer celui d^ezposiiion^ qui est plus modeste, et sous lequel le critique peut jusqu'à un certain point accepter la. définition, tout en concevant des doutes sur l'exactitude de son étendue. Puis donc que ni les concepts empiriques, ni les concepts donnés à priori ne peuvent être définis, il n'y a plus que ceux qui sont arbitrairement pensés ^ sur qui l'on puisse tenter cette opération. Dans ^ cas je puis toujours définir mon concept; car je doi& l^ien savoir ce que j'ai voulu penser, puisque je l'ai formé moi-même à dessein, et qu'il ne m'a été donné ni par la nature de l'entendement, ni par l'expérience ; mais je ne puis pas toujours dire que j'ai défini par là un véritable objet. En efiet, si le concept repose sur des conditions empiriques, comme par exemple celui d'une montre marine, l'objet et sa possibilité ne sont pas encore donnés par ce concept arbitraire ; je ne sais pas même par là si ce concept a quelque part un objet, et ma définition est plutôt une déclaration (de mon projet) que la définition d'un objet. Il ne reste donc pas d'autres concepts susceptibles d'être définis que ceux qui contiennent une synthèse arbitraire pouvant être construite à priori; il n'y a par conséquent que les mathématiques qui aient des définitions. En effet l'objet qu'elles pensent, elles le représentent aussi à priori dans l'intuition, et cet objet ne peut certainement contenir ni plus ni moins que le concept^ puisque le concept de l'objet a été donné originairement.
WiUkUhrlich gedachte.
par la définition, c'est-à-dire sans que cette définition fût dérivée d'ailleurs. La langue allemande, pour rendre les expressions : exposition, explication, déclaration et définition, n'a qu'un seul mot : Erklàrung ; aussi devons-nous nous relâcher un peu de la sévérité qui nous fait rcfusw aux explications philosophiques le titre de définitions. Nous bornerons donc toute cette remarque à faire observer que les définitions philosophiques ne sont que des expositions de concepts donnés, tandis que les définitions mathématiques sont des constructions de concepts originairement formés. Les premières ne sont faites qn'analytiquement par le moyen de la décomposition (dont l'intégrité n'est jamais apodictiquement certaine), tandis que les secondes sont faites synthétiquement, et constituent ainsi elles-mêmes le concept que les premières ne font qu^expliquer. D'où il suit : 1
A. Qu'en philosophie on ne doit pas imiter les mathématiques en commençant par les définitions^ à moins que ce ne soit à titre de simple essai. En efi'et, comme les définitions philosophiques ne sont que des analyses de concepts donnés, ces concepts occupent le premier rang, bien que confus encore, et l'exposition incomplète précède l'exposition complète, de telle sorte que, de quelques caractères que nous avons tirés d'une analyse encore imparfaite, nous en pouvons conclure d'autres avant d'arriver à l'exposition parfaite, c'est-à-dire à la définition. En un mot, dans la philosophie, la définition, comme clarté appropriée, doit plutôt terminer l'œuvre que la commencer*.
* La philosophie fourmiUe de définitions défectueuses, surtout de définitions qui contiennent bien réellement certains éléments de la définition, mais non pas tous. Si donc on, ne pouvait se servir d'un con-
Dans les mathématiques au contraire, nous n'avons aucun concept qui précède la définition, puisque c'est par elle que le concept est d'abord donné ; elles doivent et elles peuvent toujours commencer par là.
B. Les définitions mathématiques ne peuvent jamais être fausses. En effet, comme le concept est d'abord donné par la définition, il ne contient exactement que ce que la définition veut que l'on pense par ce concept. Mais, s'il ne peut rien s'y trouver de faux quant au contenu, il peut y avoir parfois, mais rarement, quelque défaut dans la forme (dans l'expression), je veux dire du côté de la précision. Ainsi cette définition ordinaire de la ligne circulaire, qu'elle est une ligne courbe dont tous les points sont également éloignés d'un point unique (du centre), a le défaut d'introduire sans nécessité la détermination cmrbe. En effet il doit y avoir un théorème particulier qui est dérivé de la définition, et qui peut être aisément démontré, à savoir que toute ligne dont tous les points sont également éloignés d'un point unique est courbe (qu'aucune partie n'en est droite). Les définitions analytiques au contraire peuvent être fausses de plusieurs manières, soit en introduisant des caractères qui n'étaient réellement pas dans le concept, soit en manquant de <îette exacte étendue qui est l'essentiel de la définition,
<5cpt avant de l'avoir défini, il deviendrait impossible de philosopher, ^^s, comme on peut toujours faire un bon et sûr usage des éléments i^e Tanalyse), quels qu'ils soient, on peut aussi employer très-utilement des définitions incomplètes, c'est-à-dire des propositions qui ne sont pas encore proprement des définitions, mais qui sont vraies d'ailleurs et par <ioiiséqaent en approchent. Dans les mathématiques, la définition se 'apporte à Vesse; dans la philosophie au mdittë esse. D est beau, mais souvent très-difficile^ d'y parvenir. Les juristes cherchent encore une définition pour leur concept du droit
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car on n'est jamais parfaitement sûr de la perfection de son analyse. La méthode des mathématiques à Veadsdt de la définition n'est donc pas applicable à la philoeophie.
2"" Des axiomes. Les axiomes sont des propoatim synthétiques à priori, qui sont immédiatement certainoL Or un concept ne peut être uni à un autre d'une mtr ' nière à la fois synthétique et immédiate, parce que, pour pouvoir sortir d'un concept, une troisième connaissance intermédiaire est nécessaire. Comme la philosophie n'est qu'une connaissance rationnelle fondée sur des concepts^ il n'y a donc point en elle de principe qui mérite le nom d'axiome. Les mathématiques au contraire sont susceptibles d'axiomes, parce qu'en construisant les concepts^ dans l'intuition de l'objet, elles peuvent unir à priori et immédiatement les prédicats de cet objet, par exemple qu'il y a toujours trois points dans un plan. Mais un principe synthétique fondé uniquement sur des concepts ne peut jamais être immédiatement certain, par exemple ce principe, que tout ce qui arrive a sa cause ; car il faut que je me reporte à une troisième chose, c'est-à-dire à la condition de la détermination du temps dans une expérience, et je ne saurais connaître un tel principe directement et immédiatement par de simples concepts. Les principes discursifs sont donc tout autre chose que les principes intuitifs, c'est-à-dire que les axiomes. Les premiers exigent toujours une déduction, dont les derniers peuvent se dispenser absolument ; et, comme par cette même raison ceux-ci sont évidents, tandis que les principes philosophiques, avec toute leur certitude, ne peuvent jamais se vanter de l'être, il s'en faut infiniment que quelque proposition synthétique de la raison pure
et transcendentale soit aussi manifeste (comme on a coutume de le dire fièrement) que cette proposition : deux fois deux font quatre. J'ai, il est vrai, dans l'analytique, en traçant la table des principes de l'entendement pur, fait aussi mention de certains axiomes de l'intuition, mais le principe cité là n'était pas lui-même un axiome ; 0 ne servait qu'à fournir le principe de la possibilité des axiomes, et il n'était lui-même qu'un principe fondé sur des concepts. Car la possibilité des mathématiques doit être elle-même montrée dans la philosophie transcendentale. La philosophie n'a donc pas d'axiomes, et il ne lui est jamais permis d'imposer ses principes à priori aussi absolument, mais elle doit s'appliquer à justifier ses droits à leur égard pai!* une solide déduction.
3** Des démonstrations. Seule la preuve apodictique^ en tant qu'elle est intuitive, peut s'appeler démonstra- , tion. L'expérience nous apprend bien ce qui est, mais I non pas que ce qui est ne puisse être autrement. Aussi les l arguments empiriques ne peuvent-ils donner une preuve apodictique. Mais la certitude intuitive, c'est-à-dire l'évidence ne peut jamais résulter de concepts à priori (dans la connaissance discursive), quelque apodictiquement certain que puisse être d'ailleurs le jugement. Il n'y a donc que les mathématiques qui contiennent des démonstrations, parce qu'elles ne dérivent pas leurs connaissances de concepts, mais de la construction des concepts, c'est-à-dire de l'intuition qui peut être donnée 4 'prim comme correspondant aux concepts. La méthode algébrique elle-même, avec ses équations d'où elle tire par réduction la vérité en même temps que la preuve, si elle n'est pas une construction géométrique, n'en est
306 MÉTHODOLOGIE TRANSGENDENTALE
pas moins une construction caractéristique, où, à Vaide des signes, on représente les concepts dans rintaition, surtout ceux du rapport des quantités, et où, indépendamment de tout essai de découverte, on garantit tous les raisonnements contre les erreurs par cela seul que chacun d'eux est mis devant les yeux. La connaissance philosophique au contraire est nécessairement privée de cet avantage, puisqu'elle doit toujours considérer le général m àbstracto (au moyen des concepts), tandis que les mathématiques peuvent examiner le général in concreto (dans l'intuition particulière), et pourtant au moyen d'une représentation pure à priori, dans laquelle toute faute devient visible. Je donnerais donc pflus volontiers aux preuves philosophiques le titre de preuves acroamûr tiques (discursives) que celui de démonstrations, parce que ces preuves ne peuvent se faire que par des mots (par l'objet en pensée), tandis que, comme l'expression l'indique déjà, les démonstrations pénètrent dans l'intuition de l'objet.
Il suit de tout cela qu'il ne convient pas à la nature de la philosophie, surtout dans le champ de la raison pure, de prendre des airs dogmatiques et de se parer des titres et des insignes des mathématiques, étrangère qu'elle est à leur ordre, bien qu'elle ait toute raison d^ souhaiter une alliance fraternelle avec elles. Ce sont là^ de vaines prétentions qui ne sauraient aboutir, mais qui doivent bientôt engager la philosophie à retourner en. arrière afin de découvrir les illusions d'une raison qui méconnaît ses bornes, et de ramener, au moyen d'une expUcation suffisante de nos concepts, les prétentions de la spéculation à une modeste, mais soUde connaissance de soi-même. La raison, dans ses recherches transcen-
Mentales, ne saurait donc, comme si la route qu'elle a suivie conduisait droit au but, regarder devant elle avec assez de confiance et compter assez sûrement sur ses prémisses pour se croire dispensée de reporter souvent ses regards en arrière et de voir si par hasard elle ne découvrirait pas dans le cours de ses raisonnements des fautes qui lui seraient échappées dans les principes et qui l'obligeraient soit à mieux déterminer ces principes, soit à les changer tout à fait.
Je divise toutes les propositions synthétiques (qu'elles soient démontrables ou immédiatement certaines) en dogmata et en mathemata. Une proposition directement synthétique par concepts est un dogma^ tandis qu'une pro- \. position synthétique par construction des concepts est un mathema. Les jugements analytiques ne nous apprennent proprement rien de plus sur l'objet que ce que le <îoncept que nous en avons contient déjà, parce qu'ils n'étendent pas la connaissance au delà du concept du sujet, niais qu'ils ne font que l'éclaircir. Ils ne peuvent donc pas être proprement appelés des dogmes (expression que hn pourrait traduire par celle de sentences ^). Mais des deux espèces de propositions synthétiques à priori dont je viens de parler, celles qui appartiennent à la connaissance philosophique sont les seules qui, d'après la manière Commune de parler, portent ce nom, et il serait difficile Rappeler du nom de dogmes les propositions de l'arithmétique ou de la géométrie. Cet usage confirme donc l'explication que nous avons donnée en disant que les jngements par concepts peuvent seuls être appelés dog-
' Lthfsprûchê.
308 MÉTHODOLOGIE TRANSGENDENTALE
mâtiques, et non les jugements par construction des concepts.
Or la raison pure tout entière ne contient pas, dans son usage purement spéculatif, un seul jugement directement synthétique par concepts. En effet, comme nous Favous montré, elle n'est capable de porter, au moyen des idées, aucun jugement synthétique qui, ait une valeur objective, tandis qu'au moyen des concepts de l'entendement elle établit des principes certains, non pas il est vrai directement, mais indirectement par le rapport de ces concepts à quelque chose de tout à fait contingent, c'està-dire à V expérience possible; car, quand cette expérience (c'est-à-dire quelque chose comme objet d'expériences possibles) est supposée, ils peuvent sans doute être apodictiquement certains, mais en soi (directement) ils ne peuvent pas même être connus à priori. Ainsi cette proposition : tout ce qui arrive a sa cause, personne ne peut la pénétrer à fond ^ par ces seuls concepts donnés. Ce n'est donc pas un dogme, bien qu'à un autre point de vue, je veux dire dans le seul champ de son usage possible, ou, en d'autres termes, dans le champ de l'expérience^ elle puisse fort bien être prouvée apodictiquement. Mai^ elle s'appelle un principe ^ et non un théorème ^, bieCP qu'elle doive être démontrée, parce qu'elle a cette pro — priété particulière de rendre elle-même possible d'abord sa preuve, c'est-à-dire l'expérience, et qu'elle y doit êtr^ toujours supposée.
Si donc il n'y a pas de dogmes dans l'usage spéculatif de la raison pure, même quant au contenu, aucune mé--
' GrundUch einsehen, — * Orundsatz. — ' Lehrsatz,
~*hode dogmatique^ qu'elle soit empruntée au mathémati- -cîen ou qu'elle ait son caractère propre, ne saurait lui ' convenir. En effet cette espèce de méthode ne fait que cacher les fautes et les erreurs, et elle trompe la philosophie dont le but propre est de mettre en pleine lumière tous les pas de la raison. Pourtant la méthode peut toujours être systématique. En effet notre raison est ellemême (subjectivement) un système, quoique dans son usage pur, qui a lieu au moyen de simples concepts, elle ne soit qu'un système de recherche suivant des principes d'unité dont Vexpérience seule peut fournir la matière. Il n'y a rien à dire ici de la méthode propre à une philosophie transcendentale, puisque nous n'avons à nous occuper que d'une critique de nos facultés, afin de savoir si nous pouvons bâtir, et à quelle hauteur, avec les matériaux que nous avons (les concepts purs à priori), nous pouvons -élever notre édifice.
DEUXIÈME SECTION
Dieeipline de la raison pure par rapport à son
usagée polémique
La raison dans toutes ses entreprises doit se soumettre à la critique, et elle ne peut par aucune défense porter atteinte à la liberté de cette dernière sans se nuire
310 MÉTHODOLOGIE TRANSCENDENT ALE
à elle-même et sans s'attirer des soapçons fâcheox. Il n'y a rien de si important, au point de vue de l'utile, rien de si sacré qui puisse se soustraire à cet examen approfondi et rigoureux; il ne s'arrête devant aucune considération de personne. C'est même sur cette liberté que repose l'existence de la raison ; celle-ci n'a point d'autorité dietatmale^ mais sa décision n'est toujours que l'accord de libres citoyens, dont chacun doit pouvoir exprimer sans obstacle ses difficultés et même son veto.
Or, si la raison ne peut jamais se refuser à la critique, elle n'a pas toujours sujet de la redouter. Mais la raison pure dans son usage dogmatique (je ne dis pas dans son usage mathématique) n'a pas si bien conscience d observer rigoureusement ses lois les plus hautes qu'elle ne doive se montrer timide et renoncer à tous les airs dogmatiques, quand elle est appelée à comparaître devant le tribunal suprême de la critique.
Il en est tout autrement quand elle n'a pas affaire à la censure du juge, mais aux prétentions de ses concitoyens, et qu'elle n'a qu'à se défendre contre eux. En effet, quand ceux-ci veulent être aussi dogmatiques dans la négation qu'elle l'est dans l'affirmation, il y a lieu alors à une justification xai ây&çîonoy qui la garantisse de tout préjudice et lui assure une possession réguUère qui n'ait rien à redouter d'aucune prétention étrangère, bien qu'elle ne puisse être elle-même suffisamment prouvée xccr' dktf^Buxy,
Or par usage polémique de la raison pure j'entends la défense de ses propositions contre les négations dogmatiques. Il ne s'agit pas ici de savoir si par hasard ses assertions ne seraient pas fausses, mais de constater que personne ne peut affirmer le contraire avec une certi-
tode apodictique (ni même avec une plus grande apparence). Car alors ce n'est point tout à fait par grâce que nous restons dans notre possession, bien que nous ne puissions invoquer en sa faveur un titre suffisant ; mais il est parfaitement certain que personne ne pourra jamais prouver l'illégitimité de cette possession.
C'est quelque chose de triste et d'humiliant que de songer qu'il puisse y avoir en général une antithétique de la raison pure, et que cette faculté, qui représente cependant le tribunal suprême où se résolvent toutes les difficultés, soit condamnée à tomber en contradiction avec elle-même. Il est vrai que nous avons eu plus haut devant nous une apparente antithétique de ce genre, mais on a vu qu'elle reposait sur un malentendu, qui consistait à prendre, suivant le préjugé vulgaire, des phénomènes pour des choses en soi, et à y demander, d'une manière ou d'une autre (mais avec une égale impossibilité dans les deux cas) une absolue perfection de leur synthèse, ce qu'on ne peut attendre de phénomènes. Il n'y avait donc alors réellement aucune contradiction de la raison avec elle-même dans ces deux propositions : l' la série des phénomènes donnés m soi a un commencement absolument premier ; 2° cette série est absolument et m soi sans commencement ; car les deux propositions subsistent très-bien ensemble, puisque les phéno- ^nmes quant à leur existence (comme phénomènes) ne sont rien en soiy c'est-à-dire qu'à ce point de vue ils sont quelque chose de contradictoire, et que par conséquent leur supposition doit naturellement entraîner des conséquences contradictoires.
Mais un semblable malentendu ne peut pas être prétexté et le conflit de la raison ne peut être ainsi ter-
312 MÉTHODOLOGIE TRÀNSCENDENTALE
miné, quand on affirme avec les théistes qtCU y a un être suprême, ou avec les athées, qu*tl viy a pas cPêtre svprèm; ou bien quand, en psychologie, on affirme que tout ce qui pense est une unité absolue et permanente et se distingue ainsi de toute unité matérielle et périssable, ob qu'à cette assertion on oppose cette autre, que l'âme n'est pas une unité immatérielle et qu'elle ne saurait échapper à la mort. En effet l'objet de la question est ici indépendant de tout élément étranger qui serait contraire à sa nature, et l'entendement n'a affaire qu'anx choses en soi^ et non aux phénomènes. Il n'y aurait donc ici une véritable contradiction que si la raison pure avait à dire du côté de la négation quelque chose qui pût prendre le caractère d'une affirmation ; car pour ce qni est de la critique des arguments du dogmatisme affirmatif, on peut bien la lui accorder sans renoncer pour cela à ces propositions qui ont au moins pour elles Tintérêt de la raison, intérêt que l'adversaire ne saurait invoquer.
Je ne partage pas, il est vrai, cette opinion si souvent exprimée par des hommes excellents et profonds (comme Sulzer) qui sentaient la faiblesse des preuves employées jusque-là, que l'on peut espérer trouver un jour des démonstrations évidentes de ces deux propositions cardinales de notre raison pure : il y a un Dieu, il y a une vie future. Je suis certain au contraire que cela n'arrivera jamais. En effet où la raison prendrait-elle le principe de ces affirmations synthétiques qui ne se rapportent pas h des objets d'expérience et à leur possibilité interne? Mais il est aussi apodictiquement certain que jamais homme ne pourra affirmer le contraire avec la moindre apparence, à plus forte raison dogmatiquement. Car
*omine il ne pourrait le démontrer qu'au moyen de la ipaison pure, il faudrait qu'il entreprît de prouver qu'un 4tre suprême, ou que le sujet pensant en nous, comme cure intelligence, est impossible. Mais d'où tirerait-il les tonnaissances qui l'autoriseraient à juger ainsi sjuthétiquement des choses, en dehors de toute expérience possible? Nous n'avons donc nullement à craindre que quelqu'un vienne un jour nous prouver le contraire, et par conséquent nous n'avons pas besoin de recourir à des arguments d'école, mais nous pouvons toujours admettre ces propositions qui, dans l'usage empirique, s'accordent parfaitement avec l'intérêt spéculatif de notre raison et sont en outre les seuls moyens de le concilier avec l'intérêt pratique. Contre l'adversaire (qui ne doit pas être ici considéré simplement comme critique) nous avons à notre disposition notre non liquei, qui le confondra infailliblement, et que nous ne l'empêchons pas de rétorquer contre nous, puisque nous avons toujours en réserve la maxime subjective de la raison qui lui manque nécessairement, et que sous cette garantie nous pouvons regarder avec calme et indifférence les coups qu'il frappe dans l'air.
En ce sens il n'y a pas proprement d'antithétique de la raison pure. Car la seule arène pour elle devrait être cherchée dans le champ de la xthéologie et de la psychologie pure; mais ce terrain ne supporte aucun champion cuirassé des pieds à la tête et muni d'armes redoutables. On peut bien s'y avancer avec des paroles de raillerie ou de fanfaronnade; mais tout le monde s'en moquera comme d'un jeu d'enfant. C'est là une observation consolante, et qui doit ranimer le courage de la raison; car sur quoi pourrait-elle compter d'ailleurs, si, elle qui
314 MÉTHODOLOGIE TRANSGENDENTALE
seule est appelée à écarter toutes les erreurs, elle se^ trouvait ébranlée en elle-même, sans pouvoir espérer ni paix ni tranquille possession?
Tout ce que la nature elle-même ordonne est bon à quelque fin. Les poisons mêmes servent à chasser d'aatres poisons qui se forment dans nos humeurs, et par conséquent ils doivent avoir leur place dans une pharmacie complète. Les objections contre les entraînements et les prétentions de notre raison purement spéculative nous sont fournies par la nature même de cette raison, et par conséquent elles doivent avoir une bonne fin, qu'il ne faut pas dédaigner. Pourquoi la Providence a-t-elle placé certains objets d'un si grand intérêt pour nous à une telle hauteur qu'il ne nous est guère permis que de les entrevoir dans une perception obscure et douteuse, et que notre curiosité est plutôt excitée que satisfaite? Il est au moins incertain qu'il soit utile de hasarder, sur ces vues de l'esprit, des résolutions hardies, et peut-être cela est-il dangereux. Mais dans tous les cas et sans aucun doute il est utile de laisser à la raison une parfaite Uberté d'investigation et de critique, afin qu'elle puisse
s'occuper sans obstacle de son propre intérêt, qui veut qu'elle mette des bornes à ses vues, comme il exige qu'elle les étende, et qui souffire toujours quand des mains étrangères viennent la détourner de sa marche naturelle pour la pousser vers des fins qui ne sont pas les siennes.
Laissez donc parler votre adversaire,* pourvu qu'il ne le fasse qu'au nom de la raison, et ne le combattez qu'avec les armes de la raison. Au reste soyez sans inquiétude pour la bonne cause (l'intérêt pratique), car elle n'est jamais en jeu dans un combat purement spéculatif.
Ce combat ne fait que découvrir une certaine antinomie de la raison, qui, reposant sur la nature même de cette faculté, doit être nécessairement prise en considération et examinée. Il est même utile à la raison : il la force à envisager son objet sous deux points de vue, et il rectifie son jugement en le circonscrivant. Ce qui est ici en litige n'est pas la chose^ mais le tm. Car, si vous devez renoncer à parler le langage de la science^ il vous reste celui d'une foi solide, qu'autorise la raison la plus sévère.
Si l'on demandait au grave David Hume^ à cet homme si bien fait pour l'équilibre du jugement, ce qui l'a poussé à vouloir renverser par des objections laborieusement cherchées, cette persuasion si consolante et si salutaire aux hommes, que les lumières de leur raison suffisent pour affirmer l'existence d'un être suprême et s'en faire un concept déterminé : rien, répondrait-il, que le dessein de faire faire un pas à la raison dans la connaissance d'elle-même, et en même temps la peine que j'éprouve à voir la violence qu'on veut lui faire, lorsqu'on l'exalte outre mesure et qu'on l'empêche d'avouer loyalement les faiblesses qu'elle découvre en s'examinant elle-même. D'un autre côté, demandez à un homme accoutumé à ne feire des principes de la raison qu'un usage empirique, et ennemi de toute spéculation transcendentale, demandez à Priestley quels motifs l'ont engagé, lui, le pieux et zélé ministre de la religion, à saper les deux grandes colonnes de toute rehgion : la Uberté et l'immortalité de notre âme (l'espérance de la vie future n'est chez lui que l'attente du miracle de la résurrection) ; il vous répondra que c'est ^quement l'intérêt de la raison, qui souffre toutes les fois que l'on veut soustraire certains objets, aux lois de la nature matérielle, les seules que nous puissions con-
naitre et déterminer exactement. Il paraîtrait injuste de décrier Priestley^ qui sait concilier ses paradoxes avec le but de la religion, et d'en vouloir à un homme si bien pensant, parce qu'il est incapable de s'orienter d^ qtfil a quitté le champ de la science de la nature. Mais il ne faut pas traiter avec moins de faveur Hume^ dont les intentions n'étaient pas moins bonnes et dont le caractère moral était irréprochable, mais qui ne put renoncer à sa spéculation abstraite, parce qu'il pensait avec raison qne l'objet de cette spéculation est placé en dehors des limites de la science de la nature dans le champ des idées pures.
Qu'y a-t-il donc à faire, surtout par rapport au danger qui semble menacer le bien commun? Eien de plus naturel, rien de plus juste que le parti que vous avez à prendre. , Laissez faire ces gens-là: s'ils montrent du talent, une investigation neuve et profonde, en un mot, de la raison, la raison y gagnera toujours. Si vous employez d'autres moyens que ceux d'une raison Ubre, si vous criez à la trahison, si, comme pour éteindre un incendie, vous appelez au secours le pubUc qui n'entend rien à de si subtils travaux, vous vous rendez ridicules. Car il n'est nullement question de savoir ce qui est ici avantageux ou nuisible au bien commun, mais seulement jusqu'où la raison peut s'avancer dans la spéculation, indépendamment de tout intérêt, et si l'on peut en général compter sur elle ou s'il faut la quitter dans l'ordre pratique. Ne vous jetez donc pas dans la mêlée l'épée à la main; mais, placé sur le terrain assuré de la critique, contentezvous de regarder tranquillement ce combat qui peut être pénible pour les champions, mais qui doit être amusant pour vous, et dont l'issue ne sera certainement pas san-
glante, mais fort utile à vos connaissances. Il est tout à
fait absurde de demander à la raison des lumières, et de
lui prescrire d'avance le parti qu'elle doit prendre.
D'ailleurs la raison est assez bien réprimée et retenuç
dans ses limites par la raison; vous n'avez pas besoin
d'appeler la garde pour opposer la force publique au
parti dont la prédominence vous semble dangereuse.
Dans cette dialectique, il n'y a pas de victoire dont vous
ayez sujet de vous alarmer.
Bien plus, la raison a besoin d'une lutte semblable, et
il serait à souhaiter qu'elle se fût engagée plus tôt et avec
une liberté sans limites. Car alors on eût vu paraître
plus tôt cette mûre critique qui doit faire tomber d'elles-
* mêmes toutes ces querelles, en apprenant aux combat-
= tants à reconnaître l'illusion dont ils étaient les jouets et
' les préjugés qui les ont divisés.
D y a dans la nature humaine une certaine fausseté qui doit en définitive, comme tout ce qui vient de la nature, aboutir à une bonne fin; je veux parler de ce penchant que nous avons à cacher nos véritables sentiments et à en étaler certains autres que nous tenons pour bons et honorables. Il est bien certain que ce penchant qui porte les hommes à dissimuler leurs sentiments et à prendre une apparence avantageuse n'a pas servi seulement à les civiliser j mais à les moraliser peu à peu dans une certaine mesure, parce que personne ne pouvant pénétrer à travers le fard de la décence, de l'honnêteté et de la moralité, on trouva dans ces prétendus bons exemples qu'on voyait autour de soi une école d'amélioration pour soimême. Toutefois cette disposition à vouloir paraître meilleur qu'on n'est, et à montrer des sentiments qu'on Réprouve pas, n'a qu'une utiUté provisoire: elle sert à
dépouiller rhomme de sa rudesse et à lui faire prendre au moins d'abord V apparence du bien qu'il connaît; mais une fois que les véritables principes sont développés et qu'ils sont entrés dans l'esprit, alors cette fausseté doit être peu à peu combattue avec force, car autrement elle corromprait le cœur et étoufferait les bons sentiments sous une belle mais trompeuse enveloppe.
Il m'est pénible de remarquer ce défaut de sincérité, cette dissimulation et cette bjrpocrisie jusque dans les manifestations de la pensée spéculative, où cependant les hommes trouvent bien moins d'obstacles à faire le libre aveu de leurs opinions et n'ont même aucun intérêt à les cacher. Que peut-il y avoir en effet de plus funeste à la connaissance humaine que de se communiquer réciproquement des pensées falsifiées, de cacher le doute que nous sentons s'élever contre nos propres assertions, ou de donner la couleur de l'évidence à des arguments qui ne nous satisfont pas nous-mêmes? Tant que la simple vanité privée suscite ces artifices secrets (ce qui est ordinairement le cas dans les jugements spéculatifs qui ne sont liés à aucun intérêt particulier et ne sont guère susceptibles d'une certitude apodictique), ils viennent échouer devant la vanité des autres, aidée de TassenUment public^ et les choses finissent par arriver au point où les eussent portées bien plus tôt un sentiment sincère et une intention loyale. Mais lorsque le public s'imagine que de subtils sophistes ne tendent à rien moins qu'à ébranler les fondements du bonheur général, il semble non-seulement prudent, mais permis et même honorable de venir au secours de* la bonne cause avec des raisons spécieuses, plutôt que de laisser à ses prétendus adversaires l'avantage de nous forcer à rabaisser nos paroles au ton d'une
conviction purement pratique, et à reconnaître que nous ne possédons pas une certitude spéculative et apodictique. Cependant je serais disposé à penser que rien au monde ne s'accorde plus mal avec le dessein de soutenir une bonne cause que la ruse, la dissimulation et le mensonge. Le moins qui puisse être exigé, c'est que l'on montre une entière sincérité dans l'appréciation des principes rationnels de la pure spéculation. C'est bien peu de chose; mais, si l'on pouvait seulement compter là-dessus, les luttes de la raison spéculative sur les importantes questions de Dieu, de l'immortalité (de l'âme) et de la liberté iraient depuis longtemps terminées ou ne tarderaient pas à l'être. Mais souvent la sincérité des sentiments est en raison inverse de la bonté de la cause, et la droiture est peut-être plus fréquemment du côté des adversaires de la bonne cause que du côté de ses défenseurs.
Je suppose donc des lecteurs qui ne veuillent pas qu'une bonne cause soit défendue par de mauvaises raisons. Pour ceux-là il est décidé maintenant que, d'après les principes de notre critique, si l'on regarde non ce qui a lieu, mais ce qui devrait avoir lieu, il n'y a point proprement de polémique de la raison pure. En effet comment deux personnes pourront-elles engager une discussion sur une chose dont ni l'une ni l'autre ne peuvent montrer la réalité dans une expérience réelle ou seulement possible, et dont elles sont obligées de couver en quelque sorte l'idée pour en tirer quelque chose déplus que l'idée, à savoir la réalité de l'objet même? Par quel moyen termineront -elles la controverse, puisqu'aucune des deux ne peut rendre sa <;ause compréhensible et certaine, mais seulement attaquer et réfuter celle de son adversaire? Tel est en effet le sort de toutes les afiOrmations de la raison pure : comme
elles sortent des conditions de toute expérience possible^ en dehors desquelles il n'y a aucun document de la yérité, et qu'elles sont néanmoins obligées de recourir aux lois de l'entendement, qui ne sont propres qu'à l'usage empirique, et sans lesquelles on ne saurait faire aucun pas dans la pensée synthétique, elles prêtent toujours le flanc à leurs adversaires, dont à leur tour elles peuvent attaquer le côté faible.
On peut considérer la critique de la raison pure conmie le véritable tribunal où se jugent toutes les controverses^ de cette faculté ; car elle n'a pas à se mêler des disputes qui portent immédiatement sur les objets, mais elle est établie pour déterminer et juger les droits de la raison en général, suivant les principes de son institution primitive.
Sans elle la raison demeure en quelque sorte à l'état de nature, et elle ne peut faire accepter ou assurer ses assertions et ses prétentions qu'au moyen de la guerre. La critique au contraire, qui tire toutes ses décisions des règles fondamentales de sa propre institution, dont l'autorité ne peut paraître douteuse à personne, nous procure la tranquillité d'un état civil où il n'est pas permis de traiter les différends autrement que par voie d^ procédure. Ce qui met fiii aux querelles dans le premieJ^ état, c'est une victoire dont se vantent les deux partis e^ que suit ordinairement une paix mal assurée établie pat^ l'intervention de quelque autorité supérieure ; mais dan^ le second, c'est une sentence^ qui, remontant, à la source même des disputes, doit amener une paix éternelle. Le^ disputes interminables d'une raison purement dogmatique nous obligent à chercher enfin le repos dans une critique de cette raison même et dans une législation
DISCIPLINE DB LA RAISON PURE 32i
qui s'y fonde. C'est ainsi que, comme le dit Hobbes, rétat de nature est un état d'injustice et de violence, d'où l'on doit nécessairement sortir pour se soumettre à une contrainte légale qui ne limite notre liberté que pour l'accorder avec celle de chacun et par là avec le bien général.
A cette liberté se rattache donc aussi celle de soumettre au jugement public, sans être réputé pour cela un citoyen turbulent et dangereux, les difficultés et les doutes qu'on n'a pu résoudre soi-même. C'est ce qui résulte déjà du droit primitif de la raison humaine, laquelle ne connaît d'autre tribunal que la raison commune, où chacun a sa voix ; et comme c'est de cette raison commune que doivent venir toutes les améliorations dont notre état est susceptible, un tel droit est sacré et doit être respecté. Aussi est-il très-peu sensé de proclamer dangereuses certaines assertions hasardées ou certaines attaques inconsidérées contre des choses qui ont (ïéjà pour elles l'assentiment de la plus grande et de la meilleure partie du public ; car c'est leur donner une importance qu'elles ne devraient pas avoir. Quand j'entends dire qu'un esprit peu commun a renversé par ses arguments la liberté de la volonté humaine, l'espérance d'une vie fiiture et l'existence de Dieu, je suis curieux de lire son livre, car j'attends de son talent qu'il étende mes idées. Je suis parfaitement certain d'avance qu'il n'aura Tien détruit de tout cela; non que je me croie en possession d'arguments irréfutables en faveur de ces importants objets, mais la critique transcendentale, qui m'a découvert tout le dépôt de notre raison pure^ m'a appris de la manière la plus certaine que, si la raison est incapable d'établir des assertions affirmatives dans ce champ, n. 21
M^ MÉTHODOLOGIE TRAKSCE!IDE2fTALE
elle ne Test pas moins, elle l'est plus encore d'âvaneer sur ces questions quelque chose de Dégatîl Où en ^et ce prétendu esprit fort puisera-t-il, par exemple, cette connaissance qu'il n'y a point d'être suprême? Cette proposition est placée hors du champ de l'expérience possible, et par conséquent hors des bornes de toute coonaissanoe humaine. Je ne lirais point le défenseur dogmatique de la bonne cause contre cet ennemi, parce que je sais d'avance qu'il n'attaque les raisons spécieuses de son adversaire que pour préparer un chemin aux siennes, et qu'en outre une chose qui se produit chaque jour ne donne pas lieu à autant de remarques neuves qu'une chose extraordinaire et ingénieusement imaginée. Âa contraire, cet adversaire de la religion qui est dogmatique aussi à sa façon fournirait à ma critique l'occupation qu'elle désire, et lui donnerait l'occasion de rectifier ses principes, sans qu'il y eût à craindre le moindre danger pour elle.
Mais la jeunesse qui est confiée à l'enseignement académique doit-elle être au moins prémunie contre des écrits de cette nature, et doit-on lui dérober la connaissance prématurée de propositions si dangereuses jusqu'à ce que son jugement soit mûr, ou plutôt que la doctrine qu'on lui veut inculquer soit assez fortement enracinée pour pouvoir résister à toute opinion contraire, de quelque part qu'elle vienne?
S'il fallait s'en tenir à la méthode dogmatique dans les choses de la raison pure, et que la réfutation des adversaires fût proprement polémique, c'est-à- dire de telle nature que l'on dût nécessairement entrer en lutte et s'armer d'arguments en faveur des assertions contraires, il n'y aurait sans doute rien de plus sage pour le mo-
nent^ mais aussi rien de plus vâin et de plus inutile j^ot^r ^avenir, que de tenir quelque temps en tutelle la raison les jeunes gens, et de les préserver de la séduction au Qioins pendant ce temps. Mais si, dans la suite, la curiosité ou la mode du siècle leur mettent dans les mains ces écrits prétendus dangereux, les convictions de leur jeune âge soutiendront-elles le choc? Celui qui n'apporte que des armes dogmatiques pour repousser les attaques 4e son adversaire et qui ne sait pas découvrir la dialectique cachée qui se joue de lui aussi bien que de son. antagoniste, celui-là voit des raisons spécieuses qui ont l'avantage de la nouveauté opposées à, d'autres raisons qui n'ont pas le même avantage, et il en conçoit ce soupçon que la crédulité de sa jeunesse a été trompée. D ne croit pas alors pouvoir mieux montrer qu'il a échappé à la discipUne de l'enfance qu'en rejetant les ^es avertissements qu'il a reçus, et, accoutumé au dogmatisme, il boit à longs traits le poison qui corrompt 4gmatiquement ses principes.
C'est précisément le contraire de ce que l'on conseille ici qui devrait avoir lieu dans l'enseignement académique, mais bien entendu à la condition qu'on lui donnerait pour fondement une soUde instruction du côté de la critique de la raison pure. En eflfet, pour que le jeune homme applique le plus tôt possible les principes de cette critique et reconnaisse leur compétence à découvrir les plus grandes illusions dialectiques, il est tout à fait nécessaire de diriger contre sa raison, faible encore sans doute, mais éclairée par la critique, les attaques si redoutables au dogmatisme, et de l'exercer à examiner les vaines assertions de l'adversaire à la lumière de ces principes. H ne lui sera pas difficile de réduire ces asser-
334 MÉTHODOLOGIE TRANSGBNDBNTALE
tions en poussière, et ainsi de bonne heure il se sentant la force de se garantir de ces apparences nuisibles, qm finiront par perdre à ses yeux tout leur prestige. D est bien vrai que les mêmes coups qui ruinent l'édifice de Fennemi seraient également funestes à l'édifice spécohtif qu'il voudrait bâtir lui-même ; mais il est à ce sujet sans inquiétude, parce qu'il n'a pas besoin d'une s^blable construction, et qu'il aperçoit devant lui le champ pratique où il peut espérer avec raison de trouver m terrain plus solide pour y élever un système rationnd et salutaire.
Il n'y a doHc proprement aucune polémique dans le cbamp de la raison pure. De part et d'autre les coups portent dans l'air, et les combattants n'ont affaire qu'à leur ombre, car ils sortent des limites de la nature et passent dans une région où leur dogmatisme ne trouve pas la moindre prise, où il n'y a rien qu'il puisse saisir et retenir. Quand ils se croient les vainqueurs, les ombres qu'ils ont pourfendues reparaissent en un clin d'œil comme les héros du Walhalla, et ils peuvent toujours se donner le plaisir de combats aussi peu sanglants.
On ne saurait admettre non plus qu'on fit de la rai' son pure un usage sceptique, qui serait comme un prin^ cipe de neutralité dans toutes ses controverses. Mettra la raison aux prises avec elle-même, lui fournir des ar^ mes des deux côtés et regarder tranquillement et d'oP air railleur cette lutte ardente, cela^ ne Jait point bof^ effet au point de vue dogîoatiqaê* mais semble dénoteX* un esprit malin et«échant. Si cependant on considère l'aveuglement^ et l'orgueil des sophistes qu'aucune criti-' que ne peut tempérer, il n'y a pas d'autre parti à pren^ dre que d'opposer à leur jactance celle du parti con-
traire qui se fonde sur les mêmes droits, afin qu'au moins la raison, surprise par la résistance d'un ennemi, soit ^amenée à concevoir quelques doutes âur ses prétentions et^à ouvrir l'oreille à la critique. Mais s'en tenir à ces doutes et vouloir recommander la conviction et l'aveu de son ignorance non-seulement comme un remède contre la présomption dogmatique, mais en même temps comme un moyen de terminer le conflit de la raison avec ellemême, c'est un dessein tout à fait vain et qui n'est nullement propre à procurer le repos à la raison ; tout au plus peut-il servir à la tirer de son doux rêve dogmatique et à lui faire examiner attentivement son état. Toutefois comme cette manière sceptique de se tirer d'une affaire fâcheuse semble être en quelque sorte le plus court chemin pour arriver à une paix philosophique durable, ou du moins la grande route que suivent volontiers ceux qui croient se donner un air philosophique par un mépris moqueur de toutes les recherches de cette espèce, il est nécessaire de mettre dans son véritable jour cette feçon de penser.
^6 r impossibilité où est la raison en désaccord avec ellemême de trouver la paix dans le scepticisme
La conscience de mon ignorance (si cette ignorance tfest en même temps reconnue conune nécessaire), au Keu de terminer toutes mes recherches, est au contraire
la véritable cause qui les provoque. Toute ignorance porte^ ou bien sur les choses, ou bien sur la détermination et les bornes de ma connaissance. Or, quand l'ignorance est accidentelle, elle doit me pousser, dans le premier caSf à soumettre les choses (les .objets) à une investigatio» dogmatique^ et, dans le second, à rechercher, au point de vue critique^ les limites de ma connaissance possible. Mais que mon ignorance soit absolument nécessaire, et que par conséquent elle me dispense de toute recherche ultérieure, c'est ce que l'on ne peut prouver empiriquement par Tohservation^ mais seulement d'une manière critique, en sondant les sources premières de notre connaissance. La détermination des limites de notre raison ne peut donc se faire que suivant des principes à priori^ mais nous pouvons connaître aussi à posteriori qu'elle est bornée, en remarquant ce qui, dans toute science, nous reste encore à savoir, bien que cette connaissance d'une ignorance à jamais invincible soit encore indéterminée pour nous. La première connaissance de l'ignorance de la raison, que peut seule nous donner la critique de la raison même, est donc une science^ mais la seconde connaissance n'est qu'une perception^ aux suites de laquelle je ne puis assigner des limites. Quand je me représente (suivant l'apparence sensible) la surface de la terre comme un plateau rond, je ne puis savoir jusqu'où elle s'étend. Mais l'expérience m'apprend, que, où que j'aille, je vois toujours devant moi un espace où je puis continuer de m'avancer, et je reconnais ainsi les bornes de ma connaissance réelle de la terre, mais non pas celles de toute description possible de la terre. Que si j'en suis venu au point de savoir que la terre est un globe et que sa surface est sphérique, je puis alors connaître d'une manière -
déterminée et suivant des principes à priori^ même par une petite partie de cette surface, un degré par exemple, le diamètre de la terre, et, par ce diamètre, la complète circonscription de la terre, c'est-à-dire sa surface entière ; et, bien que je sois ignorant par rapport aux objets que cette surface peut contenir, je ne le suis pas quant à la circonscription qui les contient, à son étendue et à ses limites.
L'ensemble de tous les objets possibles de notre connaissance nous fait l'effet d'une surface plane qui a son horizon apparent, je veux parler de ce qui en embrasse toute l'étendue, ou de ce que nous avons appelé le concept rationnel de la totalité inconditionnelle. Il est impossible d'atteindre empiriquement cet horizon, et tous les essais tentés jusqu'ici pour le déterminer à priori^ suivant un certain principe, ont été vains. Cependant toutes les questions de notre raison pure se rapportent à ce qui est hors de cet horizon ou à ce qui se trouve tout au plus sur la limite.
L'illustre David Hume a été un de ces géographes de la raison humaine : il crut avoir sujffisamment répondu à toutes ces questions, en les reléguant au delà de cet horizon de la raison, qu'il ne pouvait cependant déterminer, n s'arrêta surtout sur le principe de la causalité, et remarqua fort justement que la vérité de ce principe (que même la valeur objective du concept d'une cause efficiente en général) ne repose sur aucune connaissance à priori, , et que par conséquent son autorité ne vient nullement de la nécessité même de cette loi, mais simplement de son utilité générale dans le cours de l'expérience et de la nécessité subjective qui en résulte et qu'il nommait habitude. De l'impuissance de notre raison
328 MÉTHODOLOGIE TRANSGBHDElfTALE
à faire de ce principe on usage qui dépassât toute expérience, il conclut la vanité de toute prétention de la raison en général à sortir de l'empirique.
On peut désigner sous le nom de censure de la raison une méthode de ce genre, qui consiste à soumettre à l'examen, et, suivant les circonstances, au blâme, les faeta de la raison. Il est incontestable que cette censure conduit inévitablement au doute par rapport à tout usage transcendant des principes. Mais ce n'est là que le second pas, qui est encore bien loin de terminer l'œuvre. Le premier pas dans les choses de la raison pure, qui en marque l'enfance, est dogmatique. Le second pas, dont nous venons de parler, est sceptique, et témoigne de la circonspection du jugement averti par l'expérience. Or il faut encore un troisième pas, qui ne peut être fait que par un jugement mûr, viril, appuyé sur des maximes fermes et d'une universalité inattaquable : il consiste à soumettre à l'examen, non plus seulement les faits de la raison, mais la raison même, dans toute son étendue et dans toutes les connaissances pures à priori dont elle est capable. Ce n'est plus ici la censure, mais la critique de la raison : celle-ci ne se contente plus de conjecturer que la raison a des bornes, et qu'elle est ignorante sur tel ou tel point, mais elle en montre, suivant des principes, les limites précises et l'ignorance relativement à toutes les questions possibles d'une certaine espèce. Ainsi le scepticisme est pour la raison humaine un lieu de repos, où elle peut songer au voyage dogmatique qu'elle vient de faire, et tracer le plan du pays où elle se trouve, afin de se rendre capable de choisir désormais sa route avec plus de sûreté ; mais ce n'est pas un lieu où elle puisse fixer sa résidence. Ce lieu en eflfet ne peut se trouver
[ae grâce à une parfaite certitude, soit de la connaisance des objets mêmes, soit des limites dans lesquelles ist renfermée toute notre connaissance des objets.
Notre raison n'est pas en quelque sorte une plaine {ui s'étende à l'infini et dont on ne connaisse les bornes }ue d'une manière générale, mais elle est plutôt comparable à une sphère dont le diamètre peut être trouvé par la courbe de l'arc de sa surface (par la nature des propofitions synthétiques à prior%\ et dont la matière et les limites peuvent être aussi déterminées par là avec certitude. En dehors de cette sphère (le champ de l'expérience), il n'y a plus d'objet pour elle, et les questions mêmes concernant ses prétendus objets ne se rapportent ^u'à des principes subjectifs d'une détermination complète des rapports qui se présentent, dans les limites de <îette sphère, entre les concepts de l'entendement.
Nous sommes réellement en possession de connaissances synthétiques à priori^ comme le prouvent les ^tincipes de l'entendement qui anticipent l'expérience, ^r, si quelqu'un n'en peut comprendre la possibilité, il ^eut bien douter d'abord qu'elles soient réellement en lous à priori^ mais il ne peut pour cela les déclarer im- Dossibles par les seules forces de l'entendement et re- ^rder comme nuls tous les pas que fait la raison en suivant leur direction. Tout ce qu'il peut dire, c'est que, si nous en apercevions l'origine et la vérité, nous pourrions déterminer l'étendue et les limites de notre raison, et que, tant que cela n'a pas lieu, toutes ses assertions sont téméraires et aveugles. Et de cette manière ce serait «ne chose tout à fait fondée qu'un doute général em- Inrassant toute philosophie dogmatique qui suit son che-
loin sans faire la critique de la raison même; mais on ne
330 MÉTHODOLOGIE TRANSGENDENTALB
pourrait pour cela refuser absolument à la raison toute marche en avant, si cette marche était préparée et assurée par de meilleurs fondements. En effet tous les concepts, même toutes les questions que nous propose la raison pure, ne résident pas en quelque sorte dans l'expérience, mais à leur tour elles ne sont que dans la raison; c'est par celle-ci qu'elles peuvent être résolues et que leur valeur ou leur inanité peut être comprise. Nous n'avons pas non plus le droit d'écarter ces problèmes en prétextant notre impuissance à saisir la nature des choses, comme si c'était là qu'en résidait réellement la solution, et de nous refuser en conséquence à toute investigation ultérieure sur ces questions; car c'est la raison même qui seule a engendré ces idées dans son sein, et elle est tenue par conséquent de rendre compte de leur valeur ou de leur apparence dialectique.
Toute polémique sceptique n'est proprement dirigée contre le dogmatique, qui poursuit gravement son chemin sans se méfier de ses premiers principes objectife, c'est-à-dire sans critique, que pour le déconcerter et le ramener à la connaissance de lui-même. En soi elle ne décide absolument rien relativement à ce que nous savons ou ne pouvons pas savoir. Toutes les vaines tentatives dogmatiques de la raison sont des facta^ qu'il est toujours utile de soumettre à la censure. Mais cela ne peut rien décider touchant l'espoir qu'a la raison d'arriver dans l'avenir à un meilleur résultat de ses efforts, et touchant ses titres à cet espoir; une simple censure ne peut donc jamais mettre fin à la querelle sur les droits de la raison humaine.
Comme Hume est peut-être le plus ingénieux de tous les sceptiques, et sans contredit celui qui montre le mieux
l'influence que peut avoir la méthode sceptique pour provoquer un examen fondamental de la raison, il n'est pas sans intérêt d'exposer, autant que cela convient à mon dessein, la marche de ses raisonnements et les erreurs d'un homme si pénétrant et si estimable, erreurs qui n'ont pris naissance que sur le sentier de la vérité.
Hume pensait peut-être, bien qu'il ne se soit jamais parfaitement expliqué là-dessus, qu'il y a certains jugements où nous sortons de notre concept de l'objet. J'ai appelé synthétique cette espèce de jugements. Que je puisse sortir, au moyen de l'expérience, du concept que j'ai déjà, c'est ce qui ne présente aucune difficulté. L'expérience est elle-même une synthèse de perceptions, laquelle augmente le concept que j'ai déjà au moyen d'une perception, en y ajoutant des perceptions nouvelles. Mais nous croyons aussi pouvoir sortir à priori de notre concept et étendre notre connaissance. Nous tentons de le faire soit par l'entendement pur, relativement' à ce qui peut être du moins un objet d^ expérience^ soit même par la raison pure, relativement à des propriétés de choses ou même à l'existence d'objets qui ne peuvent jamais se présenter dans l'expérience. Notre sceptique ne distingua point ces deux espèces de jugements comme il aurait dû le faire, et il regarda comme impossible cette augmentation des concepts par eux-mêmes, et, pour ainsi dire, cet enfantement spontané de notre entendement (et de notre raison) sans la coopération de l'expérience. Il tint donc pour imaginaires tous les prétendus principes à priori^ et il crut qu'ils n'étaient autre chose qu'une habitude résultant de l'expérience et de ses lois, c'est-à-dire que des règles contingentes en soi auxquelles nous attribuons à tort la nécessité et l'universalité. A
332 MÉTHODOLOGIE TRANSGBNDENTÂLE
Fappui de cette étrange assertioD, il eu appelait an principe universellement reconnu du rapport de la cause à l'effet. C!omme aucune faculté de l'entendement ne peut conduire du concept d'une chose à l'existence de quelque autre chose qui soit universellement et nécessairement donnée par là, il crut pouvoir en conclure que sans l'expérience il n'y a rien qui puisse augmenter notre concept et nous autoriser à former un jugement qui s'étende lui-même à priori. Que la lumière du soleil fonde la cire qu'elle éclaire, tandis qu'elle durcit l'argile, c'est ce qu'aucun entendement ne peut deviner et bien moins encore conclure régulièrement, en s'appuyant sur les concepts que nous avions déjà de ces choses ; il n'y a que l'expérience qui puisse nous enseigner une telle loi. Nous avons vu au contraire dans la logique transcendentale que, quoique nous ne puissions jamais immédiatement sortir de la matière du concept qui nous est donné, nous pouvons cependant connaître tout à fait à priori la loi de la liaison d'une chose avec d'autres, mais par rapport à une troisième chose, à savoir l'expérience /?055iJfe. Quand donc la cire, qui auparavant était soUde, vient à se fon- ' dre, je puis reconnaître à priori que quelque chose a dû précéder (par exemple la chaleur du soleil), après quoi ce fait s'est produit suivant une loi constante, bien que je ne puisse à priori et sans l'enseignement de l'expérience connaître d'une manière déterminée soit la cause par l'effet, soit l'effet par la cause. Hume conclut donc faussement de la contingence de ce que nous déterminons d après la loi h, \h contingence de la hi même, et il confondit l'acte par lequel nous passons du concept d'une chose à l'expérience possible (laquelle a lieu à priori et <5onstitue la réalité objective de ce concept) avec la syn-
thèse des objets de rexpérience possible, laquelle à la vérité est toujours empirique. Par là d'un principe d'affînité, qui a son siège dans l'entendement et exprime une liaison nécessaire, il fit une règle d'association, qui ne se trouve que dans l'imagination imitative, et ne peut représenter que des liaisons contingentes et nullement objectives.
Mais les erreurs sceptiques de èet homme, d'ailleurs si pénétrant, vinrent surtout d'un défaut qui lui est commun avec tous les dogmatiques, c'est qu'il ne considérait pas systématiquement toutes les espèces de synthèses à priori de l'entendement. Car il aurait trouvé que le principe de la permanence^ par exemple (pour ne faire ici mention que de celui-là), est, comme celui de la causalité, Une anticipation de l'expérience. Par là il aurait pu prescrire aussi des bornes déterminées à l'entendement qui s'étend à priori et à la raison pure. Mais, lorsqu'il se contente de restreindre notre entendement sans lui assigner ses limites^ et que, s'il arrive à une défiance générale, il ne donne pas une connaissance déterminée de l'ignorance à laquelle nous sommes condamnés; lors-* qu'il soumet à sa censure quelques principes de l'entendement, sans soumettre cet entendement tout entier à répreuve de la critique, et qu'en refusant à cette faculté ce qu'elle ne peut réellement donner, il va plus loin, et lui conteste tout pouvoir de s'étendre à priori^ bien qu'il n'ait pas examiné la faculté tout entière ; il lui arrive alors ce qui renverse toujours le scepticisme, c'est que son système est lui-même mis en doute, parce que ses objections se fondent simplement sur des faits accidentels, et non sur des principes qui nous obligent à renoncer au droit de faire des assertions dogmatiques..
;iS4 MÉTHODOLOGIE HUKSCEHDEKTALE
C^omme en ootre Hume n'établit aacone différaice entre les droits fondes de l'entendemoit et les prétentioiis dialectiques de la raison, contre lesquelles ses attaques sont principalement dirigées, la raison, dont on a entravé, mais nullement abattu Tessor, sent que Tespace est encore ouvert devant elle pour s'y étendre, et eUe ne peut jamais renoncer entièrement à ses tentatives, bien qu'elle ait été souvent gourmandée. N'ayant jamais été complètement repoussée, elle se met en garde contre de nouvelles attaques, et s'opiniâtre d'autant plus dans ses prétentions. Mais un examen complet de la faculté tout entière et la conviction que nous en retirons de posséder en toute sûreté une petite propriété, malgré la vanité de prétentions plus élevées, font disparaître toute dispute et nous décident à nous contenter de cette propriété limitée, mais incontestée.
Les attaques sceptiques ne sont pas seulement dan-^ gereuâes, mais elles sont fatales pour le dogmatique saa ^ critique, qui n'a pas mesuré la sphère de son entend^^ ment, qui n'a pas déterminé suivant des principes le^ bornes de sa connaissance possible, et qui par consé^^ quent ne sait pas d'avance ce qu'il peut, mais pense 1^ découvrir par de simples essais. En effet, si on le pren^ sur une seule assertion qu'il ne puisse justifier, et dor^^ il ne puisse non plus expliquer l'apparence par certains principes, le soupçon tombe alors sur toutes les affirmations, quelque persuasives qu'elles puissent être.
Cest ainsi que le sceptique, ce surveillant du raisonneur dogmatique, conduit à une saine critique de l'entendement et de la raison même. Dès qu'il y est parvenu, il n'a plus à craindre aucune attaque ; car il distingue alors de sa possession tout ce qui n'en fait pas
partie; il n'y élève plus de prétentions et ne s'engage plus ^insi dans des querelles. A là vérité là méthode sceptique ne satisfait point par elle-même aux questions de la rah 80D, mais elle la prépare à les résoudre en excitant sa vigilance et en lui indiquant les moyens de s'assura dans ses légitimes possessions.
TROISIÈME SECTION
Discipline de la raleon pure per rapport aux:
hypothèses
Puisque nous savons enfin par la critique de notre ^son que, dans son usage pur et spéculatif, nous ne Pouvons en réalité rien savoir, ne devrait-elle pas ouvrir an vaste champ aux hypothèses^ un champ où il nous fût au moins permis d'imaginer et de nous faire des opimons, à défaut d'affirmations certaines?
Pour que l'imagination ne. rêve pas, mais qu'elle s'exerce utilement, sous la sévère surveillance de la raison, il faut qu'elle s'appuie sur quelque chose qui soit parfaitement certain et qui ne soit pas à son tour imaginaire ou de pure opinion, et ce quelque chose est la posMité de l'objet même. Alors il est bien permis de recourir à l'opinion touchant la réalité de cet objet; mais cette opinion, pour n'être pas sans fondement, doit être
336 MÉTHODOLOGIE TRANSGENDENTALE
rattachée, comme principe d'explication, à ce qui est réellement donné et à ce qui par conséquent est certai% et alors elle s'appelle une hypothèse.
Comme nous ne pouvons nous faire le moindre concept de la liaison dynamique àprwe, et que la catégorie del'eih tendement pur ne sert pas à la trouver, mais seulement à la comprendre quand elle se rencontre dans l'expérience,^ nous ne saurions imaginer originairement, conformément à ces catégories, un seul objet d'une nature nouvelle et ne pouvant être montrée dans l'expérience, ni donner un objet de ce genre pour fondement à une hypothèse légitime ; car ce serait soumettre à la raison de vaines chimères, au lieu des concepts des choses. Ainsi il n'est point permis d'imaginer de nouvelles facultés premières, 'comme par exemple un entendement capable de percevoir son objet sans le secours des sens, ou une force attractive sans contact, ni une nouvelle espèce de substances, une substance, par exemple, qui soit présente dans l'espace sans impénétrabilité, ni par conséquent un commerce des substances qui soit distinct de ceux que l'expérience nous fournit: aucune présence sinon dans l'espace, aucune durée sinon dans le temps. En un mot, notre raison ne peut que se servir des conditions de l'expérience possible, comme de conditions de la possibilité des choses; mais elle ne peut nullement se créer en quelque sorte des choses tout à fait indépendamment de ces conditions; car des concepts de ce genre, sans impliquer de contradiction, seraient cependant sans objet.
Les concepts rationnels sont, comme on l'a vu, de simples idées, et ils n'ont point d'objet dans quelque expérience, mais ils ne désignent pas pour cela des objets fictife qui seraient en même temps regardés comme possibles.
On se borne à concevoir ces idées problématiquemcnt, afin de fonder à leur point de vue (en les preuant comme des fictions euristiques) des principes régulateurs de l'usage systématique de l'entendement dans le champ de l'expérience. Si Ton s'éloigne de ce champ, elles ne sont plus que des êtres de raison, dont la possibilité n'est pas démontrable, et qui par conséquent ne peuvent être non plus donnés pour fondement, par hypothèse, à l'explication de phénomènes réels. Il est tout à fait permis de concevoir l'âme comme simple, afin de donner, suivant cette idée^ po.ur principe à notre manière de juger ses phénomènes intérieurs une unité parfaite et nécessaire de toutes les facultés, bien qu'on ne puisse l'apercevoir m concreto. Mais admettre l'âme comme une substance simple (ce qui est un concept transcendant), serait une proposition non-seulement indémontrable (comme le sont plusieurs hypothèses physiques), mais tout à fait arbitraire et aveugle, parce que le simple ne peut se présenter dans aucune expérience, et que, si Ton entend ici par substance l'objet permanent de l'intuition sensible, la possibilité d'un phénomène simple ne peut être aperçue. La raison ne nous autorise nullement à admettre, à titre d'opinion, des êtres purement inteUigibles ou des qualités purement intelligibles des choses du monde sensible, bien que (comme on n'a aucun concept de leur possibilité ou de leur impossibilité) aucune vue soi-disant meilleure ne nous permette de les nier dogmatiquement.
Pour exphquer des phénomènes donnés, on ne peut employer d'autres choses et d'autres principes d'explication que ceux qui se rattachent aux choses ou aux principes donnés suivant les lois déjà connues des phénomè-
338 MÉTHODOLOGIE TRANSGENDENTALE
nés. Une hypothèse transcendentale, dans laquelle une simple idée de la raison servirait à expliquer les choses de la nature, ne serait point par conséquent une explication ; car ce que Ton ne comprend pas suffisamment par des principes empiriques connus, on chercherait à l'expliquer par quelque chose dont on ne comprend rien du tout. Aussi le principe d'une telle hypothèse ne serviraitil proprement qu'à contenter la raison, et nullement à faire avancer l'entendement par rapport aux objets. L'ordre et la finalité dans la nature doivent être expliqués à leur tour par des raisons naturelles et suivant des lois naturelles, et ici les hypothèses même les plus grossières, pourvu qu'elles soient physiques, sont plus supportables qu'une hypothèse hyperphysique, c'est-à-dire que l'appel à un auteur divin que l'on suppose tout exprès. Ce serait suivre en effet le principe de la raison paresseuse {ignava ratio) que de laisser de côté tout d'un coup toutes les causes dont les progrès de l'expérience peuvent encore nous apprendre à connaître la réalité objective, du moins quant à la possibilité, pour se reposer dans une simple idée, très- commode à la raison. Mais pour ce qui est de l'absolue totalité du principe d'explication dans la série des causes, cela ne peut faire d'obstacle par rapport aux objets du monde, puisque, ces objets n'étant que des phénomènes, on n'y peut jamais espérer quelque chose d'achevé dans la synthèse de la série des conditions.
On ne peut attribuer à la raison, dans son usage spéculatif, te droit de recourir à des hypothèses transcendentales, et lui accorder la liberté, pour suppléer au manque de principes physiques d'explication, d'en employer d'hyperphysiques. C'est que, d'une part, la raison, loin
d'avancer par là, arrête bien plutôt tout le développement de son usage, et que, d'autre part, cette licence finirait par lui faire perdre tous les fruits de la culture de son propre sol, c'est-à-dire de l'expérience. En effet, si l'explication naturelle nous est difficile ici ou là, nous avons toujours sous la main un principe transcendant d'explication qui nous dispense de cette recherche et met fin à notre investigation, non par une connaissance, mais par la complète iucompréhensibilitc d'un principe déjà préconçu de manière à renfermer le concept de l'absolument premier.
La deuxième condition requise pour que l'on puisse admettre une hypothèse, c'est qu'elle suffise pour déterminer à priori les efi'ets qui sont donnés. Si l'on est forcé pour cela de recourir à des hypothèses subsidiaires, elles encourent le soupçon d'être de pures fictions, puisque chacune d'elles en soi a besoin de cette même justification que réclamait déjà la pensée fondamentale, et que par conséquent elle ne peut fournir un témoignage valable. Si, en supposant une cause absolument parfaite, on ne manque pas de principes pour expliquer la finalité, l'ordre et la grandeur qui se trouvent dans le monde, cette supposition a besoin de nouvelles hypothèses encore pour se sauver des objections qui se tirent des anomalies et des maux qui s'y montrent aussi. Si l'on oppose à la substantialité simple de l'âme humaine, qui est donnée pour fondement à ses phénomènes, les difficultés qui naissent de l'analogie de ces phénomènes avec les changements de la matière (l'accroissement et le décroissement), il faut alors invoquer de nouvelles hypothèses, qui ne sont pas sans doute sans apparence, mais qui sont sans aucun crédit, en dehors de celui que leur donne l'o-
340 MÉTHODOLOGIE TRANSGENDENTÀLE
pinion que Ton prend pour fondement et qu'elles doivent cependant servir à défendre.
Si les affirmations de la raison prises ici pour exemples (l'unité incorporelle de l'âme et l'existence d'un être suprême), doivent être tenues pour des dogmes démontres à 'priori^ il ne sera plus alors question d'hypothèses. Mais dans ce cas il faut veiller à ce que la preuve ait la certitude apodictique d'une démonstration. Car vouloir rendi'e simplement vraisemblahle la réalité de ces idées, c'est une entreprise aussi absurde que si Ton voulait démontrer d'une manière simplement probable une proposition géométrique. La raison détachée de toute expérience, ou ne connaît rien du tout, ou ne peut rien connaître qu'à pnori et nécessairement ; son jugement n'est donc jamais une opinion, mais il est ou une abstention de tout jugement, ou une certitude apodictique. Des opinions et des jugements vraisemblables sur ce qui convient aux choses ne sont possibles qu'à titre de principes d'explication de ce qui est réellement donné, ou comme conséquences dérivant, suivant des lois empiriques, de ce qui sert de fondement comme réel, c'est-à-dire uniquement dans la série des objets de l'expérience. Hors de ce champ Yopinion n'est qu'un jeu de pensées, à moins que l'on ne croie qu'en suivant une route incertaine, le jugement y trouverapeut-être la vérité.
Cependant, bien que dans les questions purement spéculatives de la raison pure il n'y ait pas lieu de faire des hypothèses pour y fonder des propositions, les hypothèses y sont admissibles quand il ne s'agit que de se défendre, c'est-à-dire dans l'usage polémique, non dans l'usage dogmatique. Mais je n'entends pas par se défendre augmenter les preuves de son assertion; j'en-
tends simplement réduire à néant les apparentes connaissances par lesquelles l'adversaire prétend ruiner notre propre assertion. Or toutes les propositions synthétiques tirées de la raison pure onf cela de propre que, si celui qui affirme la réalité de telle ou telle idée n'en sait jamais assez pour rendre certaine son affirmation, l'adversaire n'en sait pas davantage pour soutenir le contraire. Le sort de la raison humaine est le même des deux côtés : il ne favorise pas l'un plus que l'autre dans la connaissance spéculative ; aussi donne-t-il lieu à des combats sans fin. Mais on v^rra dans la suite que, par rapport à Vusage pratique, la raison a le droit d'admettre quelque chose qu'elle ne saurait en aucune façon supposer, sans des preuves suffisantes, dans le champ de la pure spéculation, parce que, si toutes les suppositions de ce genre font tort à la perfection de la spéculation, l'intérêt pratique n'a point à prendre ce souci. Dans l'ordre pratique elle a donc une possession dont elle n'a pas besoin de prouver la légitimité, et dont elle ne pourrait pas en fait donner la preuve. C'est à l'adversaire de prouver. Mais, comme celui-ci, pour démontrer la nonexistence de l'objet en question, n'en sait pas plus que celui qui en affirme la réalité, l'avantage est ici du côté de celui qui affirme quelque chose comme une supposition pratiquement nécessaire {melior est conditio possideniis). Il est libre en effet de recourir en quelque sorte par nécessité, pour défendre sa bonne cause, aux mêmes moyens que l'adversaire emploie contre elle, c'est-à-dire aux hypothèses, non pas sans doute afin de fortifier la preuve de ce qu'il avance, mais seulement afin de montrer que l'adversaire sait trop peu de l'objet du débat
342 MÉTHODOLOGIE TRANSGENDENTALE
pour pouvoir se flatter d'avoir sur nous l'avantage eo fait de connaissance spéculative.
Les hypothèses ne sont donc permises dans le champ de la raison pure que comme armes de guerre ; elles ne servent pas à y fonder un droit, mais seulement à le défendre. Mais c'est toujours en nous-mêmes que nous devons chercher ici l'adversaire. En effet la raison spéculative dans son usage transcendental est dialectique en soi. Les objections qui pourraient être à craindre résident en nous-mêmes. Nous devons les rechercher, comme des prétentions anciennes, mais toujours imprescriptibles, afin de fonder une paix étemelle sur leur anéantissement. Un repos extérieur n'est qu'apparent. D faut extirper le germe des hostilités qui réside dans la nature de la raison humaine ; mais comment l'extirper, si nous ne lui donnons pas la liberté et même la nourriture qui lui sont nécessaires pour pousser des feuilles et, en se montrant ainsi, nous fournir le moyen de le détruire jusque dans sa racine? Songez donc vous-mêmes aux objections qui ne sont encore venues à l'esprit d'aucun des adversaires, et prêtez-leur même des armes, ou accordezleur tout le terrain favorable qu'ils peuvent souiaiter. Il n'y a ici rien à craindre, mais tout à espérer : vous acquerrez ainsi une 'position qui ne pourra plus jamais vous être disputée.
Pour vous armer complètement, il vous faut donc aussi les hypothèses de la raison pure; et, bien que ces hypothèses ne soient que des armes de plomb (puisqu'elles ne sont jamais trempées par aucune loi de l'expérience), elles sont toujours aussi bonnes que celles dont un adversaire peut se servir contre vous. Si donc, quand
irous admettez (à quelqu'autre point de vue non spéculatif) une nature immatérielle et qui ne soit pas soumise au changement du corps, on vous oppose cette difficulté que cependant l'expérience semble prouver que l'accroissement et la diminution des facultés de notre esprit ne sont que des modifications diverses de nos organes, vous pouvez infirmer la force de cet argument en admettant que notre corps n'est rien que le phénomène fondamental auquel se rapporte, comme à sa condition, dans l'état actuel (dans la vie), toute la faculté de la sensibilité et par là toute pensée, et que la séparation d'avec le corps est la fin de cet usage sensible de notre faculté de connaître et le commencement de son usage intellectuel. Le corps ne serait donc pas la cause, mais simplement une condition restrictive de la pensée; par conséquent il devrait être considéré sans doute comme un instrument de la vie sensible et animale, mais aussi comme un obstacle à la vie pure et spirituelle, et la dépendance de la première par rapport à la constitution corporelle ne prouverait rien pour la dépendance de toute la vie par rapport à l'état de nos organes. Vous pouvez aller plus loin encore, et trouver de nouveaux doutes, qui n'ont pas été mis jusqu'ici en avant, ou qui n'ont pas été suffisamment approfondis.
Ce qu'il y a d'accidentel dans les générations, qui, chez les hommes comme chez les créatures privées de raison, dépendent de l'occasion, mais souvent aussi de l'alimentation, du gouvernement, de ses caprices et de ses fantaisies, souvent même du vice, forme une grande difficulté contre l'opinion qui attribue une durée éternelle à une créature dont la vie a commencé dans des circonstances si insignifiantes et si entièrement livrées à
notre liberté. Pour ce qui est de la durée de toute Tes- •'^ pèce (ici sur la terre), cette difficulté a peu d'importaDee, parce que Faccident dans l'individu n'en est pas mm *^' soumis à une règle dans le tout; mais il parait certainement douteux d'attendre, pour chaque individu, un effet si puissant de causes si médiocres. Or contre une difficulté de ce genre, vous pouvez invoquer cette hypothèse transcendentale. que toute >ie, n'étant proprement qtfintelligible. n'est nullement soumise aux vicissitudes da temps et ni n'a commencé avec la naissance ni ne d(»t finir avec la mort ; que cette vie n'est qu'un simple phénomène, c'est-à-dire une représentation sensible de la vie purement spirituelle, et tout le monde sensible qu'une image, qui flotte devant notre mode actuel de connaissance, et qui, comme un songe, n'a en soi aucune réalité objective ^ que. si nous pouvions voir les choses, y compris nous— mêmes, comme elles sontj nous nous verrions dans wC^ monde de natures spirituelles, avec lequel notre seuïvéritable commerce n'a pas commencé avec la naissance et ne doit pas finir avec la mort du corps (qui n'esf> qu^'un phénomène), etc.
Quoique nous ne sachions pas la moindre chose d^ tout ce que nous avons mis ici hypothétiquement en avant pour repousser l'attaque, et que nous ne l'affirmions pas sérieusement; quoique tout cela ne soit pas même une idée de raison, mais seulement un concept inventé pour la défense, nous n'en procédons pas moins ici d'une manière tout à fait conforme à la raison : à l'adversaire, qui pense avoir épuisé toute possibilité, en donnant faussement le défaut de conditions empiriques pour une preuve de l'impossibilité absolue de ce que nous croyons, nous montrons qu'il ne peut pas plus embrasser
avec de simples lois expérimentales tout le champ des <îhoses possibles en soi, que nous ne pouvons acquérir pour notre raison quelque légitime possession en dehors de l'expérience. Celui qui tourne des moyens hypothétiques contre les prétentions d'un adversaire audacieusement négatif ne doit pas être tenu pour un homme qui voudrait se les approprier comme ses véritables opinions. Il les abandonne aussitôt qu'il a repoussé la présomption dogmatique de son adversaire. En effet, si l'on se montre modeste et mesuré quand on se borne à repousser et à merles assertions d'autrui, dès que l'on veut faire valoir ses objections comme des preuves du contraire, on ne manque jamais alors d'afficher des prétentions tout aussi orgueilleuses et non moins imaginaires que si l'on avait embrassé le parti de l'affirmation.
On voit donc par là que, dans l'usage spéculatif de la liaison, les hypothèses n'ont pas de valeur en soi comme Opinions, mais seulement par rapport aux prétentions transcendantes opposées. En effet, étendre Içs principes ^e l'expérience possible à la possibilité des choses en général n'est pas moins transcendant que d'affirmer la réalité objective de ces concepts qui ne peuvent trouver leurs objets qu'en dehors des limites de toute expérience possible. Ce que la raison pure juge assertoriquement doit être nécessaire (comme tout ce que la raison connaît), ou n'être rien du tout. Elle ne renferme donc dans le fait aucune opinion. Mais les hypothèses dont il s'agit ici ne sont que des jugements problématiques, qui du moins ne peuvent être réfutés, bien qu'ils ne puissent non plus être démontrés par rien ; et par conséquent elles ne sont pas des opinions privées, quoiqu'elles ne puissent échapper aisément (même au point de vue de
la tranquillité intérieure) au doute qui les poursuit. D faut leur conserver cette qualité, et bien prendre garde qu'elles ne se posent comme si elles avaient par ellesmêmes quelque crédit et quelque valeur absolue, et qu'elles n'étouffent la raison sous des fictions et de& chimères.
QUATRIÈiME SECTION
Discipline cle la raison pure par rapport êk ses démonetratlone
Les preuves de toutes les propositions transcendentaies et synthétiques ont, entre toutes les preuves d'une connaissance synthétique à priori, ceci de particulier que la raison au moyen de ses concepts ne s'y doit pas appliquer directement aux objets, mais que la valeur objective des concepts et la possibilité de leur synthèse y doivent être d'abord démontrées à priori. Ce n'est pas M simplement une règle de prudence nécessaire, mais il j va de la nature et de la possibilité des preuves mêmes. Pour pouvoir sortir à priori du concept d'un objet, il faut nécessairement un fil conducteur particulier, qui se trouve en dehors de ce concept. Dans les mathématiques, c'est l'intuition à priori qui dirige ma synthèse, et tous les raisonnements peuvent être immédiatement déduits
de rintuitioii pure. Dans la connaissance transcendentale, tant qu'il ne s'agit que de concepts de l'entendement, cette règle est l'expérience possible. La preuve en effet n'établit pas que le concept donné (celui par exemple de ce qui arrive) conduit directement à uh autre concept (celui d'une cause), car ce passage serait un saut qu'on ne pourrait justifier ; mais elle montre que l'expérience même, par conséquent l'objet de l'expérience, serait impossible sans une telle liaison. La preuve devait donc démontrer aussi la possibilité d'arriver synthétiquement et à priori à une certaine connaissance des choses qui n'était pas renfermée dans leur concept. Sans cette attention, semblables à des eaux qui sortent violemment de leur lit et se répandent à travers les campagnes, les preuves se précipitent là où les entraîne accidentellement la pente d'une association cachée. L'apparence de la conviction, apparence qui se fonde sur des causes subjectives d'association et que l'on tient pour la Connaissance d'une affinité naturelle, ne peut contrebalancer le scrupule qu'excite justement un pas aussi hardi. Aussi toutes les tentatives que l'on a faites pour prouver le principe de la raison suffisante ont-elles été vaines, de l'aveu unanime des connaisseurs; et, avant que la critique transcendentale n'eût paru, on aimait mieux, comme on ne pouvait pourtant pas abandonner ce principe, en appeler fièrement au sens commun (recours qui prouve toujours que la cause de la raison est douteuse), que de chercher de nouvelles preuves dogmatiques. ^
Mais, si la proposition qu'il s'agit de démontrer est une assertion de la raison pure, et si je veux m'élever, au moyen de simples idées, au delà de nos concepti^
^'expérience, c'est alors à bien plus forte raison que la preuve devrait renfermer la justification d'un tel pas de la synthèse (à supposer d'ailleurs qu'il fût possible), car sans cette condition elle ne peut avoir aucune valeur démonstrative. Ainsi, quelque spécieuse que puisse être la prétendue démonstration de la nature simple de notre substance pensante par l'unité de l'aperception, elle soulève une difficulté incontestable : c'est que, comme la simplicité absolue n'est point un concept qui puisse être immédiatement rapporté à une perception, mais qu'elle doit être conclue comme idée, il est impossible de voir comment la simple conscience qui est ou du moins peut être contenue dans toute pensée, peut me conduire, bien qu'elle ne soit qu'une représentation simple, à la conscience et à la connaissance d'une chose dans laquelk «eule la pensée peut être contenue. En efiet, si je me représente la force de mon corps en mouvement, il est pour moi en ce sens une unité absolue, et la représentation que j'en ai est simple; aussi puis-je exprimer cette force par le mouvement d'un point, parce que le volume du corps ne fait rien ici et qu'on peut le concevoir, sans aucune diminution de force, aussi petit que l'on veut, et même réduit en quelque sorte à un point. Mais je n'en concluerai pourtant pas que, si rien ne m'était donné que la force motrice d'un corps, le corps pourrait être conçu comme une substance simple, parce que sa représentation est abstraite de toute quantité du <;ontenu de l'espace et par conséquent simple. Or par là même que le simple dans l'abstraction est tout à fait distinct du simple dans l'objet, et que le moi, qui dans le premier sens ne renferme aucune diversité, peut être, dans le second, où il signifie l'âme même, un concept
très-complexe, c'est-à-dire contenir et désigner beau-^ coup de choses sous lui, je découvre un paralogisme. Mais, pour soupçonner ce paralogisme (car sans cette conjecture préalable on ne concevrait aucun doute sur la valeur de la preuve), il est absolument nécessaire d'avoir en main un critérium permanent de la possibilité de ces propositions synthétiques qui doivent prouver plus que ne peut donner l'expérience, et ce critérium consiste à ne pas demander directement à la preuve le prédicat désiré, mais à passer par l'intermédiaire d'un I»incipe de la possibilité d'étendre à priori notre concept donné jusqu'aux idées, et de les réaliser. Si l'on prenait toujours cette précaution, si, avant de chercher une preuve, on commençait par examiner sagement en soimême comment et avec quel motif d'espérer on peut attendre de, la raison pure une telle extension, et d'où, en pareil cas, on veut tirer ces vues qui ne peuvent être dérivées de concepts, ni être anticipées par rapport à l'expérience possible, on s'épargnerait beaucoup de peines, et des peines superflues ; car on n'attribuerait plus à la raison ce qui est évidemment au-dessus de sa portée, ou plutôt on soumettrait à la discipline de la tempérance cette faculté qui ne se modère pas volontiers dans les élans où l'emporte son désir d'extension spéculative.
La première règle est donc de ne tenter aucune preuve transcendentale sans avoir d'abord réfléchi et sans s'être demandé à quelle source on puisera les principes sur lesquels on veut la fonder, et de quel droit on peut en attendre un bon résultat. Sont-ce des principes de l'entendement (par exemple celui de la causalité), il est inutile de chercher à s'élever, par leur moyen, à des idées de la raison pure, car ils n'ont de valeur que pour
350 MÉTHODOLOGIE TRANSGBNDENTALE
des objets d'expérience possible. Sont-ce des principes tirés de la raison pure, toute peine est alors perdue. En effet ils ont sans doute leur origine dans la raison ; mais, comme principes objectifs, ils sont tous dialectiques, et ils ne peuvent avoir de valeur que comme principes régulateurs d'un usage systématique de l'expérience. Que si de prétendues preuves de ce genre sont mises ea avant, opposez à la fausse conviction le non liquet de votre mûr jugement; et, bien que vous ne puissiez pas encore en pénétrer l'illusion, vous avez parfaitement le droit d'exiger qu'on vous fournisse la déduction des principes qui y sont employés, ce que l'on ne fera jamais si ces principes sont tirés de la raison pure. Et ainsi vou9 n'avez pas besoin d'entreprendre de développer et de réfuter chaque fausse apparence ; mais vous pouvez renvoyer d'un coup toute dialectique, quelqu'inépuisable qu'elle soit en artifices, devant le tribunal d une raison critique qui demande des lois.
Le second caractère des preuves transcendentales est que pour chaque proposition transcendentale on ne peut trouver qu^une seule preuve. Quand ce n'est pas sur des concepts que je dois m'appuyer, mais sur l'intuition qui correspond à un concept, que ce soit une intuition pure, comme en mathématiques, ou une intuition empirique, comme dans les sciences physiques, alors l'intuition prise pour fondement me donne une matière diverse de propositions synthétiques que je puis lier de plus d'une manière; et, comme je puis partir de plus d'un point, je puis arriver à la même proposition par divers chemins.
Mais toute proposition- transcendentale part d'un concept et suppose la condition synthétique de la possibilité de l'objet suivant ce concept. H ne peut donc y avoir
qu un seul argument, puisque hors de ce concept il n'y a plus rien par quoi l'objet puisse être déterminé, et ^ue par conséquent la preuve ne contient rien de plus que la détermination d'un objet en général d'après ce concept, qui est aussi unique. Nous avons, par exemple, dans l'analytique transcendentale, tiré ce principe : tout ce qui arrive a une cause, de la seule condition qui constitue la possibilité objective d'un concept de ce qui arrive en général; c'est que la détermination d'un événement dans le temps, et par conséquent cet événement comme appartenant à l'expérience, serait impossible, s'il n'était soumis à une règle dynamique de ce genre. Or tel est aussi le seul argument possible; car ce n'est que parce qu'un objet est déterminé pour le concept au moyen de la loi de la causalité que l'événement représenté a de la valeur objective, c'est-à-dire de la vérité. 3n a, il est vrai, tenté encore d'autres preuves de ce )rincipe, en se servant, par exemple, de la contingence; nais, en le considérant de plus près, on ne saurait trouver d'autre critérium de la contingence que le fait d'ar- 'iver, c'est-à-dire l'existence précédée de la non-exisence de l'objet, et ainsi l'on revient toujours au même irgument. Quand il s'agit de prouver cette proposition, [ue tout ce qui pense est simple, on ne s'arrête pas à ce [u'il y a de divers dang la pensée, mais on s'attache simplement au concept du moi, qui est simple et auquel le rapporte toute pensée. Il en est de même de la preuve ranscendentale de l'existence de Dieu : elle repose unijuement sur la i*éciprocité des concepts de l'être souverainement réel et nécessaire, et elle ne peut être tentée autrement.
Cette remarque réduit singulièrement la critique des
assertions de la raison. Là où la raison fait son œuvre avec de simples concepts, il n'y a qu'une seule preuve possible, si tant est qu'il y en ait une possible. Aussi quand on voit le dogmatique mettre dix preuves en avant, peut-on être sûr qu'il n'en a pas une. Car, s'il en avait une qui démontrât apodictiquement (comme cela doit être dans les choses de la raison pure), aurait-il besoin des autres? Son but est seulement d'avoir, comme cet avocat au parlement, un argument pour celui-ci, un autre pour celui-là, c'est-à-dire de tourner à son profit la faiblesse de ses juges, qui, sans beaucoup approfondir la cause et pour se débarrasser de leur besogne, saisissent la première raison qui leur paraît bonne et décident en conséquence. '
La troisième règle propre à la raison pure, quand elle est soumise à la discipline par rapport aux preuves transcendentales, c'est que ces preuves ne doivent jamais être apagogiques^ mais toujours ostensives. La preuve directe ou ostensive, dans toute espèce de connaissance, est celle qui joint à la condition de la vérité la connaissance de ses sources; la preuve apagogique au contraire peut bien produire la certitude, mais non l'intelligence de sa vérité considérée dans son rapport avec les principes de la possibilité. Aussi cette dernière espèce de preuve est-elle plutôt un secours en cas d'urgence qu'un procédé qui satisfasse à toutes les vues de la raison. Cependant elle a, sous le rapport de l'évidence, un avantage sur les^ preuves directes, en ce que la contradiction emporte toujours plus de clarté dans la représentation que la meilleure synthèse et par là se rapproche davantage du caractère intuitif d'une démonstration.
Ce qui fait sans doute que l'on emploie les preuves
apagogiques dans les différentes sciences, c'est que, quand les principes dont une certaine connaissance doit être dérivée, sont trop variés ou trop profondément cachés, on cherche si l'on ne pourrait pas l'atteindre par les conséquences. Or le modus ponens^ qui consiste à conclure la vérité d'une connaissance de celle de ses conséquences, ne serait permis que si toutes leiS conséquences possibles en étaient vraies; car alors il ne peut y avoir qu'un seul principe, qui est par conséquent vrai aussi. Mais ce procédé est impraticable, parce qu'il est au-dessus de nos forces d'apercevoir toutes les conséquences possibles d'un principe admis. On se sert cependant de cette manière de raisonner, mais il est vrai avec une certaine complaisance, quand il s'agit de prouver quelque chose simplement comme hypothèse, en admettant ce raisonnement par analogie, que, si touteiâ les conséquences que l'on a cherchées s'accordent bien avec un principe admis, toutes les autres conséquences possibles s'accorderont aussi avec lui. Mais par cette méthode une hypothèse ne peut jamais être transformée en vérité démontrée. Au contraire le modics tollens des raisonnements qui concluent des conséquences aux principes ne prouve pas seulement d'une manière tout à fait rigoureuse, mais encore avec beaucoup de facilité. En effet il suffit qu'une seule fausse conséquence puisse être tirée d'un principe pour que ce principe soit faux. Or si, au lieu de parcourir dans une preuve ostensive toute cette série de principes qui peut conduire à la vérité d'une connaissance, grâce à la complète intelUgence de sa possibiUté, on peut trouver une seule conséquence fausse parmi celles qui découlent du principe contraire, ce contraire est faux aussi, et par n. 28
354 MÉiHODOLOGIE TRANSGENDENTÀLE
couséquent la connaissance qu'on avait à prouver est vraie.
Mais la démonstration apagogique n'est permise dans les sciences que quand il est impossible de substituer le subjectif de nos représentations à l'objectif, c'est-àdire à la connaissance de ce qui est dans l'objet. Dans le cas opposé, il doit arriver fréquemment ou bien que le contraire d'une certaine proposition répugne aux conditions subjectives de la pensée, sans répugner à l'objet, ou bien que deux propositions ne se contredisent l'une l'autre que sous une condition subjective, qui est faussement regardée comme objective, et que, comme la condition est fausse, toutes deux peuvent être fausses, sans que de la fausseté de l'une on puisse conclure à la vérité de l'autre.
Dans les mathématiques cette subreption est impossible ; aussi est-ce là que ces sortes de preuves trouvent leur véritable place. Dans la physique, où tout se fonde sur des intuitions empiriques, elle peut être, il est vrai, le plus souvent prévenue par un grand nombre d'observations comparées ; cependant là même cette espèce de preuve est la plupart du temps insignifiante. Mais les tentatives transcendentales de la raison pure sont toutes faites dans le propre médium de l'apparence dialectique c'est-à-dire du subjectif, qui se présente ou même s'impose à la raison dans ses prémisses comme objectif. 0 ici, en ce qui concerne les propositions synthétiques, i ne peut être permis de justifier ses assertions par la ré fiitation du contraire. En effet ou bien cette réfutatio n'est autre chose que la simple représentation du coi Ait de l'opinion contraire avec les conditions subje(
tives qui permettent à notre raison de comprendre ^ et <îela n'est pas un motif pour rejeter la chose même (c'est ainsij par exemple, que la nécessité absolue dans l'existence d'un être ne peut nullement être comprise par nous, et que par conséquent cette impossibilité s'oppose justement, au point de vue subjectif, à toute preuve spéculative d'un être suprême nécessaire, mais s'oppose à tort à la possibilité d'un tel être en soi); — ou bien les deux parties, tant celle qui affirme que celle qui nie, trompées par l'apparence transcendentale, prennent pour fondement un concept impossible d'objet, et c'est alors le cas d'appliquer la règle : non eniis nuUu sunt prœdicata^ c'est-à-dire que ce que l'on affirme et ce que l'on nie de l'objet est également faux, et que l'on ne saurait arriver apagogiquement à la connaissance de la vérité par la réfutation du contraire. Ainsi, par exemple, si l'on suppose que le monde sensible est donné en soi ^uant à sa totalité, il est faux qu'il soit ou bien infini dans l'espace, ou bien fini et borné, car les deux choses sont fausses. En effet des phénomènes (comme simples représentations), qui seraient cependant donnés en soi (comme objets), sont quelque chose d'impossible, et l'infinité de ce tout imaginaire serait, il est vrai, inconditionnelle, mais (puisque tout est conditionnel dans les phénomènes) elle serait en contradiction avec la détermination inconditionnelle de la quantité, qui est cependant supposée dans le concept.
La preuve apagogique est aussi le vrai prestige qui retient toujours ceux qui admirent la solidité de nos rai-
' MU den suhjecUven Bedingungen der Begreiflichkeit durch unsere yenmnft
356 MÉTHODOLOGIE TRANSCENDENTÂLE
sonneurs dogmatiques ; elle est en quelque sorte le ( pion qui veut démontrer l'honneur et le droit inc( table du parti qu'il a embrassé en s'engageant à se avec quiconque voudrait en douter, bien que cett faronnade ne prouve rien en faveur de la chose, m fasse que montrer la force respective des antago ou seulement celle de l'agresseur. Les spectateu voyant que chacun est à son tour tantôt vainqu tantôt vaincu, en prennent souvent occasion pour ( sceptiquement de l'objet même de la dispute. M ont tort, et il suffit de leur crier : non defemwibi tempus eget. Chacun doit établir sa cause au : d'une preuve légitime obtenue par la déduction cendentale des arguments, c'est-à-dire directemei qu'on voie ce que chacun peut alléguer en faveur prétentions rationnelles. Car si l'adversaire s'appi des raisons subjectives, il est assurément facile de futer, mais sans que le dogmatique en puisse tir cun avantage, puisque d'ordinaire il ne s'attacl moins aux principes subjectifs du jugement, et qu' également être mis au pied du mur par son antag Mais si les deux parties agissent d'une manière directe, ou bien elles remarqueront d'elles-mêmes ficulté et même l'impossibilité de trouver le titre di assertions, et elles finiront par ne plus invoquer prescription; ou bien la critique découvrira aisémei parence dogmatique, et elle obligera la raison pur< noncer à ses prétentions exagérées dans l'usage latif et à rentrer dans les limites du terrain qui propre, c'est-à-dire des principes pratiques.
x:anon de la raison pure 357